Sa lutte avec Oohoomisew fut une excellente médecine pour Bari. Elle ne

fit pas que lui donner une grande confiance en lui-même, mais purgea

également son sang de la fièvre maligne. Il ne faisait plus mine de

mordre les objets ni de grogner contre eux, tandis qu’il poursuivait sa

route dans la nuit. C’était une nuit merveilleuse. La lune était haut

dans le ciel et le firmament fourmillait d’étoiles, au point que, dans

les clairières, la lumière était presque semblable à celle du jour,

seulement plus douce et plus belle. Il faisait très calme. Pas un

souffle de vent aux cimes des arbres et il semblait à Bari que le

hurlement qu’il avait poussé avait dû porter jusqu’au bout du monde. De

temps à autre il percevait un bruit et chaque fois il s’arrêtait,

attentif et l’oreille aux aguets. Loin, loin, il entendit, prolongé et

doux, le meuglement d’une femelle d’élan; il entendit un grand

clapotement dans l’eau d’un petit lac près duquel il arriva, et une fois

lui parvint le raclement aigu de cornes contre cornes: deux daims

réglant une légère différence d’opinions à un quart de mille de là. Mais

c’était toujours le hurlement du loup qui le faisait s’arrêter et

écouter le plus longtemps, le cœur lui battant d’un étrange sursaut

qu’il ne pouvait cependant comprendre encore. C’était l’appel de sa

race, croissant en lui lentement, mais impérieusement.

Il était toujours vagabond. _Pupamaotao_, disent les Indiens. C’est cet

esprit de vagabondage qui dirige un moment presque toutes les créatures

de la solitude aussitôt qu’elles sont capables de se suffire--dessein de

la nature peut-être en vue d’écarter des rapports de famille trop

étroits et probablement des croisements dangereux. Bari, comme le jeune

loup en quête de nouveaux domaines de chasse ou le jeune renard,

découvrant un monde nouveau, n’avait ni but ni méthode dans son

vagabondage. Il était simplement en voyage, en route. Il avait besoin de

quelque chose qu’il ne pouvait trouver. Le son de voix du loup le lui

apporta. Les étoiles et la lune l’emplissaient d’un véhément désir de ce

quelque chose. Les bruits lointains se heurtaient contre lui dans son

vaste isolement. Et l’instinct lui disait que rien qu’en cherchant il

trouverait. Ce n’étaient pas tant Kazan ou Louve-Grise qui lui

manquaient maintenant, ni tant le voisinage de sa mère et son chez lui

qu’une amitié. Maintenant qu’il avait chassé de lui la rage du loup, au

cours de son combat avec Oohoomisew, la partie chien qui était en lui

reprenait ses droits. Moitié aimable de lui-même. Partie qu’il désirait

faire dorloter auprès de quelque chose de vivant et d’amical, petites

choses baroques, qu’elles portassent plumes ou poil, serres ou sabots.

Il était endolori à cause de la balle de Branche-de-Saule et endolori à

cause du combat et, vers l’aurore, il se coucha à l’abri d’un bouquet

d’aulnes au bord d’un deuxième petit lac et y demeura jusqu’au milieu du

jour. Alors, il se mit en quête de nourriture parmi les roseaux et près

des iris d’eau. Il trouva un brochet mort à demi mangé par une loutre et

l’acheva.

Sa blessure était beaucoup moins douloureuse cet après-midi, et, à la

tombée de la nuit, il y faisait à peine attention. Depuis qu’il avait

failli périr tragiquement aux mains de Nepeese, il avait marché en

général dans la direction du nord-est, suivant d’instinct le cours des

ruisseaux. Mais son avance avait été lente et lorsque l’obscurité

revint, il n’était pas à plus de huit ou dix milles du trou où il était

tombé quand Branche-de-Saule avait tiré sur lui.

Il n’alla pas bien loin cette nuit.

Le fait d’avoir été blessé à la brume et que son combat avec Oohoomisew

avait eu lieu plus tard encore, le rendait circonspect. L’expérience lui

avait appris que les ombres obscures et les gouffres noirs de la forêt

étaient des embûches possibles du danger. Il n’avait plus peur comme

naguère, mais il en avait assez de combats pour le moment, aussi

estimait-il que la prudence était ce qu’il y avait de mieux pour se

garder seul des périls des ténèbres. Un curieux instinct lui fit

chercher un lit au sommet d’une énorme roche à pic qu’il eut quelque

difficulté à gravir. Peut-être était-ce un ressouvenir lointain des

jours passés, lorsque Louve-Grise, à sa première maternité, cherchait

refuge sur la cime du rocher du Soleil qui dominait le monde de la forêt

dont Kazan et elle faisaient partie et où elle avait été rendue aveugle

durant sa lutte avec le lynx.

La roche de Bari, au lieu de s’élever d’emblée de cent pieds et

davantage était à peu près de la hauteur de la tête d’un homme. Elle se

dressait au milieu du coude du ruisseau avec la forêt de sapins tout

contre par derrière. Pendant plusieurs heures, Bari ne dormit pas, mais

demeura couché bien vigilant, les oreilles tendues pour saisir chaque

bruit qui sortait du monde obscur qui l’entourait. Il y avait plus que

de la curiosité dans sa vigilance, cette nuit-ci. Son éducation s’était

considérablement élargie en un sens: il avait appris qu’il n’était

qu’une toute petite portion de cette terre merveilleuse étendue sous les

étoiles et sous la lune et il était animé du vif désir de se

familiariser mieux avec tout cela, sans plus combattre ni souffrir.

Cette nuit, il savait ce que cela voulait dire lorsqu’il voyait, çà et

là, des ombres grises ondoyer en silence hors de la forêt au clair de

lune. Les hiboux. Des monstres de l’espèce de ceux avec lesquels il

avait lutté. Il entendait le craquement que faisaient des pieds armés de

sabots et l’écrasement produit par des corps pesants sous bois. Il

réentendit le meuglement de l’élan. Des voix lui arrivèrent qu’il

n’avait jamais entendues auparavant: le _yap yap yap_ aigu d’un renard,

le cri d’outre-tombe et moqueur d’un grand butor sur un lac à un

demi-mille de là; le cri strident d’un lynx qui arrivait de milles et de

milles au loin; les hululements assourdis de la chouette entre les

étoiles et lui. Il entendit d’étranges chuchotements au faîte des

arbres, chuchotements du vent, et une fois, au milieu d’un calme de

mort, un cerf brama d’une voix déchirante tout derrière sa roche, puis,

à l’odeur du loup dans l’air, s’enfuit d’un trait dans une vision grise

d’épouvante.

Tous ces bruits avaient pour Bari un sens nouveau. Il faisait rapidement

connaissance de la solitude. Ses yeux brillaient. Son sang bouillonnait.

Pendant quelques minutes, chaque fois, il remuait à peine. Mais de tous

ces bruits qui lui arrivaient, le hurlement du loup surtout le faisait

frissonner. Maintes et maintes fois, il l’écouta. Certaines fois, il

était très lointain, si lointain qu’il ressemblait à un murmure, mourant

presque avant de lui arriver; ensuite il revenait jusqu’à lui, poussé à

pleine gorge, chaud du souffle de la chasse, l’appelant au rouge frisson

de la poursuite, à la féroce orgie de la chair déchirée et du sang qui

coule, l’appelant, l’appelant, l’appelant. Et c’était l’appel de sa

race, des os de ses os et de la chair de sa chair, l’appel des bandes en

chasse, sauvages et farouches de la tribu maternelle. C’était la voix de

Louve-Grise le cherchant dans la nuit, le sang de Louve-Grise l’invitant

à se joindre à la communauté de la bande. Et il tremblait en écoutant.

Il se lamentait doucement. Il s’avança tout à l’extrémité de sa roche.

Il désirait partir. La nature le pressait de s’en aller. Mais la nature

du fauve luttait contre des forces supérieures. Car, en lui, il y avait

aussi le chien avec ses hérédités d’instincts domptés et endormis et

toute cette nuit-là le chien qui était en lui retint Bari au sommet de

sa roche.

Le lendemain matin, Bari trouva de nombreuses écrevisses au bord du

ruisseau et il festoya de leur chair succulente jusqu’à ce qu’il sentît

qu’il n’avait plus faim. Rien ne lui avait paru aussi bon depuis qu’il

avait mangé la caille volée à Sekoosew, l’hermine.

Au milieu de l’après-midi, Bari arriva dans un coin de la forêt qui

était très tranquille et très reposant. Le ruisseau s’était approfondi.

Par endroits ses rives étaient débordées, de sorte qu’elles formaient de

petits étangs.

Deux fois, Bari dut faire des crochets considérables pour contourner ces

étangs. Il marchait très tranquillement, l’oreille tendue, l’œil à

l’affût. Jamais, depuis le jour de malheur où il avait quitté le vieil

arbre renversé, il n’avait autant pensé à la maison que maintenant.

Il lui semblait fouler enfin une contrée qu’il connaissait et où il

trouverait des amis. Peut-être était-ce un autre miraculeux mystère de

l’instinct, de la nature. Car il se trouvait dans les domaines du vieux

Dent-Brisée, le castor. C’était ici que son père et sa mère avaient

chassé aux jours d’avant sa naissance. C’était non loin de là que Kazan

et Dent-Brisée avaient eu ce mémorable duel sous l’eau, d’où Kazan avait

sauvé sa vie n’ayant plus à perdre que le souffle. Bari ne connaîtrait

jamais ces choses-là. Il ne saurait jamais qu’il franchissait les

antiques pistes. Mais quelque chose, au tréfonds de lui, le poignait

singulièrement. Il flairait l’air, comme s’il y découvrait le relent de

choses familières. Ce n’était qu’un faible souffle, un indéfinissable

espoir qui l’emportait au terme d’un pressentiment mystérieux.

Le forêt devint plus profonde. Elle était merveilleuse. Il n’y avait

plus de broussailles et marcher sous les arbres c’était comme si on

était dans une immense caverne mystérieuse à travers le toit de laquelle

la lumière du jour filtrait doucement et illuminée çà et là par les

flaques d’or du soleil. L’espace d’un mille, Bari avança tranquillement

à travers cette forêt. Il ne vit rien que quelques rapides fuites

d’ailes d’oiseaux. On n’entendait quasiment aucun bruit. Puis, il arriva

à un étang, encore plus grand. Autour de cet étang, il y avait un épais

fourré d’aulnes et de saules. Les arbres y étaient moins denses. Il vit

le reflet du soleil d’après-midi sur l’eau, puis tout aussitôt il

entendit de la vie.

* * * * *

Il y avait eu peu de changement dans la colonie de Dent-Brisée depuis

l’époque de son inimitié avec Kazan et les loutres. Le vieux Dent-Brisée

était encore plus chenu. Il était plus gras. Il dormait beaucoup et

était peut-être moins prudent. Il somnolait dans la boue abondante et

sur la digue de broussaille dont il avait été l’ingénieur en chef,

lorsque Bari s’avança doucement sur un remblai élevé de trente à

quarante pieds. Il avait fait si peu de bruit qu’aucun des castors ne

l’avait vu ni entendu. Il se blottit à plat ventre, caché derrière une

touffe d’herbe et avec le plus vif intérêt surveilla tous les

mouvements. Dent-Brisée s’éveillait. Il se tint un moment debout sur ses

jambes courtes, puis se dressa, tel un soldat au «garde à vous», sur sa

large queue plate, et, poussant un brusque sifflement, plongea dans

l’étang au milieu d’un grand éclaboussement d’eau.

Un moment après, il sembla à Bari que l’étang fourmillait de castors.

Des têtes et des corps apparaissaient et disparaissaient, se précipitant

de côté et d’autre dans l’eau, d’une façon qui l’émerveillait et

l’ahurissait. C’était la récréation du soir de la colonie. Les queues

heurtaient l’eau comme des battoirs unis. Des sifflements bizarres

s’élevaient au-dessus du clapotement, puis aussi brusquement qu’il avait

commencé, le jeu prit fin. Il pouvait y avoir peut-être vingt castors,

sans compter les jeunes, et, comme s’ils avaient été mus par un signal

commun, quelque chose que Bari n’avait pas entendu, ils se tinrent si

tranquilles qu’à peine entendait-on un bruit dans l’étang. Quelques-uns

d’entre eux plongèrent dans l’eau et disparurent complètement, mais la

plupart, Bari pouvait les observer tandis qu’ils remontaient sur la

rive. Ils ne tardèrent pas à se mettre au travail, et Bari les épiait et

les écoutait, sans même qu’un brin de l’herbe dans laquelle il était

couché frémît. Il essayait de comprendre. Il cherchait à cataloguer ces

créatures singulières et à l’air avenant dans sa connaissance des êtres.

Elles ne l’inquiétaient pas. Il n’éprouvait aucun malaise devant leur

nombre ou leur taille. Sa tranquillité n’était pas un calme discret,

mais plutôt un bizarre et croissant désir de faire plus ample

connaissance avec cette curieuse communauté à quatre pattes de l’étang.

Déjà, ils avaient commencé à lui rendre la vaste forêt moins solitaire,

Alors, tout près de lui, sous lui, guère à plus de dix pieds de

l’endroit où il était couché, il vit quelque chose qui lui fit presque

crier l’envie enfantine qu’il portait en lui d’avoir un compagnon.

En bas, sur un lambeau net de la rive qui s’élevait au-dessus de la vase

molle de l’étang, marchaient en se dandinant le gros petit Umisk et

trois de ses camarades de jeu. Umisk était à peu près de l’âge de Bari,

peut-être d’une semaine ou deux plus jeune. Mais il était amplement

aussi lourd et presque aussi large que long. La nature ne saurait faire

de créature à quatre pattes plus adorable qu’un bébé-castor, sinon un

bébé-ours et Umisk aurait remporté le premier prix à n’importe quelle

exposition de bébés-castors. Ses trois compagnons étaient un peu plus

petits. Ils arrivèrent en se dandinant de dessous un saule pleureur, en

poussant de drôles de petits rires étouffés, leur petite queue aplatie

traînant derrière eux comme de mignonnes truelles. Ils étaient gras et

fourrés et regardaient fort amicalement Bari et son cœur eut soudain un

toc toc précipité de joie. Mais il ne bougea pas. Il respirait à peine,

Puis, tout à coup, Umisk se retourna sur un de ses camarades et le fit

culbuter. Aussitôt les deux autres furent sur Umisk et les quatre petits

castors roulèrent dans tous les sens se donnant des coups avec leurs

petits pieds courts, et se frappant avec leur queue et poussant tout le

temps, de doux petits cris aigus. Bari savait que ce n’était pas une

lutte, mais un amusement. Il se dressa sur ses pieds. Il oublia où il se

trouvait, il oublia tout au monde, sauf ces balles fourrées qui

jouaient. Pour l’instant, tout le rude dressage que la nature lui avait

donné était perdu. Ce n’était plus un combattant. Ni un chasseur. Ni un

chercheur de nourriture. C’était un petit chien et en lui se leva une

envie qui était plus forte que la faim. Il désirait descendre, là, avec

Umisk et ses petits copains et faire des culbutes et jouer. Il

souhaitait leur dire, si pareille chose était possible, qu’il avait

perdu sa mère et sa maison et qu’il en avait énormément souffert et

qu’il aurait aimé demeurer avec eux et leurs pères et leurs mères, si

cela leur était égal.

Dans sa gorge, alors, monta comme un reste de plainte. Et si faible

qu’Umisk et ses camarades de jeu ne l’entendirent point. Ils étaient

terriblement affairés.

Doucement, Bari fit un premier pas vers eux, puis un autre et, enfin, il

se tint sur la bande étroite de la rive à une demi-douzaine de pieds de

distance d’eux. Ses petites oreilles pointues étaient tendues en avant

et il agitait la queue aussi vite qu’il pouvait et chaque muscle de son

corps frémissait par avance.

Ce fut alors qu’Umisk l’aperçut et son petit corps dodu devint

subitement aussi immobile qu’une pierre.

--Holà! fit Bari, frétillant de tout son corps et parlant aussi

clairement qu’une langue humaine eût pu le faire: «Est-ce que cela vous

est égal que je joue avec vous?»

Umisk ne répondit pas. Ses trois camarades maintenant avaient les yeux

sur Bari. Ils ne faisaient pas un mouvement. Ils regardaient étonnés.

Quatre paires de grands yeux ahuris étaient fixés sur l’étranger.

Bari fit une autre tentative. Il rampa sur ses pattes de devant, tandis

que sa queue et son arrière-train continuaient à se trémousser et, avec

un reniflement, il empoigna un bout de bâton entre les dents.

--Allons, laissez-moi entrer dans le jeu, pressait-il. Je sais jouer!

Il lança le bâton en l’air pour prouver ce qu’il disait et poussa un

petit jappement.

Umisk et ses frères ressemblaient à des muets.

Alors, tout à coup, quelqu’un aperçut Bari. C’était un gros castor qui

plongeait dans l’étang avec le bois de construction d’un jeune arbre

pour la nouvelle digue qui était en train. Immédiatement, il lâcha son

fardeau et se tourna vers la rive. Puis, pareil à la détonation d’un

fusil, suivit le claquement de son énorme queue plate sur l’eau, signal

d’un danger pour le castor et que, par nuit calme, on peut entendre un

mille au loin.

--_Danger!_ avertissait-elle. _Danger! Danger! Danger!_

A peine le signal avait-il été donné que des queues claquaient de toutes

parts dans l’étang, dans les canaux cachés, dans les saulaies et les

aulnaies touffues. Elles disaient à Umisk et à ses compagnons:

--_Sauvez-vous!_

Bari se tenait maintenant roide et sans mouvement. Ahuri, il regarda les

quatre petits castors plonger dans l’étang et disparaître. Il entendit

le bruit d’autres corps plus lourds heurter l’eau. Puis, il se fit un

étrange et inquiétant silence. Doucement, Bari poussa un gémissement, et

ce gémissement fut presque un sanglot. Pourquoi Umisk et ses petits

camarades le fuyaient-ils? Qu’avait-il fait qu’ils ne voulaient pas

devenir ses amis? Un immense isolement l’envahit, un isolement plus

grand même que celui de la première nuit passée loin de sa mère.

Le dernier rayon du soleil s’évanouit dans le ciel, tandis qu’il restait

là. Une obscurité plus profonde se glissa sur l’étang. Bari regarda du

côté de la forêt où la nuit s’amassait et, poussant un autre

gémissement, il s’y replongea. Il n’avait pas trouvé d’ami. Il n’avait

pas trouvé de camarade. Et son cœur était brisé.

CHAPITRE VII

LA FIN DE WAKAYOO

Durant deux ou trois jours, les excursions de Bari pour sa subsistance

l’entraînèrent de plus en plus loin de l’étang. Mais, chaque après-midi,

il y retournait jusqu’à ce que, le troisième jour, il eût découvert un

nouveau ruisseau et Wakayoo. Le ruisseau était bien à deux milles en

arrière dans la forêt. C’était une autre sorte de courant. Il chantait

gaiement sur un lit de gravier et entre deux murailles fissurées de

roche éclatée. Il formait des mares profondes et là où Bari l’atteignit

la première fois, l’air tremblait du tonnerre lointain d’une cascade. Il

était beaucoup plus agréable que l’obscur et silencieux ruisseau des

castors. Il semblait possédé par la vie, et son fracas et son tumulte,

le chant et le tonnerre de l’eau procuraient à Bari des sensations

absolument nouvelles. Il le côtoya lentement et avec précaution, et ce

fut grâce à cette lenteur et à cette précaution qu’il arriva

brusquement, et sans être vu, près de Wakayoo, l’énorme ours noir,

profondément occupé à la pêche.

Wakayoo se tenait enfoncé jusqu’aux genoux dans une mare qui avait formé

derrière elle un banc de sable, et il avait une chance extraordinaire.

Même lorsque Bari se recula, les yeux écarquillés à la vue de ce

monstre, qu’il avait déjà aperçu une fois, naguère, à la clarté de la

nuit, une des lourdes pattes de Wakayoo fit jaillir dans l’air une

grande éclaboussure d’eau et un poisson fut débarqué sur la rive

caillouteuse. Peu de temps auparavant, les lompes avaient remonté à la

surface du ruisseau, par milliers, pour frayer, et le flux de l’eau

ayant baissé rapidement en avait emprisonné beaucoup dans ces mares. Le

corps lustré et gras de Wakayoo prouvait manifestement la prospérité

qu’il devait à cet incident. Bien qu’il fût un peu plus tard que la

fleur de la saison pour les peaux d’ours, le pardessus de Wakayoo était

merveilleusement touffu et noir. Pendant un quart d’heure, Bari observa

l’ours, tandis qu’il attrapait du poisson dans la mare. Lorsqu’enfin il

s’arrêta, il y avait trente ou quarante poissons parmi les pierres,

quelques-uns morts, les autres encore frétillants. De l’endroit où il

était étendu, aplati entre deux roches, Bari pouvait entendre se broyer

chair et arêtes, tandis que l’ours dévorait son dîner. Cela faisait un

bruit agréable et la fraîche odeur du poisson l’emplissait d’un désir

que n’avait jamais éveillé en lui une écrevisse ni même un perdreau.

Malgré sa graisse et son volume, Wakayoo n’était pas gourmand et après

avoir mangé son quatrième poisson, il empila tous les autres ensemble en

un tas, les recouvrit en partie en ratissant dessus du sable et des

pierres avec ses longues griffes et acheva son travail de «muchage» en

cassant par terre un jeune plant de balsamier afin que le poisson fût

entièrement dissimulé. Puis il s’en alla à pas lents du côté de la chute

d’eau grondante.

Trente secondes après que Wakayoo eut disparu à un détour du ruisseau,

Bari se trouvait sous le balsamier brisé. Il en retira un poisson encore

vivant. Il le mangea en entier et, après sa longue diète d’écrevisses,

ce fut délicieux.

* * * * *

Bari, maintenant, estimait que Wakayoo avait résolu pour lui le problème

de l’alimentation. Le gros ours était toujours en train de pêcher en

amont et en aval du ruisseau et, chaque jour, Bari retournait à son

régal. Ce ne lui était pas difficile de trouver les caches de Wakayoo.

Tout ce qu’il avait à faire c’était de suivre la rive du ruisseau en

flairant avec soin. Quelques-unes de ces caches étaient anciennes et

leur parfum n’était rien moins qu’agréable pour Bari. Il s’en écartait.

Mais il ne manquait jamais de se servir un repas ou deux quand il y en

avait une récente. Un jour, il rapporta un poisson à l’étang des castors

et le déposa devant Umisk qui était un végétarien impénitent.

Pendant une semaine la vie continua à être infiniment plaisante. Puis

survint la brisure, le changement qui était destiné à comporter autant

de signification que cet autre jour, voici longtemps, en avait eu pour

Kazan, son père, lorsqu’il avait tué une brute d’homme à l’orée de la

solitude.

Ce changement survint le jour que, trottinant autour d’un grand rocher

près de la cascade, Bari se rencontra nez à nez avec Pierre et Nepeese.

Ce fut Nepeese qu’il vit tout d’abord. Si ç’avait été Pierre, il serait

parti rapidement. Mais de nouveau le sang ancestral l’agitait d’étranges

frissons. Était-ce comme celle-ci que la première femme avait regardé

Kazan le jour où, aux confins de la civilisation, elle avait posé sur sa

tête sa douce main blanche? Fut-ce le même frisson qui l’agita qui

agitait maintenant Bari? Il resta immobile. Nepeese n’était pas à plus

de vingt pieds de lui. Assise sur une roche, en plein dans la jeune

lumière du soleil, elle peignait ses merveilleux cheveux. Et tandis

qu’elle était là, assise, ils la couvraient presque jusqu’à terre,

luisant d’un lustre plus beau que le pelage brillant de Wakayoo et sous

leur nuage sombre, son visage regardait droit Bari. Ses lèvres

s’entr’ouvrirent. Ses yeux brillèrent en un instant comme des étoiles.

Une main demeurait en suspens, chargée des nattes de jais. Elle le

reconnaissait. Elle vit l’étoile blanche sur sa poitrine et l’extrémité

blanche de son oreille et, dans un souffle, elle murmura: _Uchi Moosis_,

le petit chien.

C’était le chien sauvage qu’elle avait tiré et elle le croyait mort. Il

n’y avait pas à se tromper. C’était bien un chien maintenant qui était

là à la regarder.

Le soir précédent, ils avaient construit un abri de balsamiers derrière

la grosse roche et, sur un petit tas de sable blanc, Pierre était

agenouillé auprès d’une flambée préparant le déjeuner, pendant que

Branche-de-Saule arrangeait sa chevelure. Il leva la tête pour lui

parler et aperçut Bari. A ce moment, le charme fut rompu. Bari vit la

bête humaine tandis qu’elle se redressait. D’un trait, il partit.

A peine était-il plus rapide que Nepeese.

--_Pache_, mon père, cria-t-elle, c’est le petit chien. Vite!

Parmi la moire flottante de ses cheveux elle courait derrière Bari,

semblable au vent. Pierre suivait et, tout en courant, il ramassa

vivement son fusil. Il lui était difficile de rejoindre

Branche-de-Saule. Elle ressemblait à un esprit sauvage, ses petits pieds

chaussés de mocassins touchant à peine le sable, tandis qu’elle

remontait la digue en courant. Il faisait beau voir sa souple agilité et

cette superbe chevelure ruisselant dans le soleil. Même en cet instant

d’agitation, Pierre en la regardant, pensait à ce que Mac Taggart, le

facteur de la Compagnie de la baie d’Hudson pour tout le lac Bain, lui

avait dit hier. La moitié de la nuit, Pierre était resté sans dormir,

grinçant des dents à cette pensée, et ce matin, avant que Bari fût

accouru sur eux, il avait observé Nepeese plus étroitement qu’il n’avait

jamais fait auparavant. Elle était belle. Elle était même plus charmante

que Wyola, la princesse, sa défunte mère. Ces cheveux! qui faisaient

s’arrêter les hommes comme s’ils ne pouvaient en croire leurs yeux! Ces

yeux pareils à des étangs emplis d’une merveilleuse clarté d’étoiles! Sa

sveltesse, qui la faisait ressembler à une fleur! Et Mac Taggart avait

dit...

Jeté jusqu’à lui, il entendit un cri ému:

--Dépêche-toi, _Notawe!_ Il s’est enfui dans le cagnon sans issue. Il ne

peut nous échapper maintenant.

* * * * *

Elle haletait quand il arriva près d’elle. Le sang français qui était en

elle empourprait d’un carmin vivace ses joues et ses lèvres. Ses dents

blanches luisaient comme du lait.

--Là!

Et elle le montra du doigt. Ils entrèrent.

Bari, chien-loup · 第 3 / 16 段