On connaît la configuration de l'huître. Sa partie ou valve inférieure

est immobile et sert de point d'attache ou de résistance; la valve

supérieure a seule un certain mouvement. Par l'effet d'un muscle

tendineux faisant fonction de charnière, l'huître s'ouvre pour respirer,

et prend alors, par ses suçoirs, l'eau et les aliments qui lui sont

nécessaires. On dit qu'elle se nourrit de sucs de plantes marines,

d'animalcules et de limon. Nous nous abstiendrons de rien affirmer à cet

égard; mais un fait constant, c'est qu'aux mois de mai, juin, juillet et

août, les huîtres jettent leur _frai_, substance laiteuse de figure

lenticulaire, dans laquelle on aperçoit, avec un bon microscope, une

infinité d'oeufs, et, dans ces oeufs, de petites huîtres déjà toutes

formées. Ces dernières se fixent sur des rochers, des pierres, de

vieilles écailles; elles grossissent les bancs naturellement composés de

leurs vénérables aïeules:

Petit poisson deviendra grand,

Pourvu que Dieu lui prête vie.

Après avoir frayé, les huîtres sont maigres, malades et même malsaines,

au dire de quelques auteurs, démentis par de voraces et courageux

ostréophiles; toutefois, les véritables amateurs s'en abstiennent

jusqu'au 1er septembre. Du reste, la pêche est défendue sur les côtes de

France durant les quatre mois du frai; elle doit cesser entièrement le

30 avril. Les huîtres qu'on trouve dans le commerce après cette époque

ne sont plus que des huîtres de contrebande.

Aucune partie de notre littoral ne recèle de couches d'huîtres aussi

épaisses que la baie de Cancale, située entre ce port, le

Mont-Saint-Michel et Granville. C'est là que nous nous transporterons

pour assister aux travaux des populations riveraines.

Le temps est favorable, une jolie brise fait clapoter la mer, des

bateaux non pontés, de dix à vingt tonneaux, montés chacun par deux ou

trois hommes, sortent sous voile des criques du voisinage. Ils se

dirigent aussitôt sur les bancs d'huîtres qui recouvrent le sol à une

grande distance en tous sens. L'horizon est chargé à perte de vue de

voiles où le soleil se reflète, un spectacle mobile et pittoresque anime

la baie; au large, ce sont encore des barques orientées sous toutes les

allures. Mille bruyantes clameurs retentissent; hommes, femmes, enfants,

se pressent à l'envi dans des canots plus petits qui passent entre les

grandes embarcations; celles-ci dérivent en traînant par le fond leurs

_dragues_, dont il faut maintenant donner une description précise.

La drague est un grand instrument en fer d'environ six pieds de long sur

deux de hauteur; sa forme est celle d'un châssis sur lequel est fixé une

sorte de filet fabriqué en mailles de fer. Les pécheurs, arrivés au lieu

convenable, orientent leur barque de manière que sous l'effort du vent

ou du courant elle glisse parallèlement à elle-même. Alors on mouille la

drague retenue à bord par un bout de corde. L'instrument qui racle le

banc d'huîtres détache et reçoit dans son filet tout ce qui n'est pas

trop adhérent; au bout de quelques instants, les pécheurs hissent la

drague, vident sa poche remplie et la mouillent de nouveau.

Chaque bateau est muni de deux dragues plus ou moins lourdes suivant la

nature du fond et la résistance à vaincre.

Dans l'enfance de l'art, on employait pour la pêche de longs râteaux de

fer à dents recourbées au moyen desquels les pêcheurs ramenaient à bord

les huîtres arrachées à la surface du banc; mais cette méthode, qui ne

peut être pratiquée hors des fonds de peu de profondeur, est totalement

abandonnée par les riverains de la Manche; elle n'est plus en usage sur

le reste de notre littoral, que dans quelques criques où les huîtres ne

sont pas l'unique base de l'industrie maritime du pays.

Ajouterons-nous qu'à Mahon, dans la Méditerranée, la pèche des huîtres

est faite par des plongeurs qui exposent leur vie pour les détacher des

roches sous-marines?

Parlerons-nous des huîtres à perles, qui sont l'objet des périlleux

travaux des pêcheurs du golfe Persique? Mais cette seconde pêche ne peut

être légèrement traitée en quelques lignes, et nous écrivons _au point

de vue_ gastronomique, comme diraient nos hommes d'État, qui usent et

abusent à tous propos des _points de vue_, surtout quand ils sont

_sérieux_.

Or, rien de plus sérieux qu'un bon plat d'huîtres; le sage Montaigne

devait penser ainsi, quand il disait: «Être sujet à la colique ou se

priver de manger des huîtres, ce sont deux maux pour un; puisqu'il faut

choisir entre les deux, hasardons quelque chose à la suite du plaisir.»

Plaçons-nous simplement sur la jetée de Cancale, au moment où les

bateaux pécheurs accostent pour se décharger; Voici que, les voiles

amenées ou au sec, ils s'échouent, suivant l'heure de la marée, de

manière à être le plus près possible du bord; les mannes ou paniers sont

remplis et portés à terre; les femmes et les enfants prennent part à ce

travail, car toute la population vit de la pêche et par la pêche. Voici

déjà sur le haut de la digue une voiture prête à partir pleine de

bourriches et de marée.

[Illustration: Départ pour la pêche des Huîtres.]

[Illustration: Pêche des Huîtres à la drague.]

Mais c'est là, il faut le dire, une sorte d'exception: l'huître de luxe

ne nous arrive pas directement du banc où elle s'est développée. Avant

de paraître sur nos tables, elle doit séjourner dans des fosses

d'environ quatre pieds de profondeur, réservoirs nommés _parcs_, où elle

acquiert une saveur nouvelle. Et qu'on n'aille pas croire que les

bateaux de pêche se déchargent simplement dans les parcs. La drague a

ramené du fond mille matières hétérogènes, des substances étrangères,

des coquilles brisées ou encore des testacés informes et vicieux peu

dignes des soins assidus dont les huîtres de choix seront l'objet.

Aussi, voyez sur la grève ces femmes et ces enfants occupés maintenant à

séparer l'ivraie du bon grain, à trier les huîtres, pour être technique.

[Illustration: Pêche des Huîtres au râteau.]

Les mannes dans lesquelles on porte à terre les produis de la pêche sont

vidées; l'on procède au triage des huîtres, on les visite une à une, et

l'on n'admet aux honneurs et privilèges du parcage que des bivalves

irréprochables.

[Illustration: Retour de la pêche des Huîtres.]

Hâtons-nous d'ajouter que les bateaux de Granville, de Cancale et des

petits ports avoisinants ne s'occupent guère que de la pêche; d'autres

bâtiments de vingt à quarante tonneaux font le transport des huîtres,

dont la plus grande quantité est parquée ensuite à Saint-Vaast, sortes

d'entrepôt d'où on les dirige plus tard sur de nouveaux parcs.

On sait déjà que les fosses à huîtres sont creusées le long du rivage;

ajoutons que tout parc doit avoir une certaine inclinaison vers la mer,

qui l'alimente d'eau. Les huîtres y sont placées de manière à n'être

exposées ni au contact de l'air ni à celui de la vase. L'emplacement

d'un parc doit être choisi avec beaucoup de discernement; il ne faut pas

que l'eau douce puisse l'envahir, ni même y pénétrer en trop grande

abondance, car il est désormais avéré que la pluie est nuisible aux

huîtres. Les grands froids et la neige leur sont funestes; la gelée les

fait périr en peu de temps.

Aussi l'entretien des huîtres dans les parcs a donné naissance à une

industrie particulière; après le pêcheur qui les arrache de leurs bancs,

et le marin qui les transporte à terre, vient l'_amareilleur_, l'homme

qui soigne l'huître parquée, et dont les travaux ont pour but

l'amélioration de l'estimable testacé qui nous occupe.

Les amareilleurs rangent d'abord les huîtres dans les parcs, mais cela

ne suffit point; pendant les premiers temps qui suivent la pêche, ils

les retirent de l'eau, tous les trois ou quatre jours, à l'aide de

râteaux de fer. Un triage de détail a lieu chaque fois; les huîtres

mortes sont rejetées et les autres replacées dans les fosses. Il arrive

même qu'on se voit obligé de les changer toutes de réservoir pour les

préserver de quelque influence délétère connue ou inconnue. L'huître

parquée est d'une santé fort délicate, ce n'est pas sans dangers qu'elle

passe de la vie sauvage des bancs à l'existence domestique. Mais aussi

quelle fraîcheur rondelette, quel embonpoint exquis, quelle attrayante

physionomie ne lui donnent point les soins de l'amareilleur!

Les huîtres qui ont séjourné à Saint-Vaast ne nécessitent pas tant de

précautions, car elles ont déjà subi un parcage. Disons, sans plus

tarder, qu'en général on garnit un parc six fois par an, trois fois au

printemps et trois fois en automne. Les huîtres restent dans les parcs

un ou deux mois.

Si l'huître ordinaire exige tant de culture pour mériter de figurer sur

la table du gastronome, quelle application soutenue ne faudra-t-il point

pour obtenir l'_huître verte?_ car les huîtres ne sont pas vertes sur

les bancs de Cancale; elles n'acquièrent cette couleur recherchée des

gourmets qu'à force d'études et de travaux. Il faut que le lieu où on

les dépose soit bien nettoyé et garni de galets ou cailloux de mer; un

parc neuf est le meilleur. Lorsque le galet se recouvre d'une légère

couche de mousse verdâtre par l'effet de la stagnation de l'eau de mer,

on reconnaît que le parc est propre à recevoir les huîtres.

Dans les fosses d'huîtres ordinaires, on amasse les huîtres sans grandes

précautions; mais on doit déposer et ranger doucement celles qu'on veut

faire verdir. L'expérience de l'amareilleur constitue une science qui a

ses arcanes, et certainement, nous qui dogmatisons ici, nous ne saurions

pas disposer des huîtres avec assez d'art pour qu'elles obtinssent

promptement la couleur désirée. Toutefois nous ne manquerions pas de

leur faire subir un supplice semblable à celui de Tantale; nous les

laisserions cinq ou six heures sur le bord du parc avant de les y

déposer, car il est notoire que la soif les porte à absorber l'eau du

réservoir avec une avidité telle qu'elles verdissent ensuite en peu de

jours.

[Illustration: Triage des huîtres.]

Dans les parcs d'huîtres blanches, a dit un érudit ostréonome, il n'y a

aucun inconvénient à laisser entrer l'eau salée; au contraire, dans ceux

qui renferment les huîtres vertes, on doit interrompre toute

communication avec la mer, ou du moins ne laisser entrer qu'un quart du

volume d'eau contenu dans le parc, et seulement aux nouvelles et pleines

lunes; mais il faut bien se garder de la renouveler entièrement avant

que les huîtres soient vertes.»

[Illustration: Parc aux Huîtres, à Cancale.]

A Granville et à Saint-Vaast, où l'eau monte à chaque marée, les huîtres

en effet ne verdissent pas.

[Illustration: Voiture accélérée pour le transport des Huîtres à Paris.]

Quelques gourmets affirment que l'huître, toutes choses égales

d'ailleurs, ne vaut jamais mieux qu'après avoir voyagé par terre; mais

les avis sont divisés à cet égard. Certains amateurs distingués prennent

la poste pour aller au-devant des testacés bivalves, tandis que ceux-ci

roulent en sens contraire pour venir nous tenter au milieu de Paris. Sur

les bords des parcs, d'élégants établissements sont consacrés au culte

gastronomique des huîtres. Cancale, Saint-Vaast, Courseulles, et bien

d'autres lieux, doivent être ennemis des gastronomes systématiques qui

attendent la fortune au lit ou pour mieux dire, à table. Combien, au

contraire, ils doivent aimer ceux qui descendent de voiture l'eau à la

bouche, et entrent gravement _à la Renommée du Parc aux huîtres._

L'amareilleur, armé de son râteau, détache et attire au bord de fraîches

huîtres que l'écaillère ouvre à l'instant; les garçons courent, le vin

blanc pétille, les propos galants circulent. Et l'on ose encore se

servir de l'épithète d'_huîtres_ pour stigmatiser l'incapacité,

l'injustice des hommes envers le stimulant de l'appétit et de la gaieté!

Quel beau livre on écrirait en latin sur un tel sujet!

Voici donc l'une des deux catégories de gourmets pleinement

satisfaite.--L'autre catégorie n'est pas moins respectable: elle est, du

reste, en majorité. Paris est peuplé d'avides ostréophiles qui comptent

sur l'arrivée des bourriches.--Que ceux-là jettent les yeux sur notre

dernier dessin.--Voici des mareyers nous amenant au train accéléré ces

épaves soigneusement recueillies et engraissées auxquelles nous

accordons une si profonde estime.

Du mareyer, respectable industriel chargé de la rapide locomotion de

l'immobile testacé,--du mareyer à l'écaillère, la transition est courte

et journalière à Paris; mais nous n'irons pas plus loin,--ce serait

faire injure à nos lecteurs. Ils ont au moins admiré l'ouvreuse

d'huîtres et son laboratoire, s'il ne leur est pas arrivé d'ouvrir

eux-mêmes avec émotion une bourriche d'huîtres arrivant directement de

Courseulles ou de Marennes.

Une observation physiologique sera mieux à sa place; aussi

déclarerons-nous avec conviction que les meilleures huîtres sont celles

qui ont parqué longtemps. On les reconnaît à leurs coquilles devenues

lisses, de raboteuses qu'elles étaient, ainsi qu'à leurs valves

naturellement tranchantes, mais dont les bords ont été émoussés par

l'effet du râteau de fer que l'amareilleur promène souvent dans le parc.

«Une huître pêchée à Cancale, en avril, déposée ensuite à Saint-Vaast

pendant quatre ou cinq mois, et qui a séjourné un mois à Courseulles,

est parvenue à son dernier degré, de perfection!»

Telle est l'opinion l'un des plus sages auteurs que nous ayons

consultés; telle est aussi la nôtre. Nul doute, lecteurs, que vous ne la

partagiez, quand vous serez éclairés par une étude approfondie à

laquelle nous vous invitons de tout notre coeur.

Six heures ont sonné! Hâtez-vous, hâtez-vous donc d'aller vous faire

servir quelques douzaines d'huîtres de Courseulles. Votre goût et le

nôtre sont partagés à Paris par bien des gens; car, en finissant, nous

pouvons ajouter que la consommation annuelle de ces testacés ne

représente pas moins de six cent mille francs, encore que le prix de

l'huître soit très-variable sur les bords de la mer. Tel jour, en effet,

on paiera sept et huit francs la cloyère ou bourriche qui, le lendemain,

ne vaudra que moitié... Mais déjà vous ne nous écoutez plus; allons donc

aussi joindre l'exemple au précepte: «Garçon, six douzaines d'huîtres!»

Bulletin bibliographique.

L'Iliade et l'Odyssée, traduction nouvelle; par P. GIGUET. 2 vol. 7

fr.--1844. _Paulin_, libraire-éditeur, rue de Seine, 33.

Notre langue compte encore trop peu de traductions des poèmes

homériques, et d'ailleurs ces traductions demeurent trop imparfaites

pour que nous devions nous étonner du nouvel essai tenté par M. Giguet.

L'art de traduire, fondé sur la parfaite intelligence des textes, ne date

guère, en France, que du commencement de ce siècle, et l'on peut

considérer les, versions antérieures comme des interprétations et des

périphrases plutôt que comme des traductions véritables. L'épopée

homérique surtout, la plus ancienne et la plus parfaite de toutes les

poésies, présentait des difficultés de traduction telles qu'après nos

deux siècles classiques, les lecteurs français en étaient encore réduits

à madame Dacier dont la version reste un véritable chef d'oeuvre auprès

de celles de Bitaube, et surtout de Lamotte-Houdard.

M. Dugas-Monthet, car nous devons rendre justice à chacun, avait fait

beaucoup mieux que tous ses devanciers: sa traduction, exacte et

élégante, devait faire oublier celles qui l'avaient précédée. Cependant

on peut dire que le nouveau traducteur, préoccupé surtout par le désir

de l'agréable, avait encore trop francisé son modèle, et l'élégance de

sa version avait été trop souvent achetée au prix d'infidélités et même

de contre-sens. M. Giguet, profitant des fautes commises par ceux qui

sont venus avant lui, approche davantage encore un texte grec; et

n'ayant point, comme Lamotte et M. Bignan, l'ambition d'effacer son

modèle, il s'efforce de conserver à Homère sa physionomie propre, plutôt

que de lui donner un visage _à la française_.

«Après avoir fait (c'est M. Giguet qui parle lui-même) de l'épopée

grecque, pendant au moins trente ans, l'objet le plus constant de sa

prédilection littéraire, l'auteur a été entraîné par la nature de ses

travaux, non plus à la lire, mais à l'étudier dans ses rapports avec

l'histoire de la civilisation générale... Il fallait s'arrêter à chaque

trait de moeurs, de costume; il fallait chercher l'interprétation dans

Homère lui-même, par la comparaison avec les passages analogues; il

fallait s'en rendre compte en remontant à l'époque que le poète a

chantée, avec, ses idées comme elles ont du lui être inspirées, et non

avec les idées et les connaissances des temps modernes.»

(_Avertissement_, p. 11.)

C'est là, en effet, la grande supériorité de M. Giguet sur les autres

traducteurs d'Homère; il a traduit l'_Iliade_ et l'_Odyssée_,

non-seulement avec la connaissance parfaite du grec, mais encore avec

celle d'Homère en particulier; et, avant de commencer à traduire, il a

voulu faire sur l'âge héroïque, sur l'âge de l'épopée les mêmes

recherches historiques que d'autres ont faites sur l'âge de Periclès, à

propos des tragédies de Sophocle ou d'Euripide. Cette étude approfondie

a découvert bientôt aux yeux de M. Giguet toute une série de contre-sens

encore inaperçus dans les anciennes traductions. On peut en voir, dans

son avertissement, un curieux relevé, qui est comme le tableau

comparatif des bévues successives et diverses de madame Dacier, Bitaube,

Lebrun, Dugas-Monthet, Pope, Stolberg et Woss. Il est évident, par

exemple, que tous les traducteurs que nous venons de nommer n'avaient

point pénétré le véritable sens de la théodicée homérique. Les aperçus

présentés sur ce point par M. Giguet sont aussi neufs qu'ingénieux, et

ont tous les caractères de l'évidence.

«Les dieux, dit M. Giguet, ont les mêmes sens, les mêmes besoins, les

mêmes appétits que les hommes. Ainsi il leur faut des aliments, il leur

faut des parfums, il leur faut des sacrifices offerts par les mortels.

S'ils prennent en affection un héros, un peuple, une ville, c'est que

chez ce héros, chez ce peuple, dans cette ville, _jamais leur autel ne

manque de mets qui leur conviennent, de libations et de fumet de

victimes; car telle est la récompense qu'ils ont reçue en partage_.

Enfin ils ne dédaignent pas de s'asseoir aux festins des hommes. De leur

côté, les humains ont constamment recours à l'assistance des dieux pour

lutter contre la violence des temps, contre la nature, contre le destin.

«Il y a donc ainsi entre l'Olympe et la terre un échange perpétuel de

bons offices, nullement gratuits, mais intéressés. C'est une sorte de

compte courant, et l'_Iliade_ roule tout entière sur cette donnée... La

religion héroïque est une sorte de fétichisme, non point abrutissant,

comme celui du nègre, mais fondé sur la proche parenté des héros et des

dieux. Les traducteurs français, non plus que les traducteurs étrangers,

dont l'auteur a eu connaissance, ne donnent point une idée nette de la

doctrine religieuse exposée par Homère. Tous sont influencés par nos

notions sur la Divinité.»

M. Giguet a fait sur les moeurs, les coutumes, la géographie, l'art

militaire, la politique d'Homère, la même étude que sur sa théologie;

ayant, avec raison, considéré l'épopée grecque comme une encyclopédie

complète de l'époque héroïque, il a voulu approfondir l'_Iliade_ et

l'_Odyssée_ dans leurs moindres détails, et en pénétrer le sens

véritable. Le lecteur trouvera, à la suite de l'_Odyssée_, une

_Encyclopédie homérique_, sorte de résumé alphabétique des divers

passages se rapportant à un même sujet, _âme, dieux, crime, dessins_,

etc. Nous devons regretter seulement que la peur de paraître faire un

système ait empêché M. Giguet de donner une plus grande extension à ce

précieux appendice. M. Bignan n'avait pas craint d'écrire un essai

démesuré sur l'épopée homérique, à cette seule fin de justifier sa

traduction en vers de l'_Iliade_, Nous eussions voulu voir la même

abondance aux idées meilleures de M. Giguet.

Ainsi, la traduction nouvelle se recommande à la fois par plusieurs

qualités; la science doit y trouver son profit, non moins que la

littérature; l'histoire obscure de l'âge héroïque et le texte d'Homère

doivent à la fois recevoir de ce nouveau travail un grand

éclaircissement.

Les éloges que nous avons déjà donnés à la version de M. Giguet

rassureront d'ailleurs les esprits qui s'inquiètent de la poésie plutôt

de l'histoire, L'auteur, persuadé de l'utilité de ses recherches

savantes, n'a point oublie pour cela le texte même. Voici en quels mots

il termine son _avertissement_: «Nous avons hâte de dire que l'auteur

aurait commis une méprise étrange s'il avait pris pour but principal le

perfectionnement accessoire qui vient d'être indique, s'il s'était assez

préoccupé de cette sévérité de costume pour oublier que l'épopée grecque

est, avant tout, un grand monument littéraire, et que c'est avec des

formes littéraires qu'il faut tenter de la reproduire. Mais ces formes

ne sont pas arbitraires; tout se lie dans les productions de l'art: le

coloris de l'ensemble ne peut se concevoir indépendant du coloris des

parties. Si l'on a donné un ton faux aux détails, l'effet en rejaillira

sur l'oeuvre entière, et plus on les aura peints avec vérité, plus on se

sera rapproche de la sublime naïveté de l'original.

Il semble donc que M. Giguet a pris la route la plus sure pour faire une

traduction littéraire; je veut dire qu'au lieu de s'ingénier loin du

texte, il l'a serré le plus près possible, s'en rapportant à Homère

lui-même du soin de l'élégance et de la poésie. N'était-ce point là le

meilleur calcul? A. A.

_Histoire comparée des Littératures espagnole et française_; par Au.

Puibusque. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. _Dentu_. 15 francs.

La littérature française a eu longtemps la prétention de ne rien

emprunter aux littératures étrangères. Nos auteurs du siècle de Louis

XIV, ceux qui ont fixé la langue et que nous appelons _classiques_,

non-seulement à cause de la perfection de leurs ouvrages et de leur

style, mais aussi parce qu'ils auraient, selon nous, étudié exclusivement

les anciens, les deux Corneille surtout, et Molière, n'ont pas été si

dédaigneux. Ils ont pris sans doute leur bien partout où ils l'ont

trouvé, pour nous servir d'une locution connue, mais ils l'ont trouve

chez les modernes aussi souvent que chez les Grecs et les Romains.

La littérature de l'Espagne, plus qu'aucune autre, a enrichi la nôtre.

Ce dont nous avons à nous féliciter, c'est que le goût français ait

toujours heureusement présidé à ces emprunts ou à ces restitutions,

comme on voudra les appeler, et que notre littérature ait su

s'approprier les trésors de l'étranger sans rien perdre de sa

nationalité, de son originalité indigène. Je sais bien que c'est là un

reproche plutôt qu'un éloge qu'on adresse quelquefois à nos grands

poètes, d'avoir trop _francisé_ les héros de l'antiquité comme ceux de

l'histoire contemporaine; mais cette transformation n'est-elle pas le

résultat d'une imitation indépendante? Au théâtre principalement, une

traduction littérale est-elle possible? Les Anglais, les Espagnols et

les Italiens respectent-ils beaucoup plus que nous la tradition antique,

la vérité historique, le costume, les moeurs, etc? Non, les Romains et

les Grecs de Lope de Vega, de Cervantes, de Calderon, sont Espagnols;

ceux de Shakspere sont Anglais. Voyez le Coriolan de Shakespere

transforme en fier gentilhomme, forcé de faire de la brigue électorale

et s'indignant d'être réduit à presser de sa main aristocratique la main

calleuse du savetier dont il quête la voix. Voyez le Coriolan de

Calderon devenu un preux chevalier qui prend fait et cause pour les

petites rancunes et la coquetterie de Veturie, sa maîtresse! Heureux le

lecteur classique, quand il peut applaudir ça et là quelque pensée

romaine, quelque sentiment romain dans la bouche de ces héros travestis!

Mais il sied mal aux Anglais et aux Espagnols, dont l'Allemand Schlegel

s'est fait le champion romantique, de dire que l'Achille de Racine est

un grand seigneur de la cour de Louis XIV.

L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844 · 第 5 / 6 段