proie. Son gibier était une grosse caille dodue qui se tenait sous un
buisson de cassis. Aucune oreille vivante n’aurait pu entendre le
mouvement de Sekoosew. Elle ressemblait à une ombre, un point gris ici,
un éclair là, maintenant cachée derrière une tige pas plus épaisse qu’un
poignet d’homme, apparaissant une minute, l’instant d’après aussi
complètement invisible que si elle n’avait jamais existé. Ainsi
s’approcha-t-elle de cinquante pieds à environ trois pieds de la caille.
C’était sa distance d’élan favorite. Infailliblement, elle sauta à la
gorge de la caille endormie et ses dents, telles des pointes
d’aiguilles, pénétrèrent à travers les plumes dans la chair. Sekoosew
était préparée à ce qui allait alors se passer. Cela se passait
constamment ainsi quand elle attaquait Napanao, la caille des bois. Ses
ailes sont puissantes et son premier mouvement, quand Napanao frappait,
était toujours de prendre la fuite. La caille se redressa aussitôt avec
un grand bruit d’ailes. Sekoosew s’accrocha étroitement, ses dents
enfoncées profondément dans la gorge et ses petites griffes aiguës se
cramponnant comme des mains. Elle tournoya dans l’air avec elle, mordant
de plus en plus profondément jusqu’à ce qu’à cent mètres de l’endroit où
cette terrible chose de mort s’était agrippée à sa gorge, Napanao
s’écrasât par terre.
Elle tomba à peine à dix pieds de Bari. Pendant quelques minutes, il
considéra étonné ce tas de plumes qui se débattait, ne comprenant pas
bien qu’enfin de la nourriture était à sa portée. Napanao se mourait,
mais elle luttait encore par les soubresauts de ses ailes. Bari se leva
précipitamment et après une minute pendant laquelle il rassembla tout ce
qui lui restait de force, il se précipita sur elle. Ses dents
s’enfoncèrent dans la poitrine et jusqu’à ce moment-là, il ne vit pas
Sekoosew. L’hermine avait redressé la tête de l’étreinte mortelle dont
elle enserrait la gorge de la caille et ses farouches petits yeux rouges
se fixèrent un seul instant sur ceux de Bari. C’était ici quelque chose
de trop gros à tuer et avec un cri perçant de colère, elle s’en alla.
Les ailes de Napanao retombèrent et son corps cessa de palpiter. Elle
était morte, Bari demeura en arrêt pour s’en assurer. Puis il commença
son festin.
Le meurtre au cœur, Sekoosew se tenait tout près de là, passant vivement
d’un côté puis d’un autre, mais n’approchant jamais à plus d’une
demi-douzaine de pieds de Bari. Ses yeux étaient plus rouges que jamais.
De temps en temps, elle jetait un cruel petit cri de rage. De la vie
elle n’avait jamais été si furieuse. Se voir voler de cette manière une
caille dodue était un affront qu’elle n’avait jamais subi auparavant.
Elle souhaitait foncer sur l’intrus et vriller ses dents dans la gorge
de Bari. Mais elle était trop adroit stratège pour le tenter, trop
habile Napoléon pour se précipiter délibérément à son Waterloo. Un
hibou, elle l’aurait combattu. Elle aurait même livré bataille à sa
grande sœur et sa plus mortelle ennemie, la loutre. Mais en Bari, elle
reconnaissait la race du loup et elle donnait cours à sa rancune à
distance. Au bout d’un moment, son bon sens prit le dessus et elle
partit chasser ailleurs.
Bari mangea un tiers de la caille et les deux tiers restants il les
cacha soigneusement au pied du gros sapin. Puis, il dévala jusqu’au
ruisseau pour boire. Le monde lui paraissait maintenant tout différent.
Somme toute, la capacité individuelle au bonheur dépend, en grande
partie, de ce qu’on a beaucoup souffert. La mauvaise chance et
l’infortune de chacun constituent l’étalon de la bonne chance et de la
fortune à venir. Ainsi en était-il de Bari. Quarante-huit heures plus
tôt, son ventre plein ne l’aurait pas rendu un dixième aussi heureux
qu’en ce moment. Alors, son plus vif désir était pour sa mère. Depuis,
un désir encore plus vif était survenu dans sa vie pour la nourriture.
En un sens, il était heureux pour lui qu’il eût presque péri
d’épuisement et de faim, car son expérience avait contribué à faire un
homme de lui--ou un chien-loup, comme vous êtes justement disposé à le
dire. Sa mère lui manquera encore longtemps, mais elle ne lui manquera
plus jamais dorénavant comme elle lui avait manqué hier et le jour
d’avant.
Cet après-midi-là, il fit un long somme auprès de sa cachette. Puis il
déterra la caille et mangea son souper. Quand sa quatrième nuit arriva,
il ne se cacha plus comme il avait fait les trois nuits précédentes. Il
était singulièrement et curieusement éveillé. Sous la lune et les
étoiles, il rôda à la lisière de la forêt et poussa jusqu’à la partie du
bois incendié. Il écouta avec une sorte de frémissement nouveau la
clameur lointaine d’une bande de loups en chasse. Il écouta sans
trembler le lugubre _hou hou hou!_ des hiboux. Les bruits et les
silences commençaient à prendre pour lui un accent nouveau et
significatif.
Pendant un autre jour et une autre nuit, Bari demeura à proximité de sa
cachette. Quand le dernier os fut rogné, il s’en alla. Il pénétra alors
dans une région où la subsistance cessa d’être pour lui un périlleux
problème. C’était un pays de lynx et, où il y a des lynx, il y a aussi
beaucoup de lapins. Quand les lapins se raréfient, les lynx émigrent
vers des endroits meilleurs pour la chasse. Comme les lapins aux pieds
de neige prolifient pendant tout l’été, Bari se trouva dans une terre
d’abondance. Il ne lui fut pas difficile d’attraper et de tuer des
lapereaux. Durant une semaine, il profita et devint plus gros et plus
fort de jour en jour. Mais pendant tout ce temps, tiraillé par l’esprit
de recherche et de vagabondage, espérant toujours retrouver sa vieille
maison et sa mère, il voyagea au nord et à l’est. Et c’était en plein
dans le domaine à pièges de Pierre, le métis.
Il était seul, il avait la nostalgie de la maison et son petit cœur
appelait la chaleur d’une amitié et le réconfort de l’amour maternel.
Être seul par le monde n’était pas du tout une situation désirable.
Parfois Bari avait tellement la nostalgie de la maison et de revoir le
museau de Louve-Grise et la superbe prestance de Kazan, que cela lui
faisait mal.
Précisément alors, le chien dominait le loup en lui. Il n’était plus
qu’un petit toutou inconsolable. Et la maison et Louve-Grise et Kazan et
le vieil arbre renversé où il était en sécurité lui semblaient bien
loin, bien loin.
Inconsolablement, il errait dans l’inconnu...
CHAPITRE V
LE LOUP PARLE
Pierre, jusque voici deux ans, s’était cru l’un des hommes les plus
heureux de la vaste solitude. C’était avant l’arrivée de _la mort
rouge_, la peste rouge. Demi-Français, il avait épousé la fille d’un
chef Cree et dans leur cabane faite de troncs d’arbres, au Grey Loon,
ils avaient vécu plusieurs années de grande prospérité et de parfait
bonheur. Pierre était fier de trois choses dans son sauvage univers: il
était immensément fier de Wyola, sa femme de sang royal; il était fier
de sa fille et il était fier de sa renommée de chasseur. Jusqu’à la
venue de la peste rouge, la vie coulait à souhait pour lui. Ce fut
alors, il y avait deux ans, que la petite vérole tua la princesse sa
femme. Il habitait toujours dans la petite hutte de Grey Loon, mais
c’était un autre homme. Il avait le cœur brisé. Il en serait mort sans
Nepeese, sa fille. Sa mère l’avait appelée Nepeese, qui signifie
«Branche de saule». Nepeese avait grandi comme le saule, plus svelte
qu’un roseau, avec toute la sauvage beauté maternelle unie à un soupçon
de beauté française. Elle avait presque dix-sept ans, de larges yeux
noirs merveilleux et des cheveux si beaux qu’un homme d’affaires de
Montréal passant par là avait un jour proposé de les acheter. Ils
descendaient en deux nattes brillantes, aussi épaisses l’une et l’autre
que le poignet d’un homme, presque jusqu’à ses genoux.
--Non, monsieur, avait dit Pierre avec un froid regard dans les yeux,
dès qu’il avait vu ce qu’il y avait dans le visage de l’agent
d’affaires, «ce n’est pas pour en faire trafic!»
Deux jours après que Bari eût pénétré dans le domaine du trappeur,
Pierre rentra des bois, un air d’ennui sur sa figure.
--Quelque chose massacre les jeunes castors, expliqua-t-il à Nepeese, en
lui parlant en français. C’est un lynx ou un loup. Demain... Il haussa
ses épaules maigres et sourit.
--Nous irons à la chasse, continua Nepeese, riant de joie, dans son doux
parler Cree.
Quand Pierre lui souriait ainsi et commençait par «demain», cela voulait
toujours dire qu’elle pouvait l’accompagner dans l’entreprise qu’il
méditait.
* * * * *
Encore un autre jour plus tard, sur la fin de l’après-midi, Bari
traversait le Grey Loon, sur un pont de bois flottant maintenu entre
deux arbres. C’était au Nord. Juste au delà du pont de bois, il y avait
une petite ouverture et, sur le bord, Bari s’arrêta pour jouir des
derniers rayons du soleil couchant. Tandis qu’il se tenait là immobile,
à écouter, la queue basse, les oreilles aux aguets, son nez au bout
pointu flairant le nouveau pays dans la direction du Nord, il n’y avait
pas une paire d’yeux dans la forêt qui ne l’eût pris pour un jeune loup.
Cachés derrière un bouquet de jeunes balsamiers, à cent mètres de là,
Pierre et Nepeese l’avaient vu franchir le pont de bois. C’était
l’instant et Pierre ajusta son fusil. Et subitement, Nepeese toucha son
bras légèrement et d’une voix un peu émue, elle chuchota:
--_Nootawe_, laisse-moi tirer. Je peux le tuer!
Tout en souriant, Pierre lui passa le fusil. Il considérait le louveteau
comme déjà mort. Car Nepeese, à cette distance, envoyait neuf fois sur
dix une balle dans un carton d’un pouce. Et Nepeese, visant Bari avec
soin, appuya posément son index brun sur la détente.
Tandis que Branche-de-Saule abaissait la détente de son fusil, Bari
sauta en l’air. Il éprouva la violence de la balle avant d’entendre la
détonation. Cela lui souleva les pieds de terre et l’envoya rouler à
plusieurs reprises comme s’il avait été frappé d’un coup de gourdin
épouvantable. Le temps d’un éclair il ne sentit aucun mal; puis on
aurait dit qu’un couteau de feu le traversait et, sous le coup de cette
souffrance, le chien en lui domina le loup: il jeta une longue clameur
sauvage de petit chien qui pleure, tandis qu’il roulait et se
contorsionnait sur le sol.
Pierre et Nepeese s’étaient avancés de leur retrait de balsamiers. Les
beaux yeux de Branche-de-Saule brillaient d’orgueil à la justesse de son
coup de fusil. Aussitôt elle retint son souffle. D’un mouvement brusque
et nerveux, ses doigts bruns étreignirent le canon de son fusil. Le rire
de contentement expira aux lèvres de Pierre, tandis que les cris de
douleur de Bari emplissaient la forêt.
--_Uchi Moosis!_ s’écria Nepeese en sa langue cree.
Pierre lui prit le fusil.
--Misère! Un chien! Un toutou, s’écria-t-il.
Ils s’élancèrent pour courir vers Bari; mais dans leur étonnement, ils
avaient perdu quelques secondes et Bari était revenu de son
étourdissement. Il les vit nettement traverser la clairière: une
nouvelle espèce de monstres des forêts. Avec un dernier gémissement, il
s’enfuit parmi les ombres épaisses des arbres. Le soleil allait se
coucher. Et Bari courut vers l’obscurité dense du sapin touffu, près du
ruisseau. Il avait tremblé à la vue de l’ours et de l’élan, mais pour la
première fois, il avait la notion réelle du danger.
Et c’était là tout près derrière lui. Il pouvait entendre le vacarme que
faisaient les bêtes à deux jambes à sa poursuite; d’étranges cris
s’élevaient presque sur ses talons, alors, brusquement il se précipita
sans crier gare dans un trou. Ce lui fut une secousse de sentir la terre
manquer comme cela sous ses pas, mais il n’aboya point. Le loup le
dominait de nouveau. Il l’engageait à rester où il était sans faire
mouvement ni bruit, respirant à peine. Les voix étaient au-dessus de
lui; les pieds étranges trébuchaient quasiment au bord du trou où il
était étendu. En regardant hors de sa cachette obscure, il pouvait voir
un de ses ennemis. C’était Nepeese, Branche-de-Saule. Elle se tenait de
telle manière que la dernière lueur du jour tombait sur son visage. Bari
ne pouvait en détacher les yeux. Plus haut que sa souffrance s’élevait
en lui une bizarre et frémissante fascination.
Et soudain la jeune fille porta les deux mains à sa bouche et d’une voix
qui était douce et plaintive et étonnamment réconfortante pour le petit
cœur frappé de terreur, elle cria:
--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_
Alors, il entendit une autre voix et cette voix, également, était
beaucoup moins effrayante que bien des bruits qu’il avait écoutés dans
les forêts.
--On ne pourra pas le trouver, Nepeese, disait la voix. Il s’est traîné
loin d’ici pour mourir. C’est trop triste. Viens!
A l’endroit où Bari s’était tenu, à l’extrémité de la clairière, Pierre
s’arrêta et désigna du doigt un jeune plant de bouleau qui avait été
tranché net par la balle de Branche-de-Saule. Nepeese comprit. Le jeune
arbuste, pas plus gros que son pouce, avait fait dévier un tantinet le
coup et sauvé Bari d’une mort imminente.
Elle se retourna et appela:
--_Uchimoo!... Uchimoo!... Uchimoo!_
Il n’y avait plus dans ses yeux le frisson du meurtre.
--Il ne saurait comprendre cela, fit Pierre en prenant la route qui
traversait la clairière. Il est sauvage, né de loups. C’était peut-être
la femelle des bois de Koomo qui allait en chasse avec les hurles,
l’hiver dernier.
--Et il va mourir.
--_Ayetun_: oui, il va mourir.
Mais Bari n’avait pas l’intention de mourir. Il était trop robuste
gaillard pour être blessé à mort par une balle traversant la chair
délicate de ses jambes de devant. Voici ce qui était arrivé. Sa patte
était traversée jusqu’à l’os, mais l’os lui-même n’avait pas été touché.
Il attendit jusqu’au lever de la lune avant de ramper hors de son trou.
Sa patte s’était engourdie; elle avait cessé de saigner, mais son corps
entier était déchiré par une douleur cuisante.
Une douzaine de Papayouchisiou, tous fortement accrochés à ses oreilles
et à son nez, ne lui auraient pas fait plus de mal. Chaque fois qu’il
bougeait, une lancination aiguë le traversait et cependant il
s’obstinait à marcher. Instinctivement, il comprenait qu’en s’écartant
du trou, il s’écartait du danger. Ce fut ce qui put lui arriver de
mieux, car un peu plus tard, un porc-épic vint errer par là, marmottant
en lui-même dans sa bonne humeur et ses ébats, et il tomba avec un bruit
sourd au fond du trou. Si Bari était resté là, il aurait été si couvert
de piquants qu’il en serait mort à coup sûr.
D’autre part, l’exercice de la marche lui fut excellent. Il ne fournit à
sa blessure aucune occasion d’_usao_, comme Pierre aurait dit, car en
réalité le coup était plus sensible que sérieux. Durant les cent
premiers mètres, il clopina sur trois pattes, après quoi, il s’aperçut
qu’il pouvait se servir de la quatrième en la ménageant beaucoup. Il
suivit le cours du ruisseau pendant un demi-mille. Chaque fois qu’un
brin de bois touchait sa blessure, il le mordait furieusement et, au
lieu de geindre quand il sentait une douleur aiguë le transpercer, un
petit groulement de colère sourdait dans sa gorge et il grinçait des
dents.
* * * * *
Maintenant qu’il était hors du trou, l’effet du coup de Branche-de-Saule
excitait chaque goutte de sang de loup dans son corps. Il y avait en lui
une colère croissante, un sentiment de rage, non contre telle chose en
particulier, mais contre toutes les choses. Ce n’était pas le sentiment
qui l’avait fait combattre Papayouchisiou. Ce soir, le chien en lui
n’existait plus. Une succession de malheurs s’était abattue sur lui, et
de ces malheurs, et de son mal actuel, le loup avait surgi farouche et
avide de vengeance. C’était la première nuit qu’il voyageait. Il
n’avait, cette fois, peur de rien qui eût pu fondre sur lui de
l’obscurité. Les ombres les plus denses ne le faisaient plus
tressaillir. C’était le premier conflit important entre les deux natures
qu’il portait en lui de naissance--le loup et le chien--et le chien
était vaincu. De temps à autre, il s’arrêtait pour lécher sa blessure
et, tout en léchant il groulait, comme si pour sa blessure elle-même il
avait une hostilité particulière. Si Pierre l’avait pu voir et entendre,
il aurait bien vite compris, et il aurait dit: «Laissons-le mourir! Le
gourdin ne fera jamais sortir le démon qu’il porte en lui.»
En cet état d’esprit, Bari, une heure plus tard, passa du bois touffu de
la courbe du ruisseau dans des endroits plus découverts d’une petite
plaine qui s’étendait au pied d’une crête de montagnes. C’était dans
cette plaine qu’Oohoomisew chassait. Oohoomisew était un énorme hibou
blanc. C’était le patriarche des hiboux de tout le domaine à pièges de
Pierre. Il était tellement vieux qu’il était presque aveugle. Il ne
chassait pas comme les autres hiboux. Il ne se cachait pas sous le
couvert obscur des sapins ou au sommet des balsamiers, ni ne ramait
doucement à travers la nuit, prêt en un instant à s’abattre sur sa
proie. Sa vue était si faible que, du haut d’un sapin, il n’aurait pu
voir du tout un lapin et qu’il n’aurait pu distinguer un renard d’une
souris. Oohoomisew, vieux à ce point, l’expérience lui enseignant la
sagesse, chassait par embuscade. Il se blottissait sur le sol, et
pendant des heures, chaque fois, il pouvait rester là sans faire de
bruit, remuant à peine une plume, attendant avec la patience de Job que
quelque chose à manger se présentât sur son chemin. De temps à autre, il
se trompait. Deux fois, il avait pris un lynx pour un lapin et, à la
seconde attaque, il avait perdu un pied, de sorte que, lorsqu’il dormait
à l’écart pendant le jour, il était juché à son perchoir sur une seule
patte. Infirme, presque aveugle et si vieux qu’il avait depuis longtemps
perdu les touffes de plumes au-dessus de ses oreilles, il avait encore
une force gigantesque, et, lorsqu’il était en colère, on pouvait
entendre le claquement de son bec à vingt mètres.
Pendant trois nuits, il n’avait pas eu de veine et, cette nuit-ci, il
avait été spécialement malchanceux. Deux lapins étaient venus sur son
chemin et, sortant de son abri, il s’était époumonné vers l’un et
l’autre. Du premier, il avait complètement perdu trace, le deuxième
l’avait laissé le bec plein de poil et de duvet. Et c’était tout. Il
avait une faim dévorante et il aiguisait son bec de fort mauvaise
humeur, quand il entendit Bari approcher. Même si Bari avait pu voir
dans le bois obscur devant lui et avait aperçu Oohoomisew prêt à se
précipiter hors de son embuscade, il est peu probable qu’il aurait
consenti à fuir bien loin. Son sang de lutteur bouillonnait. Lui aussi
était disposé à faire la guerre à n’importe quoi.
Fort peu nettement, Oohoomisew le vit enfin traverser la petite
clairière qu’il surveillait. Il s’accroupit. Ses plumes se hérissèrent
jusqu’à ce qu’il ressemblât à une boule. Ses yeux quasiment sans regard
luisaient pareils à deux étangs de feu bleuâtre. A dix pas de là, Bari
s’arrêta un moment et lécha sa blessure. Oohoomisew attendait
prudemment. De nouveau, Bari s’avança, passant à six pieds du buisson.
Avec un rapide _hop, hop, hop!_ et un tonnerre subit de ses ailes
puissantes, le gros hibou fut sur lui.
A ce moment Bari, ne poussa nul cri de douleur ou de frayeur. Le loup
est _kipichimao_, comme disent les Indiens. Aucun chasseur n’a jamais
entendu un gémissement de supplication d’un loup pris au piège, à la
morsure de sa balle ou au coup de son gourdin. Il meurt serrant les
crocs. Cette nuit, c’était un louveteau qu’attaquait Oohoomisew et non
un petit chien. La première charge du hibou fit chavirer Bari et,
pendant un moment, il fut étouffé sous les énormes ailes déployées.
Cependant Oohoomisew, le maintenant étendu, clopinait pour se tenir sur
une patte avec son unique pied valide et frappait farouchement du bec.
Un coup de ce bec quelque part autour de la tête aurait étourdi un
lapin, mais, à la première attaque, Oohoomisew comprit que ce n’était
pas un lapin qu’il tenait sous ses ailes.
Un cri à glacer le sang répondit à ce coup et Oohoomisew se souvint du
lynx, de son pied perdu et qu’il avait difficilement échappé à la mort.
Le vieux pirate aurait pu battre en retraite, mais Bari n’était plus un
Bari enfantin comme à l’heure qu’il avait combattu le jeune
Papayouchisiou. L’expérience et les privations l’avaient vieilli et
rendu fort, ses mâchoires avaient rapidement passé de l’âge où on lèche
les os à l’âge où on les croque, et, dès avant qu’Oohoomisew pût
s’enfuir, s’il pensait le moins du monde à fuir, les crocs de Bari
mordaient sournoisement dans l’unique bonne jambe du hibou.
* * * * *
Parmi le calme de la nuit s’éleva alors un plus grand bruit d’ailes
encore et, pendant quelques minutes, Bari ferma les yeux pour se garder
d’être aveuglé par les coups furieux d’Oohoomisew. Mais il demeura
farouchement accroché et, tandis que ses dents entraient dans la chair
de la jambe du vieux pirate, ses grognements de colère portaient le défi
aux oreilles d’Oohoomisew.
Une rare bonne fortune lui avait fourni cet agrippement à la jambe, et
Bari savait que triomphe ou défaite dépendaient de son adresse à s’y
maintenir. Le vieux hibou n’avait pas d’autre serre à enfoncer en lui et
il lui était impossible, pris comme il l’était, de porter des coups de
bec à Bari. Aussi continua-t-il à agiter ce tonnerre de coups avec ses
ailes de quatre pieds. Elles menaient grand bruit autour de Bari, mais
ne lui faisaient aucun mal. Il enfonça ses crocs plus profondément. Ses
groulements devinrent plus furieux dès qu’il eut senti le goût du sang
d’Oohoomisew et en lui surgit plus impérieux le désir de tuer ce monstre
de la nuit, comme si par la mort de cette créature il avait l’occasion
de se venger de tous les maux et de toutes les privations qui l’avaient
assailli depuis qu’il avait perdu sa mère. Et il était bizarre
qu’Oohoomisew n’eût jamais éprouvé une grande crainte jusqu’alors. Le
lynx l’avait mordu, mais une seule fois et était parti, le laissant
estropié. Mais le lynx n’avait pas grogné de cette façon, comme un loup,
et ne l’avait pas harcelé. Des centaines de nuits Oohoomisew avait
écouté la hurle aux loups. L’instinct lui avait dit ce que cela
signifiait. Il avait vu les bandes traverser rapidement la nuit et
toujours lorsqu’elles passaient il s’était tenu dans les ombres
épaisses. Pour lui, comme pour tous les autres êtres sauvages, le
hurlement du loup signifiait la mort. Mais jusqu’à ce moment où les
crocs de Bari étaient entrés dans sa chair, il n’avait jamais ressenti
complètement la crainte du loup. Cela avait mis des années à pénétrer
dans son lent et stupide entendement, mais maintenant qu’il y était,
cela le possédait comme jamais aucune chose ne l’avait possédé de toute
la vie. Tout à coup, il cessa son battement d’ailes et s’éleva en l’air.
Comme d’immenses éventails, ses ailes puissantes tournoyèrent dans
l’espace et Bari se sentit brusquement soulevé de terre. Toutefois il
tint bon et soudain retomba d’un seul coup.
Oohoomisew fit un nouvel effort. Cette fois, il fut plus heureux et
s’enleva bien six pieds haut avec Bari. Ils retombèrent encore. Une
troisième fois, le vieil hors-la-loi se démena pour s’élever, débarrassé
de l’étreinte de Bari, puis, épuisé, il retomba, ses ailes gigantesques
étendues, en sifflant et faisant craquer son bec. Sous ces ailes,
l’esprit de Bari travaillait avec la rapidité instinctive du meurtrier.
Tout à coup, il modifia son agrippement, enfonçant ses crocs dans la
partie inférieure du corps d’Oohoomisew. Ils pénétrèrent dans trois
pouces de plumes. Aussi vif que Bari, Oohoomisew fut également prompt à
profiter de l’occasion qui s’offrait. En un clin d’œil, il se souleva de
terre. Il y eut une saccade, un arrachement de plumes, de la chair et
Bari resta seul sur le champ de bataille.
Il n’avait pas tué, mais il était vainqueur. Son premier grand jour,--ou
sa première grande nuit--était arrivé. Le monde s’emplissait pour lui de
nouveaux espoirs aussi vastes que la nuit elle-même. Au bout d’un
moment, il s’assit sur son derrière, flairant dans l’espace son
adversaire battu. Puis, comme s’il défiait le monstre emplumé qu’il
avait houspillé, chassé et enfin vaincu, il leva vers les étoiles son
petit museau pointu et poussa son premier et enfantin hurlement de loup
parmi la nuit.
CHAPITRE VI
LE CRI DU CŒUR SOLITAIRE