son attention, l'inventif insulaire trouva le moyen d'en explorer
les profondeurs et découvrit bientôt que ce remous provenait, tout
bonnement, de deux éperdus courants sous-marins, dont l'un des foyers
d'ellipse (leur point de rencontre) était cette crique même!.. Une
grosse branche, toute ronde, jetée dans le courant qui s'enfuyait,
disparut comme l'éclair pour un inconnu voyage! Trois jours après,
Tomolo Ké Ké (qui en épiait, avec anxiété, le retour par l'autre
courant) fut assez heureux pour le constater et la recueillir.
Elle n'était pas sensiblement endommagée: le courant, longeant les
sinuosités des écueils, l'avait gouvernée mieux qu'un pilote, et ce
fut avec une grande joie que l'observateur constata, sur l'un des
bouts, la présence, incrustée, de sédiments terreux dont elle était
dénuée au départ... Houh! ses pressentiments ne l'avaient pas trompé!
En moins d'un semestre, une épaisse pirogue, aux extrémités
coniques, en coeur de manglier, pouvant se clore hermétiquement
(grâce à un enduit graisseux qui, sitôt fermée, en imperméabilisait
les rentrants), fut construite dans le silence de sa hutte solitaire
par l'étonnant Ké Ké. Ses expériences réitérées lui apprirent
bientôt qu'à égalité de force inverse dans les courants, sa grosse
branche mettait environ trente-six heures à toucher l'autre foyer
de l'ellipse; et, par des calculs hypergéniaux (ces sauvages n'en
font jamais d'autres!), il avait trouvé le poids exact de lest qu'il
fallait à sa pirogue--(celle-ci étant remplie de sa personne et
de deux seconds de son poids)--pour se maintenir, sans monter ni
enfoncer, dans la ligne sous-marine du courant. Tomolo Ké Ké donc,
grâce à l'éloquence des hommes à idée fixe, persuada bientôt deux des
crânes les moins triangulaires de ses compatriotes de l'accompagner
en son voyage de découverte; ceux-ci, transportés par sa faconde,
acceptèrent, non sans une danse d'enthousiasme.
Étant donné l'insensibilisant breuvage, aussi connu de certaines
tribus indigènes qu'il l'est, par exemple, des Yoghis de
l'Inde,--breuvage grâce auquel, selon la dose, on peut demeurer
en léthargie, sans manger ni respirer, durant le temps que l'on
veut,--les trois aventuriers en absorberaient chacun pour trente-cinq
heures. Le premier réveillé couperait, d'un coup de tomahawk, la
tresse qui, nouée à l'intérieur de la pirogue, retiendrait le lest;
il enfoncerait le bouchon en feuilles de caoutchouc dans l'ouverture,
et l'on remonterait, en trois secondes, à la surface de la mer où,
le couvercle étant soulevé d'une énergique poussée, l'on respirerait
d'abord, et l'on découvrirait ensuite la terre nouvelle. Cela fait,
et après un séjour plus ou moins prolongé chez les sympathiques
peuplades de ces parages, les trois nautoniers, à l'aide de la
seconde dose emportée à leurs ceintures, réintégreraient la pirogue,
la réimmergeraient en plein courant de retour--et, une fois revenus
en leur île natale, raconteraient les choses dans une assemblée
solennelle présidée par le roi.
Comme on le voit, c'était excessivement simple.
Un beau matin donc, les noirs aventuriers, ayant ingurgité le
nécessaire, s'étendirent dans leur embarcation, et, dès les premiers
symptômes léthargiques, ayant rabattu le couvercle, se laissèrent,
d'une commune secousse, rouler dans le courant--qui les emporta comme
une flèche.
Trente-cinq heures après, sur les sept heures et demie du soir,
Tomolo Ké Ré, s'étant réveillé le premier, grâce à sa nature
nerveuse, trancha l'amarre du lest, et, en quelques secondes,
l'insubmersible pirogue s'épanouissait à découvert, sur les flots,
au lever de constellations ignorées de ce trio d'explorateurs. Tout
un rivage étrange, et, autour d'eux, d'énormes monstruosités qui se
balançaient sur la mer, et mille et une merveilles inconcevables
apparurent soudain aux yeux, agrandis par la stupeur, des trois
naturels, et en immobilisèrent les fronts couronnés de hautes plumes
versicolores. Ce qu'ils entrevoyaient, aucune parole ne pourrait le
traduire. Toutefois, avec le calme qui sied aux chefs d'expéditions
mémorables, Tomolo Ké Ké, leur ayant bien indiqué le point
présumable,--certain, même, à son estime,--du courant de retour, et
laissant la pirogue (cachée entre deux rocs au-dessus de ce courant),
à la garde de ses deux seconds,--s'aventura, seul et intrépide, au
milieu des enchantements du rivage.
Tomolo Ké Ké venait de découvrir la Cannebière.
Comme, rêvant déjà de la coloniser, il en prenait naturellement
possession, avec une mimique sacramentelle, au nom du roi de
son île, une demi-douzaine de matelots, s'échappant, avec des
hurlements sauvages, d'un cabaret d'alentour,--sous les ombrages
duquel ils venaient de prendre leur repas du soir en fêtant la dive
bouteille,--l'aperçurent, et, le prenant pour le Diable, se ruèrent
sur lui. L'infortuné navigateur, ayant voulu se défendre, fut assommé
sur place par ces superstitieux mathurins, sous les regards perçants
et terrifiés de ses deux séides.
Ceux-ci, en promenant autour d'eux des prunelles effarées,
remarquèrent, sur le sable, auprès d'eux, un long et vieux cordage
abandonné. S'en saisir, y lier un morceau de roche--d'un tiers moins
gros que celui du précédent lest--fut, pour eux, l'affaire d'une
demi-minute.
Ayant transporté la pirogue sur le bord avancé des rocs, au-dessus
du courant sauveur indiqué par le défunt, ils avalèrent, à la hâte,
l'autre moitié de leur fameux topique, se coulèrent dans la pirogue,
rabattirent sur eux le couvercle hermétique et, d'un vigoureux
balancement intérieur, s'envoyèrent en plongeon dans la mer,
entraînant la corde et son lest central.
Trente-cinq heures après, l'embarcation heurtant, à coups redoublés,
les roches de leur île, réveilla les dormeurs en sursaut: la pirogue
s'étant brisée, ils prirent un bain peut-être involontaire, mais
revivifiant, et remontèrent chez leurs semblables--où, les larmes aux
yeux et troublés à jamais de ce qu'ils avaient entrevu là-bas--ils
narrèrent l'aventure.
Cette fois, le roi décréta la peine de mort contre tout père de
famille qui oublierait, à l'avenir, de «cônifier le crâne de ses
enfants».
En sorte que--quand (il y a déjà plusieurs années) le capitaine
Coupdevent des Bois, ayant découvert cette île, s'aventura, suivi
d'une forte escorte, au milieu de cette peuplade polie en sa
médiocrité sagace, il aperçut, en la capitale de cette île, au centre
même de la grande place des Huttes, une sorte de monument grossier,
construit en bois et en pierres, et bariolé d'une inscription.
Lorsque l'interprète put enfin se faire comprendre, l'état-major
et même les marins de l'équipage (auxquels fut contée l'histoire)
tombèrent, durant quelques instants, dans un étonnement rêveur, en
apprenant que l'inscription signifiait: _À la mémoire de Tomolo Ké
Ké, massacré par les sauvages._
AUX CHRÉTIENS LES LIONS!
_À MONSIEUR TEODOR DE WYZEWA_
AUX CHRÉTIENS LES LIONS!
«Sache tenir ton âme devant le seigneur-à-grosse-tête.»
PROVERBE ARABE.
Je veux m'acquitter, sans délai ni transition,--et comme, seul, je
m'imagine capable de le faire,--d'un mandat des plus urgents dont je
n'ai pas cru devoir décliner la responsabilité.
En qualité d'interprète nommé d'office par un comité de personnes
sensibles, je viens saisir la Société protectrice des animaux d'une
plainte formée entre mes mains par quelques lions.
On se souvient que, l'an dernier, durant nombre de soirs, dans Paris,
sur la scène des Folies-Pastorales,--l'une des plus littéraires,
d'ailleurs, de la métropole,--devant un public dont la juste
susceptibilité pourrait s'éveiller si je le qualifiais d'élite,
un personnage en veston de velours noir, savoir le docteur T***,
faisait brusquement irruption, une tringle ardente au poing droit, à
l'intérieur d'une cage fréquentée par un quatuor de lions des deux
sexes.
Là, mû par les soifs combinées de l'or et de la gloire, il
s'ingéniait à toucher, malignement, de cette pointe en ignition,
les endroits les plus sensibles de ces nobles animaux, agrémentant
même la séance d'une demi-douzaine de coups de revolver qu'il leur
déchargeait, entre temps, dans les fosses nasales.
En un mot, rien d'Orphée,--bien que l'orchestre, en son inconsciente
ironie, s'évertuât, durant le cours de la performance, à massacrer, à
toute volée, dans son antre, la marche du _Songe d'une nuit d'été_.
Éperdus, les fauves bondissaient autour de l'importun, de la conduite
duquel ils ne pouvaient s'expliquer les mobiles.
Maintenus dans un espace restreint par une grille à l'épreuve, les
augustes quadrupèdes s'agitaient en vain. Et, préservé par la
profonde surprise de ses hôtes, notre héros les torturait alors
tout à son aise, aux applaudissements d'un hémicycle de gens
distraits,--de femmes qui semblaient préoccupées.
Toutefois, un certain jour de Vénus (oui, si fidèle est ma mémoire),
l'une des lionnes, Nina la Taciturne, indignée et n'en pouvant
supporter davantage, crut devoir, d'une patte sévère, avertir
l'élégant gêneur de l'imminence du moment psychologique. Simple
remarque,--dont l'effet immédiat fut de rendre impotent le belluaire,
au moins pour quelques soirées.
Celui-ci donc se «retira», sur-le-champ, dans la gloire d'une ovation
que, si l'on veut bien l'espérer, la lionne dut prendre pour elle.
Dès lors, les fauves jouirent de quelque répit. Ce fut un jubilé
dans la cage. Les tringles refroidirent. Une trêve de Dieu sembla
tacitement conclue.
La police, dit-on, s'entremit même, _dans l'intérêt du dompteur_, et
suspendit toute reprise publique des hostilités.
Ce nonobstant, voici qu'aujourd'hui l'on nous mande (et triples
mailloches aux poings!) que, par une innovation géniale ou tout
comme, le bien-avisé directeur du théâtre de la Porte-Saint-M***
se propose d'intercaler,--en sa reprise (vraiment inespérée!)
d'une féerie, _la Biche aux abois_,--quoi? je vous le donne en
mille!...--quatre lions!
--C'est une idée, cela?... N'est-ce pas!--Au théâtre, une idée
s'appelle un _clou_.
Donc, au nom de la liberté des théâtres, tel hasardeux entrepreneur
d'une scène, hier sortable, de Paris, va, disons-nous, contraindre,
à nouveau, le triste cheptel de ses habitués, de ruminer encore
cette _immortelle_ féerie, en la pimentant, sans vergogne, de cette
tragique pincée de braves lions,--à la femelle du moindre desquels le
plus téméraire des spectateurs n'oserait certes pas tendre la main,
crainte d'un refus.
Un moment:
1º Sont-ce les mêmes lions? Les lions élevés au fer rouge?
2º D'après diverses confidences, j'inclinerais à le penser.
3º L'illicébrant bestiaire compte-t-il procéder avec les mêmes
caresses?
4º Et quand ce ne serait pas les mêmes lions, qu'importe alors!
Dans la seule hypothèse d'une torture quelconque, et ne sachant
jusqu'à quel point le _veto_ de M. le Préfet de police pourrait
suffire (corroborant même les avis antérieurs de sa judicature),
je viens, tout bonnement, moi, passant obscur, placer les susdits
lions sous l'égide, plus efficace encore, de la Loi;--dont ils sont,
d'ailleurs, l'emblème (surtout en cage).
Plaise à M. le président de la Société protectrice des animaux de
vouloir bien prendre en commisération les rugissements légitimes
de Nina la Taciturne, de Djemmy la Cruelle, d'Octave le Superbe
et d'Aly le Débonnaire, lions en rupture de forêts, actuellement
détenus dans une cage oblongue, auprès du calorifère du théâtre de la
Porte-Saint-M***!...
Et voici mes motifs:
Qu'un Claude Bernard exerce ses rigueurs (la science l'exigeant)
sur des mammifères domestiques ou féroces (et, même, les rende
préalablement aphones--pour que leurs cris, arrachés par les
recherches expérimentales, ne troublent pas, aux alentours, le
paisible sommeil des citadins), c'est là, sans doute, une criminelle
nécessité; toutefois, elle peut exciper d'une vague excuse. Un
intérêt majeur primant ici toute pitié, n'est-il pas vrai? s'élever
contre serait pur enfantillage.
Mais qu'une barbarie compassée, et que ne justifie aucun but
humanitaire, soit mise en oeuvre, chaque soir, contre d'innocents
lions coupables seulement de captivité, c'est là, ce nous semble, un
fait qui, dans une ville d'exemple où prédominent enfin des idées
libérales, ne saurait être toléré désormais.
Exterminer des lions par douzaines, comme le faisait naguère le
pauvre Gérard, quoi de mieux? de plus licite?--C'est un passe-temps
que l'on doit même encourager. Mais les capturer pour rénover à leur
égard les plus ingénieuses traditions de l'ancienne jurisprudence, à
seule fin de distraire une cohue d'assez méphitiques spectateurs, je
dis que c'est un acte digne de répression pénale.
Les enfants que l'on va traîner à cette féerie doivent-ils, pour
toute morale, y puiser l'exemple de torturer, pour vivre, les
derniers lions?
Et ces lions, après tout, n'est-il pas sot de payer pour encourir
leur mépris légitime?
Oh! qu'ils puissent désormais, en leurs songeries de prisonniers
surpris par traîtrise, se rappeler en paix les hautes herbées et les
larges feuilles des grands arbres renversés qui, jadis, voilaient, au
profond d'une gorge de l'Afrique du Nord, l'entrée de leur caverne
établie au milieu des ruines de thermes romains! Là, le soir, les
deux pattes de devant sur quelque fût de colonne, ils regardaient
fixement le lever d'une étoile, en humant, à travers la brise,--et se
fouettant les flancs,--les émanations des excellents taureaux parqués
dans les _goums_ lointains! Qu'ils puissent rêver, disons-nous, à
leurs belles nuits d'Orient, sans être troublés, en ces inoffensives
réminiscences, par l'intempestive application d'une gaule de fer
rouge sur l'extrémité de la queue!
Est-ce donc pour accompagner de tels abus que Mendelssohn écrivit le
_Songe d'une nuit d'été_?
La torture est abolie en France pour les hommes: ne l'appliquons pas
aux lions.
Par ces motifs:
Après réflexion mûre (et, surtout, vu l'occasion solennelle d'hier,
4 septembre!) je requiers, de monsieur le président, leur pure et
simple mise en liberté.
L'AGRÉMENT INATTENDU
_À MONSIEUR STÉPHANE MALLARMÉ_
L'AGRÉMENT INATTENDU
«Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint; Vous y croirez être
vous-même!»
LA FONTAINE: _les Deux pigeons_.
Sur cette route méridionale aux poudroiements embrasés, sous le
pesant soleil des canicules, je marchais, en complet blanc, sous
un vaste chapeau de paille, ayant à l'épaule ce bâton du touriste
auquel se nouait un petit sac de linge. Depuis trois heures de
fatigue, pas une hôtellerie, pas un voyageur, pas une silhouette
humaine. Tourmenté par la soif, pas une source, sous les bouquets de
lentisques courts et secs des fossés vicinaux--et la plus prochaine
ville, où je comptais m'arrêter un couple de jours, se trouvait
distante de plus de quatre heures encore!--Au moment donc où
j'allais, en vérité, concevoir quelque inquiétude sur l'heureuse
issue de mon étape, voici qu'au coude sinueux du grand chemin,
j'entrevis, à quelque cent mètres, une maison blanche, isolée, aux
contrevents fermés: une touffe de houx, appendue en travers au-dessus
de la porte, m'indiquait une auberge.
À l'aspect de cette oasis, je pressai le pas; vite, j'arrivai; je
montai les deux pierres du seuil et fis jouer le loquet. J'entrai; la
porte se referma seule, derrière moi.
Ébloui par les miroitements de la route, je ne distinguai rien, tout
d'abord, dans la demi-obscurité; mais j'éprouvai, d'autour de moi,
la sensation d'une fraîcheur délicieuse que parfumaient des senteurs
d'herbes odoriférantes.
Après deux ou trois clins de paupières, je me reconnus en une vaste
salle, où m'apparurent des tables désertes, avec leurs bancs. À
droite, et bien au fond, dans l'angle, assis à une manière de
comptoir, l'hôtelier, face farouche, au poil roux,--l'encolure d'un
taureau,--me regardait. Je jetai mon bâton sur une table, posai mon
chapeau sur le paquet, puis m'assis et m'accoudai, me tamponnant le
front de mon mouchoir.
--De votre vieux cru et de l'eau fraîche! demandai-je.
Et je me remis à songer, en considérant d'assez beaux lauriers-roses,
plantés en de gros vases peinturlurés, aux encoignures des fenêtres.
--Voici! me dit bientôt l'hôtelier en venant placer auprès de moi la
bouteille, la carafe et le verre.
Comme je buvais:
--Monsieur est artiste? murmura-t-il en m'examinant et d'une voix
qu'il essayait en vain d'adoucir.
J'inclinai vaguement la tête pour lui complaire et briser là; mais il
reprit:
--Et, sans doute, alors, monsieur voyage dans le Midi... pour voir
les curiosités?
Nouveau mouvement de tête affirmatif, de ma part, mais, cette fois,
en envisageant mon homme.
--Ah?... dit-il.--Eh bien! je puis vous en montrer une, de
curiosité, moi, monsieur, si vous voulez... et pas loin d'ici! Et qui
vaut la peine d'être vue! Quant au salaire, ce que monsieur voudra.
Je l'avoue, j'étais pris par mon faible.
--Une curiosité?... Soit: voyons! lui dis-je.
En un bond de plantigrade, et d'un air sournois, il s'en alla donner
un tour de clef à la porte, s'en fut à son comptoir allumer une
lanterne sourde, puis, taciturne, revint à moi, sa lueur à la main,
me regardant.--Soudain il se baissa brusquement, saisit, presque sous
mes pieds, l'anneau d'une trappe de cave, souleva la planche et,
m'indiquant de terreuses marches apparues:
--Descendons! décréta-t-il: c'est là-dessous: ne me demandez pas ce
que c'est, monsieur! c'est une surprise.
Comme on le pense bien, je ne me le fis pas dire deux fois.--Une
«curiosité»!... Chose trop rare, en vérité, pour se refuser à la
rencontrer--peut-être!... Et puis, _là-dessous_?...--Que diable
pouvait-il y avoir?
La tentation, l'on en conviendra, n'était pas banale. Je me levai
donc, très intrigué.
Une brève observation de mon guide me fit comprendre que je devais
descendre le premier,--la lumière placée, à bout de bras, au-dessus
et en avant de ma tête, éclairerait, par ainsi, beaucoup mieux la
descente,--«qui ne présentait, d'ailleurs, aucune difficulté»,
ajouta-t-il.
Silencieusement, nous nous enfonçâmes donc sous terre, lui
m'éclairant, de la sorte, à travers d'interminables tournantes
marches, moi, tâtant des deux mains les parois des murs. À la
quarante-deuxième marche, comme j'allais demander combien il en
restait encore à descendre avant la «surprise», une forte main
s'abattit sur mon épaule. En même temps s'allongeait le bras tenant
la lanterne au-devant de mon front, et j'entendis mon guide me dire,
à l'oreille, en un murmure assez analogue au rauquement d'un ours:
--Hein?... Regardez-moi ça, m'sieur?
Ô subit panorama, tenant du rêve! Je voyais se prolonger,--presque à
perte de vue,--au-devant de moi, de très hautes voûtes souterraines,
aux stalactites scintillantes, aux profondeurs qui renvoyaient, avec
mille réfractions de diamants, en des jeux merveilleux, les lueurs,
devenues d'or, de la lanterne sourde: et, s'étendant à mes pieds,
sous ces voûtes, une sorte de lac immense d'un bleu très sombre,
où ces mêmes lueurs tremblaient, illusions d'étoiles!--une eau
claire, polie, dormante, à reflets d'acier, où se réfléchissaient,
démesurées, nos deux ombres. C'était superbe et inattendu.
Je demeurai comme charmé, durant près d'une demi-minute, à
contempler ce féerique spectacle... Me sentant bien asséché de la
route, j'éprouvai, malgré moi,--je l'avoue,--une attirance vers
le ténébreux enchantement de cette onde! Sans mot dire, je me
dévêtis, posai mes vêtements à côté de moi, presque au niveau de
l'étang, et, ma foi,--m'y aventurant à corps perdu,--j'y pris un
bain délicieux,--éclairé par la complaisance de l'hôtelier, qui me
considérait d'un air de stupeur soucieuse, concentrée même... car,
vraiment, à présent que j'y songe, il avait des expressions de figure
incompréhensibles, ce brave homme.
Une fois rhabillé, nous remontâmes tranquillement. Je le précédais
encore. La pente des degrés étant assez rude, je dus faire halte
plusieurs fois,--ne tarissant pas en louanges enthousiastes sur cette
«curiosité.»
De retour dans la salle, je lui remis une pièce de cinq francs;
et, après un bon merci, un bon frappement de ma main sur son
épaule,--accompagné d'un coup d'oeil appuyé... mais, là, ce qui
s'appelle dans le blanc des yeux,--je courus me réchauffer, derechef,
au soleil brûlant de la route. Et, pour conclure, j'accomplis mon
étape d'un pied raffermi et joyeux, l'agrément imprévu de ce bain
m'ayant inespérément pénétré de nouvelles forces.
UNE ENTREVUE À SOLESMES
_À M. LE DOCTEUR ALBERT ROBIN._
UNE ENTREVUE À SOLESMES
«J'ai combattu le bon combat.»
SAINT PAUL.
Il y a quelques années, je dus me rendre, en vue de recherches
archéologiques, à l'abbaye des bénédictins de Solesmes.
Donc, par un jour d'automne,--au reçu d'une lettre d'introduction
près de l'illustre Abbé de ce cloître, dom Guéranger,--je quittai
Paris. Le lendemain matin, j'étais à Sablé, d'où l'abbaye n'est
distante que d'une heure de marche.
Je descendis, pour mettre ordre à ma toilette, en cet hôtel de
la grand'place dont l'enseigne étonnante me fit rêver: _Hôtel de
Notre-Dame et du Commerce_.
Puis, comme il faisait beau soleil, je me mis en route, mon sac de
voyage à la main, pour le monastère,--où j'arrivai midi sonnant.
L'un des frères du portail s'offrit pour remettre à l'Abbé dom
Guéranger la lettre qui me présentait à lui. J'entrai sous les
arceaux; j'y rencontrai d'autres pèlerins. Je pris rang, sur
l'invitation de l'un des Pères. C'était l'heure du déjeuner. L'on
traversa les cloîtres.
L'Abbé de Solesmes se tenait debout, une aiguière et un plateau à la
main, au seuil du réfectoire. À ses côtés, le prieur, dom Couturier,
et l'économe, dom Fontanes, debout aussi, me considéraient, les bras
croisés en leurs longues manches noires.
Dom Guéranger me versa de l'eau sur les doigts, en signe
d'hospitalité: l'un des frères me tendit une serviette; je m'essuyai.
L'on me montra la table des hôtes, située au milieu de la salle--et
entourée de celle des religieux--un peu au-dessous de l'estrade où
l'Abbé, le prieur et l'économe, seuls, prenaient leurs repas.
Après une prière pour les morts et un _Pater noster_ (dont les deux
premiers mots seulement furent prononcés, chacun le devant achever
en soi-même), l'on prit place. L'un des Pères monta dans une chaire
élevée auprès d'une fenêtre, ouvrit un tome des Bollandistes et se
mit à lire, à haute voix, l'existence de sainte Lidwine.
Le repas des bénédictins était plus qu'austère. Un plat de légumes,
du pain et de l'eau. Le nôtre me sembla plus recherché. Mais je
regardais plutôt mes hôtes que le repas.
Entre les deux autres Pères, dom Guéranger apparaissait comme le
pilier d'une abside entre ses deux colonnes. Il portait soixante
années d'épreuves, de luttes et de pénitence. Pauvre, à vingt-deux
ans, il avait fondé l'abbaye. Son front était haut, plein et pensif.
Ses yeux, d'un bleu très pâle, étaient deux lueurs vivantes.
Tout dégageait, en sa personne, l'invincible Foi; sa croix abbatiale
brillait sur sa poitrine comme de la lumière. Il n'était point de
haute taille, mais quelque chose de mystérieux le grandissait,
je m'en souviens, quand il parlait de Notre-Seigneur. Plus tard,
lorsqu'il m'honora d'une amitié que la mort n'a pas effacée entre
nos âmes, j'ai souvent constaté, dans ses entretiens, un accent de
voyance révélant un élu.
Les deux religieux, à sa droite et à sa gauche, possédaient aussi des
fronts extraordinaires et des prunelles pénétrées d'un rayonnement
intérieur tel, que, depuis, je n'en ai jamais rencontré l'équivalent.
Leur regard attestait la permanence du coeur et de l'esprit en
l'unique pensée de Dieu.
Au dessert, la lecture finie, je me tournai vers mon voisin de table
que je n'avais pas encore remarqué. Un passant comme moi, sans
doute?--Il me parut, dès le premier coup d'oeil, doué d'un sourire
sympathique en un visage cependant presque vulgaire. Ses mains
d'homme de lettres, aux manières affables, attirèrent mon attention;
elles indiquaient une intelligence.
Donc, à titre de plus nouvel arrivé au couvent, je lui demandai s'il
connaissait le nom du religieux qui, revêtu, sur son froc, d'un long
tablier de serge, s'empressait et nous servait en silence.