humaine le possédait. C’était une frayeur qui lui enlevait toute raison
ou jugement. Une frayeur différente de celle de toutes les autres choses
qui, dans la vie ou la nature, avaient pu l’émouvoir. Comme l’ours, le
loup, le lynx, toutes les créatures des forêts, à sabots ou à griffes,
il sentait instinctivement que ces êtres étonnants à deux jambes qu’il
avait vus étaient tout puissants. Et ils étaient à sa poursuite! Il
pouvait les entendre. Nepeese courait presque aussi vite que lui. Tout à
coup, il pénétra dans une fissure entre deux hautes roches. Au bout de
vingt pas dans ce chemin, il se trouva arrêté et il revint sur ses pas.
Quand il se précipita dehors, remontant vers l’entrée du cagnon, Nepeese
était à peine à une douzaine de mètres derrière lui, et il vit Pierre
presque à son côté. Branche-de-Saule poussa un cri:
--_Mana! Mana!_ le voilà!
Elle reprit haleine et s’élança dans un petit bois planté de balsamiers
dans lequel Bari avait disparu. Comme un grand voile emmêlé, sa
chevelure dénouée l’empêtrait dans les broussailles, et, poussant un cri
d’encouragement pour Pierre, elle s’arrêta pour la rassembler par-dessus
son épaule, tandis qu’il la devançait. Elle ne perdit qu’un moment ou
deux et fut sur ses traces. A cinquante mètres d’elle, Pierre poussa un
cri d’avertissement. Bari s’était détourné. Presque d’une seule traite
il revenait ventre à terre sur le sentier qu’il avait suivi, droit dans
la direction de Branche-de-Saule. Il ne put la voir à temps pour
s’arrêter ou s’écarter, et Nepeese se jeta par terre sur son chemin. Une
minute ou deux ils restèrent vis-à-vis l’un de l’autre. Bari sentit la
douceur de ses cheveux et l’étreinte de ses mains. Ce fut la longue
chevelure flottant autour d’elle qui fit que Nepeese le manqua et Bari
lui échappa et se précipita de nouveau dans la direction de l’extrémité
aveuglée du cagnon.
Nepeese se redressa. Elle haletait et riait. Pierre revint avec un air
farouche et Branche-de-Saule désignait du doigt un point, là-bas.
--Je l’ai eu _et il ne m’a pas mordue_, dit-elle, toute essoufflée. Elle
désignait toujours du doigt le bout du cagnon et répéta: «Je l’ai eu et
il ne m’a pas mordue, Nootawe!»
C’était ce qu’il y avait de surprenant. Elle avait été téméraire et Bari
ne l’avait pas mordue. C’est alors que ses grands yeux brillants fixés
sur Pierre et le sourire s’évanouissant peu à peu sur ses lèvres, elle
prononça doucement et presque religieusement ce mot: _Bari_.
Ce mot fut comme un coup reçu par Pierre. Il tordit ses mains maigres.
Il fixa un moment Nepeese, les yeux dilatés. Puis, il s’écria:
--Non! non! cela ne se peut! Viens ou nous allons le perdre.
Pierre avait bon espoir maintenant. Le cagnon se rétrécissait et Bari ne
pouvait les dépasser à leur insu. Trois minutes plus tard, Bari
parvenait au fond du cagnon sans ouverture: un mur de roche dressé à
pic, pareil à la courbe d’un disque.
Le régime de poisson et de longues heures de sommeil à l’étang des
castors l’avaient engraissé et il était à demi suffoqué tandis qu’il
cherchait vainement une issue. Il se trouvait tout à la pointe de la
courbe rocheuse semblable à un disque, sans une broussaille ou une
touffe d’herbe où se cacher, lorsque Pierre et Nepeese l’aperçurent de
nouveau. Nepeese marcha droit sur lui. Pierre prévoyant ce que Bari
allait faire, se précipita à gauche, à angle droit avec l’extrémité du
cagnon.
* * * * *
A l’intérieur et à extérieur des roches, Bari chercha promptement une
issu pour s’évader. Une minute de plus et il parvenait à la «boîte» ou
coupure du cagnon. C’était une fente dans le mur large de cinquante ou
soixante pieds qui ouvrait sur une prison naturelle d’environ un arpent
de superficie. C’était un bel endroit. De tous les côtés, sauf cette
conduite dans la coulée, il était clos par des murs de roche. Tout au
fond, une chute d’eau descendait en une série de cascades
bouillonnantes. Le gazon était épais sous les pieds et parsemé de
fleurs.
Dans ce piège, Pierre avait pris plus d’un riche quartier de venaison.
De là on ne pouvait s’échapper sinon à la portée du fusil. Pierre appela
Nepeese dès qu’il vit Bari y entrer et tous deux gravirent le talus
hérissé de roches.
Bari avait presque atteint l’arête de la petite prison herbue quand,
soudain, il s’arrêta si brusquement, qu’il s’affala sur son derrière et
qu’il sentit son cœur sursauter.
Au beau milieu de sa route se tenait Wakayoo, l’énorme ours noir.
Pendant une demi-minute peut-être il hésita entre les deux dangers. Il
entendit les voix de Nepeese et de Pierre. Il perçut le grincement des
cailloux sous leurs pas. Et il fut rempli d’une immense terreur. Puis il
regarda Wakayoo. Le gros ours n’avait pas bougé d’un pouce. Lui aussi
écoutait. Mais pour lui il y avait une chose plus troublante que les
bruits qu’il entendait. C’était l’odeur qu’il avait saisie dans l’air.
L’odeur humaine.
Bari, en l’observant, vit que sa tête se balançait lentement, au fur et
à mesure que les pas de Nepeese et de Pierre devenaient de plus en plus
distincts. C’était la première fois qu’il se trouvait face à face avec
le gros ours noir. Il l’avait guetté à la pêche. Il s’était engraissé
des prouesses de Wakayoo. Il avait pour lui une grande déférence.
Maintenant il y avait quelque chose autour de l’ours qui lui enlevait
toute crainte et qui lui donnait au contraire une nouvelle et
frémissante confiance. Wakayoo, gros et fort comme il était, ne fuirait
pas devant les créatures à deux jambes qui le poursuivaient, lui, Bari.
S’il pouvait seulement dépasser Wakayoo, il était sauvé. Il fit un bond
de côté et courut vers le milieu de la prairie. Wakayoo ne se détourna
pas plus, tandis qu’il se hâtait de le dépasser, que s’il se fût agi
d’un oiseau ou d’un lapin. Alors un autre souffle d’air arriva chargé de
l’odeur humaine. Et cela enfin lui rendit conscience. Il se retourna et
se mit à marcher pesamment à la suite de Bari dans le piège d’herbage.
Bari, en regardant derrière lui, le vit arriver et s’imagina qu’il le
poursuivait. Nepeese et Pierre traversèrent le remblai au même moment et
au même moment les aperçurent tous les deux, Wakayoo et Bari.
Dès qu’ils pénétrèrent dans la cavité gazonnée sous les murs de roche,
Bari obliqua vivement à droite. Il y avait là une grande roche arrondie
dont l’un des bouts saillait de terre en s’inclinant. Elle paraissait un
endroit merveilleux où se cacher et Bari s’y faufila.
Mais Wakayoo continua droit devant lui à travers la prairie. De la place
où il était couché, Bari pouvait voir ce qui se passait. A peine
s’était-il glissé sous la roche que Nepeese et Pierre apparurent par la
fissure dans la cavité et s’arrêtèrent. De les voir s’arrêter fit
tressaillir Bari. Ils avaient peur de Wakayoo! Le gros ours avait
traversé les deux tiers de la prairie. Le soleil tombait sur lui, de
sorte que son pelage brillait comme du satin noir. Pierre le considéra
un moment. La saison était avancée. Les fourrures ne seraient plus
longtemps bonnes. Cependant le poil de Wakayoo était magnifique! Pierre
ne tuait pas pour le plaisir de tuer. Le besoin en faisait un
conservateur. Les bêtes sauvages étaient sa nourriture, ses vêtements,
le toit qui le couvrait, et si Wakayoo avait eu un pelage en mue et mal
en point, il aurait eu la vie sauve. Quoi qu’il en soit, Pierre épaula
son fusil.
Bari vit le geste. Il vit un peu plus tard, le bout du fusil cracher
quelque chose, ensuite il entendit ce bruit assourdissant qui lui avait
fait mal, quand la balle de Branche-de-Saule avait traversé sa chair en
la brûlant. Il tourna vivement les yeux vers Wakayoo. Le gros ours avait
trébuché. Il était tombé à genoux. Il fit effort pour se relever et
marcha lourdement. Le bruit du fusil recommença et une seconde fois,
Wakayoo tomba. Pierre ne pouvait le manquer à cette distance. Wakayoo
formait une cible splendide. C’était un carnage et pourtant pour Pierre
et Nepeese c’était une affaire, l’affaire de la vie.
Bari frissonnait. C’était davantage d’émotion que de peur, car il ne
songeait plus à sa propre crainte, en ces minutes tragiques. Une plainte
sourde monta à sa gorge, tandis qu’il fixait Wakayoo qui s’était arrêté
maintenant et faisait face à ses ennemis, ses mâchoires s’entrechoquant,
ses jambes faiblissant sous lui, sa tête s’abaissant graduellement,
alors que le sang s’échappait de ses poumons crevés. Bari gémissait
parce que Wakayoo avait pris du poisson pour lui, parce qu’il en était
venu à le considérer comme un ami, et parce qu’il savait que désormais
Wakayoo faisait face à la mort. Il y eut un troisième coup. Ce fut le
dernier. Wakayoo s’écroula inanimé sur le sentier. Son énorme tête
glissa entre ses pattes de devant. Un ou deux râles rauques parvinrent à
Bari. Puis, ce fut le silence.
Une minute plus tard, penché sur Wakayoo, Pierre disait à Nepeese:
--Mon Dieu! Mais c’est une peau superbe, _Sakahet_! Elle vaut vingt
dollars et au delà, au lac Bain.
Il ouvrit son couteau et se mit à l’aiguiser sur une pierre qu’il
portait dans sa poche. Pendant ce temps-là, Bari aurait pu se glisser
hors de sa roche et s’échapper du cagnon. Durant un moment, on l’oublia.
Puis Nepeese pensa à lui, tandis que son père commençait à écorcher
l’ours et de sa même voix étrange et merveilleuse, elle prononça de
nouveau le mot «Bari».
Pierre, agenouillé, leva les yeux sur elle.
--Pourquoi dis-tu cela? demanda-t-il. Pourquoi, ma Nepeese?
Les yeux brillants de Branche-de-Saule interrogeaient la prairie.
--A cause de l’étoile sur sa poitrine et de son oreille blanche et...
et... parce qu’il ne m’a pas mordue, répondit-elle.
Il y eut dans les yeux de Pierre un nouvel éclair pareil au flamboiement
des charbons qui vont s’éteindre.
--Non! cela ne se peut, dit-il alors, comme s’il se parlait à lui-même
et il se pencha de nouveau sur sa besogne.
Mais Nepeese, baissant les yeux, vit que la main qui tenait le couteau
tremblait.
CHAPITRE VIII
NEPEESE EN DANGER
Tandis que Nepeese inspectait l’extrémité du cagnon muré de roches, la
prison où ils avaient entraîné Wakayoo et Bari, Pierre leva de nouveau
les yeux de son travail d’écorchement du gros ours noir, et il murmura
quelques mots que personne excepté lui ne put entendre. «Non, c’est
impossible», avait-il dit quelques instants auparavant. Or, pour Nepeese
c’était possible, cette pensée qui la hantait. C’était une pensée
étonnante qui la faisait frissonner au tréfonds de sa belle âme sauvage.
Elle lui fit monter une flamme dans les yeux, et un plus vif afflux de
vie à ses joues et à ses lèvres. Elle chuchota de nouveau le mot qui
avait tellement ému Pierre: _Bari!_ Pourquoi n’était-ce pas possible?
Tout en inspectant les bords âpres de la petite prairie pour y chercher
les traces du petit chien, ses pensées retournaient rapidement en
arrière. Il y avait deux ans qu’on avait enseveli la princesse sa mère
sous le haut sapin près de leur cabane. Ce jour-là, le soleil de Pierre
s’était couché pour toujours et sa vie s’était remplie d’un immense
isolement. Ils étaient trois auprès de la tombe cet après-midi là,
tandis que le soleil s’évanouissait: Pierre, elle-même et Bari. Bari
était un chien, un grand chien à poil rude avec une étoile blanche sur
la poitrine et une oreille sommée de blanc. Il avait été depuis l’âge
tendre le favori de la défunte: sa garde du corps, toujours avec elle,
demeurant même la tête posée au bord de son lit, alors qu’elle se
mourait. Et ce soir-là, le soir du jour où on l’avait enterrée, Bari
avait disparu. Il était parti aussi tranquillement et aussi complètement
que son âme à elle. Personne jamais ne le revit par la suite. C’était
étrange et pour Pierre cela tenait du miracle. Au fond du cœur, il
gardait la conviction merveilleuse que Bari était allé au ciel avec sa
chère Wyola. Mais Nepeese avait passé trois hivers à Nelson House, à
l’école de la mission. Elle avait beaucoup appris près des blancs et à
connaître le vrai Dieu, et elle savait que l’idée de Pierre était
inadmissible. Elle croyait que le Bari de sa mère était mort ou avait
rejoint les loups. Probablement était-il parti chez les loups. Ainsi
n’était-il pas possible que ce jeune chien qu’elle et son père avaient
poursuivi fût de la chair et du sang du favori de sa mère? C’était plus
que possible. L’étoile blanche sur sa poitrine, l’oreille marquée de
blanc, le fait aussi qu’il ne l’avait point mordue, lorsqu’il aurait pu
si aisément enfoncer les crocs dans la chair tendre de ses bras! Elle en
était persuadée. Tandis que Pierre écorchait l’ours, elle se mit à
chercher.
Bari n’avait pas bougé d’un centimètre sous sa roche. Il était étendu
comme pétrifié, les yeux fixés avec persistance sur la scène de tragédie
qui se déroulait dans la prairie. Il avait vu quelque chose qu’il
n’oublierait jamais, de même qu’il n’oublierait jamais tout à fait sa
mère, ni Kazan, ni le vieil arbre renversé. Il avait été témoin de la
mort de la créature qu’il avait pensé toute puissante, Wakayoo, l’ours
énorme, ne s’était même pas défendu. Pierre et Nepeese l’avaient tué
_sans le toucher_ et maintenant Pierre le découpait avec un couteau qui
lançait des éclairs d’argent dans le soleil. Et Wakayoo ne remuait pas.
Cela faisait frémir Bari et il se recula un pouce plus avant sous la
roche où il était déjà aplati comme si on l’y eût poussé.
* * * * *
Il pouvait apercevoir Nepeese. Elle revint directement à l’anfractuosité
à travers laquelle il s’était précipité, et s’arrêta à environ vingt
pieds de l’endroit où il était caché. Maintenant qu’elle était là et
qu’il ne pouvait s’évader, elle se mit à tresser ses cheveux brillants
en deux nattes épaisses. Bari avait détourné ses yeux de Pierre et il
observait la jeune fille avec curiosité. Il n’avait plus peur
maintenant. Ses nerfs vibraient. En lui, une chose étrange et croissante
luttait pour résoudre un grand mystère, la raison de ce désir de ramper
hors de sa retraite rocheuse et de s’approcher de cette merveilleuse
créature aux yeux brillants, aux cheveux brillants. Il désirait faire
cela. Il y avait comme un fil invisible le tiraillant du profond de son
cœur. C’était Kazan et non Louve-Grise, l’appelant à travers les
siècles, un appel qui était aussi vieux que les pyramides d’Égypte et
peut-être dix mille ans plus vieux. Mais contre ce désir, Louve-Grise
s’opposait du fond des âges noirs des forêts. Et cela le faisait se
tenir coi et sans bouger. Nepeese regardait autour d’elle. Elle
souriait. Une minute son visage se tourna vers lui et il vit la
blancheur éclatante de ses dents et ses beaux yeux semblaient entrer
leur flamme en lui.
Alors, brusquement, elle se jeta à genoux et regarda sous la roche.
Leurs yeux se rencontrèrent. Pendant une demi-minute au moins, il ne se
fit aucun bruit. Nepeese ne bougeait pas et elle respirait si doucement
que Bari ne pouvait entendre son souffle.
Ensuite, d’une voix à peine plus élevée qu’un murmure, elle dit:
--_Bari! Bari! Upi Bari!_
C’était la première fois qu’il entendait son nom et il y avait quelque
chose de si doux et de si rassurant dans le timbre de ces mois que,
involontairement, le chien en lui y répondit par un pleurnichement qui
parvint tout juste aux oreilles de Branche-de-Saule. Lentement, elle
avança un bras. Il était nu et potelé et doux.
Bari aurait pu bondir de la longueur de son corps et y enfoncer ses
crocs facilement. Mais quelque chose le retint. Il savait qu’elle
n’était pas un ennemi. Il savait que les yeux noirs qui brillaient si
merveilleusement sur lui n’avaient pas le moindre désir de lui faire
mal. Et la voix qui lui arrivait doucement lui faisait l’effet d’une
étrange et frissonnante musique:
--_Bari! Bari! Upi Bari!_
A plusieurs reprises encore, Branche-de-Saule l’appela de cette manière,
tandis qu’avançant son pâle visage, elle s’efforçait de se glisser
quelques pouces plus loin sous la roche. Elle ne pouvait l’atteindre. Il
y avait encore un pied environ entre sa main et Bari, et elle ne pouvait
avancer davantage. Alors elle vit que de l’autre côté de la roche il y
avait une excavation fermée par une pierre. Si elle enlevait la pierre
et pénétrait par là!...
Elle se dégagea et se dressa une fois de plus dans le soleil. Son cœur
tressaillit. Pierre était occupé avec l’ours et elle ne voulait pas
l’appeler. Elle fit effort pour enlever la pierre qui bouchait le
passage sous l’énorme roche ronde, mais elle était fortement calée.
Alors, elle se mit à creuser avec un bâton. Si Pierre avait été là, ses
yeux perçants auraient découvert la signification de cette pierre, qui
n’était pas plus volumineuse qu’un seau à eau. Peut-être gisait-elle là
depuis des centaines d’années, son support empêchant la lourde roche de
dégringoler, absolument comme le poids d’une once fait osciller le fléau
d’une bascule qui pèse une tonne. Encore cinq minutes et elle pourrait
enlever la pierre. Elle l’ébranla. Pouce à pouce, elle l’attira, jusqu’à
ce qu’enfin elle l’étendit à ses pieds. Et l’ouverture s’offrit à son
corps. Elle regarda de nouveau du côté de Pierre. Il était toujours
occupé et elle sourit doucement, tandis qu’elle détachait de ses épaules
un large mouchoir rouge et blanc de la Baie. Avec ce mouchoir, elle
voulait attacher Bari. Elle rampa sur les mains et les genoux, puis
s’aplatit contre terre et se mit à se faufiler dans l’excavation sous la
roche.
Bari avait remué. L’arrière de sa tête contre le roc, il avait entendu
quelque chose que Nepeese ne pouvait entendre. Il avait senti une lente
et croissante pression et de cette pression, il s’était retiré lentement
et la pression suivait toujours. La masse de roche s’abaissait! Nepeese
ne voyait, n’entendait, ni ne comprenait. Elle appelait d’une voix de
plus en plus persuasive:
--Bari! Bari! Bari!
Sa tête et ses épaules et ses deux bras se trouvaient maintenant sous la
roche. L’éclat de ses yeux était tout près, tout près de Bari. Il gémit.
Le frisson d’un grand et imminent danger courut dans son sang. Puis...
En ce moment, Nepeese sentit la pression du roc à ses épaules et dans
les yeux qui brillaient fixés doucement sur Bari, passa soudain un
sauvage regard d’effroi. Puis, sortit de ses lèvres un cri qui ne
ressemblait pas aux autres bruits que Bari eût jamais entendus dans la
solitude: farouche, perçant, rempli d’une crainte angoissée. Pierre
n’entendit pas ce premier cri. Mais il entendit le deuxième et le
troisième, puis des gémissements, tandis que le doux corps de
Branche-de-Saule était lentement broyé sous la masse croulante. Il
courut de ce côté-là avec la rapidité du vent. Les cris se faisaient
plus faibles, mourant, mourant au loin. Il vit Bari sortir de dessous la
roche et s’enfuir dans le cagnon et, au même instant, il aperçut un bout
du vêtement de Branche-de-Saule et ses pieds chaussés de mocassins. Le
reste de son corps était caché sous le piège de mort.
Comme un fou, Pierre se mit à creuser le sol. Lorsque quelques minutes
plus tard, il retira Nepeese de dessous le roc arrondi, elle était pâle
et encore évanouie. Ses yeux étaient clos. La main de Pierre ne pouvait
sentir si elle vivait et une grande plainte d’angoisse monta de son
cœur; mais il savait comment la ranimer. Il entr’ouvrit sa robe et
s’aperçut qu’elle n’avait rien de brisé comme il l’avait craint. Alors,
il courut chercher de l’eau. Lorsqu’il revint, les yeux de
Branche-de-Saule était ouverts et elle faisait effort pour respirer.
--Dieu soit loué! sanglota Pierre, en tombant à genoux près d’elle,
Nepeese, ma Nepeese!
Elle lui sourit, ses deux mains croisées sur sa poitrine nue et Pierre
l’attira contre lui, oubliant l’eau qu’il était allé chercher avec tant
de peine.
Plus tard encore, comme il s’était mis à genoux pour regarder sous la
roche, son visage pâlit de nouveau et il dit:
--Mon Dieu! s’il n’y avait pas eu cette petite cavité dans la terre,
Nepeese...
Il frissonna et n’acheva point. Mais Nepeese, heureuse d’être saine et
sauve, fit un geste de la main et dit en lui souriant:
--J’aurais été comme ça! Ah! mon père!
Le visage de Pierre s’assombrit, tandis qu’il se penchait sur elle.
Il pensait aux cent périls de la forêt...
Il pensait à Mac Taggart, le facteur du lac Bain et il serra les poings,
tandis que ses lèvres touchaient doucement les cheveux de
Branche-de-Saule.
CHAPITRE IX
ENFIN, AMIS!
Poussé par les terribles cris de sauvage terreur de Branche-de-Saule et
à la vue de Pierre abandonnant comme un fou le corps de Wakayoo, Bari ne
cessa de courir qu’au moment où il fut hors d’haleine. Quand il
s’arrêta, il était bien loin du cagnon et se dirigeait vers l’étang des
castors.
Pendant presque une semaine entière, Bari ne s’était pas approché de
l’étang. Il n’avait oublié ni Dent-Brisée, ni Umisk, ni les autres
petits castors, mais Wakayoo et ses pêches quotidiennes de poisson frais
lui avaient été une tentation trop forte. Maintenant Wakayoo n’était
plus. Il comprenait que le gros ours noir ne pêcherait jamais plus dans
les mares paisibles et les remous brillants et que là où, durant des
jours, il y avait eu tranquillité et abondance, il n’y avait plus
maintenant qu’un immense danger et, juste comme en un autre endroit il
aurait couru chercher refuge au vieil arbre tombé, il s’enfuit,
désespéré, à l’étang des castors.
Il aurait été difficile de dire d’où lui venaient ses craintes, mais ce
n’était assurément pas à cause de Nepeese. Branche-de-Saule lui avait
fait une chasse ardue. Elle s’était jetée sur lui. Il avait senti
l’étreinte de ses mains et la fumée de sa douce chevelure et cependant
il n’avait pas peur d’elle. S’il s’arrêtait parfois dans sa fuite et
regardait derrière lui, c’était pour voir si Nepeese le suivait. Il ne
se serait pas enfui si vite loin d’elle, si elle avait été seule. Ses
yeux et sa voix et ses mains avaient mis en lui quelque chose
d’attirant. Il était rempli maintenant d’une immense tendresse et d’un
plus immense isolement: et cette nuit-là, son sommeil fut lourd de
cauchemars. Il se trouva un lit sous une racine de sapin, non loin de
l’étang des castors, et pendant toute la nuit, son sommeil fut plein de
rêves agités: rêves de sa mère, de Kazan, du vieil arbre tombé, d’Umisk
et de Nepeese. Une fois, en s’éveillant, il pensa que la racine de
sapin, c’était Louve-Grise et, quand il s’aperçut de son erreur et
qu’elle n’était point là, Pierre et Branche-de-Saule auraient pu dire la
signification de ses cris s’ils les avaient entendus. A plusieurs
reprises, il revécut, en frissonnant, les événements de cette journée.
Il revit la fuite de Wakayoo dans la petite prairie, il le revit mourir.
Il revit l’éclat des yeux de Branche-de-Saule tout près des siens; il
réentendit sa voix si douce, si basse qu’elle lui était comme une
musique singulière, et il entendit de nouveau ses terribles
gémissements.
Il fut content, lorsque l’aube arriva. Il ne chercha pas de nourriture,
mais descendit à l’étang. Il n’y avait maintenant que bien peu d’espoir
et d’attente dans sa manière d’agir. Il se souvenait que, aussi
parfaitement qu’un animal peut l’exprimer, Umisk et ses camarades lui
avaient fait comprendre qu’ils ne voulaient rien avoir de commun avec
lui. Et cependant, de savoir qu’ils étaient là lui enlevait un peu de
son isolement. C’était plus que de l’isolement. Le loup en lui était
débordé. Le chien dominait. Et, dans ces moments-là, lorsque le sang de
la bête sauvage était presque endormi en lui, il était attristé par la
sensation instinctive et croissante qu’il n’appartenait pas à cette
solitude, mais qu’il était parmi elle un transfuge, menacé de tous côtés
par d’étranges dangers.