ta peine et de mon plaisir! Ne te châtierais-je pas d'une agonie
raffinée? Ne saurais-je pas te faire souffrir dans la perfection,
affecter de torturer tes pores sensibles, faire étinceler tes yeux
de pleurs de sang et d'un éclat d'angoisse! frapper la douleur de
la douleur comme on frappe la note de la note, saisir le médium du
sanglot dans ta gorge, prendre tes membres vivants et en repétrir
une lyre d'innombrables et impeccables agonies! Ne saurais-je pas
te repaître de fièvre, de famine, de soif, convulser de spasmes de
torture parfaits ta bouche parfaite, faire frissonner en toi la vie,
l'y faire brûler à nouveau et arracher ton âme même à travers ta
chair!
«Cruelle, dis-tu? Mais l'amour rend ceux qui l'aiment aussi savants
que le Ciel et plus cruels que l'Enfer! Et moi, l'amour m'a rendue
plus cruelle à ton égard que la mort à l'égard de l'homme. Fussé-je
celui qui a créé toutes choses pour les détruire une à une, et si mes
pas foulaient les étoiles et le soleil et les âmes des hommes comme
ses pas les ont toujours foulées, Dieu sait que je pourrais être plus
cruelle que Dieu.
«--Ah! plût aux dieux que mes lèvres, inharmonieuses, ne fussent
que des lèvres collées aux charmes meurtris de ta blanche poitrine
flagellée! qu'au lieu d'être nourries du lait céleste, elles le
fussent du doux sang de tes douces petites blessures! Que ne puis-je
les sentir avec ma langue, ces blessures! et goûter, depuis ton sein
jusqu'à ta ceinture, leurs faibles gouttelettes! Que ne puis-je boire
tes veines comme du vin et manger tes seins comme du miel!... Que ta
chair n'est-elle ensevelie dans ma chair!»
* * * * *
--Ainsi, conclut-il, l'énorme, l'immense succès de ces vers dans
toutes les classes de la société anglaise prouve--comprenez-le, de
grâce!--que ces images sont les PRÉFÉRÉES de nos sens, de notre
imagination, de notre tempérament national: en d'autres termes, c'est
ainsi que nous... aimons, que nous comprenons principalement les
_plaisirs_ de l'amour, et par conséquent c'est ainsi que nous les
RÉALISONS, quand notre fortune nous le permet.
--Hein? m'écriai-je.
--Mais, sans doute! acheva paisiblement le jeune gentleman: pourquoi
pas? Ces milliers d'enfants et de toutes jeunes filles enlevés,
achetés et exportés chez nous, servent, je vous l'atteste, à nous
procurer le genre de délices voluptueuses dont parle notre poète
national; nous épuisons, parfois, sur leurs personnes, la série des
plus douloureux raffinements, faisant succéder aux tortures des
tortures plus subtiles. Et si la mort survient, nous savons faire
disparaître ces restes inconnus.
L'enivrant spectacle de leurs souffrances et de leur beauté nous
procure des ravissements qui vous sont lettre close, et, lorsqu'on
les a goûtés une fois, on ne se soucie plus de ces autres transports
qui vous sont suffisants.
Si vous croyez que je plaisante, rapprochez, en esprit, de tous les
voeux exprimés dans les vers nationaux de Swinburne, ces précautions
que je viens de vous spécifier, ces _chambres matelassées_ des
châteaux perdus et des maisons un peu sombres de l'Angleterre
(de celles où l'on ne pénètre pas sans de longs détours) et vous
concevrez sans effort que ce n'est point, comme à Paris, pour
étouffer des marivaudages, des enfantillages, des viols et des
minauderies, que quelques-uns de nos vieux et blasés industriels ont
fait ces frais de tapissiers. Ils mettent leur Swinburne en action,
car ils sont pratiques et ils partagent de tout point l'avis du poète
Carlyle, qui déclare «préférer désormais au poème _écrit_ le poème
_agi_».
--Le fait est, répondis-je après un moment de stupéfaction,--le
fait est que vos compatriotes ne pourraient se procurer que bien
difficilement à Paris et en France des joies de cet acabit: notre
décadence en ferait bien vite une question de cour d'assises, et je
ne trouve pas, s'il faut tout dire, qu'il y ait lieu de nous blâmer
de notre infériorité à cet égard. D'ailleurs, l'Angleterre n'a pas
le monopole de ce genre--d'amour. Aux yeux de quiconque a voyagé sur
notre planète, ayant quelques notions d'Histoire ancienne, ces sortes
d'excès sont de tradition à l'ordre du jour chez bien des peuples.
En Perse, dans l'Inde, en Turquie d'Asie, en Russie, dans tout
l'Orient et de nombreux parages de l'Amérique, ces tristes horreurs
sont banales, sont dans les moeurs, au point que tel civilisé qui
s'en choquerait _ne se ferait même pas comprendre_. Elles sont DANS
LA NATURE HUMAINE, paraît-il, et, même ici, bon nombre de moralistes
qui jetteraient, à ce sujet, feu et flammes _laisseraient percer_, à
leur insu, dans leur style, _on ne sait quelle jalousie de n'en avoir
point tâté eux-mêmes quelque peu, faute de ressources suffisantes_.
Regrets qui formeraient le plus clair de leur indignation contre vos
richards.
Mais une réflexion console de ces turpitudes maladives et
révoltantes: c'est qu'au dire de la Science, qui le prouve, elles
réussissent assez mal aux tempéraments de ceux qui s'y adonnent. Vos
bons vieux millionnaires qui, pour quelques livres, s'offrent ainsi
des plaisirs de césars, de radjahs et de sultans, se réveillent vite
paralysés, épileptiques, ataxiques ou gâteux. Les griffes de la
méningite les guettent et ils finissent, pour la plupart, à quatre
pattes. Laissez-moi penser qu'ils sont en fort petit nombre et que
chez vous comme ici, les gens riches se contentent de séduire les
enfants sans les martyriser.
--Croyez-le... si cela vous est agréable, répliqua l'autre gentleman;
mais ces voluptés ne nous semblent pas aussi révoltantes qu'elles
vous le paraissent et je maintiens que Paris est en retard sur ce
point. La seule chose qui m'irrite, chez les miens, à Londres, ce
que je voudrais démasquer si j'en avais le loisir, c'est seulement,
je vous le répète, la puritaine hypocrisie de ceux qui, là-bas,
hurlent des _shoking!_ pour un beau vers païen, puis s'en vont, à la
sourdine, apaiser, en de très sombres et très étouffées retraites,
leurs passions renouvelées de votre maréchal de Retz. Oui, ce n'est
que leur manque de franchise qui me semble _shoking!_ à moi; mes
vers sont là pour le prouver. Bref, et pour conclure, ce que nous
condamnons, ce n'est pas précisément le fond, mais la forme.
--Ah! par exemple, vous êtes surprenants ici, messieurs! m'écriai-je.
Ne voyez-vous pas que toute sincérité mettrait ces monstres hors
d'état de parvenir à leurs fins et que, par suite, leur hypocrisie
est _obligatoire_? Ne voudriez-vous point qu'ils prissent leurs
salaces ébats _coram populo_?... Il m'est doux de penser qu'alors ils
seraient assommés comme des chiens peu dignes de ce nom.
--Tiens, c'est assez juste, en effet! me fut-il répondu.
--Messieurs, si réellement de tels cas d'hystérie odieuse se
produisent, chez vous, avec la fréquence que vous dites, j'incline à
déclarer qu'il faut les signaler à la vindicte des gens tolérables
de l'Europe, et qu'alors la loi--si noblement présentée, pour la
protection de l'enfance, par lord Salisbury--passera au Parlement,
avec toute la rigueur des châtiments dont elle peut être sanctionnée.
Mes interlocuteurs se mirent à rire.
--Aucune loi ne changerait grand'chose au marché de chair humaine en
question: celles qui se vendent _ne savent pas ce qui les attend,
ceux qu'on enlève ou que l'on achète l'ignorent également_. Nos
entremetteurs sont nombreux et rusés, les matrones sont fines... la
loi serait tournée par mille précautions...
--Laissez donc! répondis-je tranquillement; on allègue ces choses-là
par insouciance, la _veille_: mais le _lendemain_ l'on s'aperçoit
d'un changement... sensible.
Certes, rien n'est absolu sur la terre et les faux monnayeurs
biaisent aussi, mais beaucoup moins, en vérité, qu'ils ne le feraient
sans la loi qui les condamne, ferme, à perpétuité. Tenez! je vous
affirme, moi, qu'un bon millier de caresses, distribuées par
votre _chat à neuf queues_ sur les reins de deux à trois cents des
exécrables tourmenteurs d'enfants dont vous parlez,--accompagnés,
pour leurs subalternes, de quelque dix années de _labor pedestris_
(vous savez?)--dégoûteraient du métier bien vite les bourreaux des
deux sexes qui vivent impunément, en Angleterre, de cette abjecte
industrie--et que bon nombre de vos compatriotes hésiteraient,
à l'avenir, à se choisir cette carrière.--J'ajouterai qu'à leur
exception personne ne s'en porterait plus mal: au contraire.
Sur quoi, nous nous séparâmes.
Jusqu'à présent, j'avais traité, en mon for intérieur, d'exagérations
ces confidences étranges; mais depuis le retentissement des
_scandales de Londres_, renforcé des bruits récents touchant les
atrocités occultes que la lubricité, s'affolant elle-même, exerce,
paraît-il, en Angleterre, sur tant d'innocents et d'innocentes,
j'avoue qu'en me rappelant cette courte causerie d'il y a six mois,
je suis devenu un peu pensif.
LA LÉGENDE MODERNE
_À MONSIEUR CHARLES LAMOUREUX_
LA LÉGENDE MODERNE
Va devant toi! Et, si la terre que tu cherches n'est pas créée
encore, Dieu fera jaillir pour toi des mondes du néant, afin de
justifier ton audace.
_Paroles d'Isabelle la Catholique
à Christophe Colomb._
C'était un soir d'hiver, voici de cela quelque trente années.
Un étranger de passage, un jeune artiste,--affamé, comme de
raison,--sans ressources, abandonné «même de son chien», se trouvait
perdu, dans Paris, en un taudis glacé de la rue Saint-Roch.
L'inexorable détresse harcelait, depuis de longs mois, ce bohème
inconnu--jusqu'à le contraindre de prodiguer, par pluie ou verglas,
à raison de deux francs l'heure, de réconfortantes leçons de
solfège, la plupart du temps non payées. Il en était parvenu, même,
à commettre, en vue de trois écus possibles, des «ouvertures ou
préludes» pour folies-vaudevilles, que des impresarii de banlieue
laissaient parfois grincer à leurs doubles quatuors devant des
tréteaux quelconques. Le reste du temps, il goûtait la joie de
s'entendre gratifier du titre de FOL par les passants éclairés qui
l'approchaient:--d'aucuns, même, poussaient la condescendance jusqu'à
lui donner du «ma _vieille_» et du «mon _petit_!»long comme le bras:
ceux-là, c'étaient des gens équilibrés, c'est-à-dire doués de cette
stérilité de bon goût qui, rehaussée d'une indurée suffisance,
caractérise les personnes un peu trop exclusivement raisonnables.
Donc, cet attristé, que tant d'oisifs eussent déclaré mûr pour
le suicide, était assis, ce soir-là, devant certain notable
commerçant--qui, jambes croisées en face de lui, l'observait, avec
une pitié sincère, aux lueurs d'une morne chandelle, en lui souriant
d'un air familier.
Cet interlocuteur de hasard n'était autre (la destinée offre de ces
contrastes) que l'un de nos Épiciers les plus en vue,--le plus
sympathique, le plus éminent peut-être,--celui, enfin, dont le
nom seul fait battre, aujourd'hui, d'une émulation légitime, tant
de coeurs, en France. L'excellent homme avait, en effet, supplié
longtemps son «ami» d'accepter (oh! sans phrases!) ces quelques
menus liards qui, une fois reçus, confèrent--de l'assentiment de
nous tous--au bon prêteur le droit d'en user sans façons avec celui
qu'il ne rêvait d'obliger qu'à cette fin. Il s'agissait, pour le
trop libéral millionnaire, en cette aventure, de cinquante-quatre
beaux francs, avancés, sans garantie, en cinq fois, de peur de
gaspillage artistique. Aussi, regardait-il désormais en camarade son
débiteur, lequel, depuis lors, était devenu, aux yeux du Bienfaiteur,
simplement un «drôle de corps!», pour me servir d'une heureuse
expression bourgeoise.
Soudain, voici que, relevant la tête, l'Inconnu, fixant sur son «ami»
de calmes prunelles, se prit à lui notifier, avec le plus grand
sang-froid, les absurdités suivantes:
* * * * *
--Ô cinq fois sensible et serviable ami, qui suis-je, hélas! pour
mériter ainsi, de ton coeur, l'évidente sympathie dont tu me combles?
Un musicien! un crin-crin! le dernier des vivants! l'opprobre de la
race humaine. Eh bien, en retour, laisse-moi t'offrir une franche
confidence. Si tu daignes distraitement l'écouter, le sens de ce
que je vais t'annoncer t'échappera fort probablement;--car nul
n'entend, ici-bas, que ce qu'il peut RECONNAÎTRE,--et comme, en
tant qu'intelligence, tu es un désert où le son même du tonnerre
s'éteindrait dans la stérilité de l'espace, j'ai lieu de redouter,
pour toi, du temps perdu. N'importe, je parlerai.
--Quels ingrats, tous ces artistes!... murmura, comme à part soi, le
sévère industriel.
--Voici donc, ce nonobstant, reprit l'Ingrat, ce que je me propose
d'accomplir d'ici peu d'années,--étant de ceux qui vivent jusqu'à
l'Heure Divine...
(Ces deux derniers mots firent tressaillir, malgré lui, le négociant
hors ligne: une vive inquiétude--hélas! elle ne devait point tarder
à s'accroître--se peignit dans le coup d'oeil méfiant dont il
enveloppa, dès lors, son croque-notes favori.)
--Tu n'es pas sans ignorer, n'est-ce pas? continua l'Étranger,
que des hommes ont paru, DANS MA PARTIE, qui s'appelaient Orphée,
Tyrtée, Gluck, Beethoven, Weber, Sébastien Bach, Mozart, Pergolèse,
Palestrina, Rossini, Hændel, Berlioz,--d'autres encore. Ces hommes,
figure-toi, sont les révélateurs de la mystérieuse Harmonie à
l'espèce humaine, qui, sans eux, privée même du million de vils
singes dont la lucrative parodie les démarqua, en serait encore au
gloussement.--Eh bien, mon «âme», à moi (ne te scandalise pas trop,
cher frère, de cette expression démodée), mon «âme», disons-nous,
rationnel camarade, est toute vibrante d'accents d'une magie
NOUVELLE,--pressentie, seulement, par ces hommes,--et dont il se
trouve que, seul, je puis proférer les musicales merveilles.
C'est pourquoi, tôt ou tard, l'Humanité fera pour moi--que l'on
traite, à cette heure, d'insensé--ce qu'elle n'a jamais fait, en
vérité, pour aucun de ces précurseurs.
Oui, les plus grands, les plus augustes, les plus puissants de notre
race,--en plein siècle de lumières, pour me servir de ta suggestive
expression, mon éternel ami,--seront fiers de réaliser, d'après mon
désir, le rêve que je forme et que voici... (Efforce-toi, s'il se
peut, de ne pas mettre le comble à tes libéralités en me prodiguant
encore celle de ton inattention, et ton Ingrat va, selon son
devoir, te distraire... presque pour ton argent. Je dis _presque_,
attendu, je le sais, que ma vie même, sacrifiée pour la moindre de
tes fantaisies, ne saurait m'acquitter, à tes yeux, de tous tes
bienfaits.)
L'heure viendra, d'abord, où les rois, les empereurs victorieux de
l'Occident, les princes et les ducs militaires, oublieront, au fort
de leurs victoires, les vieux chants de guerre de leurs pays, pour
ne célébrer ces mêmes victoires immenses et terribles (et ceci dans
le cri fulgural de toutes les fanfares de leurs armées!...) QU'AVEC
LES CRINCRINS DE MON INSANITÉ!... Toutes ces musiques n'exécuteront
pas d'autres chants de gloire que mes ÉLUCUBRATIONS, à l'heure du
triomphe! Ce premier «succès» obtenu, je prierai, quelques années
après, ces princes, rois, ducs et vieux empereurs tout-puissants,
de vouloir bien se déranger pour venir écouter l'une de mes plus
_nébuleuses_ PRODUCTIONS. Ils n'hésiteront pas à délaisser les soucis
politiques du monde, à des heures solennelles, pour accourir, et
au jour fixé, à mon rendez-vous. Et je les tasserai, par quarante
degrés de chaleur, autour du parterre d'un Théâtre que j'aurai
fait construire à ma guise, aussi bien à leurs frais qu'à ceux de
mes amis et ennemis. Ces compassés exterminateurs écouteront, au
dédain de toutes autres préoccupations, avec recueillement, pendant
des trentaines d'heures,--quoi?... MA MUSIQUE.--Pour solder les
constructeurs de l'édifice, je manderai des confins de la terre, du
Japon et de l'Orient, de toutes les Russies et des deux Amériques,
divers milliers d'auditeurs,--amis, ennemis, qu'importe!--Ils
accourront, également, quittant, sans regrets, familles, foyers,
patries, intérêts financiers--(FI-NAN-CIERS! entends-tu, digne,
ineffable ami?),--bravant naufrages, dangers et distances, enfin,
pour entendre aussi, pendant des centaines d'heures consécutives,
au prix de quatre ou cinq cents francs leur stalle,--quoi?... MA
MU-SIQUE.
Mon Théâtre, exclusif, s'élèvera, en Europe, sur quelque montagne
dominant telle cité que mon caprice, tout en l'enrichissant à jamais,
immortalisera!--Là, disons-nous, mes invités arriveront, au bruit
des canons, des tambours furieux, aux triomphales sonneries des
clairons, aux bondissements des cloches, aux flottements radieux
des longues bannières. Et, à pied, en essuyant la sueur de leurs
fronts, pêle-mêle, avec lesdites Altesses et Majestés, tous graviront
fraternellement ma montagne.
Alors, comme j'aurai lieu de redouter que la furie de leur
enthousiasme--qui sera sans exemple dans les fastes de notre
espèce--ne nuise à l'intensité de l'impression qu'avant tout doit
laisser MA MU-SIQUE, je pousserai l'impudence jusqu'à DÉFENDRE
D'APPLAUDIR.
Et tous, par déférence pour CETTE musique, ne laisseront éclater
qu'à la fin de l'Oeuvre toute la plénitude de leur exaltation.--Bon
nombre d'entre eux accepteront même d'être, au milieu de ma patrie,
les représentants d'une nation vaincue par la mienne et saignante
encore, et, au nom de l'Esprit humain, sourds aux toasts environnants
portés contre leur pays, auront la magnanimité de m'acclamer! Les
plus parfaits chanteurs, les plus grands exécutants,--si intéressés
d'habitude, et pour cause,--oublieront, cette fois, tous engagements,
lucres, _feux_ et bénéfices, pour le seul honneur d'exprimer,
gratuitement, quoi?--MA MU-SIQUE.
Et, chaque année, je recommencerai le miracle de cette fête étrange,
qui se perpétuera même après ma mort comme une sorte de religieux
pèlerinage. Et, chaque fois, après des centaines d'heures passées à
mon théâtre, chacun s'en retournera dans son pays, l'âme agrandie et
fortifiée par la seule audition de quoi?... de MA MU-SIQUE! Et, tous,
au moment des adieux, ne projetteront QUE DE REVENIR L'ANNÉE SUIVANTE.
Et le plus mystérieux, c'est que, devant ces faits accomplis,
personne, parmi les tiens, _ne trouvera rien d'extraordinaire à tout
cela_.
Et enfin, lorsque ceux-là mêmes qui, de par le monde entier, haïront,
de naissance, MA MUSIQUE, seront acculés jusqu'à se voir contraints
de l'applaudir _quand même_, à peine de passer pour de simples niais
malfaisants, c'est-à-dire d'être _reconnus_, je te dis et jure que
MA MUSIQUE résistera même à leur fictive et déshonorante admiration:
et qu'alors leur secrète rage, affolée, finira par élever _cette_
musique à la hauteur d'un CAS DE GUERRE!! Car _il faut_ que certains
peuples ne puissent l'entendre.
Oui, mon cher consolateur, voilà le rêve que je réaliserai sous peu
d'années, quand la seule exploitation de mon oeuvre intellectuelle
nourrira, _physiquement_, sur le globe, des milliers et des milliers
d'individus.
Et, pour te dédommager d'avoir eu la complaisance d'en
écouter--vainement, d'ailleurs--le prophétique projet, je vais te
signer, sur-le-champ, pour peu que tu le souhaites, une excellente
stalle que tu revendras cher, l'heure venue.
À ces incohérentes paroles, le trop sensible Industriel, qui
avait écouté, jusque-là, bouche bée, se leva silencieusement, les
yeux pleins de larmes. Car est-il rien de plus triste, même au
regard froid du trafiquant, que le spectacle d'une intelligence
«amie» sombrant dans la démence? Le généreux Mécène souffrait
sincèrement--et c'est à peine si le sentiment de cette indiscutable
suprématie qu'exercera toujours, espérons-le, le Sens commun riche
sur la Pensée pauvre, calmait un peu, tout au fond de son être,
l'amertume de sa consternation. Entre deux hoquets douloureux donc,
il supplia son bohème de se mettre au lit. Voyant que sa suggestion
n'était accueillie que par un doux sourire, il bondit, selon son
devoir, hors de la chambre (le coeur gros) et courut, à toutes
jambes, requérir divers médecins aliénistes pour fourrer à Bicêtre,
le soir même, vu l'urgence, son malheureux protégé.
Lorsqu'il reparut deux heures après, suivi de trois docteurs
qu'accompagnaient des gardiens munis de cordes--(car, on doit le
constater à sa louange, quand il s'agit de rendre ces sortes de
services aux intelligences artistiques à force de misère troublées,
le Bourgeois sait se dévouer,--outre mesure, même;--et ne regarde
alors ni à son temps ni à la dépense!)--lorsque, disons-nous, le
noble coeur revint avec son escorte, le désolant fol avait disparu.
Des policiers, mal informés sans nul doute--(nous ne mentionnons leur
témoignage que pour mémoire)--ont prétendu, au cours de l'enquête,
que l'exalté s'était dirigé, tranquillement,--quelques instants
après la fugue de son «ami»,--vers la gare de Strasbourg et qu'il
avait pris, sans trop se faire remarquer, le train de 9 h. 40 pour
l'Allemagne.
* * * * *
Depuis, naturellement, on n'a plus entendu parler de lui.
* * * * *
Aujourd'hui, son Bienfaiteur parisien (qui, le suivant semestre,
reçut un mandat de _deux_ cents francs d'un débiteur anonyme)
se demande encore, parfois, non sans un soupir et un attristé
sourire, en quel cabanon d'aliénés les «gens sérieux» de là-bas
ont dû renfermer, dès l'arrivée, son pauvre monomane «qui,
souvent, l'avait _amusé_, après tout!--et dont il a oublié le
nom».--Il ne regrette pas, ajoute-t-il même, de l'avoir nourri,
non plus que la bagatelle... peuh! d'un ou de... deux milliers de
francs?--peut-être?.. dont il l'obligea de la main à la main.
--«Baste! Article profits et pertes!» conclut-il avec cette
insouciance enjouée qui décèle, malgré lui, la trop spontanée
libéralité de sa nature et lui concilie, chaque jour, à bon droit,
tant de sympathies congénères.
LE NAVIGATEUR SAUVAGE
_À MONSIEUR ÉMILE BERGERAT_
LE NAVIGATEUR SAUVAGE
L (latitude) égale H (hauteur), moins [Grec: delta] (première
différenciation), cosinus P (pôle), moins [Grec: delta]^{2},
sinus carré de P (pôle), tangente H^{2} (hauteur).
_Formule des peuples civilisés, à l'aide de laquelle,--étant
donnés une étoile et un sextant,--chacun peut préciser sur une
carte le_ point _exact du globe où il se trouve._
Au sud-est de la Terre de Feu, l'on a relevé, ces temps derniers, en
plein océan, la présence d'une île très éloignée de toutes autres
et qui, jusqu'à nos jours, avait échappé aux lunettes, cependant
exercées, des navigateurs.
En cette île, depuis des siècles, florissait une race de Nègres
volontairement médiocres et qui, pour sauvegarder à tout
jamais ce précieux don de la nature, avait adopté cette loi
fondamentale--(qu'un de leurs plus sages monarques avait jadis
édictée)--de «serrer, dès la naissance, entre des ais, le crâne de
leurs enfants, afin de les empêcher de pouvoir jamais songer à des
choses TROP élevées».
L'opération leur était devenue aussi familière que l'est, pour nous,
celle de couper le sifflet;--et, stérilisant quelques rudimentaires
notions de lecture purement phonétique et d'écriture presque
indistincte, une douce animalité progressait en leur exemplaire
peuplade.
Par quel mystérieux décret du Sort, Tomolo Ké ké, le noir orphelin,
l'exception confirmant la règle, avait-il été dédaigné de la loi
commune jusqu'à posséder un crâne indignement naturel?... On ne sait.
Toujours est-il que, parvenu à l'âge viril et à force de s'isoler de
ses «semblables» en promenades taciturnes sous les baobabs, il avait
fini par se persuader, à tort ou à raison, de cette idée originale
_que la terre ne devait pas finir à son île_.
Fortement travaillé par cette conception bizarre, voici qu'une
circonstance fortuite--comme il en arrive toujours à ces sortes de
gens--vint servir ses ambitieux projets.