La maison du Bonheur domine une falaise, là-bas, au nord de France,

puisqu'enfin c'est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants

d'un grand jardin, formé d'une pelouse, tout en fleurs, au centre

de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un

bassin de marbre, l'élancée fusée de neige d'un jet d'eau.

Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent

solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux

et inquiétants comme le crépuscule. Là, c'est un tel isolement des

choses!--Un rayon de l'Occident, sur les fenêtres--empourprées tout

à coup--de la blanche façade,--la chute d'une feuille qui, de la

voûte d'une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,--ou quelque

refrain de pêcheur, au loin,--ou telle fuite plus rapide des nuages

de mer,--ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses

mouillées qu'effleure un oiseau perdu,--mille autres incidences,

ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout

à fait _étranges_ de la brièveté des jours.

Et, lorsqu'ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux

exilés! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le

charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent

pourquoi! Pensifs, ils s'arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles

s'est dissipé!... Qu'ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils

se pressent, l'un à l'autre, la main, comme troublés d'une sensation

mortelle! Et le visage de la bien-aimée s'appuie, languissamment, sur

l'épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent

sur ses joues pâlissantes.

Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien

dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.

--Mais la bien-aimée,--les femmes sont ainsi,--se plaît à

s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque

corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.

--Oh! ce parfum d'ébène, de fleurs mortes et d'ambre faible,

qu'exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complu à

l'embellir, jusqu'à l'avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!

Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux

pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux

tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages

sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles,

des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise

aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes

d'Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d'un très vieil or,

des trophées d'armes surannées.--Dans les angles, de grands arbustes

des Îles. Là, le piano d'ébène, dont les cordes ne résonnent, comme

les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des

étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des

livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et

dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.

Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu'il éprouve, et

qu'ils le savent,--et que ce sont deux chercheurs d'impressions

inoubliables, il vivent là des soirées dont le charme oppresse

leurs âmes d'une sensation intime et pénétrante de leur propre

éternité. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures

séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et

les sculptures sombres, à l'entour de quelque grand miroir,--dont

l'eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d'un astre, à

travers les vitres,--et l'inquiétude du vent, froissant, au dehors,

dans l'obscurité, les feuilles du jardin,--et les solennelles, les

indéfinissables anxiétés qu'éveille en eux, lorsque l'heure sonne

distincte et sonore, le mystère de la nuit,--tout leur parle, autour

d'eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu'ils

entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne

laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette

pensée qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent

grandir, de toute la beauté de l'Occulte et du Surnaturel,--dont ils

acceptent le sentiment,--l'intensité de leur amour.

Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises

et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui

d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies

délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de

plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude--qu'un

si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser.

Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus

haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours--et leurs soirs,

et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs coeurs,

passionnés d'idéal autant que d'éperdus désirs, s'épanouiront comme

deux mystiques roses d'Idumée, satisfaites d'embaumer les hauteurs

natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,--en

Terre-Sainte, pourtant.

De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la

manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et

austères fortunes à de ces deshérités--qu'en véritables originaux

ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,--de

même, hostiles à toutes emphases, ils n'ont éprouvé nullement, le

besoin de se «jurer» qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre.

Non.--Seulement, ils savent très bien à quoi s'en tenir là-dessus.

Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement

brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jeté, d'un regard, à leur

ex-entourage, oublié déjà, l'adieu glacé, suprême, claustral, que la

mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux

qui ne s'intéressent plus. Ayant compris, _une fois pour toutes_, de

quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives

fictions se repaît la sagesse purement _terre à terre_, de quels

bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales

multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité

du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait voeu de se

contenter de leur bonheur solitaire.

Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s'estimant avoir gagné

la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement.

Persuadés, non sans d'inébranlables motifs, que l'unique raison

d'être, (en laquelle cherchent, fatalement, à réaliser leurs

_semblances_), de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être

heureux, consiste à troubler, d'instinct, s'il leur est possible,

le bonheur de ceux-là qui savent être heureux, ces divins amants,

pour sauvegarder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont

résolus à l'égoïsme d'un seuil strictement ignoré, strictement

fermé.--Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le

rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences,--qui

sait!--des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en

admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux soir

d'ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront,

sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,--à jamais

imprécis--et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que

leurs aïeux de l'Eden, ils n'essayeront jamais _de savoir pourquoi_

ils sont heureux, n'ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de

tentatives. Au reste, ne désirant d'autrui que cette indifférence

dont ils espèrent s'être rendus dignes, il se trouve qu'un

assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.

Bref, sous leur toit d'élection, ayant, paraît-il, mérité d'en-haut

ce privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir _quand même_

dans l'Immortel, ces deux élus,--magnifiques, bien qu'un peu

pâles,--sauront défendre attentivement,--c'est-à-dire en connaissance

de cause,--contre toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.

LES AMANTS DE TOLÈDE

_À MONSIEUR ÉMILE PIERRE_

LES AMANTS DE TOLÈDE

«Il eût donc été juste que Dieu condamnât l'Homme au Bonheur?

_Une des réponses de la Théologie romaine à l'objection contre

la Tache-originelle_.

Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures,

au fronton de l'Official, à Tolède--et, entre toutes, le

_Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule_, armoiries du

Saint-Office.

Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze: au delà

du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des

entrailles du palais,--enchevêtrement de profondeurs calculées

sur de subtiles déviations du sens de la montée et de la

descente.--Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles

de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète,

les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir

des familiers;--les autres, en de longs corridors, froids et

interminables, vers divers retraits...--des réfectoires, la

bibliothèque.

En l'une de ces chambres,--dont le riche ameublement, les tentures

cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux,

tranchaient sur la nudité des autres séjours,--se tenait debout,

cette aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la

rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes,

un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche

à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire

sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir

passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant,

sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais,

il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de

guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de

Torquemada.

Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait

des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l'air que les

pierres ne cessent de glacer.

Soudain le Grand-Inquisiteur d'Espagne tira l'anneau d'un timbre que

l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa

tenture, tourna dans l'épaisse muraille. Trois familiers, cagoules

baissées, apparurent--sautant hors d'un étroit escalier creusé

dans la nuit,--et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un

éclair! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur rouge,

réfractée par quelque souterraine salle, éclairât la chambre! et

qu'une terrible, une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus,

si affreux,--qu'on ne pouvait distinguer ni pressentir l'âge ou le

sexe des voix qui les hurlaient,--passât dans l'entrebâillement de

cette porte, comme une lointaine bouffée d'enfer.

Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors,

les angles de soleil sur les dalles solitaires qu'à peine heurtait,

par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.

Torquemada prononça quelques mots à voix basse.

L'un des familiers sortit, et, peu d'instants après, entrèrent,

devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune

homme et une jeune fille,--dix-huit ans, seize ans, sans doute. La

distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une

haute race, et leurs habits--de la plus noble élégance, éteinte et

somptueuse--indiquaient le rang élevé qu'occupaient leurs maisons.

L'on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède: Roméo et

Juliette!... Avec leur sourire d'innocence étonnée,--et un peu

roses de se trouver ensemble, déjà,--tous deux regardaient le saint

vieillard.

--«Doux et chers enfants», dit, en leur imposant les mains, Tomas

de Torquemada,--«vous vous aimiez depuis près d'une année (ce qui

est longtemps à votre âge), et d'un amour si chaste, si profond, que

tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baissés à l'église,

vous n'osiez vous le dire. C'est pourquoi, le sachant, je vous ai

fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli.

Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux

époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin

de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre

rang, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la

chrétienté.

«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes coeurs d'élection! Moi

aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés,

ses tremblements célestes! C'est d'amour que mon coeur se consume,

car l'amour, c'est la loi de la vie! c'est le sceau de la sainteté.

Si donc j'ai pris sur moi de vous unir, c'est afin que l'essence même

de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous,

par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas!

que de trop longs retards dans la légitime possession l'un de l'autre

entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient

en devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir

votre pureté natale! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de

ce qui est RÉEL en votre amour, aviez soif, déjà, de l'apaiser, de

l'émousser, d'en épuiser les délices!

Ainsi soit-il!--Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur: vous

y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis me

bénissant, je l'espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes,

c'est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des

humains, au rang que Dieu vous assigna.»

Sur un coup d'oeil du Grand-Inquisiteur, les familiers,

rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur--un peu

ravie--n'opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l'un

de l'autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très

vite l'un contre l'autre de larges rubans de cuir parfumé qu'ils

serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués

coeur auprès du coeur et lèvres sur lèvres,--bien assujettis

ainsi,--sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu'immobilisaient

subtilement leurs entraves. L'instant d'après, ils étaient laissés

seuls, à leur intense joie--qui ne tarda pas à dominer leur

trouble--et si grandes furent alors les délices qu'ils goûtèrent,

qu'entre d'éperdus baisers ils se disaient tout bas:

--Oh! si cela pouvait durer l'éternité!...

Mais rien ici-bas, n'est éternel,--et leur douce étreinte, hélas! _ne

dura que quarante-huit heures_.

Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres

sur l'air pur des jardins: les liens des deux amants furent

enlevés,--un bain, qui leur était indispensable, les ranima,

chacun dans une cellule voisine.--Une fois rhabillés, comme ils

chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada

parut et l'austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade,

leur dit à l'oreille:

--Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du

Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que

vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le

passé.

Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête: on les

attendait; ce furent des rumeurs de joie!...

Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives

remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une

sorte de gêne guindée, d'assez brèves paroles, des regards qui se

détournaient, et de froids sourires.

Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels

et moururent sans postérité,--car, s'il faut tout dire, ils ne

s'embrassèrent jamais plus--de peur... DE PEUR QUE CELA NE

RECOMMENÇAT!

LE SADISME ANGLAIS

_À MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS_

LE SADISME ANGLAIS

Maxima debetur puero reverentia.

SENTENCES SCOLAIRES

Diverses correspondances de l'étranger, publiées récemment dans les

journaux parisiens, donnent à entendre que les enfants vendus en

Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebuts

en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misère si

sombres que l'oeil ne saurait se résoudre à les y suivre.

Or, si l'on en croit des bruits qui circulent à Londres, il

paraîtrait que tel n'est MÊME pas le sort de plusieurs de ces

pauvres petits êtres et que, sous peu de temps (si des influences

marquantes n'étouffent pas un tardif cri de justice), certains

rapports inattendus menacent d'éclairer d'une lueur d'horreur toute

nouvelle l'ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq

attestations du Comité supérieur d'enquête. Peut-être allons-nous

apprendre, cette fois, jusqu'à quel degré d'atrocité compassée

peuvent se porter, dénaturés par les excès, non seulement un grand

nombre d'hystériques vieillards, mais une partie de la jeunesse

actuelle d'outre-Manche.

La _Pall Mall Gazette_ se réserve, sans doute, après de très

secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons

encore prendre l'initiative. Nous nous décidons cependant à publier

aujourd'hui--afin de laisser simplement _pressentir_ au public

l'esprit de ces révélations plus ou moins prochaines--_un certain

entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année

même_ (c'est-à-dire quelques semaines _avant_ le bruit provoqué par

les scandales de Londres) _avec deux jeunes et célèbres littérateurs

anglais, alors qu'un soir, aux Champs-Élysées, nous eûmes l'agrément

de les rencontrer_.

Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous

défier, toutefois, de commettre.

La coïncidence, entre ce qu'ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le

ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés

aujourd'hui, de la _Pall Mall Gazette_, nous fait un devoir de porter

à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d'affirmations

inquiétantes qu'ils émirent en cette conversation.

Comme l'un et l'autre se répandaient en doléances bizarres sur la

«frivolité» des vices de notre décadence:

--Oh! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d'affecter,

en France, une austérité de moeurs qui leur permet de traiter Paris

de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de

cette même licence qu'ils condamnent si haut.

--C'est la _qualité_ de votre libertinage que dédaignent quelques

étrangers! répliqua l'un de ces gentlemen; et ce n'est que par

curiosité qu'un Anglais sérieux effleure, en passant, vos _trop

futiles plaisirs_. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d'un

confort supérieur.--Tenez:

Et, à grands traits, ils se mirent l'un après l'autre à nous

esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la _Traite

des vierges_: cette exportation, _par jour_, d'une moyenne de trente

à cinquante enfants de huit à treize ans, cette mise en coupe réglée

de toute virginité, de toute pudeur humaine. Ils s'étendirent en

savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert,

là-bas, pour l'accomplir commodément, soit en certaines demeures

de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans

les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées,

anesthésiques et voitures de sûreté défilèrent sur leurs langues

avec une verve sinistre qui eût confondu Ann Radcliffe. C'était

par milliers et par milliers qu'ils évoquaient les victimes de

l'hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange! _ce

n'était que cette hypocrisie_ qui paraissait les indigner.

--Bah! répondis-je, un peu surpris,--voilà bien les poètes! Ces

abus se passent à Londres comme à Pétersbourg, à New-York, à Vienne,

ici même, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du

seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en

droit du patron sur «ses petites ouvrières», du propriétaire sur

ses bonnes, du passant sur les affamées. C'est le Progrès. La faim,

l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le

pavé, les guenilles, l'exemple, l'idée d'un bien-être, d'une sorte

d'âcre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins

d'employer la force.

Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques

européennes sont tels qu'il sera difficile d'y remédier de longtemps.

Paris, je vous assure, n'a que faire de _chambres matelassées_ et

personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie

de jouer sous les fenêtres, comme dans _Fualdès_, pendant l'instant

psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les

hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en

chantonnant _Il bacio_, les _Cerises_ ou _Tant pis pour elle!_ et

tout est dit.--Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris

les facilités qu'il offre, au contraire, à vos assouvissements.

L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua

la tête:

--À Paris, les jeunes filles, les enfants _ne crient pas_,

dites-vous?... Eh! c'est là, justement, ce que plusieurs

connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons!... Voilà

bien les Français avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes

privautés, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les

voilà se croyant des princes de la Débauche! En vérité, nous sommes

plus... sérieux.

--Ah? répondis-je.

Après un moment de silence:

--Au fond,--continua tranquillement celui des deux promeneurs qui

venait de parler,--pour connaître et comprendre les préférences

passionnelles d'un peuple, la _nature_, enfin, des sens dont son

organisme, en général, est pénétré, je dis qu'il n'est pas inutile

de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent

dans l'esprit, à cet égard, les oeuvres de son _exprimeur_ favori, de

son Poète national. Ce que «chante», en effet, celui-ci, les autres

l'accomplissent--ou rêvent de l'accomplir.

Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont

les oeuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles

vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des préférences

sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages,

et la _simplicité_, toute primitive, de vos joies libertines en fait

foi.

Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon

Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors

ligne: les éditions de ses oeuvres se succèdent et s'épuisent, tous

les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire,

sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il

exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens

de la majorité des Anglais.

Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous

mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les

voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons,--de quel

genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments

anglais,--je ne vois rien de mieux que de vous citer--en les prenant,

_au hasard_, dans son oeuvre (et entre cent mille, tous de la même

nature d'impression)--que de vous citer, dis-je, tels ou tels

passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, _alors_,

à l'instant même, _ce que nous regrettons de ne point trouver à

Paris_.

Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de

ses derniers poèmes, _Anactoria_. Celle qui parle est une jeune fille

amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la même

île.

Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le

passage suivant, du grand poète anglais.

Traduction littérale:

«Je voudrais que mon amour te tuât: rassasiée de ta vie j'aspire à

ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens

intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement,

laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme

en des tortures trop douces pour tuer!

Histoires insolites · 第 4 / 10 段