--Il y a deux jours qu'on l'a porté à revisser.

À ces paroles, M. Redoux, se redressant sur ses jambes, et

s'affermissant, regarda, bouche béante.

Puis, s'apercevant dans une glace, lui, vieilli de dix années,--il

donna, en silence, avec des larmes cette fois sincères, trois guinées

à ses libérateurs.

Cela fait, il prit son chapeau et quitta le musée.

Une fois dans la rue, il se dirigea vers l'hôtel, y prit sa

valise.--Le soir même, à Paris, il courut se faire teindre, rentra

chez lui--et ne souffla jamais un mot de son aventure.

* * * * *

Aujourd'hui, dans la haute position qu'il occupe à l'une des

Chambres, il ne se permet plus un seul écart du régime qu'il suit

contre sa tendance au phantasme.

Mais l'honorable _leader_ n'a pas oublié sa nuit lamentable.

Il y a quatre ans, environ, comme il se trouvait dans un salon

neutre, au milieu d'un groupe où l'on commentait les doléances de

certains journaux sur le décès d'un royal exilé, l'un des membres

de l'extrême-droite prononça tout à coup les excessives paroles

suivantes--car tout se sait!--en regardant au blanc des yeux

l'ex-maire de la localité du centre:

--«Messieurs, croyez-moi; les rois, même défunts, ont une manière...

parfois bien dédaigneuse... de châtier les farceurs qui osent

s'octroyer l'hypocrite jouissance de les plaindre!»

À ces mots, l'honorable M. Redoux, en homme éclairé, sourit--et

changea la conversation.

CE MAHOIN!

_À MONSIEUR LOUIS WELDEN HAWKINS_

CE MAHOIN!

Un horripilant cauchemar.

EDGAR ALLAN POE.

Ah! ce Mahoin! l'hybride et fangeux brigand! Le tragique et

retors malvat! Un rôdeur de routes, une face de crime, à reflets

ternes, couleur de couteau sale: l'air d'un gros mauvais prêtre,

moins la défroque: et gare à ce qu'il rencontrait!--Échanger une

parole avec son grouïnement de ragot féroce portait malheur aux

campagnards;--c'était, à leur estime, un fauteur de sécheresses,

d'épizooties, de brûlis. Son horrible vigueur musculaire faisait

qu'on lui souriait, sur les chemins, dans la campagne belge des

environs d'Ixelles; cependant--(et il le savait, d'instinct!)--les

plus débonnaires des maîtres d'école, les plus bénins des médecins

de villages, souhaitaient, à sa rencontre, en deçà de leurs

sourires, que les vieux tortionnaires inoubliés de l'occupation

espagnole sortissent une fois de leur séculaire et poudroyant

repos pour épuiser, sur son ignoble individu, les ressources de

leur art.--La nomenclature des forfaits de ce Mahoin défrayait les

veillées et, comme la plupart des gendarmes belges renonçaient à le

surprendre hors de ses repaires inconnus, le scélérat, terreur du

pauvre et du riche, faisait trembler, à vingt lieues à la ronde,

chaumières, couvents, maisons de plaisance et châteaux.--De très

jeunes filles, bourgeoises et villageoises, en crise de puberté, le

désiraient,--entre autres envies morbides,--quitte à s'étonner, une

fois muées, de tout ce nauséeux amas d'appétits dont elles s'étaient

senties tourmentées. Seulement, le monstre avait conscience exacte

de ces crises, qu'il guettait. Et, donc, il s'était diverti, depuis

dix ans, dans les fossés, dans les bois, dans les luzernes, avec une

trentaine, à peu près, de ces infortunées. L'on comptait, également,

à son acquit, une forte douzaine de meurtres, commis avec des

circonstances de barbarie surprenantes, d'une hideur inouïe; des

effractions d'une audace hors ligne, d'innombrables larcins--des

viols de différents genres, d'une luxure à ce point révoltante que

le huis-clos même en eut peut-être refusé les révélations (bien

qu'il soit de notoriété que, par tous les pays, la magistrature est

friande, en général, de récits égrillards); enfin,--et c'est ce qui

fit déborder la coupe de la fureur publique,--des détournements

continuels de vases sacrés, opérés avec bris de tabernacles,

strangulation des bedeaux,--suivie de profanations exercées sur leurs

cadavres;--etc.

Cet état de choses ne pouvait durer: nous l'avons dit, la mesure

était comble: il fallait en finir. Une battue sérieuse, avec

accompagnement de dogues, de fourches et de carabines, fut organisée

et,--de concert avec la gendarmerie,--l'on fut assez heureux

pour capturer, dans la grange d'une ferme incendiée, entre deux

cultivateurs carbonisés, l'affreux Mahoin: ceci au moment même où il

se disposait à consommer, au milieu de fenaisons, sur la personne

d'une enfant de trois ans et demi à peine, le plus odieux des

attentats.

Il fallut six des plus vigoureux gendarmes du pays pour maintenir et

ligotter la grondante bête puante, puis la jeter dans une charrette

et la porter ensuite au fond d'un cachot de la prison d'Ixelles.

L'instruction ne fut pas longue:--les assises le furent moins

encore: ce Mahoin, comme bien on le pense, fut condamné au dernier

supplice,--haut la main, presque sommairement!--et le recours en

grâce dûment jeté au panier par Qui de droit: tout cela va sans dire.

Jusqu'ici, j'en conviens, rien de bien extraordinaire:--mais il

se passa, le jour de l'exécution capitale, un incident dont la

bizarrerie, peu commune, mérite mention.

Aux termes de l'arrêt, la guillotine, sur son grand échafaud, devait

être dressée sur la place foraine d'Ixelles.

Or, grâce à la courtoisie du parquet flamand, le jour précis de

l'exécution fut connu bien à l'avance: on en finirait vers les sept

heures du matin.

En sorte que, le renom du scélérat s'étant répandu dès longtemps à

travers la contrée, il se trouva que, de toutes parts, les routes

furent encombrées d'une énorme affluence de curieux, de paysans, de

bourgeois, de commerçants des deux sexes, suivis de leurs enfants:

l'on marcha toute la nuit aux environs d'Ixelles--comme si l'on se

fût rendu à une sorte de fête nationale. On voulait voir comment

il se tiendrait, le front qu'il aurait.--Et puis, l'on respirerait

plus à l'aise de l'avoir vu périr. Rien ne coûte à la vindicte de

la foule une fois parvenue à cette effervescence: aussi tous les

propriétaires des maisons environnant la place firent d'excellentes

affaires cette nuit-là. Comme il pleuvait un peu (c'était, je crois,

en octobre), tous les greniers, toutes les mansardes, sous ces grands

toits charpentés et ardoisés en pente raide, furent loués tant la

place à des milliers d'individus qui s'y tassèrent, debout, et

demeurèrent ainsi jusqu'au matin, dans l'obscurité, en causant, coude

à coude,--pressés, osons le dire, comme de véritables harengs,--sous

les poutres des toits.

Dehors, sur la grand'place, c'était un niveau remuant d'environ

quinze mille têtes;--à grand'peine une triple haie de troupes

protégeait le libre parcours de la charrette jusqu'au pied de

l'échafaud.

Les heures passèrent: le petit jour parut, blanchit les murs, puis

le brumeux soleil se leva. Toutes les fenêtres étaient garnies de

figures au point que, derrière celles-ci, les gens ayant étagé des

chaises, d'autres figures montaient jusqu'aux cintres et que des

mains s'accrochaient aux grosses tringles des rideaux enlevés, aux

corniches des murs, ceci du haut en bas des maisons.

Enfin, sept heures sonnèrent: et le cri: _le voilà! le voilà!_

retentit: une grommelante rumeur de houle s'éleva de toute la place.

C'était _lui_, en effet, sur le banc de la charrette, à côté du

prêtre qu'il n'écoutait pas.

Solidement ficelé de garcettes, les bras au dos, tête rase, cou nu,

blafard, il regardait.

Devant et derrière le véhicule, un piquet de gendarmes faisait

escorte.

Deux aides l'attendaient, au pied de l'échafaud, pour l'aider à

gravir les douze marches;--l'exécuteur était debout devant la

planche, bras croisés.

Mahoin considéra d'un oeil d'abord hébété l'ensemble de la place;

puis il éclata d'un rire presque inquiétant, qui s'entendit au loin,

dans le silence, et vibra, faisant tressaillir les nerfs de la foule.

Mais le rire s'arrêta brusquement! Le condamné venait, en relevant

les yeux, d'apercevoir un spectacle qui l'étonnait lui-même--et qu'il

ne pouvait, sans doute, s'expliquer en ce moment trouble.

Sur les pentes presque perpendiculaires des toitures, criblant la

longueur totale de leurs dimensions, l'ardoiserie venait d'être

soulevée et arrachée. Et, à travers les milliers de trous superposés,

voici que des milliers de têtes de décapités parlants apparaissaient,

roulant leurs yeux vers la place et rendant son regard au

bandit--sans qu'il fût, tout d'abord, possible de comprendre _où

pouvaient bien être les corps appartenant à ces têtes_.

C'était,--le lecteur l'a déjà deviné,--la multitude des curieux qui

avaient passé la nuit dans les mansardes et les greniers. Aussitôt

que, par les lucarnes, leur fut parvenue la clameur d'en bas, tous,

d'un commun accord, avaient levé les poings et fait sauter les

ardoises--puis, s'agrippant et se suspendant aux poutres qui en

craquèrent, ils avaient passé leurs têtes au dehors, afin de voir!

afin de voir!...

Or, devant cette quantité de têtes, qu'éclairait le brouillard en

feu et qui guettaient le tomber de la sienne, les yeux du patient

s'agrandirent:--en un grave silence, affolé peut-être, il considéra,

dans les airs d'alentour, en frissonnant, cette mouvante assemblée

incorporelle de faces sinistres,--avec une stupeur telle... _qu'il

fut décapité bouche béante_.

Ce Mahoin!

LA MAISON DU BONHEUR

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté!

(CHARLES BAUDELAIRE. _L'Invitation au voyage_.)

Deux beaux êtres humains se sont rencontrés à cette heure des années

qui précède le tomber merveilleux de l'automne; à cette heure

où,--telle que, sur de riches forêts, après une ondée d'orage,

l'étoile du soir,--la Mélancolie se lève, illuminant de mille teintes

magiques toutes les âmes bien nées.

Autrefois,--ô souvenances déjà lointaines!--ces deux âmes, dès les

premières aurores, apparurent natalement blanches et douées, à l'état

nostalgique, d'une sorte de languide passion pour les seules choses

du Ciel.--On eût dit d'éternels enfants, destinés à mourir comme

les oiseaux s'envolent et que le lis du matin serait la seule fleur

oubliable sur leurs chastes tombes.

Mais ils étaient prédestinés à vivre,--et l'Humanité est venue avec

ses luttes et ses stupeurs.

Elle et lui, l'un de l'autre isolés par le hasard des villes et des

contrées, grandirent, en des milieux parallèles, sans se rencontrer

jamais.

Au cours de l'existence, et sous tous les cieux, ils eurent donc

à subir le salut des passants polis, aux yeux sourieurs, aux airs

sagaces, aux admirations officielles, aux jugements d'emprunt, aux

préoccupations oiseuses, aux riens compassés, aux coeurs uniquement

lascifs, aux politiques visées, aux calomnieux éloges,--et dont les

présences, très distinguées, dégagent une odeur de bois mort.

Ah! c'est que tous deux avaient, comme nous, reçu le jour au sein

triste de ces nations occidentales, lesquelles, sous couleur

d'établir, enfin, sur la terre, le règne «régulier» de la Justice,

vont, se dénuant, à plaisir, de ces instincts de l'en-Haut--qui,

seuls, constituent l'Homme réel,--et préfèrent s'aventurer

_librement_, désormais, au gré d'une Raison désespérée, à travers

les hasards et les phénomènes, en payant chaque «découverte» d'un

endurcissement plus sourd du coeur.

Au spectacle environnant de cet effort moderne, le plus sage,

humainement,--aux yeux, du moins, des gens du «monde»,--ne serait-ce

pas de se laisser vivre, en vagues curieux, n'acceptant des années

que les sensualités intellectuelles ou physiques, et sans autres

passions que celle du plus commode éclectisme?

Cependant, Paule de Luçanges, ainsi que le duc Valleran de la

Villethéars, dès leur juvénilité, commencèrent à ressentir beaucoup

d'étonnement de faire partie d'une espèce où le dépérissement de

toute foi, de tous désintéressés enthousiasmes, de tout amour noble

ou sacré, menaçait de devenir endémique.

Aucuns passe-temps ne pouvaient les distraire de l'humiliant

déplaisir qu'ils en éprouvèrent, encore presque enfants, sans,

toutefois, le laisser transparaître, à cause d'une sorte de charité

très douce dont ils étaient essentiellement pénétrés. Paule, svelte,

en sa beauté d'Hypatie chrétienne, était de la race de ces mondaines

aux coeurs de vestales qui, préservées mieux que les Sand, les Sapho,

les Sévigné, même, ou les Staël, de la vanité d'écrire, gardent, très

pure, la lueur virginale de leur inspiration pour un seul élu. Lui

ne se distinguait, en apparence, du commun des personnes de bonne

compagnie que,--parfois,--par un certain coup d'oeil bref, très

pénétrant, un peu fixe et dont l'indéfinissable impression dissolvait

ou inquiétait autour de lui les plus banales insouciances.

Tous deux, ainsi, voilaient, sous les irréprochables dehors

qu'imposent les convenances aux êtres bien élevés, les géniales

facultés de méditation dont leur Créateur avait doté leurs esprits

solitaires. Et, de jour en jour, ces singuliers adolescents,--autant

que les despotiques devoirs d'un rang dont ils s'honoraient le leur

pouvaient permettre,--s'éloignaient de ces mille distractions si

chères, d'habitude, à la jeunesse élégante.

Ne perdaient-ils pas les heures dorées de leur printemps en de

trop songeuses et sans doute stériles réflexions touchant... par

exemple, ces nébuleux problèmes,--réputés insignifiants, ennuyeux

ou insolubles--et auxquels, cependant, une bizarre particularité de

conscience les contraignait de s'intéresser?...

--Peut-être.

--Mais il leur apparaissait qu'autour d'eux, par exemple, l'Esprit de

nos temps en travail,--qui s'efforce d'enfanter, pour la gloire d'un

prestigieux Avenir, le monstre d'une chimérique Humanité décapitée

de Dieu--les mettait en demeure, eux aussi, en ce qui concernait

l'_humain_ de leurs êtres, d'opter, au plus secret de leurs pensées,

entre leurs ataviques aspirations... et Lui.

Le récent idéal--(ce progressif Bien-être, toujours proportionnel aux

nécessités des pays et des âges et dont chaque degré, suscitant des

soifs nouvelles, atteste l'_Illusoire_ indéfini... par conséquent

la fatale démence d'y confiner notre But suprême...)--ne sut

éveiller en leurs intelligences qu'une indifférence vraiment

absolue. L'orgueilleux bagne d'une telle finalité ne pouvait, en

effet, séduire ou troubler, même un instant, ces deux consciences

qui, tout éperdues de Lumière et d'humilité, se souvenaient de leur

origine. Et ces réalités de bâtons flottants--en qui se résolvent,

d'ordinaire, les fascinants mirages à l'aide desquels le vieil opium

de la Science dessèche les yeux des actuels vivants,--ces «conquêtes

de l'Homme moderne», enfin, leur semblaient infiniment moins utiles

que mortellement inquiétantes,--étant remarqués, surtout, le

quasi-simiesque atrophiement du Sens-surnaturel qu'elles coûtent...

et l'espèce d'ossification de l'âme qu'elles entraînent. Imbus d'un

atavisme QUI, EN RÉALITÉ, COMMENÇAIT À DIEU, ils se fussent (oh! même

affamés!) refusés, d'instinct, certes! à céder, malgré l'exemple,

les droits sacrés de leur aînesse consciente contre toutes les

pâtées de lentilles vénéneuses dont un périssable Actualisme eût

tenté de séduire leur inanition. Quant à cet Avenir, dont une église

de rhéteurs têtus prophétisait la perdurable et sublime rutilance,

ces deux jeunes gens hésitaient à s'infatuer au point de par trop

oublier, aussi, qu'en fin de compte, (--ne fût-ce qu'au témoignage

criard de ces vingt-six changements à vue dont ne cesse de nous

assourdir, sous nos pieds, la menaçante géologie,--et en passant

même sous silence les fort troublantes révélations de l'astronomie

moderne,--) l'univers attesta, maintes fois, inopinément, être une

salle trop peu sûre pour que l'on dût caresser une minute l'idée de

jamais pouvoir s'y installer définitivement.

En sorte que tout le clinquant intellectuel de la Science, toutes

les boîtes de jouets dont se paye l'âge mûr de l'Humanité, tous

les bondissements désespérés des impersuasives métaphysiques, tout

l'hypnotisme d'un Progrès--si magnifiquement naturel, éclairé

par la providence d'un Dieu révélé et, sans lui d'une vanité si

poignante,--non, tout cela ne leur paraissait pas aussi _sérieux_, ni

aussi _utile_, en substance, que le tout simple et natal regard de

l'Homme vers le Ciel.

Socialement, toutefois, il leur était difficile, en eux-mêmes, de

condamner, à l'étourdie, l'évidence de cet effort de tous vers la

grande Justice,--vers une équité meilleure, enfin, que celle dont

se lamente le Passé. Mais les résultats très précis, obtenus en

appliquant ces théories humanitaires,--empruntées, d'ailleurs, à

l'éternel Christianisme,--semblaient jusqu'à présent,--il fallait

bien se l'avouer,--singulièrement en désaccord avec les admirables

intentions de leurs partisans. Comment ne pas reconnaître, en

effet, que les plus libres, les plus fiers et les plus jaloux de la

Liberté, parmi les peuples, sont ceux-là même qui, les longs fouets

ensanglantés aux poings, supplicient le plus leurs esclaves, savent

humilier le mieux leurs pauvres et, entre les forfaits à commettre,

ne préfèrent, _jamais_ que les plus vils?

Comment éviter, par tous pays, le spectacle de ces triomphantes

lupercales où les majorités--au patriotisme si lucratif, aux

éloquences foraines,--exultent si gravement, et dont la sereine

servilité,--giratoire seulement aux uniques souffles de ces trahisons

écoeurantes philosophiquement situées au-dessous de toute pénalité

comme de tout dédain,--affirme outre mesure en quelle désespérante

inanité s'aplatissent les révolutions? Et, pour conclure, comment

ne pas comprendre, sans effort, qu'étant donnée la loi de l'innée

disproportion des intelligences, en leur diversité d'aptitudes,

le prétendu règne d'une Justice purement humaine ne saurait être

jamais que la tyrannie du Médiocre, s'autorisant, gaiement, de

quoi? du _nombre!_ pour imposer l'abaissement à ceux dont le génie,

constituant, seul, l'entité même de l'Esprit-Humain, a, seul, de

droit _divin_, qualité pour en déterminer et diriger les légitimes

tendances!

--Mais, sans daigner juger la mode actuelle des idées

septentrionales, le noble songeur et la belle songeuse, détournant

les yeux, autant qu'ils le pouvaient, de l'énigmatique performance

terrestre, résumaient toujours leurs méditations en cet ensemble de

pensées:

--_Qu'importe à la Foi réelle le vain scandale de ces poignées

d'ombres, demain disparues pour faire place à d'équivalents fantômes?_

_Qu'importe qu'elles détiennent aujourd'hui, comme hier, comme

demain, l'écorce matérielle d'un Pouvoir dont l'essence leur est

inaccessible? Nul ne peut posséder d'une chose que ce qu'il en

éprouve. Si cette chose est belle, noble,--enfin, divine d'origine,

et qu'il soit, lui, d'essence vile,--c'est-à-dire d'une prudence

d'instincts nécessairement abaissante,--la beauté, la noblesse,

la divinité de cette chose, s'évanouissant immédiatement au seul

contact du violateur, il n'en possédera que son intentionnelle

profanation,--bref, il n'y retrouvera, comme en toutes choses, que

la vilainie même de son être, que l'écoeurante, éclairée et bestiale

médiocrité de son être: rien de plus.--Donc il n'y a pas lieu de s'en

irriter._

Tels, s'attristant, peut-être, quelque peu, de ces fatalités de

leur époque,--mais sans oublier qu'il fut des siècle pires,--et se

recueillant, chaque jour, en ces visions que l'Art le plus élevé

sait offrir aux coeurs chastes et solitaires, ces deux promis de

l'Espérance, au défi des années, s'attendaient.

Cette disparité de nature entre eux et la plupart des dignes vivants

de nos régions, ils ne l'avaient pas constatée au début de la

vie. Non. Ces êtres d'_au-delà_ s'étaient refusés longtemps à se

rendre--même aux évidences les plus affreuses, ou, les considérant

comme passagères, les avaient pardonnées avec une indulgence jamais

lassée. Les regards encore éblouis de reflets antérieurs à leurs

yeux charnels, comment eussent-ils démêlé, à première vue, de quel

enfer foncier se constitue la banalité sociale! C'est pourquoi

leur sensibilité crédule, toute imbue d'angéliques larmes, fut

incessamment surprise, alors, et partagea mille mensongères--ou si

médiocres «douleurs», que celles-ci étaient indignes d'un tel nom.

Longtemps il suffit, autour d'eux, de _sembler_ dans une affliction

pour que ces coeurs inextinguibles devinssent réchauffants,--et

prodigues! et consolateurs!... Ah! se dévouer, s'oublier! quelle

joie d'anges penchés sur ceux que l'on abandonne! Qu'importe si, le

plus souvent, ceux-ci ne daignent se souvenir des «anges» que pour en

critiquer, toujours un peu tard, l'humiliante irréalité!

Ainsi rayonna leur charité, ce passe-temps divin des justes,--même

sur ces assoiffés d'amusements dont le propre est de témoigner

une sorte de rabique aversion au seul ressentir, même obscur, de

toutes approches d'âmes souveraines, tant l'idée seule que celles-ci

puissent encore exister leur semble insupportable, fatigante et

révoltante. Oui, tous deux eurent la bienveillance de toujours se

tenir éloignés de ce genre de personnes, pour leur épargner l'ennui

de cette sensation toute naturelle.

Mademoiselle de Luçanges et le duc de la Villethéars subirent

donc, chacun de leur côté, cette existence, jusqu'au jour mortel

où, tous deux, presque en même temps, s'aperçurent que les

suffocantes bouffées--émanant des lourds ébats de cette Médiocrité

universelle--avaient répandu la contagion jusque sur leurs proches,

leurs frères, leurs «égaux,»--la plupart de leurs princes et de leurs

prêtres!...

Alors un froissement terrible d'âme les glaça, leur causa cette

sorte de lassitude sévère qu'un Dieu-martyr seul peut surmonter

devant le reniement de son disciple. Humiliés de se sentir quand même

solidaires de cet envahissement si près d'eux monté, une tentation

d'inespérance les prit, troubla leurs coeurs sacrés et peu s'en

fallut qu'elle n'assombrît même, au plus secret de leurs croyances,

jusqu'au sentiment de Dieu.

Elle ni lui n'étaient, en effet, du nombre de ces esprits-créateurs,

trempés de manière à tenir tête fût-ce au scandale de toute

l'Humanité et dont le fulgurant souffle d'infini refoulerait les plus

rugissantes rafales: ce n'étaient que deux exquises intelligences,

merveilleusement douées,--que cette qualité d'épreuve fit fléchir,

comme deux fleurs sous la pluie.

Ils ne se plaignirent pas.--Seulement, ce devinrent, bientôt, deux

âmes en deuil, désenchantées même du sacrifice et dont aucune fête

ne pouvait augmenter ou diminuer le royal ennui amer.

Maintenant ils n'ont plus soif que d'exils.--«Plaindre? Comment

juger! Que sert, d'ailleurs? Instants perdus.»

Un besoin d'adieux les étouffe, et voilà tout. Ils pensent avoir

gagné le droit d'oublier. À peine s'ils daignent voiler parfois,

sous la pâleur d'un sourire, leur indifférence morose. Devenus d'une

clairvoyance inconsolable, ils portent en eux leur solitude. Ne

pouvant plus se laisser décevoir, entre eux et la foule sociale la

misérable comédie est terminée.

Aussi, dès l'instant conjugal où le Destin les a mis en présence, ils

se sont reconnus, d'un regard, et se sont aimés, sans paroles, de

cet irrésistible amour, trésor de la vie.--Oh! s'exiler en quelque

nuptiale demeure, pour sauver du désastre de leurs jours au moins un

automne, une délicieuse échappée de bonheur aux teintes adorablement

fanées, une mélancolique embellie!--Jaloux de leur secret, sûrs de

leurs pensées, ils se sont écrit. Dispositions prises, ils partent,

ils disparaissent,--devant se retrouver, non dans un de leurs lourds

châteaux, où des visiteurs, encore...--mais en cette retraite bien

inconnue qu'ils ont choisie et noblement ornée, au goût de leurs

âmes, pour y cacher leur saison de paradis.

Histoires insolites · 第 3 / 10 段