puisqu'enfin c'est la patrie! Elle est enclose des murs verdoyants
d'un grand jardin, formé d'une pelouse, tout en fleurs, au centre
de laquelle, entre des saules et de grises statues, retombe, en un
bassin de marbre, l'élancée fusée de neige d'un jet d'eau.
Deux latérales allées de très hauts arbres obscurs se prolongent
solitairement. La solennité, le silence de cette habitation sont doux
et inquiétants comme le crépuscule. Là, c'est un tel isolement des
choses!--Un rayon de l'Occident, sur les fenêtres--empourprées tout
à coup--de la blanche façade,--la chute d'une feuille qui, de la
voûte d'une allée, tombe, en tournoyant, sur le sable,--ou quelque
refrain de pêcheur, au loin,--ou telle fuite plus rapide des nuages
de mer,--ou la senteur, soudain plus subtile, d'une touffe de roses
mouillées qu'effleure un oiseau perdu,--mille autres incidences,
ailleurs imperceptibles, semblent, ici, comme des avertissements tout
à fait _étranges_ de la brièveté des jours.
Et, lorsqu'ils en sont témoins, en leurs promenades, les deux
exilés! alors qu'une causerie heureuse unit leurs esprits sous le
charme d'un mutuel abandon, voici qu'ils tressaillent, ils ne savent
pourquoi! Pensifs, ils s'arrêtent: le ton joyeux de leurs paroles
s'est dissipé!... Qu'ont-ils donc entendu? Seuls, ils le savent. Ils
se pressent, l'un à l'autre, la main, comme troublés d'une sensation
mortelle! Et le visage de la bien-aimée s'appuie, languissamment, sur
l'épaule de son ami! Deux larmes tremblent entre ses cils, et roulent
sur ses joues pâlissantes.
Et, quand le soir bleuit les cieux, un serviteur taciturne, ancien
dans l'une de leurs familles, vient allumer les lampes dans la maison.
--Mais la bien-aimée,--les femmes sont ainsi,--se plaît à
s'attarder, par les fleurs, sur la pelouse, au baiser de quelque
corolle déjà presque endormie. Puis, ils rentrent ensemble.
--Oh! ce parfum d'ébène, de fleurs mortes et d'ambre faible,
qu'exhale, dès le vestibule, la douce demeure! Ils se sont complu à
l'embellir, jusqu'à l'avoir rendue un véritable reflet de leurs rêves!
Auprès des tentures qui en séparent les pièces, des marbres aux
pures lignes blanches, des peintures de forêts, et, suspendus aux
tapisseries anciennes des murailles, des pastels, dont les visages
sont pareils à des amies défuntes et inconnues. Sur les consoles,
des cristaux aux tons de pierres précieuses, des verreries de Venise
aussi, aux couleurs éteintes. Çà et là, cloués en des étoffes
d'Orient, luisent, en éclairs livides, incrustés d'un très vieil or,
des trophées d'armes surannées.--Dans les angles, de grands arbustes
des Îles. Là, le piano d'ébène, dont les cordes ne résonnent, comme
les pensées, que sous des harmonies belles et divines; puis, sur des
étagères, ou laissés ouverts sur la soie mauve des coussins, des
livres aux pages savantes et berceuses, qu'ils relisent ensemble et
dont les ailes invitent leurs esprits vers d'autres mondes.
Et, comme nul ne possède, en effet, que ce qu'il éprouve, et
qu'ils le savent,--et que ce sont deux chercheurs d'impressions
inoubliables, il vivent là des soirées dont le charme oppresse
leurs âmes d'une sensation intime et pénétrante de leur propre
éternité. Souvent, en regardant l'ombre des objets sur les tentures
séculaires, ils détournent les yeux, sans cause intelligible. Et
les sculptures sombres, à l'entour de quelque grand miroir,--dont
l'eau bleuâtre reflète le scintillement, tout à coup, d'un astre, à
travers les vitres,--et l'inquiétude du vent, froissant, au dehors,
dans l'obscurité, les feuilles du jardin,--et les solennelles, les
indéfinissables anxiétés qu'éveille en eux, lorsque l'heure sonne
distincte et sonore, le mystère de la nuit,--tout leur parle, autour
d'eux, cette langue immémoriale du vieux songe de la vie, qu'ils
entendent sans peine, grâce à leur recueillement sacré. Tels, ne
laissant point la dignité de leurs êtres se distraire de cette
pensée qu'ils habitent ce qui n'a ni commencement ni fin, ils savent
grandir, de toute la beauté de l'Occulte et du Surnaturel,--dont ils
acceptent le sentiment,--l'intensité de leur amour.
Ainsi, prolongeant les heures, délicieusement, en causeries exquises
et profondes, en étreintes où leurs corps ne seront plus que celui
d'un Ange, en suggestives lectures, en chants mystérieux, en joies
délicieuses, ils puiseront de toujours nouvelles sensations de
plus en plus vibrantes, extra-mortelles! en cette solitude--qu'un
si petit nombre de leurs «semblables» se soucierait de jalouser.
Incarnant, enfin, toute la poésie de leurs intelligences dans sa plus
haute réalisation, leurs aurores, et leurs jours--et leurs soirs,
et leurs nuits seront des évocations de merveilles. Leurs coeurs,
passionnés d'idéal autant que d'éperdus désirs, s'épanouiront comme
deux mystiques roses d'Idumée, satisfaites d'embaumer les hauteurs
natales à quelque vague distance même, hélas! des Jérusalem,--en
Terre-Sainte, pourtant.
De même que, libres, ils ont distribué, simplement et de la
manière la plus discrète, la presque totalité de leurs vastes et
austères fortunes à de ces deshérités--qu'en véritables originaux
ils se sont donné la peine de chercher avec un choix patient,--de
même, hostiles à toutes emphases, ils n'ont éprouvé nullement, le
besoin de se «jurer» qu'ils ne se survivraient pas l'un à l'autre.
Non.--Seulement, ils savent très bien à quoi s'en tenir là-dessus.
Au parfait dédain de tout ce qui les a déçus, loin du désenchantement
brillant de leur monde d'autrefois, ils ont jeté, d'un regard, à leur
ex-entourage, oublié déjà, l'adieu glacé, suprême, claustral, que la
mélancolie de leur joie grave ne regrettera jamais. Ils sont ceux
qui ne s'intéressent plus. Ayant compris, _une fois pour toutes_, de
quelle atroce tristesse est fait le rire moderne, de quelles chétives
fictions se repaît la sagesse purement _terre à terre_, de quels
bruissements de hochets se puérilisent les oreilles des triviales
multitudes, de quel ennui désespéré se constitue la frivole vanité
du mensonge mondain, ils ont, pour ainsi dire, fait voeu de se
contenter de leur bonheur solitaire.
Oui, ces augustes êtres (exceptionnels!), s'estimant avoir gagné
la paix, sauront conserver inviolable la magie de leur isolement.
Persuadés, non sans d'inébranlables motifs, que l'unique raison
d'être, (en laquelle cherchent, fatalement, à réaliser leurs
_semblances_), de ceux-là qui, errants et froids, ne peuvent être
heureux, consiste à troubler, d'instinct, s'il leur est possible,
le bonheur de ceux-là qui savent être heureux, ces divins amants,
pour sauvegarder la simplicité de leur automnale tendresse, se sont
résolus à l'égoïsme d'un seuil strictement ignoré, strictement
fermé.--Inhospitaliers, plutôt, jamais ils ne profaneront le
rayonnement intérieur de leur logis, ni les présences,--qui
sait!--des familiers Esprits émus de leur souverain amour, en
admettant «chez eux», ne fût-ce que par quelque hasardeux soir
d'ouragan, tel banal, voire illustre, étranger. Ils ne risqueront,
sous aucun prétexte du Destin, le calme de leur indicible,--à jamais
imprécis--et, par conséquent, immuable ravissement. Plus sages que
leurs aïeux de l'Eden, ils n'essayeront jamais _de savoir pourquoi_
ils sont heureux, n'ayant pas oublié ce que coûtent ces sortes de
tentatives. Au reste, ne désirant d'autrui que cette indifférence
dont ils espèrent s'être rendus dignes, il se trouve qu'un
assentiment inconscient du monde la leur accorde volontiers.
Bref, sous leur toit d'élection, ayant, paraît-il, mérité d'en-haut
ce privilège, devenu si rare, de pouvoir se ressaisir _quand même_
dans l'Immortel, ces deux élus,--magnifiques, bien qu'un peu
pâles,--sauront défendre attentivement,--c'est-à-dire en connaissance
de cause,--contre toutes atteintes «sociales», leur tardive félicité.
LES AMANTS DE TOLÈDE
_À MONSIEUR ÉMILE PIERRE_
LES AMANTS DE TOLÈDE
«Il eût donc été juste que Dieu condamnât l'Homme au Bonheur?
_Une des réponses de la Théologie romaine à l'objection contre
la Tache-originelle_.
Une aube orientale rougissait les granitiques sculptures,
au fronton de l'Official, à Tolède--et, entre toutes, le
_Chien-qui-porte-une-torche-enflammée-dans-sa-gueule_, armoiries du
Saint-Office.
Deux figuiers épais ombrageaient le portail de bronze: au delà
du seuil, de quadri-latérales marches de pierre exsurgeaient des
entrailles du palais,--enchevêtrement de profondeurs calculées
sur de subtiles déviations du sens de la montée et de la
descente.--Ces spirales se perdaient, les unes dans les salles
de conseil, les cellules des inquisiteurs, la chapelle secrète,
les cent soixante-deux cachots, le verger même et le dortoir
des familiers;--les autres, en de longs corridors, froids et
interminables, vers divers retraits...--des réfectoires, la
bibliothèque.
En l'une de ces chambres,--dont le riche ameublement, les tentures
cordouanes, les arbustes, les vitraux ensoleillés, les tableaux,
tranchaient sur la nudité des autres séjours,--se tenait debout,
cette aurore-là, les pieds nus sur des sandales, au centre de la
rosace d'un tapis byzantin, les mains jointes, les vastes yeux fixes,
un maigre vieillard, de taille géante, vêtu de la simarre blanche
à croix rouge, le long manteau noir aux épaules, la barrette noire
sur le crâne, le chapelet de fer à la ceinture. Il paraissait avoir
passé quatre-vingts ans. Blafard, brisé de macérations, saignant,
sans doute, sous le cilice invisible qu'il ne quittait jamais,
il considérait une alcôve où se trouvait, drapé et festonné de
guirlandes, un lit opulent et moelleux. Cet homme avait nom Tomas de
Torquemada.
Autour de lui, dans l'immense palais, un effrayant silence tombait
des voûtes, silence formé des mille souffles sonores de l'air que les
pierres ne cessent de glacer.
Soudain le Grand-Inquisiteur d'Espagne tira l'anneau d'un timbre que
l'on n'entendit pas sonner. Un monstrueux bloc de granit, avec sa
tenture, tourna dans l'épaisse muraille. Trois familiers, cagoules
baissées, apparurent--sautant hors d'un étroit escalier creusé
dans la nuit,--et le bloc se referma. Ceci dura deux secondes, un
éclair! Mais ces deux secondes avaient suffi pour qu'une lueur rouge,
réfractée par quelque souterraine salle, éclairât la chambre! et
qu'une terrible, une confuse rafale de cris si déchirants, si aigus,
si affreux,--qu'on ne pouvait distinguer ni pressentir l'âge ou le
sexe des voix qui les hurlaient,--passât dans l'entrebâillement de
cette porte, comme une lointaine bouffée d'enfer.
Puis, le morne silence, les souffles froids, et, dans les corridors,
les angles de soleil sur les dalles solitaires qu'à peine heurtait,
par intervalles, le claquement d'une sandale d'inquisiteur.
Torquemada prononça quelques mots à voix basse.
L'un des familiers sortit, et, peu d'instants après, entrèrent,
devant lui, deux beaux adolescents, presque enfants encore, un jeune
homme et une jeune fille,--dix-huit ans, seize ans, sans doute. La
distinction de leurs visages, de leurs personnes, attestait une
haute race, et leurs habits--de la plus noble élégance, éteinte et
somptueuse--indiquaient le rang élevé qu'occupaient leurs maisons.
L'on eût dit le couple de Vérone transporté à Tolède: Roméo et
Juliette!... Avec leur sourire d'innocence étonnée,--et un peu
roses de se trouver ensemble, déjà,--tous deux regardaient le saint
vieillard.
--«Doux et chers enfants», dit, en leur imposant les mains, Tomas
de Torquemada,--«vous vous aimiez depuis près d'une année (ce qui
est longtemps à votre âge), et d'un amour si chaste, si profond, que
tremblants, l'un devant l'autre, et les yeux baissés à l'église,
vous n'osiez vous le dire. C'est pourquoi, le sachant, je vous ai
fait venir ce matin, pour vous unir en mariage, ce qui est accompli.
Vos sages et puissantes familles sont prévenues que vous êtes deux
époux et le palais où vous êtes attendus est préparé pour le festin
de vos noces. Vous y serez bientôt, et vous irez vivre, à votre
rang, entourés plus tard, sans doute, de beaux enfants, fleur de la
chrétienté.
«Ah! vous faites bien de vous aimer, jeunes coeurs d'élection! Moi
aussi, je connais l'amour, ses effusions, ses pleurs, ses anxiétés,
ses tremblements célestes! C'est d'amour que mon coeur se consume,
car l'amour, c'est la loi de la vie! c'est le sceau de la sainteté.
Si donc j'ai pris sur moi de vous unir, c'est afin que l'essence même
de l'amour, qui est le bon Dieu seul, ne fût pas troublée, en vous,
par les trop charnelles convoitises, par les concupiscences, hélas!
que de trop longs retards dans la légitime possession l'un de l'autre
entre les fiancés peuvent allumer en leurs sens. Vos prières allaient
en devenir distraites! La fixité de vos songeries allait obscurcir
votre pureté natale! Vous êtes deux anges qui, pour se souvenir de
ce qui est RÉEL en votre amour, aviez soif, déjà, de l'apaiser, de
l'émousser, d'en épuiser les délices!
Ainsi soit-il!--Vous êtes ici dans la Chambre du Bonheur: vous
y passerez seulement vos premières heures conjugales, puis me
bénissant, je l'espère, de vous avoir ainsi rendus à vous-mêmes,
c'est-à-dire à Dieu, vous retournerez, dis-je, vivre de la vie des
humains, au rang que Dieu vous assigna.»
Sur un coup d'oeil du Grand-Inquisiteur, les familiers,
rapidement, dévêtirent le couple charmant, dont la stupeur--un peu
ravie--n'opposait aucune résistance. Les ayant placés vis-à-vis l'un
de l'autre, comme deux juvéniles statues, ils les enveloppèrent très
vite l'un contre l'autre de larges rubans de cuir parfumé qu'ils
serrèrent doucement, puis les transportèrent, étendus, appliqués
coeur auprès du coeur et lèvres sur lèvres,--bien assujettis
ainsi,--sur la couche nuptiale, en cette étreinte qu'immobilisaient
subtilement leurs entraves. L'instant d'après, ils étaient laissés
seuls, à leur intense joie--qui ne tarda pas à dominer leur
trouble--et si grandes furent alors les délices qu'ils goûtèrent,
qu'entre d'éperdus baisers ils se disaient tout bas:
--Oh! si cela pouvait durer l'éternité!...
Mais rien ici-bas, n'est éternel,--et leur douce étreinte, hélas! _ne
dura que quarante-huit heures_.
Alors des familiers entrèrent, ouvrirent toutes larges les fenêtres
sur l'air pur des jardins: les liens des deux amants furent
enlevés,--un bain, qui leur était indispensable, les ranima,
chacun dans une cellule voisine.--Une fois rhabillés, comme ils
chancelaient, livides, muets, graves et les yeux hagards, Torquemada
parut et l'austère vieillard, en leur donnant une suprême accolade,
leur dit à l'oreille:
--Maintenant, mes enfants, que vous avez passé par la dure épreuve du
Bonheur, je vous rends à la vie et à votre amour, car je crois que
vos prières au bon Dieu seront désormais moins distraites que par le
passé.
Une escorte les reconduisit donc à leur palais tout en fête: on les
attendait; ce furent des rumeurs de joie!...
Seulement, pendant le festin de noces, tous les nobles convives
remarquèrent, non sans étonnement, entre les deux époux, une
sorte de gêne guindée, d'assez brèves paroles, des regards qui se
détournaient, et de froids sourires.
Ils vécurent, presque séparés, dans leurs appartements personnels
et moururent sans postérité,--car, s'il faut tout dire, ils ne
s'embrassèrent jamais plus--de peur... DE PEUR QUE CELA NE
RECOMMENÇAT!
LE SADISME ANGLAIS
_À MONSIEUR JORIS KARL HUYSMANS_
LE SADISME ANGLAIS
Maxima debetur puero reverentia.
SENTENCES SCOLAIRES
Diverses correspondances de l'étranger, publiées récemment dans les
journaux parisiens, donnent à entendre que les enfants vendus en
Angleterre pour y subir toutes flétrissures finissent, de rebuts
en rebuts, par se perdre en des spirales d'infamie et de misère si
sombres que l'oeil ne saurait se résoudre à les y suivre.
Or, si l'on en croit des bruits qui circulent à Londres, il
paraîtrait que tel n'est MÊME pas le sort de plusieurs de ces
pauvres petits êtres et que, sous peu de temps (si des influences
marquantes n'étouffent pas un tardif cri de justice), certains
rapports inattendus menacent d'éclairer d'une lueur d'horreur toute
nouvelle l'ensemble des faits acquis à la vérité déjà par les cinq
attestations du Comité supérieur d'enquête. Peut-être allons-nous
apprendre, cette fois, jusqu'à quel degré d'atrocité compassée
peuvent se porter, dénaturés par les excès, non seulement un grand
nombre d'hystériques vieillards, mais une partie de la jeunesse
actuelle d'outre-Manche.
La _Pall Mall Gazette_ se réserve, sans doute, après de très
secrètes recherches, les révélations PRÉCISES dont nous ne pouvons
encore prendre l'initiative. Nous nous décidons cependant à publier
aujourd'hui--afin de laisser simplement _pressentir_ au public
l'esprit de ces révélations plus ou moins prochaines--_un certain
entretien que nous eûmes, vers la fin du printemps de cette année
même_ (c'est-à-dire quelques semaines _avant_ le bruit provoqué par
les scandales de Londres) _avec deux jeunes et célèbres littérateurs
anglais, alors qu'un soir, aux Champs-Élysées, nous eûmes l'agrément
de les rencontrer_.
Les nommer serait une inconvenance qu'il ne faudrait pas trop nous
défier, toutefois, de commettre.
La coïncidence, entre ce qu'ils nous déclarèrent ce soir-là, sur le
ton de causerie le plus naturel du monde, avec les récits, avérés
aujourd'hui, de la _Pall Mall Gazette_, nous fait un devoir de porter
à la connaissance du lecteur le tout spécial excédent d'affirmations
inquiétantes qu'ils émirent en cette conversation.
Comme l'un et l'autre se répandaient en doléances bizarres sur la
«frivolité» des vices de notre décadence:
--Oh! répondis-je, on sait que les étrangers ont coutume d'affecter,
en France, une austérité de moeurs qui leur permet de traiter Paris
de Babylone, de Gomorrhe et de Capoue, en profitant, tout bas, de
cette même licence qu'ils condamnent si haut.
--C'est la _qualité_ de votre libertinage que dédaignent quelques
étrangers! répliqua l'un de ces gentlemen; et ce n'est que par
curiosité qu'un Anglais sérieux effleure, en passant, vos _trop
futiles plaisirs_. Les nôtres, chez nous, sont, vraiment, d'un
confort supérieur.--Tenez:
Et, à grands traits, ils se mirent l'un après l'autre à nous
esquisser cette organisation, si connue aujourd'hui, de la _Traite
des vierges_: cette exportation, _par jour_, d'une moyenne de trente
à cinquante enfants de huit à treize ans, cette mise en coupe réglée
de toute virginité, de toute pudeur humaine. Ils s'étendirent en
savantes variations sur le viol et sur les moyens dont on se sert,
là-bas, pour l'accomplir commodément, soit en certaines demeures
de Londres, soit en certains vieux châteaux anglais perdus dans
les brumes. Chambres matelassées, oubliettes perfectionnées,
anesthésiques et voitures de sûreté défilèrent sur leurs langues
avec une verve sinistre qui eût confondu Ann Radcliffe. C'était
par milliers et par milliers qu'ils évoquaient les victimes de
l'hypocrite lubricité de leurs compatriotes, et, chose étrange! _ce
n'était que cette hypocrisie_ qui paraissait les indigner.
--Bah! répondis-je, un peu surpris,--voilà bien les poètes! Ces
abus se passent à Londres comme à Pétersbourg, à New-York, à Vienne,
ici même, et dans toutes les grandes villes. C'est le droit du
seigneur, demeurant toujours le même et se monnayant, à présent, en
droit du patron sur «ses petites ouvrières», du propriétaire sur
ses bonnes, du passant sur les affamées. C'est le Progrès. La faim,
l'isolement, les mauvais traitements de la famille, la paresse, le
pavé, les guenilles, l'exemple, l'idée d'un bien-être, d'une sorte
d'âcre vengeance sont partout des moyens qui dispensent les libertins
d'employer la force.
Ceci est éternel, et les chiffres fournis par les statistiques
européennes sont tels qu'il sera difficile d'y remédier de longtemps.
Paris, je vous assure, n'a que faire de _chambres matelassées_ et
personne, même, ne trouve nécessaire de prier un orgue de Barbarie
de jouer sous les fenêtres, comme dans _Fualdès_, pendant l'instant
psychologique, attendu que les Parisiennes ne jettent pas les
hauts cris pour si peu. Elles s'en vont, leur salaire en poche, en
chantonnant _Il bacio_, les _Cerises_ ou _Tant pis pour elle!_ et
tout est dit.--Je ne vois donc pas pourquoi vous reprochez à Paris
les facilités qu'il offre, au contraire, à vos assouvissements.
L'un de mes interlocuteurs, avec un sourire pâle et fatigué, secoua
la tête:
--À Paris, les jeunes filles, les enfants _ne crient pas_,
dites-vous?... Eh! c'est là, justement, ce que plusieurs
connaisseurs, et nous, entre autres, nous leur reprochons!... Voilà
bien les Français avec leurs sens d'oiseaux! Pour quelques innocentes
privautés, quelques jeux d'enfants, quelques faveurs banales, les
voilà se croyant des princes de la Débauche! En vérité, nous sommes
plus... sérieux.
--Ah? répondis-je.
Après un moment de silence:
--Au fond,--continua tranquillement celui des deux promeneurs qui
venait de parler,--pour connaître et comprendre les préférences
passionnelles d'un peuple, la _nature_, enfin, des sens dont son
organisme, en général, est pénétré, je dis qu'il n'est pas inutile
de méditer, d'approfondir les impressions dominantes que laissent
dans l'esprit, à cet égard, les oeuvres de son _exprimeur_ favori, de
son Poète national. Ce que «chante», en effet, celui-ci, les autres
l'accomplissent--ou rêvent de l'accomplir.
Voyons: en France, vous avez votre Victor Hugo, par exemple, dont
les oeuvres crèvent de santé, de morale convenue et de solennelles
vieilleries: tous le lisent. Donc, la dominante des préférences
sensuelles de la majorité des Français est exprimée en ses ouvrages,
et la _simplicité_, toute primitive, de vos joies libertines en fait
foi.
Nous... c'est autre chose. Notre poète vraiment national est Algernon
Charles Swinburne, dont le génie ou le talent sont également hors
ligne: les éditions de ses oeuvres se succèdent et s'épuisent, tous
les ans, par vingt et trente mille volumes. Il est, on peut le dire,
sous tous les yeux, en Angleterre. Donc, la dominante de ce qu'il
exprime, en ses rêves sensuels, correspond le mieux à celle des sens
de la majorité des Anglais.
Mon raisonnement, croyez-le bien, est fort solide; et pour vous
mieux laisser comprendre de quelle nature peuvent être, entre les
voluptés défendues, celles que nous rêvons et préférons,--de quel
genre sont les sens, enfin, de la majeure partie des tempéraments
anglais,--je ne vois rien de mieux que de vous citer--en les prenant,
_au hasard_, dans son oeuvre (et entre cent mille, tous de la même
nature d'impression)--que de vous citer, dis-je, tels ou tels
passages d'entre les poèmes de Swinburne. Vous comprendrez, _alors_,
à l'instant même, _ce que nous regrettons de ne point trouver à
Paris_.
Voici donc un fragment pris, au hasard, encore une fois, de l'un de
ses derniers poèmes, _Anactoria_. Celle qui parle est une jeune fille
amoureuse; elle s'adresse à son amie, autre jeune fille de la même
île.
Et mon interlocuteur me récita, d'une voix féline et caressante, le
passage suivant, du grand poète anglais.
Traduction littérale:
«Je voudrais que mon amour te tuât: rassasiée de ta vie j'aspire à
ta mort. Oh! trouver des moyens douloureux pour te tuer! des moyens
intenses, des superflus de douleurs! te torturer amoureusement,
laisser souffrir ta vie vacillante sur tes lèvres, extraire ton âme
en des tortures trop douces pour tuer!