Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba presque co

JAMES-OLIVER CURWOOD

BARI

CHIEN-LOUP

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR LÉON BOCQUET

PARIS

LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie

21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXV

LES LIVRES QU’IL FAUT LIRE

ROMANS D’AVENTURES

J.-O. Curwood.--Kazan 7 50

-- Le Piège d’Or 7 50

-- Les Chasseurs de Loups 6 50

-- Les Cœurs les plus farouches 5 50

-- Bari, chien-loup (nouv. édit.) 7 50

-- Le Grizzly 6 50

Jack London.--Michaël, chien de cirque 7 50

-- La Peste écarlate 7 50

-- Le Talon de fer 7 »

-- Croc-Blanc 6 50

-- Jerry dans l’île 6 »

-- Le Fils du Loup 7 »

-- Martin Eden 7 50

Maurice Renard.--Le Singe 7 50

-- Suite fantastique 6 »

-- Le Péril bleu 6 50

-- Le Voyage immobile 6 50

-- Le Docteur Lerne, sous-dieu 6 »

Cyril Berger.--L’Expérience du Docteur Lorde 6 »

Rd-P. Lepers.--La Tragique histoire des flibustiers 6 »

Trelawny.--Les Aventures d’un Cadet 5 »

Pierre Mac Orlan.--Le Rire Jaune 6 »

-- Le Chant de l’Équipage 6 »

H.-H Ewers.--Mandragore 6 50

Tous droits de reproduction en langue française réservés pour tous pays,

y compris la Suède et la Norvège.

BARI, CHIEN-LOUP

CHAPITRE PREMIER

LE GRAND INCONNU

Pour Bari pendant plusieurs jours après sa naissance, le monde était une

vaste et obscure caverne. Durant ces premiers jours de sa vie, sa maison

était au cœur d’une immense souche renversée où Louve-Grise, sa mère

aveugle, avait trouvé pour son enfance un abri de tout repos. Là, Kazan,

le compagnon de Louve-Grise, ne venait que de temps à autre, ses yeux

luisant dans l’obscurité comme des boules de feu verdâtre. Ce furent les

yeux de Kazan qui donnèrent à Bari la notion que quelque chose existait

au delà du sein maternel et l’amenèrent également à la découverte de la

vue. Il sentait, il flairait, il entendait, mais dans ce trou noir, sous

ce bois de charpente tombé, il n’avait jamais _vu_ avant l’arrivée des

yeux. D’abord ils l’effrayèrent, puis ils l’étonnèrent et sa frayeur se

changea en une immense curiosité. Il était fort occupé à les fixer,

quand tout à coup ils disparaissaient. C’était lorsque Kazan tournait la

tête. Puis ils brillaient de nouveau de son côté, du fond des ténèbres,

avec un si soudain éclat qu’il se serrait involontairement près de sa

mère, laquelle tremblait et frissonnait toujours d’étrange façon lorsque

Kazan entrait.

Bari, cela va de soi, ne connaîtrait jamais leur histoire. Il ne saurait

jamais que Louve-Grise, sa mère, était une louve pur sang et que Kazan,

son père, était un chien. En lui, la nature commençait déjà son étonnant

travail, mais qui ne dépasserait jamais certaines limites. La nature lui

apprendrait en son temps que sa magnifique mère louve était aveugle,

mais il ne saurait jamais rien de cette terrible bataille entre

Louve-Grise et le lynx, au cours de laquelle sa mère avait perdu la vue.

La nature ne pouvait rien lui dire de la vengeance sans merci de Kazan,

de ces étonnantes années de ménage, de leur loyauté, de leurs

singulières aventures dans la vaste solitude canadienne; elle ne pouvait

qu’en faire un fils de Kazan.

Mais d’abord et pendant plusieurs jours sa mère lui était tout. Même

après que ses yeux se furent ouverts tout grands et qu’il eut senti ses

jambes de manière à pouvoir tituber un peu dans l’obscurité, rien

n’existait pour Bari, sinon sa mère. Quand il fut assez âgé pour jouer

au dehors avec des bâtons et des mousses dans la lumière du soleil, il

ne savait pas encore à quoi sa mère ressemblait. Mais pour lui elle

était forte et tendre et chaude, et elle léchait sa figure avec sa

langue et elle lui parlait avec une sorte de doux geignement qui lui fit

enfin trouver sa propre voix dans un faible et aigre jappement. Puis

arriva ce jour étonnant où les boules de feu verdâtre, qui étaient les

yeux de Kazan, s’approchèrent de plus en plus près, un peu à la fois, et

avec d’infinies précautions. Jusqu’alors Louve-Grise l’avertissait de se

retirer. Être seule était la première règle de sa race farouche durant

le temps de sa maternité. Un grognement sourd de sa gorge et Kazan

s’arrêtait toujours. Mais ce jour-ci il n’y eut pas de grognement. Dans

la gorge de Louve-Grise mourut un gémissement étouffé. Signe de

solitude, de contentement et d’immense désir. «Tout va bien maintenant»,

disait-elle à Kazan; et Kazan s’arrêtant une minute afin de s’en assurer

répondit par un son grave du fond de sa gorge.

Lentement encore, comme s’il n’était pas tout à fait certain de ce qu’il

allait trouver, Kazan avança vers eux et Bari se tassa plus près de sa

mère. Il entendit Kazan se laisser choir lourdement sur le ventre près

de Louve-Grise. Il n’avait pas peur et était fort intrigué. Et Kazan

aussi était intrigué. Il reniflait. Dans l’obscurité ses oreilles

étaient dressées. Au bout d’un moment, Bari se mit à remuer. Un pouce à

la fois, il s’écarta du flanc de sa mère. Louve-Grise ne bougeait pas,

chaque muscle de son corps souple tendu pareil à un fil d’acier, tandis

qu’elle écoutait. De nouveau son sang de loup était en éveil. Il y avait

du danger pour Bari. Sans bruit, ses babines se retroussèrent montrant

les crocs. Sa gorge frissonna, mais aucun son n’en sortit. De

l’obscurité, à deux mètres d’elle, s’élevèrent un doux gémissement de

petit chien et le bruit caressant de la langue de Kazan.

Bari avait senti le frémissement de sa première grande aventure. Il

avait découvert son père.

* * * * *

Tout cela arriva la troisième semaine de la vie de Bari. Il avait juste

dix-huit jours quand Louve-Grise permit à Kazan de faire la connaissance

de son fils. Sans la cécité de Louve-Grise et le souvenir de ce jour où

sur le rocher du Soleil, le lynx lui avait crevé les yeux, elle aurait

mis Bari au monde en plein air et ses pattes auraient été tout à fait

solides. Il aurait connu le soleil et la lune et les étoiles; il se

serait rendu compte de ce que signifiait le tonnerre, et il aurait vu la

lueur des éclairs dans le ciel. Mais comme cela, il n’y avait pour lui

rien à faire, dans cette obscure caverne sous la souche renversée, que

de trébucher un peu dans les ténèbres et de lécher avec sa mignonne

languette les os crus qui jonchaient le sol çà et là. Longtemps on

l’avait laissé seul. Il avait entendu sa mère aller et venir et presque

toujours ç’avait été en réponse à un aboiement de Kazan qui leur

parvenait comme un écho lointain. Il n’avait jamais éprouvé un bien vif

désir de suivre jusqu’au jour où la large et froide langue de Kazan

avait caressé son museau. Pendant ces minutes étonnantes, la nature

était à l’œuvre. Son instinct jusqu’alors n’était pas tout à fait né. Et

lorsque Kazan s’en alla, les laissant dans l’obscurité, Bari pleurnicha

pour le faire revenir, absolument comme il avait pleuré après sa mère,

quand, de temps à autre, elle l’avait quitté pour répondre à l’appel de

son compagnon.

Le soleil était déjà haut au-dessus de la forêt lorsque, une heure ou

deux après la visite de Kazan, Louve-Grise s’esquiva. Entre le nid de

Bari et le sommet de la souche renversée, il y avait quarante pieds de

bois dru et brisé à travers quoi un rayon de lumière ne pouvait

pénétrer. Tout ce noir ne l’effrayait pas, car il n’avait pas appris la

signification de la lumière. Le jour, et non point la nuit, allait lui

causer sa première grande terreur. Aussi ce fut sans la moindre crainte,

avec un gémissement pour demander à sa mère de l’attendre, qu’il

commença de suivre. Si Louve-Grise l’entendit, elle ne fit guère

attention à cet appel et le raclement de ses coups de griffes sur le

bois mort s’éteignit rapidement au loin.

Cette fois, Bari ne s’arrêta point au tronc de huit pieds qui avait

toujours fermé son horizon dans cette direction particulière. Il grimpa

au sommet et dégringola de l’autre côté. Derrière ce tronc s’ouvrait la

vaste aventure et il s’y lança courageusement.

* * * * *

Il lui fallut longtemps pour parcourir les vingt premiers mètres.

Ensuite, il atteignit un tronc aplani par les pas de Louve-Grise et de

Kazan et, s’arrêtant à chaque petite avancée, pour pousser un cri

gémissant après sa mère, il chemina tout du long, de plus en plus avant.

Et tandis qu’il allait, il se faisait peu à peu un singulier changement

dans son univers. Il n’avait connu que le noir. Et maintenant ce noir

semblait se muer là-haut en formes et ombres étranges. Une fois, il

perçut l’éclat d’une traînée de feu au-dessus de lui--un rayon de

soleil--et cela le saisit au point qu’il s’aplatit sur le tronc et ne

bougea plus pendant une demi-minute. Puis il continua. Une hermine

criait sous lui. Il entendit le doux frôlement des pattes d’un écureuil

et un bizarre _whout, whout, whout_ qui ne ressemblait nullement à aucun

des sons qu’avait jamais émis sa mère. Il était hors de la piste. Le

tronc n’était pas aplani plus loin et le conduisait de plus en plus haut

parmi l’enchevêtrement de l’arbre tombé et devenait de plus en plus

étroit à chaque pas qu’il faisait. Il gémissait. Son délicat petit nez

flairait en vain après la chaude odeur maternelle. Tout à coup, il

atteignit l’extrémité, il perdit l’équilibre et tomba. Il poussa un cri

perçant d’effroi en se sentant glisser et il roula par terre. Il devait

avoir grimpé bien haut dans l’arbre tombé, car ce fut pour Bari une

chute terrible. Son tendre petit corps cognait de branche en branche,

tandis qu’il dégringolait de côté et d’autre et, quand enfin il

s’arrêta, il respirait à peine. Mais il se redressa vivement sur ses

quatre pieds tremblants, tout ébloui.

Une nouvelle terreur le cloua sur place. En un instant le monde entier

s’était transformé. C’était une inondation de lumière. Partout où il

regardait il voyait des choses étranges. Mais le soleil surtout

l’effrayait. C’était sa première sensation du feu et cela lui brûlait

les yeux. Il serait bien retourné se cacher dans l’obscurité protectrice

de l’arbre tombé, mais à ce moment Louve-Grise, suivie de Kazan,

contourna l’extrémité d’un énorme tronc. Elle caressa Bari joyeusement

et Kazan, dans le plus beau style du chien, agitait la queue. Cette

caractéristique du chien allait être une particularité de Bari.

Demi-loup, il agiterait toujours la queue. Il s’essayait à la remuer

maintenant. Peut-être Kazan vit-il cet effort, car il poussa un

jappement sourd de satisfaction, tandis qu’il retournait s’asseoir sur

son derrière.

Sans quoi il aurait pu dire à Louve-Grise: «Hé bien, nous avons enfin

emmené le petit coquin hors de l’arbre tombé, hein?»

Pour Bari ce fut un jour mémorable. Il avait découvert son père et le

monde.

CHAPITRE II

LE PREMIER COMBAT

Et c’était un monde étonnant, un monde de vaste silence, vide de tout,

sauf de bêtes sauvages. Le poste le plus rapproché de la baie d’Hudson

se trouvait à cent lieues de là et la première ville de la civilisation

se trouvait à trois cents milles en droite ligne vers le sud. Deux

années auparavant, Tusoo, le trappeur indien, avait nommé cet endroit

son domaine. Il lui avait été dévolu, selon la loi de la forêt, par des

générations d’ancêtres. Mais Tusoo avait été le dernier de sa famille

disparue, et il était mort de la petite vérole et sa femme et ses

enfants étaient morts en même temps que lui. Depuis lors, nul pied

humain n’avait foulé ses sentes. Le lynx s’était multiplié. L’élan et le

caribou n’avaient plus été chassés par l’homme. Les castors avaient bâti

leurs demeures sans être dérangés. Les traces de l’ours noir étaient

aussi larges que les traces du daim, plus loin vers le sud. Et là où,

autrefois, les engins de mort et les appâts empoisonnés de Tusoo avaient

tenu à l’écart les loups amaigris, il n’y avait plus de danger pour ces

Mohicans de la solitude.

Suivant le soleil de ce premier jour étonnant, parurent la lune et les

étoiles de la véritable première nuit de Bari. C’était une nuit

magnifique avec une pleine lune rouge levée au-dessus des forêts,

inondant la terre d’une nouvelle sorte de lumière qui semblait plus

belle et plus douce à Bari. Le loup était puissant en lui et il ne

pouvait rester en place. Il avait dormi toute cette journée dans la

chaleur du soleil, mais il ne pouvait dormir à la clarté de la lune. Il

flairait, mal à l’aise, Louve-Grise, qui était couchée à plat ventre, sa

belle tête dressée écoutant en soupirant les bruits nocturnes et

attendant la caresse de Kazan, qui s’était échappé comme une ombre pour

chasser.

Six ou sept fois, comme Bari errait alentour de l’arbre renversé, il

perçut un doux frôlement au-dessus de sa tête et une fois ou deux il vit

une ombre grise flotter rapidement dans l’air. C’étaient les gros hiboux

du Nord qui descendaient pour l’examiner et, s’il eût été un lapin au

lieu d’être un petit chien-loup, sa première nuit sous la lune et les

étoiles aurait été la dernière car, contrairement à Wapoos, le lapin, il

n’était pas prudent. Louve-Grise ne le surveillait pas de près. Un

instinct l’avertissait que, dans ces forêts, Bari ne courait pas grand

danger, sinon de la main de l’homme. Dans ses veines courait le sang du

loup. C’était un chasseur de toutes les autres bêtes sauvages, mais

aucune autre bête, soit ailée, soit armée de serres, ne le chasserait,

lui. En un sens, Bari comprenait cela. Les hiboux ne l’effrayaient pas.

Il n’avait pas peur des cris étranges à glacer le sang, qu’ils

poussaient au faîte des noirs sapins. Une fois pourtant la crainte entra

en lui et il courut se réfugier près de sa mère. Ce fut en voyant un des

chasseurs ailés de l’air fondre sur un lapin aux pieds de neige et que

les cris perçants de la créature condamnée firent battre son cœur comme

un petit marteau. Il _sentit_ dans ces cris la proximité de l’une des

tragédies toujours présentes de la solitude: la mort. Il la sentit de

nouveau cette nuit-là lorsque, tassé près de Louve-Grise, il entendit la

clameur farouche d’une bande de loups qui talonnait un jeune caribou

mâle. Et la signification de tout cela et le grand frémissement de tout

cela arrivèrent à lui à peu près vers l’aube pâle, lorsque Kazan revint

tenant entre ses crocs un gros lapin qui, au milieu de contorsions, se

débattait encore contre la mort.

Ce lapin fut le point culminant du premier chapitre de l’éducation de

Bari. Ce fut comme si Louve-Grise et Kazan avaient tout combiné au

préalable pour qu’il pût recevoir sa première leçon dans l’art de tuer.

Lorsque Kazan avait laissé tomber le lapin, Bari s’était approché avec

beaucoup de circonspection. Les reins de Wapoos étaient brisés; ses yeux

révulsés étaient vitreux et il avait cessé de sentir la douleur. Mais

pour Bari il semblait bien vivant alors qu’il enfonçait ses gentilles

petites dents parmi le poil abondant de la gorge de Wapoos. Les dents ne

pénétraient pas dans la chair. Avec une impétuosité gamine, Bari

s’acharnait. Il s’imaginait tuer. Il pouvait sentir les convulsions

mourantes de Wapoos. Il pouvait entendre les derniers souffles haletants

qu’exhalait le corps tiède et il «groulait» et tiraillait, tant

qu’enfin, il tomba à la renverse, la gueule pleine de poils. Lorsqu’il

revint à l’attaque, Wapoos était bien mort, et Bari continua à mordre et

à «grouler» jusqu’au moment où Louve-Grise, de ses crocs aigus vint

mettre le lapin en pièces. Après quoi suivit le festin.

Ainsi Bari en vint à comprendre que manger signifie tuer et dès lors

s’accrut rapidement en lui, tandis que passaient d’autres jours et

d’autres nuits, l’appétit de la chair. En quoi il était un vrai loup. De

Kazan, il avait reçu d’autres et plus impérieux atavismes du chien. Il

était superbement noir, ce qui lui avait valu, ces temps derniers, le

nom de _Kusketa Mukekun_, le loup noir. Sur sa poitrine, il y avait une

étoile blanche. Son oreille droite était mouchetée de blanc. Sa queue, à

six semaines, était touffue et pendait bas. C’était une queue de loup.

Ses oreilles étaient les oreilles de Louve-Grise; étroites, courtes,

pointues, toujours en mouvement. Son avant-train promettait de devenir

superbe comme celui de Kazan et lorsqu’il était debout, il ressemblait à

un chien de chasse, sauf qu’il regardait toujours obliquement l’endroit

ou l’objet qu’il surveillait. Cela encore était du loup, car un chien se

tourne du côté vers lequel il regarde effectivement.

Par une nuit brillante, alors qu’il avait deux mois, et que le ciel

fourmillait d’étoiles et qu’une lune de juin luisait si claire qu’elle

semblait à peine plus élevée que le sommet des grands sapins, Bari

s’assit sur son derrière et hurla. C’était son premier essai. Mais il

n’y avait pas à se tromper à l’accent. C’était le hurlement du loup.

Cependant, un peu plus tard, quand Bari se redressa et se glissa vers

Kazan, comme s’il était tout honteux de son effort, il agitait la queue

à ne point s’y méprendre en manière d’excuse. Et cela encore tenait du

chien. Si Tusoo, le défunt trappeur indien, avait pu le voir alors, il

l’aurait jugé d’après cette façon d’agiter la queue. Elle révélait le

fait qu’au profond du cœur--et dans son âme--si nous concédons qu’il

avait en une--Bari était _un chien_. Tusoo aurait par ailleurs motivé

son jugement sur lui. A deux mois, le louveteau a oublié comment on

joue. C’est un personnage de la solitude qui se glisse en tapinois,

travaillant déjà à faire sa proie de créatures plus petites et plus

faibles que lui. Bari jouait encore. Durant ses sorties de la souche

renversée, il n’avait jamais été plus loin que le ruisseau, à une

centaine de mètres de l’endroit où sa mère était couchée. Il avait aidé

à dépecer bien des lapins morts ou mourants; il croyait, s’il avait la

moindre idée à ce sujet, qu’il était excessivement cruel et courageux.

Mais il avait bientôt neuf semaines avant de sentir ses griffes et de

livrer son terrible combat au jeune hibou à la lisière de la forêt

profonde.

Le fait qu’Oohoomisew, le gros hibou blanc, avait fait son nid sur une

souche brisée non loin de l’arbre renversé était destiné à changer le

cours entier de la vie de Bari, absolument comme la cécité de

Louve-Grise avait changé son destin et celui de Kazan. Le ruisseau

coulait jusqu’auprès de la souche qui avait été écartelée par la foudre

et cette souche se dressait en un paisible et sombre endroit de la forêt

entouré de hauts sapins noirs et enveloppé d’obscurité, même en plein

jour. Plusieurs fois, Bari était allé à l’orée de ce recoin mystérieux

de la forêt et y avait regardé curieux et avec une envie croissante. En

ce jour de grand combat, l’attrait en était tout puissant. Peu à peu, il

y pénétra, les yeux dardés et les oreilles attentives aux moindres

bruits qui en venaient. Son cœur battait plus vite. L’obscurité

l’enveloppait davantage. Il oublia l’arbre tombé et Kazan et

Louve-Grise. Là, devant lui, s’étendait le frémissement de l’aventure.

Il entendit d’étranges bruits, mais des bruits très doux, comme s’ils

étaient produits par des pieds ouatés ou des ailes moelleuses et qui le

remplirent d’un frisson d’attente. Sous ses pas, il n’y avait ni terre,

ni herbe, ni fleurs, mais un merveilleux tapis sombre de douces

aiguilles toujours vertes. Elles chatouillaient agréablement ses pattes

et elles étaient si veloutées qu’il ne pouvait entendre ses propres

mouvements.

Il était au moins à trois cents mètres de l’arbre tombé quand il dépassa

la souche d’Oohoomisew et pénétra dans un épais buisson de jeunes

baumiers. Et là, en plein sur sa route, était blotti le monstre.

Papayouchisiou, «le jeune hibou», n’était pas un tiers aussi grand que

Bari. Mais c’était une chose effrayante à regarder. Il sembla à Bari

toute tête et tous yeux. Il ne pouvait voir de corps du tout. Kazan

n’avait jamais rien rapporté de pareil et pendant une pleine

demi-minute, Bari demeura tout à fait coi, considérant cela

spéculativement. Papayouchisiou ne remuait pas une plume, mais comme

Bari avançait un pas prudent à la fois, les yeux se dilatèrent et les

plumes autour de sa tête se hérissèrent comme si elles étaient agitées

par un souffle de vent. Il descendait d’une famille de combattants, ce

jeune Papayouchisiou, une famille farouche, intrépide et meurtrière et

même Kazan aurait pris garde à ces plumes hérissées. Un espace de deux

pieds entre eux et le petit chien et le hiboulet se regardèrent. En ce

moment, si Louve-Grise avait pu les voir, elle eût dit à Bari: «Fais

usage de tes jambes et cours!» Et Oohoomisew, le vieux hibou, aurait pu

dire à Papayouchisiou: «Ah! petit sot, sers-toi de tes ailes et vole!»

Ils n’en firent rien ni l’un ni l’autre et le combat commença.

Papayouchisiou s’élança et avec un simple aboiement farouche, Bari se

ramassa en tas, le bec du hiboulet fixé comme un étau rouge dans la

chair tendre de son nez. Ce seul aboiement de surprise et de douleur fut

le premier et le dernier cri de Bari durant le combat. Le loup surgit en

lui; la rage et le désir de tuer le possédèrent. Tandis que

Papayouchisiou s’accrochait à lui, il poussa un sifflement bizarre et

tandis que Bari se tournait et grinçait des dents et se démenait pour se

libérer de cet étonnant agrippage à son nez, de petits grognements

féroces sortirent de sa gorge.

Durant une bonne minute, il ne put se servir de ses mâchoires. Puis, par

hasard, il poussa Papayouchisiou dans une fourche d’arbrisseau nain et

un bout de son nez s’arracha. Il aurait pu fuir alors; au lieu de cela,

il se reprécipita, vif comme l’éclair, sur le hiboulet. Papayouchisiou

s’abattit sur le dos et Bari lui enfonça dans la poitrine des dents

pointues comme des aiguilles. C’était comme s’il essayait de mordre dans

un oreiller, tellement les plumes étaient drues et épaisses. Bari

enfonça ses crocs de plus en plus profond, et juste au moment où ils

commençaient de pénétrer dans la peau du hiboulet, Papayouchisiou,

farfouillant un peu à l’aveuglette d’un bec qui pinçait d’une manière

aiguë chaque fois qu’il le refermait, l’attrapa par l’oreille. La

douleur de cette préhension était atroce pour Bari, et il fit un effort

plus désespéré pour entrer les dents dans l’épaisse cuirasse de plumes

de son adversaire.

Dans la lutte, ils roulèrent sous les balsamiers bas au bord du ravin où

coulait le ruisseau. Ils passèrent par-dessus le bord escarpé et, tandis

qu’ils dégringolaient et heurtaient le fond, Bari lâcha prise.

Papayouchisiou s’accrocha bravement et quand ils atteignirent le fond,

il avait encore les serres plantées dans l’oreille de Bari.

Le nez de Bari saignait, son oreille lui faisait l’effet d’être arrachée

de la tête et, dans cet instant incommode, un instinct tout nouvellement

éveillé fit découvrir à Bébé Papayouchisiou qu’il avait des ailes comme

moyen de combat. Un hibou ne commence jamais à combattre réellement

qu’au moment où il se sert de ses ailes, et, en poussant un sifflement

joyeux, Papayouchisiou se mit à frapper son antagoniste si vite et si

méchamment que Bari en resta hébété. Il fut forcé de fermer les yeux et

mordit à l’aveuglette. Pour la première fois depuis le début de la

lutte, il se sentit une violente envie de fuir. Il essaya de se dégager

avec les pattes de devant; mais Papayouchisiou, lent de compréhension

mais ferme de conviction, s’accrochait après son oreille comme un

mauvais destin. A ce moment critique, alors que le sentiment de la

défaite croissait rapidement dans l’esprit de Bari, un hasard le sauva.

Il referma ses crocs sur une des pattes délicates du hiboulet.

Papayouchisiou soudain, poussa un cri perçant. L’oreille était enfin

dégagée et, avec un grognement de triomphe, Bari mordit sournoisement

Papayouchisiou à la jambe.

Dans l’ivresse de la bataille, il n’avait pas entendu le tumulte qui

s’élevait du ruisseau tout près au-dessous d’eux. Papayouchisiou et lui

passèrent de compagnie par-dessus la pointe d’une roche, l’eau glacée du

torrent gonflé par les pluies étouffant un grognement dernier et un

dernier sifflement des deux petits combattants.

CHAPITRE III

UNE NUIT D’EFFROI

Pour Papayouchisiou, après la première lampée d’eau, le torrent

présentait presque autant de sécurité que l’air même, car il descendit

comme une voile, avec la légèreté d’une mouette, se demandant dans sa

grosse tête au lent entendement, pourquoi il allait si vite et si

agréablement sans faire le moindre effort.

Quant à Bari, c’était une autre affaire. Il tomba presque comme une

pierre. Un bourdonnement formidable emplit ses oreilles; il faisait

noir, étouffant, effrayant. Dans le courant rapide, il roulait en tous

sens. Puis il remonta à la surface et se mit désespérément à se servir

de ses pattes. Cela lui était de peu d’aide. Il n’eut que le temps

d’ouvrir l’œil une ou deux fois, et d’aspirer une poumonnée d’air et il

fut entraîné dans un rapide qui courait comme un biez de moulin entre

les troncs de deux arbres tombés et, sur l’espace d’une vingtaine de

pieds, les yeux les plus perçants n’auraient pu apercevoir de lui un

poil ni un atome de peau. Il remonta de nouveau à l’extrémité d’une

vanne étroite par-dessus laquelle l’eau se précipitait comme les chutes

d’un Niagara en miniature et sur cinquante à soixante mètres, il fut

lancé comme une balle de crin. De là, il fut projeté dans un étang

profond et froid, puis, demi-mort, il se retrouva se hissant sur un banc

de gravier.

Il resta là étendu longtemps dans un bain de lumière solaire, sans

bouger. Son oreille lui faisait tellement mal qu’enfin il se remit sur

pied; son nez était à vive chair et lui cuisait comme s’il l’avait

fourré dans le feu. Ses jambes et son corps étaient endoloris et

lorsqu’il se mit à errer sur le banc de gravier, il était le plus

misérable petit chien du monde. Il était en outre complètement

désorienté. En vain chercha-t-il autour de lui quelque indication

familière, quelque chose qui pût l’aider à retourner à sa maison de

l’arbre tombé. Tout lui était étranger. Il ne savait pas que l’eau

l’avait entraîné sur la rive opposée du torrent et que pour atteindre la

souche renversée, il aurait fallu le retraverser. Il geignit, mais d’une

voix aussi forte que s’il appelait sa mère. Louve-Grise aurait pu

entendre son aboiement, car l’arbre tombé ne se trouvait pas à plus de

deux cent cinquante mètres en amont du torrent. Mais le loup en Bari le

contraignait au silence, en dehors d’un timide gémissement.

Gagnant la rive principale, il commença à descendre le cours du fleuve.

Il s’écartait de l’arbre renversé et chaque pas qu’il faisait maintenant

l’emmenait de plus en plus loin de sa maison. A tout instant, il

s’arrêtait pour écouter. La forêt était plus profonde. Elle devenait

plus sombre et plus mystérieuse. Son silence était effrayant. Au bout

d’une demi-heure, Bari aurait même accueilli avec joie Papayouchisiou.

Et il ne se serait pas battu avec lui. Il lui aurait demandé, si

possible, la route pour retourner chez lui.

* * * * *

Il était bien à trois quarts de mille de l’arbre renversé, lorsqu’il

arriva à un point où le ruisseau se divisait en deux branches. Il

n’avait qu’un choix à faire: le courant qui coulait un peu au sud-est.

Ce courant n’était pas trop rapide. Il n’était pas rempli de minces

barrages ni de roches autour desquelles l’eau bruissait et écumait. Il

devenait obscur comme la forêt. Il était calme et profond. Sans le

savoir, Bari s’enfonçait de plus en plus avant dans les anciens parages

à pièges de Tusoo. Depuis la mort de Tusoo, ils s’étendaient introublés,

sauf par les loups, car Louve-Grise et Kazan ne chassaient pas de ce

côté de la rivière et les loups eux-mêmes préféraient, pour y chasser,

la rase campagne. Tout à coup, Bari se trouva au bord d’un étang profond

et sombre où l’eau dormait aussi tranquille que de l’huile; et son cœur

bondit presque à se rompre, lorsqu’une longue bête au beau poil luisant

s’élança dehors presque sous son nez et nagea avec de violentes

éclaboussures jusqu’au milieu. C’était Nekik, la loutre. Nekik n’avait

pas entendu Bari et un moment après, Napanekik, sa femme, émergea d’un

cercle obscur et derrière elle suivirent trois petits enfants loutres,

laissant après eux quatre sillages brillants dans l’eau qui ressemblait

à de l’huile. Ce qui se passa ensuite fit oublier à Bari, pendant

quelques minutes, qu’il s’était perdu. Nekik avait disparu de la surface

de l’étang et maintenant il remontait directement sous sa compagne, sans

méfiance, avec une telle vigueur qu’il la souleva à demi hors de l’eau.

Aussitôt, il repartit et Napanekik le suivit impétueusement. Pour Bari

cela n’avait pas l’air d’un jeu. Deux des bébés loutres s’étaient jetés

sur le troisième qui semblait se débattre désespérément.

L’engourdissement et la douleur abandonnèrent le corps de Bari. Son sang

circula avec précipitation, il s’oublia à laisser échapper un jappement.

Dans un éclair, les loutres disparurent. Pendant quelques minutes l’eau

de l’étang continua à s’agiter et à bouillonner, puis ce fut tout. Au

bout de peu de temps, Bari retourna dans les fourrés et continua sa

route.

Il était environ trois heures de l’après-midi et le soleil devait être

encore très haut dans le ciel. Mais il faisait plus sombre au fur et à

mesure, et l’étrangeté et la peur de tout cela prêtait plus grande hâte

aux jambes de Bari. Il s’arrêtait à tout instant pour écouter et,

pendant l’une de ses haltes, il entendit un bruit qui lui arracha en

réponse un cri de joie. C’était un hurlement lointain, un hurlement de

loup, droit devant lui. Bari ne pensait pas aux loups, mais à Kazan, et

il courut à travers l’obscurité de la forêt, tant qu’il entendit ce

bruit. Puis il s’arrêta et écouta longtemps.

Le hurlement du loup ne recommença pas. Au lieu de cela roula au ciel,

venant de l’est, un sourd grondement de tonnerre. A travers le sommet

des arbres flamboya soudain une vivante traînée de foudre. Un

chuchotement plaintif de vent précéda l’orage, le tonnerre se rapprocha

et un second éclair parut découvrir Bari où il se tenait tremblant sous

le dais d’un grand sapin. C’était le second orage dont il était témoin.

Le premier l’avait terriblement effrayé et il s’était reculé bien avant

dans l’abri de l’arbre renversé. Le mieux qu’il pût trouver maintenant

fut un creux sous une énorme racine et il s’y blottit et gémit

doucement. C’était un cri d’enfantelet, un cri vers sa mère, sa maison,

la chaleur, quelque chose de doux et de tutélaire où se réfugier. Et

tandis qu’il pleurait, l’orage éclata au-dessus de la forêt.

Bari n’avait jamais entendu pareil vacarme auparavant et il n’avait

jamais vu les éclairs étendre de pareilles nappes de feu pendant les

déluges du mois de juin. On aurait dit, à chaque fois, que le monde

entier flambait et la terre paraissait être ébranlée et rouler sous les

craquements du tonnerre. Il cessa de pleurer et se fit aussi petit qu’il

put sous la racine qui le protégeait en partie de ce terrible ouragan de

la pluie qui descendait en torrent à travers les sommets des arbres. Il

faisait maintenant si noir que, sauf quand les éclairs ouvraient de

grands trous dans l’obscurité, il ne pouvait voir les troncs des sapins

à vingt pas. A deux fois cette distance de Bari, il y avait une énorme

souche morte qui se dressait comme un spectre, chaque fois que ces

éclairs traversaient le ciel, comme si elle défiait les mains de feu de

là-haut de la frapper. Et enfin, l’une d’elles la frappa. Une langue

bleuâtre de flamme vibrante parcourut le vieux tronc du faîte au pied

et, comme elle touchait terre, il y eut une formidable explosion

au-dessus du sommet des arbres.

La souche massive oscilla puis se cassa en deux comme si un coin

gigantesque l’avait écartelée. Elle s’écrasa si près de Bari que de la

terre et des éclats de bois volèrent autour de lui et il poussa un seul

et sauvage gémissement d’effroi, tandis qu’il essayait de s’enfoncer

plus profondément au creux obscur de la racine.

Par la destruction du vieux cèdre, le tonnerre et la foudre semblaient

avoir soulagé leur courroux. Le tonnerre s’éloigna vers le sud-est,

semblable au roulement de dix mille roues de lourds chariots par-dessus

les toits des forêts et les éclairs les suivirent. La pluie tomba avec

un redoublement de force. Pendant une heure après que Bari eût vu la

dernière lueur dans le ciel, elle continua de tomber sans arrêt. Le trou

dans lequel il s’était cru à l’abri était trempé. Lui était mouillé

jusqu’à la peau; ses dents claquaient, tandis qu’il se demandait ce qui

allait encore arriver.

Ce fut une longue attente. Lorsque la pluie cessa et que le ciel

s’éclaircit, il faisait nuit. A travers le dôme des arbres, Bari aurait

pu apercevoir les étoiles s’il avait risqué la tête hors de sa cachette

et levé les yeux. Mais il se cramponnait à son trou. Une heure passa

après une heure. Vidé, à demi noyé, les jambes rompues et affamé, il ne

bougeait pas. A la fin, il s’endormit d’un sommeil agité, un sommeil

pendant lequel, à tout moment, il appelait doucement et tristement sa

mère. Lorsqu’il s’aventura à sortir de dessous sa racine, c’était le

matin et le soleil brillait.

D’abord, Bari, put à peine se tenir debout. Ses jambes étaient

engourdies; chaque vertèbre de son corps semblait désemboîtée; son

oreille était indurée où le sang avait coulé et s’était coagulé et,

lorsqu’il essayait de froncer son nez blessé, il jetait un petit cri

aigu de douleur. Si pareille chose était possible, il paraissait encore

plus mal en point qu’il ne le sentait. Son poil était roide de plaques

de boue séchée; il était couvert de crottes d’une extrémité à l’autre et

alors que, hier, il était dodu et brillant, il était maintenant aussi

maigre et calamiteux qu’il avait été possible à l’infortune de le

rendre. Et il avait faim. Il n’avait jamais su auparavant ce que cela

signifiait en réalité d’avoir faim.

* * * * *

Lorsqu’il avança, continuant dans la direction qu’il avait suivie la

veille, il s’en alla tout découragé. Sa tête et ses oreilles avaient

perdu leur vivacité et sa curiosité était partie. Il n’avait pas

seulement le ventre creux; la faim de sa mère dominait son désir

physique d’avoir quelque chose à manger. Il avait besoin de sa mère,

comme il n’avait jamais eu besoin d’elle autrefois de sa vie. Il avait

besoin de dorloter son petit corps frissonnant tout contre elle et de

sentir la tiède caresse de sa langue et d’écouter le gémissement

pitoyable de sa voix. Et il avait besoin de Kazan et de l’arbre renversé

et de ce large espace bleu qui s’ouvrait dans le ciel, droit au-dessus.

Il pleurnichait après eux, comme un petit enfant qui aurait du chagrin,

tandis qu’il suivait de nouveau le bord du ruisseau.

La forêt s’éclaircit davantage au bout d’un moment et cela lui rendit un

peu de courage. La chaleur du soleil lui enlevait également la douleur

de son corps. Il avait de plus en plus faim. Il avait dépendu

entièrement de Kazan et de Louve-Grise pour sa subsistance. Ses parents

en avaient fait, d’une certaine façon, un grand bébé. La cécité de

Louve-Grise en était cause; depuis sa naissance, elle n’avait plus pris

part à la chasse avec Kazan et il était tout naturel que Bari demeurât

collé près d’elle, bien que plus d’une fois, il se fût senti plein d’un

vif désir de suivre Kazan. La nature avait fort à faire maintenant pour

essayer de triompher de ce retard. Elle travaillait à persuader Bari que

le temps était désormais venu où il devait chercher sa propre

subsistance. Cette évidence pénétrait lentement mais sûrement en lui et

il se mit à penser à deux ou trois coquillages qu’il avait pris et mangé

sur la berge pierreuse du ruisseau, près de l’arbre renversé. Il se

rappelait aussi une huître qu’il avait trouvée ouverte et le goût

délicieux du morceau délicat qui était à l’intérieur. Une sensation

nouvelle commença de le posséder. Il devint, tout aussitôt, un chasseur.

En même temps que la forêt se faisait moins dense, le ruisseau devenait

moins profond. Il coulait de nouveau par-dessus des bancs de sable et

cailloux, et Bari se mit à flairer le long de leurs bords. Pendant

longtemps, ce fut sans succès. Le peu de crustacés qu’il aperçut étaient

excessivement frétillants et illusoires, et tous les mollusques étaient

fermés si étroitement que même les mâchoires toutes puissantes de Kazan

auraient eu de la peine à les broyer. Il était presque midi quand il

prit sa première écrevisse, à peu près aussi grosse que l’index d’un

homme. Il la dévora à belles dents. Le goût de la nourriture lui donna

un renouveau de courage. Il prit encore deux écrevisses durant

l’après-midi. Le crépuscule tombait déjà lorsqu’il fit lever un jeune

lapin de dessous une touffe d’herbe. S’il avait été d’un mois plus âgé,

il l’aurait attrapé. Il avait encore très faim, car trois écrevisses

espacées sur une journée n’avaient pas contribué beaucoup à remplir le

vide qui augmentait progressivement en lui.

* * * * *

Avec l’approche de la nuit, ses frayeurs et son immense isolement lui

revinrent. Avant que le jour fût tout à fait évanoui, il se trouva un

abri sous une grosse roche où il y avait un lit de sable doux et tiède.

Depuis sa lutte avec Papayouchisiou, il avait couvert une longue

distance et la roche sous laquelle il fit son lit cette nuit-là était

bien à huit ou neuf milles de l’arbre renversé.

C’était dans la clairière à la boucle du ruisseau avec la sombre forêt

de sapins et de cèdres tout près de chaque côté. Et quand la lune se

leva et que les étoiles emplirent le ciel, Bari pouvait, en regardant

dehors, voir l’eau du courant qui luisait doucement avec des reflets

presque aussi brillants qu’en plein jour. Droit devant lui, s’étendant

jusqu’au bord de l’eau, il y avait une large bande de sable blanc. Un

énorme ours noir, une demi-heure plus tard, traversa ce sable. Jusqu’à

ce que Bari eût vu les loutres jouer dans le ruisseau, sa conception de

la forêt n’avait point dépassé sa propre espèce et les bêtes telles que

des hiboux, des lapins et des petites choses couvertes de plumes. Les

loutres ne l’avaient point effrayé, parce qu’il considérait encore les

êtres d’après la taille, et Nekik n’était pas à moitié aussi gros que

Kazan. Mais l’ours était un monstre auprès duquel Kazan aurait eu l’air

d’un simple pygmée. Il était énorme. Si la nature avait choisi ce moyen

de mettre Bari devant l’évidence qu’il y avait dans les forêts des

créatures plus importantes que chiens et loups et hiboux et écrevisses,

elle le lui démontrait avec un peu plus d’ampleur qu’il n’était

nécessaire. Car Wakayoo, l’ours, pesait six cents livres aussi bien

qu’une once. Il était gras et luisant de s’être, tout un mois, régalé de

poisson. Son habit soyeux ressemblait à du velours noir sous la clarté

de la lune et il marchait avec un curieux mouvement de tangage, la tête

basse. Horreur! il se coucha sur le flanc sur le banc de sable, pas plus

d’à dix pieds de la roche sous laquelle Bari frissonnait comme s’il

avait la fièvre.

Il était absolument évident que Wakayoo avait flairé dans l’air sa

présence. Bari pouvait l’entendre renifler; il pouvait entendre sa

respiration; il surprit la lueur d’étoile qui brillait dans ses yeux

d’un rouge foncé tandis qu’ils viraient soupçonneusement du côté de

l’énorme roche arrondie. Si Bari avait pu savoir alors que lui--son

insignifiante petite personne--rendait ce monstre réellement nerveux et

mal à l’aise, il aurait poussé un jappement de joie. Car Wakayoo, en

dépit de sa taille, était une espèce de couard lorsqu’il avait affaire à

des loups. _Et Bari portait en lui l’odeur du loup._ Elle arriva plus

forte à l’odorat de Wakayoo et, juste à ce moment, comme pour augmenter

en quelque sorte la nervosité qui croissait en lui, sortit de là-bas,

derrière lui, un long hurlement lamentable. Poussant un grognement

significatif, Wakayoo s’en alla. Les loups étaient un fléau, pensait-il.

Ils n’attaquaient pas pour combattre. Ils avaient mordu et jappé à ses

talons, pendant des heures, une fois, et ils se sauvaient toujours hors

de sa portée et plus vifs qu’un clin d’œil lorsqu’il se retournait vers

eux. Le moyen de se reposer là où il y avait des loups, par une si belle

nuit! Il partit à pas pesants et résolus. Bari pouvait l’entendre

patauger lourdement dans l’eau du ruisseau. Ce n’est qu’alors qu’il osa

respirer. Ce fut presque un soupir de soulagement.

Mais ce n’était pas fini d’émotion pour la nuit. Bari avait choisi son

lit à un endroit où les bêtes descendaient boire et où elles

traversaient pour aller de l’une des rives du ruisseau vers l’autre. Peu

après que l’ours eut disparu, Bari entendit un bruit pesant écraser le

sable et des sabots racler les pierres, et un _moose_, élan mâle, nanti

d’une énorme courbure d’andouillers traversa la clairière au clair de

lune. Bari ouvrit des yeux démesurés, car si Wakayoo pesait six cents

livres, cette gigantesque créature, dont les jambes étaient si longues

qu’elle semblait marcher sur des échasses, pesait au moins trois fois

autant. Un élan femelle suivit. Puis un jeune moose. Le jeune moose

semblait tout en jambes. C’en était trop pour Bari, et il se recula de

plus en plus avant sous la roche jusqu’à être aplati comme une sardine

dans une boîte. Et il resta à étendu jusqu’au matin.

CHAPITRE IV

LE VAGABOND AFFAMÉ

Quand Bari se hasarda à sortir de dessous sa roche, au commencement du

jour suivant, c’était un petit chien beaucoup plus âgé que lorsqu’il

avait rencontré Papayouchisiou, le jeune hibou, dans le sentier près du

vieil arbre renversé. Si l’expérience peut suppléer l’âge, il avait

beaucoup vieilli durant ces dernières quarante-huit heures. En fait, il

avait quasiment dépassé l’enfance. Il s’éveilla avec une conception

nouvelle et beaucoup plus large de l’univers. C’était un endroit

immense. Il était plein de choses dont Kazan et Louve-Grise n’étaient

point les principales. Les monstres qu’il avait vus sur la langue de

sable, au clair de lune, avaient provoqué en lui une nouvelle espèce de

prudence et le plus grand instinct de l’animal--intelligence élémentaire

que le fort fait sa proie du faible--s’éveillait rapidement en lui;

jusqu’alors, il jugeait tout naturellement la force brutale et la menace

des choses uniquement d’après leur taille. Ainsi l’ours était plus

terrible que Kazan et les _mooses_ plus terribles que l’ours. Ce fut

fort heureux pour lui que l’instinct n’eût pas atteint son entier

développement au début et ne lui eût pas fait comprendre que son espèce,

le loup, était la plus redoutée de toutes les créatures,--griffe, sabot,

ailes--des forêts. Sans quoi, comme le petit garçon qui s’imagine qu’il

peut nager avant d’avoir appris la brassée, il aurait pu s’élancer et

perdre pied quelque part et se serait cassé la tête.

Très vif, le poil hérissé sur l’échine, un petit grognement dans la

gorge, il flairait les larges empreintes de pas faites par l’ours et

l’élan. C’était l’odeur d’ours qui le faisait grouler. Il suivit les

traces jusqu’au bord du ruisseau. Après quoi, il reprit sa course

errante et aussi sa chasse pour la subsistance.

Durant deux heures, il ne trouva pas une écrevisse. Alors, il passa du

bois vert à la limite d’une région brûlée. Ici tout était noir. Les

troncs des arbres se dressaient semblables à d’énormes roseaux calcinés.

C’était une «brûlure» relativement récente du dernier automne et la

cendre était douce encore sous les pas de Bari. Tout droit à travers

cette noire contrée coulait le ruisseau que surplombait un ciel bleu

dans lequel le soleil brillait. C’était fort engageant pour Bari. Le

renard, le loup, l’élan et le caribou se seraient détournés des bords de

cette région de mort. Elle serait, une autre année, un excellent terrain

de chasse, mais maintenant elle était sans vie. Même les hiboux n’y

auraient rien découvert à manger. C’étaient le ciel bleu et le soleil et

la douceur de la terre sous ses pas qui leurrèrent Bari. Il lui était

agréable d’y voyager après ses expériences douloureuses de la forêt. Il

continua à suivre le courant, bien qu’il n’y eût là, pour l’heure, la

moindre possibilité de rencontrer quelque chose à manger. L’eau était

devenue paresseuse et sombre; le canal était obstrué par des débris

consumés qui y étaient tombés quand la forêt avait brûlé et ses rives

étaient molles et boueuses. Au bout d’un moment, lorsque Bari s’arrêta

et regarda autour de lui, il ne pouvait plus apercevoir le bois

verdoyant qu’il avait quitté. Il était seul dans ce désert ravagé de

cadavres d’arbres carbonisés. C’était, en outre, aussi calme que la

mort. Pas un chant d’oiseau n’émouvait le silence. Dans la cendre molle,

il ne pouvait entendre la chute de ses pas. Mais il n’avait point peur.

Il y avait une certitude de sécurité.

Si seulement il pouvait trouver quelque chose à manger! C’était la

pensée maîtresse qui l’occupait. L’instinct ne l’avait pas encore

pénétré que ce qu’il voyait autour de lui c’était la famine. Il continua

de marcher, cherchant plein d’espoir de la nourriture. Mais enfin, comme

les heures passaient, l’espoir commença à mourir en lui. Le soleil

déclinait à l’ouest. Le ciel se faisait moins bleu, un vent faible

commençait à courir par-dessus les sommets des souches et, de temps à

autre, l’une d’elles s’écroulait avec un craquement effrayant.

* * * * *

Bari ne pouvait plus avancer. Une heure avant le crépuscule, il se

coucha à la belle étoile, las et mourant de faim. Le soleil disparut

derrière la forêt. La lune monta de l’est. Le ciel scintilla d’étoiles

et, pendant toute la nuit, Bari resta étendu comme s’il était mort.

Quand le matin arriva, il se traîna au ruisseau pour boire un coup.

Ramassant ses forces suprêmes, il partit. C’était le loup qui le

poussait, le contraignant à lutter jusqu’au bout pour la vie. Le chien,

en lui, souhaitait se coucher et mourir. Mais en lui la flamme du loup

brûla plus fort. A la fin, elle l’emporta. Un demi-mille plus loin, il

atteignit de nouveau un bois verdoyant.

Dans les forêts tout comme dans les grandes villes, le destin se livre à

des jeux changeants et fantasques. Si Bari s’était traîné dans le bois

une demi-heure plus tard, il aurait pu mourir. Il était trop épuisé

maintenant pour pêcher aux écrevisses ou tuer l’oiseau le plus faible.

Mais il arriva juste au moment où Sekoosew, l’hermine, la petite voleuse

la plus assoiffée de sang de toutes les bêtes sauvages, commettait un

meurtre.

C’était à une bonne centaine de mètres de l’endroit où Bari s’était

étendu sous un sapin, presque prêt à rendre l’âme. Sekoosew était une

grande chasseresse de son espèce. Son corps avait environ sept pouces de

longueur, prolongé par une mignonne queue pointée de noir et elle pesait

peut-être cinq onces. Les doigts d’un enfant auraient pu l’encercler à

n’importe quelle place entre ses quatre pattes et sa petite tête, au

museau pointu et aux yeux de perle rouge, aurait pu traverser sans peine

une ouverture d’un pouce de diamètre. Pendant plusieurs siècles,

Sekoosew avait contribué à faire l’histoire. Ce fut elle, lorsque sa

peau valait cent dollars en or du roi, qui attira les premiers

transports de chevaliers d’aventures par delà l’Océan, le prince Rupert

à leur tête; c’était à la petite Sekoosew qu’il fallait imputer la

formation de la grande compagnie de la baie d’Hudson et la découverte de

la moitié du continent; car presque trois siècles durant, elle avait

mené le combat pour la vie contre le trappeur. Et maintenant,

quoiqu’elle ne valût plus son poids d’or jaune, elle était la plus

adroite, la plus cruelle et la plus impitoyable de toutes les créatures

de son espèce.

Bari, chien-loup · 第 1 / 16 段