Devant eux, Bari fuyait pour sauver sa vie. La frayeur de la bête

humaine le possédait. C’était une frayeur qui lui enlevait toute raison

ou jugement. Une frayeur différente de celle de toutes les autres choses

qui, dans la vie ou la nature, avaient pu l’émouvoir. Comme l’ours, le

loup, le lynx, toutes les créatures des forêts, à sabots ou à griffes,

il sentait instinctivement que ces êtres étonnants à deux jambes qu’il

avait vus étaient tout puissants. Et ils étaient à sa poursuite! Il

pouvait les entendre. Nepeese courait presque aussi vite que lui. Tout à

coup, il pénétra dans une fissure entre deux hautes roches. Au bout de

vingt pas dans ce chemin, il se trouva arrêté et il revint sur ses pas.

Quand il se précipita dehors, remontant vers l’entrée du cagnon, Nepeese

était à peine à une douzaine de mètres derrière lui, et il vit Pierre

presque à son côté. Branche-de-Saule poussa un cri:

--_Mana! Mana!_ le voilà!

Elle reprit haleine et s’élança dans un petit bois planté de balsamiers

dans lequel Bari avait disparu. Comme un grand voile emmêlé, sa

chevelure dénouée l’empêtrait dans les broussailles, et, poussant un cri

d’encouragement pour Pierre, elle s’arrêta pour la rassembler par-dessus

son épaule, tandis qu’il la devançait. Elle ne perdit qu’un moment ou

deux et fut sur ses traces. A cinquante mètres d’elle, Pierre poussa un

cri d’avertissement. Bari s’était détourné. Presque d’une seule traite

il revenait ventre à terre sur le sentier qu’il avait suivi, droit dans

la direction de Branche-de-Saule. Il ne put la voir à temps pour

s’arrêter ou s’écarter, et Nepeese se jeta par terre sur son chemin. Une

minute ou deux ils restèrent vis-à-vis l’un de l’autre. Bari sentit la

douceur de ses cheveux et l’étreinte de ses mains. Ce fut la longue

chevelure flottant autour d’elle qui fit que Nepeese le manqua et Bari

lui échappa et se précipita de nouveau dans la direction de l’extrémité

aveuglée du cagnon.

Nepeese se redressa. Elle haletait et riait. Pierre revint avec un air

farouche et Branche-de-Saule désignait du doigt un point, là-bas.

--Je l’ai eu _et il ne m’a pas mordue_, dit-elle, toute essoufflée. Elle

désignait toujours du doigt le bout du cagnon et répéta: «Je l’ai eu et

il ne m’a pas mordue, Nootawe!»

C’était ce qu’il y avait de surprenant. Elle avait été téméraire et Bari

ne l’avait pas mordue. C’est alors que ses grands yeux brillants fixés

sur Pierre et le sourire s’évanouissant peu à peu sur ses lèvres, elle

prononça doucement et presque religieusement ce mot: _Bari_.

Ce mot fut comme un coup reçu par Pierre. Il tordit ses mains maigres.

Il fixa un moment Nepeese, les yeux dilatés. Puis, il s’écria:

--Non! non! cela ne se peut! Viens ou nous allons le perdre.

Pierre avait bon espoir maintenant. Le cagnon se rétrécissait et Bari ne

pouvait les dépasser à leur insu. Trois minutes plus tard, Bari

parvenait au fond du cagnon sans ouverture: un mur de roche dressé à

pic, pareil à la courbe d’un disque.

Le régime de poisson et de longues heures de sommeil à l’étang des

castors l’avaient engraissé et il était à demi suffoqué tandis qu’il

cherchait vainement une issue. Il se trouvait tout à la pointe de la

courbe rocheuse semblable à un disque, sans une broussaille ou une

touffe d’herbe où se cacher, lorsque Pierre et Nepeese l’aperçurent de

nouveau. Nepeese marcha droit sur lui. Pierre prévoyant ce que Bari

allait faire, se précipita à gauche, à angle droit avec l’extrémité du

cagnon.

* * * * *

A l’intérieur et à extérieur des roches, Bari chercha promptement une

issu pour s’évader. Une minute de plus et il parvenait à la «boîte» ou

coupure du cagnon. C’était une fente dans le mur large de cinquante ou

soixante pieds qui ouvrait sur une prison naturelle d’environ un arpent

de superficie. C’était un bel endroit. De tous les côtés, sauf cette

conduite dans la coulée, il était clos par des murs de roche. Tout au

fond, une chute d’eau descendait en une série de cascades

bouillonnantes. Le gazon était épais sous les pieds et parsemé de

fleurs.

Dans ce piège, Pierre avait pris plus d’un riche quartier de venaison.

De là on ne pouvait s’échapper sinon à la portée du fusil. Pierre appela

Nepeese dès qu’il vit Bari y entrer et tous deux gravirent le talus

hérissé de roches.

Bari avait presque atteint l’arête de la petite prison herbue quand,

soudain, il s’arrêta si brusquement, qu’il s’affala sur son derrière et

qu’il sentit son cœur sursauter.

Au beau milieu de sa route se tenait Wakayoo, l’énorme ours noir.

Pendant une demi-minute peut-être il hésita entre les deux dangers. Il

entendit les voix de Nepeese et de Pierre. Il perçut le grincement des

cailloux sous leurs pas. Et il fut rempli d’une immense terreur. Puis il

regarda Wakayoo. Le gros ours n’avait pas bougé d’un pouce. Lui aussi

écoutait. Mais pour lui il y avait une chose plus troublante que les

bruits qu’il entendait. C’était l’odeur qu’il avait saisie dans l’air.

L’odeur humaine.

Bari, en l’observant, vit que sa tête se balançait lentement, au fur et

à mesure que les pas de Nepeese et de Pierre devenaient de plus en plus

distincts. C’était la première fois qu’il se trouvait face à face avec

le gros ours noir. Il l’avait guetté à la pêche. Il s’était engraissé

des prouesses de Wakayoo. Il avait pour lui une grande déférence.

Maintenant il y avait quelque chose autour de l’ours qui lui enlevait

toute crainte et qui lui donnait au contraire une nouvelle et

frémissante confiance. Wakayoo, gros et fort comme il était, ne fuirait

pas devant les créatures à deux jambes qui le poursuivaient, lui, Bari.

S’il pouvait seulement dépasser Wakayoo, il était sauvé. Il fit un bond

de côté et courut vers le milieu de la prairie. Wakayoo ne se détourna

pas plus, tandis qu’il se hâtait de le dépasser, que s’il se fût agi

d’un oiseau ou d’un lapin. Alors un autre souffle d’air arriva chargé de

l’odeur humaine. Et cela enfin lui rendit conscience. Il se retourna et

se mit à marcher pesamment à la suite de Bari dans le piège d’herbage.

Bari, en regardant derrière lui, le vit arriver et s’imagina qu’il le

poursuivait. Nepeese et Pierre traversèrent le remblai au même moment et

au même moment les aperçurent tous les deux, Wakayoo et Bari.

Dès qu’ils pénétrèrent dans la cavité gazonnée sous les murs de roche,

Bari obliqua vivement à droite. Il y avait là une grande roche arrondie

dont l’un des bouts saillait de terre en s’inclinant. Elle paraissait un

endroit merveilleux où se cacher et Bari s’y faufila.

Mais Wakayoo continua droit devant lui à travers la prairie. De la place

où il était couché, Bari pouvait voir ce qui se passait. A peine

s’était-il glissé sous la roche que Nepeese et Pierre apparurent par la

fissure dans la cavité et s’arrêtèrent. De les voir s’arrêter fit

tressaillir Bari. Ils avaient peur de Wakayoo! Le gros ours avait

traversé les deux tiers de la prairie. Le soleil tombait sur lui, de

sorte que son pelage brillait comme du satin noir. Pierre le considéra

un moment. La saison était avancée. Les fourrures ne seraient plus

longtemps bonnes. Cependant le poil de Wakayoo était magnifique! Pierre

ne tuait pas pour le plaisir de tuer. Le besoin en faisait un

conservateur. Les bêtes sauvages étaient sa nourriture, ses vêtements,

le toit qui le couvrait, et si Wakayoo avait eu un pelage en mue et mal

en point, il aurait eu la vie sauve. Quoi qu’il en soit, Pierre épaula

son fusil.

Bari vit le geste. Il vit un peu plus tard, le bout du fusil cracher

quelque chose, ensuite il entendit ce bruit assourdissant qui lui avait

fait mal, quand la balle de Branche-de-Saule avait traversé sa chair en

la brûlant. Il tourna vivement les yeux vers Wakayoo. Le gros ours avait

trébuché. Il était tombé à genoux. Il fit effort pour se relever et

marcha lourdement. Le bruit du fusil recommença et une seconde fois,

Wakayoo tomba. Pierre ne pouvait le manquer à cette distance. Wakayoo

formait une cible splendide. C’était un carnage et pourtant pour Pierre

et Nepeese c’était une affaire, l’affaire de la vie.

Bari frissonnait. C’était davantage d’émotion que de peur, car il ne

songeait plus à sa propre crainte, en ces minutes tragiques. Une plainte

sourde monta à sa gorge, tandis qu’il fixait Wakayoo qui s’était arrêté

maintenant et faisait face à ses ennemis, ses mâchoires s’entrechoquant,

ses jambes faiblissant sous lui, sa tête s’abaissant graduellement,

alors que le sang s’échappait de ses poumons crevés. Bari gémissait

parce que Wakayoo avait pris du poisson pour lui, parce qu’il en était

venu à le considérer comme un ami, et parce qu’il savait que désormais

Wakayoo faisait face à la mort. Il y eut un troisième coup. Ce fut le

dernier. Wakayoo s’écroula inanimé sur le sentier. Son énorme tête

glissa entre ses pattes de devant. Un ou deux râles rauques parvinrent à

Bari. Puis, ce fut le silence.

Une minute plus tard, penché sur Wakayoo, Pierre disait à Nepeese:

--Mon Dieu! Mais c’est une peau superbe, _Sakahet_! Elle vaut vingt

dollars et au delà, au lac Bain.

Il ouvrit son couteau et se mit à l’aiguiser sur une pierre qu’il

portait dans sa poche. Pendant ce temps-là, Bari aurait pu se glisser

hors de sa roche et s’échapper du cagnon. Durant un moment, on l’oublia.

Puis Nepeese pensa à lui, tandis que son père commençait à écorcher

l’ours et de sa même voix étrange et merveilleuse, elle prononça de

nouveau le mot «Bari».

Pierre, agenouillé, leva les yeux sur elle.

--Pourquoi dis-tu cela? demanda-t-il. Pourquoi, ma Nepeese?

Les yeux brillants de Branche-de-Saule interrogeaient la prairie.

--A cause de l’étoile sur sa poitrine et de son oreille blanche et...

et... parce qu’il ne m’a pas mordue, répondit-elle.

Il y eut dans les yeux de Pierre un nouvel éclair pareil au flamboiement

des charbons qui vont s’éteindre.

--Non! cela ne se peut, dit-il alors, comme s’il se parlait à lui-même

et il se pencha de nouveau sur sa besogne.

Mais Nepeese, baissant les yeux, vit que la main qui tenait le couteau

tremblait.

CHAPITRE VIII

NEPEESE EN DANGER

Tandis que Nepeese inspectait l’extrémité du cagnon muré de roches, la

prison où ils avaient entraîné Wakayoo et Bari, Pierre leva de nouveau

les yeux de son travail d’écorchement du gros ours noir, et il murmura

quelques mots que personne excepté lui ne put entendre. «Non, c’est

impossible», avait-il dit quelques instants auparavant. Or, pour Nepeese

c’était possible, cette pensée qui la hantait. C’était une pensée

étonnante qui la faisait frissonner au tréfonds de sa belle âme sauvage.

Elle lui fit monter une flamme dans les yeux, et un plus vif afflux de

vie à ses joues et à ses lèvres. Elle chuchota de nouveau le mot qui

avait tellement ému Pierre: _Bari!_ Pourquoi n’était-ce pas possible?

Tout en inspectant les bords âpres de la petite prairie pour y chercher

les traces du petit chien, ses pensées retournaient rapidement en

arrière. Il y avait deux ans qu’on avait enseveli la princesse sa mère

sous le haut sapin près de leur cabane. Ce jour-là, le soleil de Pierre

s’était couché pour toujours et sa vie s’était remplie d’un immense

isolement. Ils étaient trois auprès de la tombe cet après-midi là,

tandis que le soleil s’évanouissait: Pierre, elle-même et Bari. Bari

était un chien, un grand chien à poil rude avec une étoile blanche sur

la poitrine et une oreille sommée de blanc. Il avait été depuis l’âge

tendre le favori de la défunte: sa garde du corps, toujours avec elle,

demeurant même la tête posée au bord de son lit, alors qu’elle se

mourait. Et ce soir-là, le soir du jour où on l’avait enterrée, Bari

avait disparu. Il était parti aussi tranquillement et aussi complètement

que son âme à elle. Personne jamais ne le revit par la suite. C’était

étrange et pour Pierre cela tenait du miracle. Au fond du cœur, il

gardait la conviction merveilleuse que Bari était allé au ciel avec sa

chère Wyola. Mais Nepeese avait passé trois hivers à Nelson House, à

l’école de la mission. Elle avait beaucoup appris près des blancs et à

connaître le vrai Dieu, et elle savait que l’idée de Pierre était

inadmissible. Elle croyait que le Bari de sa mère était mort ou avait

rejoint les loups. Probablement était-il parti chez les loups. Ainsi

n’était-il pas possible que ce jeune chien qu’elle et son père avaient

poursuivi fût de la chair et du sang du favori de sa mère? C’était plus

que possible. L’étoile blanche sur sa poitrine, l’oreille marquée de

blanc, le fait aussi qu’il ne l’avait point mordue, lorsqu’il aurait pu

si aisément enfoncer les crocs dans la chair tendre de ses bras! Elle en

était persuadée. Tandis que Pierre écorchait l’ours, elle se mit à

chercher.

Bari n’avait pas bougé d’un centimètre sous sa roche. Il était étendu

comme pétrifié, les yeux fixés avec persistance sur la scène de tragédie

qui se déroulait dans la prairie. Il avait vu quelque chose qu’il

n’oublierait jamais, de même qu’il n’oublierait jamais tout à fait sa

mère, ni Kazan, ni le vieil arbre renversé. Il avait été témoin de la

mort de la créature qu’il avait pensé toute puissante, Wakayoo, l’ours

énorme, ne s’était même pas défendu. Pierre et Nepeese l’avaient tué

_sans le toucher_ et maintenant Pierre le découpait avec un couteau qui

lançait des éclairs d’argent dans le soleil. Et Wakayoo ne remuait pas.

Cela faisait frémir Bari et il se recula un pouce plus avant sous la

roche où il était déjà aplati comme si on l’y eût poussé.

* * * * *

Il pouvait apercevoir Nepeese. Elle revint directement à l’anfractuosité

à travers laquelle il s’était précipité, et s’arrêta à environ vingt

pieds de l’endroit où il était caché. Maintenant qu’elle était là et

qu’il ne pouvait s’évader, elle se mit à tresser ses cheveux brillants

en deux nattes épaisses. Bari avait détourné ses yeux de Pierre et il

observait la jeune fille avec curiosité. Il n’avait plus peur

maintenant. Ses nerfs vibraient. En lui, une chose étrange et croissante

luttait pour résoudre un grand mystère, la raison de ce désir de ramper

hors de sa retraite rocheuse et de s’approcher de cette merveilleuse

créature aux yeux brillants, aux cheveux brillants. Il désirait faire

cela. Il y avait comme un fil invisible le tiraillant du profond de son

cœur. C’était Kazan et non Louve-Grise, l’appelant à travers les

siècles, un appel qui était aussi vieux que les pyramides d’Égypte et

peut-être dix mille ans plus vieux. Mais contre ce désir, Louve-Grise

s’opposait du fond des âges noirs des forêts. Et cela le faisait se

tenir coi et sans bouger. Nepeese regardait autour d’elle. Elle

souriait. Une minute son visage se tourna vers lui et il vit la

blancheur éclatante de ses dents et ses beaux yeux semblaient entrer

leur flamme en lui.

Alors, brusquement, elle se jeta à genoux et regarda sous la roche.

Leurs yeux se rencontrèrent. Pendant une demi-minute au moins, il ne se

fit aucun bruit. Nepeese ne bougeait pas et elle respirait si doucement

que Bari ne pouvait entendre son souffle.

Ensuite, d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure, elle dit:

--_Bari! Bari! Upi Bari!_

C’était la première fois qu’il entendait son nom et il y avait quelque

chose de si doux et de si rassurant dans le timbre de ces mois que,

involontairement, le chien en lui y répondit par un pleurnichement qui

parvint tout juste aux oreilles de Branche-de-Saule. Lentement, elle

avança un bras. Il était nu et potelé et doux.

Bari aurait pu bondir de la longueur de son corps et y enfoncer ses

crocs facilement. Mais quelque chose le retint. Il savait qu’elle

n’était pas un ennemi. Il savait que les yeux noirs qui brillaient si

merveilleusement sur lui n’avaient pas le moindre désir de lui faire

mal. Et la voix qui lui arrivait doucement lui faisait l’effet d’une

étrange et frissonnante musique:

--_Bari! Bari! Upi Bari!_

A plusieurs reprises encore, Branche-de-Saule l’appela de cette manière,

tandis qu’avançant son pâle visage, elle s’efforçait de se glisser

quelques pouces plus loin sous la roche. Elle ne pouvait l’atteindre. Il

y avait encore un pied environ entre sa main et Bari, et elle ne pouvait

avancer davantage. Alors elle vit que de l’autre côté de la roche il y

avait une excavation fermée par une pierre. Si elle enlevait la pierre

et pénétrait par là!...

Elle se dégagea et se dressa une fois de plus dans le soleil. Son cœur

tressaillit. Pierre était occupé avec l’ours et elle ne voulait pas

l’appeler. Elle fit effort pour enlever la pierre qui bouchait le

passage sous l’énorme roche ronde, mais elle était fortement calée.

Alors, elle se mit à creuser avec un bâton. Si Pierre avait été là, ses

yeux perçants auraient découvert la signification de cette pierre, qui

n’était pas plus volumineuse qu’un seau à eau. Peut-être gisait-elle là

depuis des centaines d’années, son support empêchant la lourde roche de

dégringoler, absolument comme le poids d’une once fait osciller le fléau

d’une bascule qui pèse une tonne. Encore cinq minutes et elle pourrait

enlever la pierre. Elle l’ébranla. Pouce à pouce, elle l’attira, jusqu’à

ce qu’enfin elle l’étendit à ses pieds. Et l’ouverture s’offrit à son

corps. Elle regarda de nouveau du côté de Pierre. Il était toujours

occupé et elle sourit doucement, tandis qu’elle détachait de ses épaules

un large mouchoir rouge et blanc de la Baie. Avec ce mouchoir, elle

voulait attacher Bari. Elle rampa sur les mains et les genoux, puis

s’aplatit contre terre et se mit à se faufiler dans l’excavation sous la

roche.

Bari avait remué. L’arrière de sa tête contre le roc, il avait entendu

quelque chose que Nepeese ne pouvait entendre. Il avait senti une lente

et croissante pression et de cette pression, il s’était retiré lentement

et la pression suivait toujours. La masse de roche s’abaissait! Nepeese

ne voyait, n’entendait, ni ne comprenait. Elle appelait d’une voix de

plus en plus persuasive:

--Bari! Bari! Bari!

Sa tête et ses épaules et ses deux bras se trouvaient maintenant sous la

roche. L’éclat de ses yeux était tout près, tout près de Bari. Il gémit.

Le frisson d’un grand et imminent danger courut dans son sang. Puis...

En ce moment, Nepeese sentit la pression du roc à ses épaules et dans

les yeux qui brillaient fixés doucement sur Bari, passa soudain un

sauvage regard d’effroi. Puis, sortit de ses lèvres un cri qui ne

ressemblait pas aux autres bruits que Bari eût jamais entendus dans la

solitude: farouche, perçant, rempli d’une crainte angoissée. Pierre

n’entendit pas ce premier cri. Mais il entendit le deuxième et le

troisième, puis des gémissements, tandis que le doux corps de

Branche-de-Saule était lentement broyé sous la masse croulante. Il

courut de ce côté-là avec la rapidité du vent. Les cris se faisaient

plus faibles, mourant, mourant au loin. Il vit Bari sortir de dessous la

roche et s’enfuir dans le cagnon et, au même instant, il aperçut un bout

du vêtement de Branche-de-Saule et ses pieds chaussés de mocassins. Le

reste de son corps était caché sous le piège de mort.

Comme un fou, Pierre se mit à creuser le sol. Lorsque quelques minutes

plus tard, il retira Nepeese de dessous le roc arrondi, elle était pâle

et encore évanouie. Ses yeux étaient clos. La main de Pierre ne pouvait

sentir si elle vivait et une grande plainte d’angoisse monta de son

cœur; mais il savait comment la ranimer. Il entr’ouvrit sa robe et

s’aperçut qu’elle n’avait rien de brisé comme il l’avait craint. Alors,

il courut chercher de l’eau. Lorsqu’il revint, les yeux de

Branche-de-Saule était ouverts et elle faisait effort pour respirer.

--Dieu soit loué! sanglota Pierre, en tombant à genoux près d’elle,

Nepeese, ma Nepeese!

Elle lui sourit, ses deux mains croisées sur sa poitrine nue et Pierre

l’attira contre lui, oubliant l’eau qu’il était allé chercher avec tant

de peine.

Plus tard encore, comme il s’était mis à genoux pour regarder sous la

roche, son visage pâlit de nouveau et il dit:

--Mon Dieu! s’il n’y avait pas eu cette petite cavité dans la terre,

Nepeese...

Il frissonna et n’acheva point. Mais Nepeese, heureuse d’être saine et

sauve, fit un geste de la main et dit en lui souriant:

--J’aurais été comme ça! Ah! mon père!

Le visage de Pierre s’assombrit, tandis qu’il se penchait sur elle.

Il pensait aux cent périls de la forêt...

Il pensait à Mac Taggart, le facteur du lac Bain et il serra les poings,

tandis que ses lèvres touchaient doucement les cheveux de

Branche-de-Saule.

CHAPITRE IX

ENFIN, AMIS!

Poussé par les terribles cris de sauvage terreur de Branche-de-Saule et

à la vue de Pierre abandonnant comme un fou le corps de Wakayoo, Bari ne

cessa de courir qu’au moment où il fut hors d’haleine. Quand il

s’arrêta, il était bien loin du cagnon et se dirigeait vers l’étang des

castors.

Pendant presque une semaine entière, Bari ne s’était pas approché de

l’étang. Il n’avait oublié ni Dent-Brisée, ni Umisk, ni les autres

petits castors, mais Wakayoo et ses pêches quotidiennes de poisson frais

lui avaient été une tentation trop forte. Maintenant Wakayoo n’était

plus. Il comprenait que le gros ours noir ne pêcherait jamais plus dans

les mares paisibles et les remous brillants et que là où, durant des

jours, il y avait eu tranquillité et abondance, il n’y avait plus

maintenant qu’un immense danger et, juste comme en un autre endroit il

aurait couru chercher refuge au vieil arbre tombé, il s’enfuit,

désespéré, à l’étang des castors.

Il aurait été difficile de dire d’où lui venaient ses craintes, mais ce

n’était assurément pas à cause de Nepeese. Branche-de-Saule lui avait

fait une chasse ardue. Elle s’était jetée sur lui. Il avait senti

l’étreinte de ses mains et la fumée de sa douce chevelure et cependant

il n’avait pas peur d’elle. S’il s’arrêtait parfois dans sa fuite et

regardait derrière lui, c’était pour voir si Nepeese le suivait. Il ne

se serait pas enfui si vite loin d’elle, si elle avait été seule. Ses

yeux et sa voix et ses mains avaient mis en lui quelque chose

d’attirant. Il était rempli maintenant d’une immense tendresse et d’un

plus immense isolement: et cette nuit-là, son sommeil fut lourd de

cauchemars. Il se trouva un lit sous une racine de sapin, non loin de

l’étang des castors, et pendant toute la nuit, son sommeil fut plein de

rêves agités: rêves de sa mère, de Kazan, du vieil arbre tombé, d’Umisk

et de Nepeese. Une fois, en s’éveillant, il pensa que la racine de

sapin, c’était Louve-Grise et, quand il s’aperçut de son erreur et

qu’elle n’était point là, Pierre et Branche-de-Saule auraient pu dire la

signification de ses cris s’ils les avaient entendus. A plusieurs

reprises, il revécut, en frissonnant, les événements de cette journée.

Il revit la fuite de Wakayoo dans la petite prairie, il le revit mourir.

Il revit l’éclat des yeux de Branche-de-Saule tout près des siens; il

réentendit sa voix si douce, si basse qu’elle lui était comme une

musique singulière, et il entendit de nouveau ses terribles

gémissements.

Il fut content, lorsque l’aube arriva. Il ne chercha pas de nourriture,

mais descendit à l’étang. Il n’y avait maintenant que bien peu d’espoir

et d’attente dans sa manière d’agir. Il se souvenait que, aussi

parfaitement qu’un animal peut l’exprimer, Umisk et ses camarades lui

avaient fait comprendre qu’ils ne voulaient rien avoir de commun avec

lui. Et cependant, de savoir qu’ils étaient là lui enlevait un peu de

son isolement. C’était plus que de l’isolement. Le loup en lui était

débordé. Le chien dominait. Et, dans ces moments-là, lorsque le sang de

la bête sauvage était presque endormi en lui, il était attristé par la

sensation instinctive et croissante qu’il n’appartenait pas à cette

solitude, mais qu’il était parmi elle un transfuge, menacé de tous côtés

par d’étranges dangers.

Bari, chien-loup · 第 4 / 16 段