Mais quel douloureux spectacle! l'hiver dévaste la campagne; l'horrible

hiver, l'hiver implacable répand la désolation de son souffle rigide;

voyez ces débris d'une armée qui se traînent péniblement sur cette

affreuse lutte et sous ce temps inclément; nul secours, nul asile, pas

une lueur pour leur rendre l'espérance et la ranimer; partout l'hiver,

la fatigue, le désespoir, la mort! O champs fatals et héroïques qui

servirent de tombeau à la plus belle année et aux soldats les plus

braves! quel horrible linceul de neige recouvre ces glorieuses victimes!

Rien n'avait pu les vaincre, l'hiver les a vaincus!... Cessez vos

danses, faites taire ces voix joyeuses; que l'airain gémisse et pleure!

Qu'on est bien, dites-vous, au coeur de l'hiver, dans un vaste fauteuil

qui vous caresse amoureusement de ses deux bras, la tête nonchalamment

appuyée sur le velours et les pieds sur les chenets. Oui, certes, votre

sort est digne d'envie; mais croyez-vous que ces brèves marins qui se

battent contre les ours de la mer Glaciale aient à se louer de l'hiver

autant que vous? Croyez-vous que ces pauvres petits enfants pâles,

grelottants, mourant de faim, accotés tristement sur le seuil d'une

maison qui ne s'ouvre pas, croyez-vous qu'ils trouvent dans l'hiver le

véritable paradis terrestre?

Vive l'hiver! dites-vous insolemment; c'est la saison des plaisirs!

Comment peut-on se plaindre de l'hiver? Ah! détournez, un instant les

regards de ces salons splendides, de ces rares festins, de ces

spectacles musiques; daignez descendre de votre élégante calèche et

mettre le pied dans la rue; visitez la hutte du villageois ou la

mansarde du pauvre, vous saurez, alors ce que l'hiver apporte de joie en

ce monde; là vous verrez, un vieillard déguenillé demandant un sou de

pain au passant qui le lui refuse; ici une pauvre femme courbée sous un

lourd fardeau et menant avec elle, à travers la neige, un petit enfant

transi et pleurant. Mais que vois-je? La misère dans toute son horreur!

La misère au mois de janvier, quand un vent glacé souffle avec violence

à travers les portes mal jointes; une femme, un enfant, un malade à

l'agonie! et pas de feu, pas de pain, pas de matelas, pas de secours! La

mère amaigrie offrant au nouveau-né son sein tari, et le père hideux et

râlant sur la froide pierre, adossé à la muraille humide.

A bas l'hiver! dit la voix misérable de la mansarde. Vive l'hiver

murmure la douce voix du boudoir.

[Illustration: deco.]

ÉTUDES COMIQUES.

Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses.

PERSONNAGES:

M. TOUCHARD, ancien mercier (cinquante ans).

MADAME TOUCHARD, sa femme (quarante ans).

M. RONDIN, ancien associé de M. Touchard.

JOSEPH, vieux domestique.

LE MÉDECIN.

Un salon chez M. Touchard, au Marais.

Scène I.

M. TOUCHARD, en robe de chambre de molleton, bonnet grec, pantoufles; il

est assis près d'une table et tient à la main la Gazette des Tribunaux,

_(Il lit.)_--«Paris, nouvelles diverses.» _(S'interrompant.)_ Avant de

lire les nouvelles diverses et les drôleries de la police

correctionnelle, récapitulons un peu mon journal d'aujourd'hui...

Voyons... _(Il parcourt des yeux son journal.)_ «Cour d'assises de la

Seine...» Mais qui vient me déranger?...

Scène II.

M. TOUCHARD, M. RONDIN.

M. RONDIN, de la porte.--Peut-on entrer?

M. TOUCHARD.--Eh! c'est vous, mon cher Rondin?... Entrez donc, que l'on

requière contre vous! Depuis que nous avons quitté les affaires, c'est à

peine si l'on vous a vu.

M. RONDIN.--Que voulez-vous, mon cher Touchard, je suis devenu

campagnard... J'ai acquis....; petite propriété à Bougival... et, vous

savez... les embarras d'un nouveau propriétaire, les travaux, les

changements, les réparations...

M. TOUCHARD.--Allons! j'admets, comme on dit, les circonstances

atténuantes; vous êtes acquitté...

M. RONDIN.--A la bonne heure! ce cher ami, ce cher associé! vrai, il me

tardait de vous voir. Et comment va cette santé?... Je vous trouve un

peu changé.

M TOUCHARD.--Ça ne m'étonne pas: j'ai été malade.

M. RONDIN.--Oh!

M. TOUCHARD.--Oui, j'ai commencé par là mon existence de rentier... Un

mois après la vente de notre fonds de mercerie, je me suis mis au lit

pour n'en plus bouger de huit jours.

M. RONDIN.--Vous qui étiez si bien portant, si solide!

M. TOUCHARD.--Pardi! quand on est dans les affaires, est-ce qu'on a le

temps d'être malade?

M. RONDIN.--Ma foi! on ne devrait jamais avoir ce temps-là. Tenez,

voulez-vous que je vous dise... je crois que vous avez eu tort de vous

fixer en ville. Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez acheté cette

maison?

M. TOUCHARD.--Oui; c'est l'oncle de ma femme qui nous l'a cédée en

viager... c'est une bonne affaire...

M. RONDIN.--Je ne dis pas non; mais ça vous cloue à Paris, et ça ne vous

vaut rien.

M. TOUCHARD, un peu effrayé.--Est-ce que vous pensez qu'il y a du danger

pour moi à vivre à Paris?

M. RONDIN.--Sans doute... danger pour votre santé. Vous en avez déjà

fait l'expérience... Quand on a, comme nous, passé trente ans à

travailler sans relâche, on croit être bien heureux en se retirant un

beau jour avec des rentes... on s'imagine qu'on s'amusera beaucoup parce

qu'on n'aura rien à faire... c'est une erreur... Nous sommes habitués à

une vie active, laborieuse... et l'habitude est une seconde nature qu'on

ne peut changer impunément... Ainsi, pour nous, un repos absolu est un

ennui, une fatigue réelle, dangereuse... si on ne la combat par une

fatigue corporelle qui sera notre véritable repos. Ce que je vous dis là

vous paraît absurde... mais je parle de ce que j'ai éprouvé. Le jour où

je me suis éveillé rentier, n'ayant plus ma boutique à ouvrir, mon

étalage à arranger, je n'ai plus su que devenir; au bout de huit jours,

j'étais jaune... la semaine suivante, je sentais que j'allais tomber

malade... comme vous, mon pauvre Touchard... C'est alors que mon notaire

m'a parlé d'une petite campagne à vendre à quatre lieues de Paris...

j'ai saisi cette proposition comme une inspiration du ciel... je me suis

fait propriétaire, propriétaire campagnard... Depuis ce moment, j'ai

retrouvé mes soucis, mes petites inquiétudes, je n'ai pas eu un seul

jour de repos... aussi je vous jure que je ne me suis pas ennuyé du

tout... et vous voyez que la santé m'est revenue... Et vous, mon cher

ami, que faites-vous? Ne vous êtes-vous pas créé quelque occupation,

quelque distraction?

M. TOUCHARD.--Pardonnez-moi.

M. RONDIN.--Ah!... et laquelle?

M. TOUCHARD.--Je me suis abonné à la _Gazette des Tribunaux._

M. RONDIN.--Bon! cela distrait... Ensuite?

M. TOUCHARD.--Voilà tout.

M. RONDIN.--Comment c'est là toute votre occupation?

M. TOUCHARD.--Vous croyez peut-être que ce n'est pas assez... Je vous

assure, mon cher, que cette lecture m'occupe beaucoup.

M. RONDIN.--Oui, une heure, le matin après votre déjeuner... mais le

reste de la journée?

M. TOUCHARD.--Le reste de la journée? je médite sur ma lecture du matin.

M. RONDIN.--Ah ça! vous voulez rire. Vous méditez la _Gazette des

Tribunaux._

M. TOUCHARD.--Sans doute... j'apprends à être prudent... à me

préserver...

M. RONDIN.--Et contre qui, contre quoi?

M. TOUCHARD.--Contre tout... et contre tout le monde... Vous ne vous

faites pas idée, mon pauvre ami, de la multitude des crimes qui se

commettent aujourd'hui. C'est effrayant, M. Rondin, c'est vraiment

incroyable!

M. RONDIN.--Eh bien donc ayez le soin de bien fermer vos portes le soir,

d'avoir une paire de pistolets à la tête de votre lit, et vous serez

parfaitement tranquille.

M. TOUCHARD.--Oui, contre les dangers du dehors.

M. RONDIN.--J'espère bien qu'à l'intérieur vous n'avez aucun sujet

d'inquiétude... Entouré d'une excellente femme, qui vous aime... de

Joseph, un vieux serviteur, qui vous est dévoué...

M. TOUCHARD.--Oui, oui, certainement, une excellente femme... Je ne lui

connais d'autre défaut qu'un peu de coquetterie, un peu de goût pour la

toilette... mais, à son âge, c'est plutôt un ridicule pour elle qu'un

sujet d'alarmes pour moi.

M. RONDIN.--Ce n'est même pas un défaut: habituée à paraître dans le

comptoir de notre magasin, il est tout naturel qu'elle ait conserve

quelque recherche dans sa mise.

M. TOUCHARD.--Soit!... Quant au vieux Joseph, il a été jusqu'à ce jour

un domestique honnête... Je n'ai jamais rien aperçu qui pût me faire

douter de son affection, de sa fidélité... mais...

M. RONDIN.--Voilà un mot de trop... Pas de mais... il n'y en a pas... il

ne peut pas y en avoir...

M. TOUCHARD.--Comme il vous plaira... Je me tais... et je garde pour moi

seul ma conviction...

M. RONDIN, _avec vivacité_.--Une conviction!... et laquelle... laquelle?

M. TOUCHARD.--C'est que le passé ne répond pas toujours de l'avenir...

M. RONDIN.--Comment! malheureux que vous êtes!... car vous me faites

mettre en colère... comment! vous croyez votre femme capable d'attenter

à vos jours?...

M. TOUCHARD.--Qui vous parle de cela?... Seulement, les huit ou dix

maris qui, depuis l'infortuné Lafarge, ont été empoisonnés par leurs

femmes, étaient probablement tout aussi sûrs d'elles que je le suis de

la mienne, sans cela ils n'auraient pas bu le funeste breuvage qu'elles

leur présentaient...

M. RONDIN.--De pareilles catastrophes sont toujours annoncées dans les

ménages par des querelles, des dissensions des désordres...

M. TOUCHARD.--Quelquefois par des bienfaits.

M. RONDIN.--Des bienfaits?

M. TOUCHARD.--Si vous aviez lu la _Gazette des Tribunaux_, vous auriez

vu que des huit ou dix maris dont je vous parle, sept ont péri à la

suite d'un testament fait en faveur de leur femme.

M. RONDIN.--C'est qu'alors ils avaient épousé des monstres.

M. TOUCHARD.--On ne fait pas de testament en faveur des monstres.

M. RONDIN.--Tenez, vos raisonnements sont odieux, abominables!

M. TOUCHARD.--Ils sont justes; je n'invente rien... tout est imprimé.

M. RONDIN.--Et vous voulez en conclure...

M. TOUCHARD.--Qu'il ne faut pas faire de testament en faveur de sa

femme... ou que, du moins, il faut le lui laisser ignorer.

M. RONDIN.--Et ce testament olographe que vous nous avez lu il y a un

an?...

M. TOUCHARD.--Par lequel j'assurais un douaire à ma femme, et une rente

au fidèle serviteur?

M. RONDIN.--Oui.

M. TOUCHARD.--Vous verrez...

M. RONDIN.--Si vous aviez fait cela, Touchard, ce serait indigne.

M. TOUCHARD.--Allons, que diable! allons! calmez-vous... Le testament ne

sera révoqué qu'en apparence... mais gardez-moi le secret...

M. RONDIN.--C'est égal, c'est mal... très-mal!

M. TOUCHARD.--Laissez-moi donc faire... N'aurez-vous pas grand plaisir à

vous dire un jour: «Ce pauvre Touchard, s'il avait suivi son idée, il

serait peut-être encore là?...»

M. RONDIN.--Voulez-vous que je vous dise... vous mériteriez presque

d'avoir raison de craindre...

Scène III.

LES MÊMES, JOSEPH.

JOSEPH, entrant.--Ah! tiens! M. Rondin... Ça va bien, M. Rondin?

M. RONDIN.--Très-bien, très-bien, mon ami.

JOSEPH, _à M. Touchard_.--Bonjour, monsieur; vous avez passé une bonne

nuit?

M. TOUCHARD--, _le regardant fixement_.--Mais oui... fort bonne...

parfaite...

JOSEPH,--Ah! eh ben! tant mieux, tant mieux, monsieur...

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ne dirait-on pas qu'il est étonné que

j'aie passé une bonne nuit? (_A Joseph._) Dis-moi un peu, pourquoi me

fais-tu, tous les matins cette même question?...

JOSEPH.--Mais, dame!... c'est pour savoir si vous avez bien dormi.

M. TOUCHARD.--Et qu'est-ce que cela te fait, que j'aie bien dormi?

JOSEPH.--Ce que cela me fait?... Eh ben! ça me fait plaisir, donc!

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--après l'avoir regardé dans les

yeux.--Soit!... J'ai pourtant le sommeil très-léger... Une mouche qui

vole, un meuble qui craque, suffisent pour m'éveiller...

JOSEPH.--Diable! diable!...

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--On dirait que ça le contrarie.

M. RONDIN.--Où voyez-vous ça?

M. TOUCHARD, bas.--Vous ne voulez rien voir... Je lui trouve un air tout

particulier aujourd'hui.

M. RONDIN.--Il a son air ordinaire.

JOSEPH, _à part_.--Qu'est-ce qui leur prend donc de me dévisager Comme

ça?

M. TOUCHARD.--Que me voulais-tu?

JOSEPH.--Hein! qui?... Moi?... Bon!... Voilà que je ne m'en souviens

plus.

M. TOUCHARD, _bas à Rondin_.--Ah ça, mais, il se trouble...

M. RONDIN.--Parbleu! vous le regardez si drôlement...

JOSEPH.--Ah!... je venais savoir, de la part de madame, s'il faut servir

le déjeuner...

M. TOUCHARD.--Ça ne presse pas... Tu vas aller chez M. Bellemain, mon

notaire, et tu lui diras que j'attends l'acte que je lui ai demandé.

JOSEPH.--Bien, monsieur... (_A lui-même._) Voyons, n'oublions rien... M.

Bellemain, rue Beaumarchais.... et la commission de madame, rue des

Nonaindières, (_il va pour sortir_).

M. TOUCHARD, _à part_.--Une commission de ma femme!... (_Le rappelant._)

Joseph.

JOSEPH.--Monsieur.

M. TOUCHARD.--Ma femme t'a chargé d'une commission?

JOSEPH.--Une lettre que j'ai là... (_Il montre la poche de sa veste._)

Mais madame m'a bien recommandé...

M. TOUCHARD.--Quoi?

JOSEPH.--Ah! imbécile que je suis! elle m'avait recommandé le secret,

surtout pour vous... (_Touchard regarde Rondin; celui-ci hausse les

épaules en riant._) Ne lui dites pas que je vous ai dit... C'est

peut-être une surprise qu'elle vous ménage...

M. TOUCHARD, _s'efforçant de sourire_.--Une surprise!...

M. RONDIN, bas.--Quelque cadeau...

M. TOUCHARD.--Vous croyez?...

M. RONDIN.--N'allez-vous pas vous aviser d'être jaloux? (_à Joseph._)

Va, mon ami, va faire les commissions.

(_Joseph va pour sortir._)

M. TOUCHARD à part.--Il faut que j'aie cette lettre... Une idée!... (_Il

fait tomber la boîte aux pains à cacheter qui était sur la table._)

Maladroit que je suis... Hé! Joseph!... Joseph!...

JOSEPH, _revenant_.--Monsieur.

M. TOUCHARD.--Ramasse ceci.

JOSEPH.--Allons! bon!... Tous les pains à cacheter répandus sur le

tapis...

(Pendant qu'il s'accroupit pour les ramasser, M. Touchard s'empare de la

lettre et la cache.)

M. TOUCHARD, _à part_.--Je la tiens!... (_A Joseph._) C'est bon! en

voilà assez... Cours vite chez M. Bellemain.

JOSEPH.--Oui, monsieur, (_bas à Rondin._) Ne trouvez-vous pas qu'il

n'est plus le même?

M. RONDIN, _bas_.--Non, non, tu te trompes... Va.

M. TOUCHARD, _à part_.--Qu'ont-ils à chuchoter tout bas?

(_Joseph sort._)

Scène IV.

M. TOUCHARD, M. RONDIN; puis MADAME TOUCHARD.

M. TOUCHARD, _à part_.--Je n'ose lire cette lettre devant lui. (_Haut._)

Moucher Rondin, est-ce que vous n'allez pas dire un petit bonjour à

madame Touchard: Je suis sûr qu'elle sera charmée de vous voir... Vous

la trouverez dans sa chambre.

M. RONDIN.--Faudra-t-il lui dire que vous avez escamoté sa lettre?

M. TOUCHARD, troublé.--Quoi!... vous avez vu?...

M. RONDIN.--A votre place, je rougirais de descendre à de pareils

moyens...

M. TOUCHARD.--La, la! encore vos grands sentiments, vos grandes

phrases!... Après tout, ne suis-je pas le mari de ma femme, et n'ai-je

pas le droit de savoir tout ce qu'elle fait, surtout quand elle y met du

mystère?

M. RONDIN.--Voici madame Touchard.

M. TOUCHARD, _vivement_.--Chut! pas un mot, je vous en prie!

M. RONDIN.--Pourquoi donc? puisque vous avez le droit....

M. TOUCHARD.--Je vous en conjure, Rondin, pas un mot.

MADAME TOUCHARD, _entrant_.--Bonjour, mon ami... Mais tu es occupé...

M. RONDIN, _saluant_.--Madame Touchant ne me reconnaît pas?

MADAME TOUCHARD, croisant vivement son peignoir.--M. Rondin!... _(A son

mari.)_ Eh! mon Dieu, mon ami, pourquoi ne m'avoir pas fait avertir'?...

_(A Rondin.)_ Je vous demande pardon... Vous me surprenez dans un

négligé...

M. RONDIN.--Vous plaisantez... Est-ce que nous sommes gens à

cérémonies?... d'anciens associés, de vieux amis comme nous... Je n'ai

pas besoin de vous demander si vous vous portez, bien... Vous êtes

fraîche, rose comme une pomme d'api. Mais c'est que c'est vrai, monsieur

Touchard; on dirait que madame Touchard a dix ans de moins depuis que je

l'ai vue.

MADAME TOUCHARD, _minaudant_.--Vous trouvez!... Je conviens que le repos

m'a profité; mais il n'en a pas été de même de Touchard... Ce pauvre

ami!... Ne vous semble-t-il pas maigri?

M. RONDIN.--Oui, un peu.

MADAME TOUCHARD.--Il a été malade; il n'est pas encore bien remis.... ce

pauvre chat! (_Elle embraie son mari sur le front._)

M. TOUCHARD, _à part_.--On dirait qu'elle veut le préparer à une

catastrophe.

MADAME TOUCHARD.--M. Rondin, j'espère que vous allez prendre le chocolat

avec nous?

M. RONDIN.--Mieux que cela... je reste en ville tout le jour, pour

quelques affaires; et comme je n'ai plus de domicile à Paris, je

m'installe chez vous, et je m'invite à dîner.

MADAME TOUCHARD.--A la bonne heure... (_Elle sort._)

M. TOUCHARD.--Mon cher ami, vous me faites un sensible plaisir en

restant ici tout le jour... nous irons dîner au restaurant... A dater

d'aujourd'hui, je ne veux plus prendre mes repas à la maison.

M. RONDIN.--Et pourquoi?...

M. TOUCHARD.--Pourquoi?... pour rien.

M. RONDIN.--Vous êtes fou!

MADAME TOUCHARD, _rentrant_.--Allons! à table... voici le chocolat fait

de ma main... (_Elle porte deux chocolatières qu'elle pose sur la table,

et place les tasses et le beurre._)

M. RONDIN.--Fait de votre main, belle dame...

MADAME TOUCHARD, _riant_.--Allons, vous allez dire une galanterie.

(_On se met à table._)

M. TOUCHARD.--Pourquoi ces deux chocolatières?

MADAME TOUCHARD.--Ah! c'est que celle-ci est pour toi... pour toi seul.

M. TOUCHARD.--Ah!

MADAME TOUCHARD.--C'est un chocolat de santé... J'ai entendu dire qu'il

faisait des miracles sur les convalescents... J'ai voulu t'en faire

essayer... Je suis sûre que tu t'en trouveras bien.

M. TOUCHARD.--Tu crois? (_regarde Rondin, qui rit. A part._) Est-ce

qu'ils s'entendraient?

MADAME TOUCHARD.--D'abord, il a un parfum délicieux... (_Elle verse dans

la tasse de son mari._)

M. TOUCHARD.--Assez, assez... Gardes-en un peu pour toi.

MADAME TOUCHARD.--Non; je me suis promis de n'y pas toucher... tout est

pour toi.

M. TOUCHARD, _à part_.--Elle refuse d'y goûter. (_Haut._) Verses-en un

peu à Rondin... il me dira ce qu'il en pense.

MADAME TOUCHARD.--Non, non... il n'en aura pas... Tout est pour le

malade... tout!

M. TOUCHARD, _à part_.--Ah, mais!...

M. RONDIN.--Dieu me garde de vous en priver... (_A part, riant._) Il est

amusant.

MADAME TOUCHARD.--Eh bien, mon ami, tu ne prends pas mon chocolat

merveilleux?

M. TOUCHARD, _à part_.--Il faut que je lise cette lettre.

M. RONDIN, _riant_.--Allons, allons, buvez donc!

M. TOUCHARD, M. TOUCHARD _à part_.--Et lui aussi!

MADAME TOUCHARD.--Mais qu'as-tu donc? tu sembles souffrir...

M. TOUCHARD.--Non, rien... quelque chose à prendre dans mon cabinet...

(_se lève._) Je reviens... ne touchez pas à mon chocolat... (_A part._)

Cette lettre... cette lettre... (_Il sort agité et troublé, en regardant

sa femme et Rondin avec méfiance._)

Scène V.

MADAME TOUCHARD, M. RONDIN.

MADAME TOUCHARD.--Eh mais! qu'a-t-il donc?

M. RONDIN.--Ma foi, je n'en sais rien.

MADAME TOUCHARD.--Il m'inquiète depuis quelque temps... il est sérieux,

soucieux, bizarre... J'ai beau l'interroger, je ne puis lui arracher le

sujet de ce changement. Vous aurait-il fait quelque confidence?

M. RONDIN.--Aucune; je crois qu'il lui faudrait des distractions...

J'espère que vous viendrez me visiter à ma campagne... que vous y

viendrez souvent...

MADAME TOUCHARD.--Mais... avec grand plaisir...

M. RONDIN.--J'ai fait arranger un appartement que je vous destine...

Voici la belle saison... je veux vous avoir dimanche...

MADAME TOUCHARD.--Dimanche?... mais cela se peut... J'en parlerai à M.

Touchard.

M. RONDIN.--Rien n'est plus commode; il y a justement une station du

chemin de fer à cinq minutes de ma maison.

MADAME TOUCHARD.--Vraiment!... mais, alors, c'est une promenade.

Scène VI.

LES MÊMES, M. TOUCHARD.

M. TOUCHARD, _rentrant tout effaré_.--Donnez-moi ce chocolat... n'y

touchez pas... n'y touchez pas... (_Il prend sa tasse, la remet dans un

placard, qu'il ferme et dont il ôte la clef._)

MADAME TOUCHARD.--Que fais-tu donc?

M. TOUCHARD.--Ce que je fais?... ce que je... Sortez, madame...

M. RONDIN.--Comment! mon ami... que signifie?...

M. TOUCHARD,--_cherchant à se contenir_.--Mais, rien... rien du tout...

J'ai à vous parler en secret... sur-le-champ... sans retard... et je

prie ma femme de se retirer dans sa chambre.

MADAME TOUCHARD.--Mon Dieu, mon ami, je me retire. (_A Rondin, bas._)

Vous me direz...

M. TOUCHARD, _l'interrompant_.--Ne parlez pas bas à monsieur... Allez,

madame...

(Elle sort.)

(La fin à un prochain numéro.)

[Illustration: deco.]

La Pêche aux Huîtres.

Six heures du soir vont bientôt sonner, les estomacs affamés s'en

réjouissent. Un fumet appétissant sort de l'officine des restaurateurs

dignes d'un tel nom; à chaque étage, dans chaque maison, le couvert est

mis; les chefs ou les cuisinières sont en émoi, les réchauds se

garnissent, le potage bouillonne en frémissant; tous les appareils

culinaires fonctionnent avec une activité philanthropique.--Autrefois on

soupait, ce qui avait bien son mérite; mais aujourd'hui l'on dîne, ce

qui n'est pas sans charmes.

Les Chambres législatives sont désertes; le temple de Plutus,

vulgairement appelé la bourse, se dépeuple; déjà depuis une heure

bureaux, études, cabinets, tristes domaines de l'ennui, sont fermés;

l'artiste essuie ses brosses et le journaliste sa plume d'oie ou de fer.

Ministres, députés, juges, légistes, savants, et tant d'autres respirent

enfin... La nomenclature serait sans terme, et Rabelais nous rendrait

les armes, si nous passions en revue tous les esclaves qu'affranchit

l'heure fortunée de se mettre à table.

O trois et quatre fois heureux ceux qui peuvent alors dire avec Archias,

le tyran de Thèbes: «A demain les affaires sérieuses!» O mille fois

capables d'inspirer l'envie ceux qu'attend un repas ordonné suivant les

règles de l'art, et dont l'huître apéritive stimulera les sens

gastronomiques!

L'huître, en effet, a des vertus qu'on nous permettra d'énumérer. Si la

lyre d'Anacréon était à notre service, nous lui consacrerions un poème

en quatre chants, nous la célébrerions en vers iambiques; elle serait

l'héroïne qui nous inspirerait. Mais, hélas! prosaïque amateur que nous

sommes, force nous est de renoncer au langage des dieux, et de nous

contenter de celui du bon M. Jourdain. Nous ne marcherons pas sur les

brisées d'Horace, qui célébra les huîtres de Circé,--irritamentum gulae

comme a dit Tite-Live.--Nul ne contestera cette qualification latine.

L'huître est bien l'_excitant de l'appétit_. Elle ouvre les voies sans

les encombrer; elle flatte le goût et ne rassasie point. Faut-il ajouter

scientifiquement qu'elle partage avec les vins légers des qualités

diurétiques fort estimables? Qui parle d'huîtres a nommé le Grave et le

Sauterne! M. Flourens a déclaré que l'huître ne mérite pas d'être

classée, dans l'échelle de la création, aussi bas qu'on l'admet

généralement; il l'a réhabilitée devant la science en s'écriant;

«L'huître! cet animal chez qui l'organe des passions est si largement

développé; l'huître! etc...» L'on a constaté par des chiffres que les

populations dont les coquillages et les huîtres en particulier sont la

nourriture habituelle, fournissent au service de la patrie un nombre de

conscrits allant rapidement en progression croissante d'année en

année.--Mais qu'importe! qu'importe tout cela! On s'inquiète peu des

mérites du prince des testacés; l'on ignore comment il vit, comment il

se multiplie, comment il s'améliore. Les mets parés aux huîtres et pêche

aux huîtres sont des mots vides de sens. On ne connaît l'huître

qu'ouverte par l'écaillère; on l'avale, et voilà tout.

Comblons une immense lacune.

La nature a fait de l'huître un coquillage privé de la faculté

locomotive; elle lui accorde sans doute des compensations inconnues au

plus grand nombre des humains,--soit dit sans allusions aux ennemis du

progrès.--Cet article ne sera point politique.

L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844 · 第 4 / 6 段