La porte du fort est l'ouvrage des ouvriers envoyés par le gouvernement

français auprès de l'émir. Elle ne laisse rien à désirer sous le rapport

de l'élégance et de la solidité. On voit que nos ouvriers y ont mis de

l'amour-propre. Les murailles, à l'intérieur et à l'extérieur, sont

recouvertes d'une épaisse couche de plâtre d'une blancheur éblouissante.

On y a dessiné une montre solaire, et, au milieu de la cour, s'élève un

oratoire pour la prière. On lit sur la porte d'entrée une longue

inscription arabe qui porte le nom du fondateur. Partout sont gravées

des maximes tirées du Coran.

Devant le fort s'étend une petite terrasse en forme d'esplanade sous

laquelle on a ouvert trois grands magasins où le plus habituellement

s'entassent les récoltes de blé et d'orge. On y a placé trois canons

sans affûts. Dans l'intérieur existent aussi deux vastes magasins

souterrains qui servent de prison, je pourrais dire de tombeau, car les

malheureux qu'on renferme dans ces lieux insalubres y meurent presque

tous.

Une fabrique de briques et de tuiles, un moulin à farine et un four à

pain s'élèvent autour du fort, qu'environnent aussi une centaine de

chétives cabanes. Telle est la ville de Tazza, située à une journée de

marche de Boural et à une journée et demie de Milianah, dont elle est le

dépôt. Plusieurs familles de Coulouglis et de Moraibes y ont été

exilées. Les habitants de Milianah s'y sont réfugiés plusieurs fois. On

y remarque quelques boutiques et un semblant de commerce. Une excellente

source qui jaillit de la montagne voisine y verse d'abondantes eaux.

Cette source est gardée, la nuit, par les lions, qui, comme les dragons

des Hespérides, en défendent l'approche aux mortels.

Les environs de la ville sont tristes et uniformes; les montagnes

boisées qui entourent Tazza ne présentent pas un point sur lequel le

regard se pose avec complaisance. Tout y est froid et silencieux. En

hiver la neige remplit la vallée; en été une excessive chaleur engendre

des fièvres qui déciment la population. Ajoutez à ces désagréments

l'impassibilité où l'on se trouve de s'éloigner seul sans courir le

risque d'être dévoré par les lions, et vous aurez une idée exacte de

Tazza. Il arrive même souvent qu'à prix d'or on ne peut s'y procurer les

objets de première nécessité.

A une petite distance de la ville on rencontre des excavations d'où les

Arabes ont extrait du fer et de la bouille; mais leur inhabileté dans ce

genre de travaux les leur a fait abandonner. Il y a aussi, à quelques

lieues de là, à l'est, dans la province de Lassagah, une mine de soufre;

elle est placée dans un lieu désert où manquent l'eau et les arbres.

L'exploitation offre conséquemment des difficultés presque

insurmontables. Abd-el-Kader, qui possédait un peu de salpêtre, fut tout

joyeux de la découverte d'une mine de soufre; il crut qu'il lui serait

possible d'établir des manufactures de poudre. Il se transporta sur les

lieux, et ordonna à un Algérien qui était à son service de procéder

immédiatement à l'exploitation. Ou acheta de grandes cuves en cuivre, et

les autres ustensiles nécessaires; mais, en opérant, on brûla les

chaudières, et il fallut renoncer à obtenir du soufre pur. Il est peu

probable que cette mine soit jamais exploitée.

La route qui conduit de Tazza à la mine de Lassagah est belle, unie,

bien tracée, mais la pluie la rend impraticable à raison de la nature du

terrain, qui est argileux. Il n'y a dans le district qu'une petite

quantité d'eau sulfureuse.

Pendant mon séjour à Tazza, qui n'a pas duré moins de quatre mois, j'eus

l'occasion de me lier d'amitié avec le gouverneur de la place.

Kredour-Berouela. C'est un Algérien d'une quarantaine d'années, de haute

stature et d'une physionomie franche et ouverte. Il a demeuré sept ans à

Alger, où il a puisé dans le commerce des Français beaucoup de

connaissances utiles qui lui ont attiré l'affection de l'émir. Sans lui,

le fort de Tazza n'aurait subi aucune des améliorations qui le

distinguent des autres places fortes. Il était chargé d'affaires

d'Abd-el-Kader auprès du gouverneur, mais s'étant compromis en 1837, il

fut obligé de fuir, sous un déguisement de femme, pour échapper aux

Français qui le poursuivaient, et qui, une heure après son départ,

envahissaient sa maison afin de s'assurer de sa personne. Il se rendit

auprès de l'émir, qui l'accueillit favorablement en reconnaissance des

éminents services qu'il en avait reçus. Il alla d'abord à Milianah, où

il appela plus tard sa famille, Berouela administre avec talent les tribus

placées sous ses ordres et qui campent autour de la forteresse. Les

Arabes de la campagne se rendent tous les jeudis en ville et y

établissent un marché où abondent les produits du pays. Le gouverneur a

de l'esprit naturel et une certaine instruction qu'il est rare de

trouver chez un Arabe. Aucune question ne l'embarrasse, et il mène à

bonne fin presque tout ce qu'il entreprend. Il est d'un accès facile,

d'une grande familiarité, quoique juste et sévère; son coeur est bon,

mais il sait se faire obéir et ne pardonne jamais une faute. Quand il a

prononcé, le jugement s'exécute, eût-il été porté contre son propre

père. Les droits de son maître sont les seuls légitimes à ses yeux;

aussi est-il l'ennemi acharné des Français. Au commencement des

dernières hostilités, il leur fit beaucoup de mal dans la Mitidja, en

compagnie du kalifat de Milianah, dont il suit la bannière. Il paie

toujours de sa personne et affronte la mort avec une témérité

surprenante, Quoique gouverneur absolu de Tazza et des tribus

circonvoisines, il est sous les ordres du kalifat de Milianah.

Abd-el-Kader estime beaucoup son habileté, son sang-froid et son

courage; il ne fait rien sans le consulter. Il lui a fait don d'une

jolie maison de campagne, située non loin de Tazza. Je n'ai qu'à me

louer des bons procédés de Berouela. Les Européens et les ouvriers

français qui ont visité le gouverneur rendent également justice à la

douceur et à l'aménité de son caractère.

Le mois de janvier de l'année 1839 était arrivé, et je commençais à

perdre l'espoir de voir arriver Abd-el-Kader, lorsque j'appris par

Berouela que son maître était attendu à Milianah. Je résolus

sur-le-champ de me rendre dans cette ville, afin de régler la marche de

mes affaires et de prier l'émir de m'aider dans l'exécution de mon

projet; j'étais pressé d'en finir avec les Arabes, dont le commerce peut

être agréable quelquefois, mais dont le caractère inspire le plus

souvent une crainte salutaire. Mes préparatifs de départ furent bientôt

terminés, et, le 17 janvier, à neuf heures du matin, je me mis en route

par un temps magnifique. Un soldat irrégulier, un gendarme et Ben-Oulil,

qui me servait de domestique, formaient toute mon escorte. En quittant

Tazza, nous marchâmes pendant plusieurs heures à travers les montagnes

par un chemin praticable; nous foulâmes aux pieds les ruines d'une

ancienne ville nommée Dairack; l'endroit où elle s'élevait jadis n'est

plus qu'un monceau de décombres; ils passeraient inaperçus si les guides

ne les faisaient remarquer aux voyageurs. Un peu plus loin, nous

traversâmes un vaste cimetière, ce qui ne me permit plus de douter que

réellement, à l'endroit désigné, il y avait eu sinon une ville

importante, du moins du nombreuses habitations. Peu après s'ouvrit

devant nous une magnifique plaine, coupée en tous sens par mille petits

ruisseaux qui doivent contribuer beaucoup à la rendre fertile; elle

s'étend entre Boumedin et Mouley-Allel, à l'entrée de la province de

Matmata, dont les deux montagnes sont les frontières. Néanmoins, quoique

la position soit favorable et le terrain excellent, on n'y aperçoit pas

la moindre trace d'habitation; c'est un désert complet dans lequel

plonge la vue sans pouvoir se reposer ni sur une lente, ni sur une

cabane, ni sur un arbre. Il faut attribuer cette stérilité plutôt au

manque de bras qu'à l'ingratitude du sol; les Arabes ressemblent tous

plus ou moins à Figaro: ils sont paresseux avec délices, et, quand ils

ont de quoi suffire aux besoins du moment, ils s'inquiètent médiocrement

de l'avenir. Il n'est donc pas étonnant de rencontrer chez eux des

terres incultes qui seraient, dans nos climats, une fortune pour les

travailleurs pauvres.

Après avoir traversé la plaine, nous pénétrâmes au milieu des bois

touffus qui tapissent les monts Matmata; nous suivîmes une route large

et bien conservée; les Arabes prétendent que c'est une voie romaine;

elle est bordée de chênes gigantesques et imposants par leur antiquité;

les berceaux formés par leur épais feuillage versaient l'ombre à nos pas

et nous ouvraient un passage agréable; quelquefois pourtant la crainte

s'éveillait en nous, lorsque le vent des gorges nous apportait le

lugubre rugissement des lions. Nos terreurs s'accrurent quand nous vîmes

les traces du sang de deux Kabyles qui, deux jours auparavant, avaient

servi de pâture aux hôtes des forêts. C'était la un triste présage pour

des voyageurs qui suivaient le même chemin et que le seul aspect d'un

lion eût peut-être fait évanouir.

A part ces craintes, que rien ne vint justifier, nous fîmes un délicieux

voyage au milieu des merveilles de la nature. Les tableaux les plus

sublimes se déroulaient à nos yeux; les montagnes que nous parcourions

étaient d'un pittoresque admirable et d'une solitude effrayante; tout y

était grandiose, morne et silencieux. La hauteur de ces montagnes est

incommensurable, leurs formes sont très-variées; les rayons du soleil

n'arrivent pas à certains endroits. Tantôt, perché au sommet d'une de

ces masses granitiques, on jette un regard effrayé sur le précipice qui

s'ouvre sous vos pieds; tantôt, du fond de la vallée, on lève avec

admiration les yeux sur les frères jumeaux de l'Atlas. Quelques-unes de

ces montagnes sont taillées à pic et inaccessibles; on n'y retrouve

aucune trace d'habitations; c'est un amas de rochers dont le silence

n'est interrompu que par le bruit des eaux qui tombent avec fracas des

cimes dans les gorges et que répètent à l'envi les échos.

Nous quittâmes bientôt la route tracée pour suivre d'étroits sentiers

dont les difficultés rendaient notre marche pénible. La nuit approchait;

nous nous occupâmes de chercher un douair où nous pussions nous reposer

des fatigues de la journée; nos yeux interrogèrent longtemps les

profondeurs de la nuit, ce fût en vain. Nous avançâmes toujours, au

risque de nous égarer, franchissant les montagnes avec une rapidité peu

ordinaire, et comptant découvrir enfin ce que nous recherchions avec

tant d'ardeur. Au moment où nous désespérions de trouver un abri, nous

aperçûmes au loin une clarté douteuse; nous dirigeâmes nos pas de ce

côté. Bientôt la lumière se montra plus vive et brilla à quelques pas de

nous; elle provenait d'un douair composé d'une douzaine de tentes où

nous arrivâmes harassés par une longue marche au milieu des ténèbres.

Le cheik du douair nous fit l'accueil le plus amical. En ma qualité

d'Européen, je fus l'objet de toutes ses prévenances; on aurait dit

qu'il était tout joyeux de voir un Français rechercher son hospitalité.

Une de ses cabanes fut mise à ma disposition; je m'y installai avec mes

gens et nous nous disposâmes à goûter un repos dont nous avions tous

également besoin.

L'intérieur de notre tente était plongé dans une obscurité complète;

nous allumâmes quelques tisons d'où jaillit une vive lumière, mais la

fumée, n'ayant aucun conduit par où s'échapper, se répandit dans la

chambre, et faillit nous asphyxier. Nous étions logés entre deux vaches,

et en compagnie d'un poulain que nous n'avions pas encore remarqué en

entrant; il nous fallut user de précaution pour tenir à l'écart ces

incommodes voisins, et cette circonstance nous obligea, malgré la fumée,

à laisser brûler les tisons. Des oeufs, du lait, des poules, du pain

pétri avec du beurre frais et cuit sur une brique, un mouton, telles

furent les provisions qu'on nous donna, et avec lesquelles nous nous

mîmes en mesure de satisfaire le plus vigoureux appétit; nous avions

tant marché dans la journée que nous finies le plus grand honneur à ce

magnifique repas.

Les habitants du douair, prévenus de notre arrivée, accoururent bientôt

nous présenter leurs hommages; la tente s'emplit d'Arabes, et la

conversation devint générale; elle roula en grande partie sur la

politique. Un indigène fit résonner bien haut ses prouesses, et parla à

diverses reprises de la mort d'un Français dont il s'avouait l'auteur.

«Le sabre du vaincu est en mon pouvoir, me dit-il, et je le conserve

précieusement, parce qu'il doit me servir dans une occasion importante

et prochaine.» Connaissant le caractère vaniteux des Arabes, j'ajoutai

peu de foi à ce qu'il disait. Si son récit eut été vrai, il n'aurait pas

manqué de montrer le trophée de sa victoire. Nous lui répondîmes donc

sans le démentir complètement, mais aussi sans lui cacher tout à fait

que nous n'étions pas dupes de ce mensonge. La conversation commençait à

s'échauffer, lorsqu'on apporta le fameux couscoussou, ce mets si délicat

qu'on sert à la fin du dîner, et qui, chez les Arabes, est inséparable

de l'hospitalité. Je mangeai jusqu'à m'en rassasier de cette préparation

africaine, que j'aime beaucoup; on poussa la galanterie jusqu'à m'offrir

une tasse de café, afin de faciliter la digestion du couscoussou. Je fis

ainsi un véritable festin de Balthazar sous une tente, au milieu des

forêts du nord de l'Afrique.

Ce fut pendant cette nuit que j'aperçus les femmes de ces Arabes à demi

sauvages. On n'avait jamais, avant moi, accordé l'hospitalité à un

Européen; j'étais donc un objet nouveau pour elles, et la curiosité

naturelle à leur sexe les poussa à me visiter. Quelques-unes, dans le

but de satisfaire ce besoin et de faire de leur hôte un examen plus

approfondi, m'apportèrent des oeufs frais et du lait; mais à peine

eurent-elles déposé leurs dons à mes pieds, qu'elles s'enfuirent,

précipitamment, comme si j'allais les dévorer. Si j'en juge par leur

empressement à me quitter, je fis sur leur esprit une impression

défavorable; elles considèrent sans doute les Européens de la même

manière que ceux-ci considèrent les lions de leurs forêts. La différence

des moeurs des habitants de ces douairs avec celles des autres Arabes

provient de l'isolement dans lequel vivent les premiers, tandis que

ceux-ci ressentent déjà les effets de la civilisation.

Malgré la rapidité de leur fuite, j'eus cependant le temps d'observer

les femmes arabes: leur physionomie me parut tout à fait bizarre. Je ne

sais si je dois attribuer l'effet qu'elles produisirent sur moi à

l'obscurité, ou si telle est leur forme naturelle: des figures plates,

de grands yeux noircis avec une poussière dont elles se servent, pour

embellir leurs traits, de larges plaques en argent sur la poitrine,

d'énormes turbans donnent à ces êtres un aspect tout particulier; si

vous ajoutez à cela une rare laideur, une saleté dégoûtante, vous

trouverez comme moi qu'elles sont dignes des lieux qu'elles habitent.

Les douze ou quinze tentes du douair formaient un cercle sur le penchant

d'une montagne; elles étaient entourées d'une haie en branchages secs,

pour empêcher, disent les Arabes, les ravages que les lions et les

chacals commettent la nuit parmi les troupeaux. Les sentiers qui mènent

aux habitations sont escarpés et difficultueux. Au centre du douair sont

entassés les bestiaux, le fumier et la boue.

Le cheik de l'endroit est de petite taille et d'une obésité vénérable:

c'est un compère de la famille des Sancho Pança, mais un Sancho sauvage;

ses cinquante ans et sa barbe grise vont bien aux hautes fonctions dont

il est investi; son caractère est doux, son imagination ardente, son

esprit vif et naturel. Je lui demandai pourquoi, au lieu de ces vilaines

forêts, il n'allait pas habiter la belle plaine qui s'étend au delà des

montagnes de Boumedin et de Mouley-Allel. «Tel est, me répondit-il, le

lieu que nous a désigné l'émir des croyants, et, bon gré, mal gré, il

faut que nous l'habitions.» Ces mots ne permettaient pas d'autres

questions: je savais que les ordres d'Abd-el-Kader s'exécutent toujours

sous peine de mort.

Fatigué et désireux de me remettre en route de bonne heure le lendemain,

je saluai mes hôtes; ils comprirent mon intention, et quittèrent la

cabane. Alors je m'étendis sur une natte, auprès du brasier qui

flamboyait au milieu de la chambre, et, sans songer un instant au danger

d'être étouffé par la fumée, je m'endormis.

Vers le milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit

étrange qui provenait du dehors; les cris confus des indigènes

m'avertirent qu'il se passait autour de nous quelque chose

d'extraordinaire. J'envoyai Ben Oulil aux informations, et il vint,

quelques minutes après, m'apprendre que le tumulte avait été causé par

l'apparition d'un lion; le maraudeur avait franchi la haie, et, avec une

audace imperturbable, venait d'enlever un mouton au douair; aussitôt les

habitants s'étaient rassemblés, tous armés de lances et de bâtons, en

faisant retentir l'air de cris perçants.

Cette façon de repousser l'agression des bêtes féroces me frappa par sa

singularité. Tel est, en effet, le système adopté par les Arabes pour se

débarrasser des visites de leurs importuns voisins.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Plaisirs et Misères de l'Hiver.

Le but de ce petit chapitre, cher lecteur, est de le démontrer que

l'hiver est à la fois la plus agréable et la plus triste des saisons, de

même que la femme, suivant l'avis de Sganarelle, est la meilleure chose

et la pire des choses. Ce que je dis ici de la femme et de l'hiver,

lecteur mon ami, peut se dire à peu près de tout ce qui existe en ce

monde sublunaire. Il n'est guère de vertus dont l'excès ne touche à un

travers, à un ridicule ou à un vice; tout mets délicieux a son danger;

au fond de la coupe exquise se cachent les maux de nerfs et l'ivresse.

Quoi de plus charmant que la parole et quoi de plus détestable? Le

violon de Bériot a pour voisin le violon de *** qui vous écorche les

oreilles; le plaisir coudoie la douleur, et le monde est blanc ou noir,

selon le côté par où tu l'envisages.--Je veux qu'après avoir lu ces

lignes, tu me quittes en criant; Vive l'hiver! à bas l'hiver!

[Illustration.]

Oui, vive l'hiver pour ceux qui ont une cheminée de stuc ou de marbre,

où le chêne enflammé pétille et répand ses chaudes ardeurs; oui, vive

l'hiver pour ses poitrines abritées sous la ouate et la martre! vive

l'hiver pour les pieds cuirassés de doubles semelles, pour les nez

enveloppés du foulard de soie, pour les jambes appuyées sur les coussins

d'un moelleux équipage! vive l'hiver pour toutes ces frêles, et

blanches, et charmantes Parisiennes, que le plaisir appelle à ses fêtes!

vive l'hiver pour le lion à la botte vernie, au gant glacé, au lorgnon

enchâssés dans l'orbite.

Allons, mes jeunes cavaliers, allons, mes toutes belles, voici l'hiver

qui commence! c'est votre saison de prédilection, la saison de vos joies

les plus vives, de vos enivrements les plus doux. On vante le printemps:

préjugé de poète! que vous veut-il avec ses roses fades et son azur

monotone? La belle distraction, en vérité, que de se coucher sur l'herbe

et de bâiller au sempiternel murmure du ruisseau! Parlez-moi de l'hiver!

Le printemps chante toujours le même air sur ses pipeaux champêtres;

cela devient maussade; mais l'hiver ramène les vives harmonies; de tous

cotés résonne, sur mille tons joyeux, le signal de la valse et de la

danse. Parlez, couvrez vos blanches épaules du long manteau de soie; le

bal vous sourit, le bal vous appelle, le bal vous possède; à la lueur

des lustres étincelants, montrez aux regards charmés, votre taille

légère, vos cheveux enlacés de fleurs, votre noire prunelle, votre pied

agaçant; faites des heureux et des jaloux, et revenez de ces nuits

enflammées, de ces nuits de délire, fatiguées, mais non lasses de vos

triomphes. Et vous, mes beaux amis, est-il, dites-moi, un temps plus

heureux, plus adorable que l'hiver? N'est-ce pas dans l'hiver qu'on se

retrouve, qu'on se revoit, qu'on se précipite avec ivresse dans le

tourbillon du monde, et que les mots les plus tendres, et les plus doux

se disent à l'oreille?

Voulez-vous prendre un peu de repos? Est-ce votre fantaisie, le

lendemain de quelque fête bruyante, de vous récréer par le contraste des

douceurs de l'intimité? donnez votre consigne à la porte de votre

boudoir, afin que les profanes en soient exclus; deux ou trois

privilégiés auront seuls le droit, d'entrer au sanctuaire; alors vous

goûtez un des plus grands plaisirs de ce monde, que l'hiver seul peut

donner, le plaisir du coin du feu; ô coin du feu! ô volupté plus

charmante, ô trésor plus enviable que tous les diamants et toutes les

grandeurs de l'univers! Le bienheureux auquel il est donné de se livrer

au bonheur du coin du feu, à côté de deux jolies femmes, peut se dire

l'égal des rois; à côté d'une seule femme, il égale les dieux!

Le soir, si ce n'est plus le bal, Lablache et Ronconi, Rachel et

Carlotta Grisi vous réclament; la loge d'avant-scène ouvre pour vous ses

rideaux de velours; là, vous prêtez l'oreille aux douces mélodies, vous

jouissez d'un regard, d'un sourire échangé, tandis que la pompe d'un

spectacle magnifique ou touchant éclate sur la scène, enchantant

l'esprit, éblouissant les yeux, remplissant l'âme de surprise et

d'émotion. Essayez donc d'en faire autant en pleine canicule! vous

risquerez la suffocation.

L'hiver, en tout point, est supérieur au printemps. Est-ce le printemps

qui pourrait couvrir nos toits de neige, glacer la surface des eaux,

suspendre aux branches de l'arbre le givre étincelant? Eh bien! l'hiver

n'a point à envier au printemps ses fleurs et ses arbustes; comme lui,

il a sa couronne; l'hiver fait le printemps quand il veut. Voyez ces

serres où les plantes les plus belles et les plus rares se disputent

votre choix; que dis-je! les fleurs d'hiver ont un attrait particulier

que celles du printemps n'ont pas, l'attrait de la rareté, le charme du

fruit défendu.

[Illustration.]

Cependant le soleil luit au ciel limpide, un de ces beaux soleils

d'hiver sur la blanche campagne. Attelez au traîneau votre bai-brun pur

sang, et qu'il vole sur cette route de neige solide. Après le bonheur du

coin du feu, quel bonheur plus grand que de s'élancer ainsi dans

l'espace, comme le dieu de l'hiver, qui parcourt son royaume de glace

sur un char rapide!--De chaque côté de votre route, vous apercevez le

patineur agile qui glisse sur les rivières et les fleuves arrêtés dans

leur course, ou les enfants joyeux se livrant une guerre d'éclats de

rire et de boules de neige... Puis vous rentrez dans une salle à manger

bien close et bien chaude, et là vous savourez un succulent dîner avec

toute l'ardeur d'un appétit triplé par l'air vif et excitant d'une belle

journée d'hiver.

A bas l'hiver! s'écrie-t-on de ce côté; à bas l'hiver! mort à l'hiver!

Qu'est-ce? qu'y a-t-il? d'où viennent ces cris et ces imprécations? Eh!

voulez-vous que ces malheureux adorent l'hiver et l'encensent?--L'un

suivait péniblement, à travers la montagne, une route âpre et difficile;

sa femme l'accompagnait avec son enfant; tout à coup la neige s'écroule

d'en haut avec un fracas épouvantable; le mari et la femme disparaissent

engloutis sous l'avalanche; la petite fille, éperdue, s'agenouille et

lève au ciel des mains désespérées. Qui viendra à son aide? qui la

sauvera de cet abîme glacé?... Appelez les violons, mesdames, et

mettez-vous en danse!--L'autre est mort de froid dans une solitude

hyperboréenne; les vautours et les loups ont dévoré le cadavre; il ne

reste plus de l'homme que ce chapeau abandonné... Passez vos gants, mes

lions, frisez votre moustache, mirez-vous dans les beaux yeux de la brin

et de la blonde.

L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844 · 第 3 / 6 段