vote, m'a paru un mythe assez démocratique.
Ce qui en gâte un peu la moralité, c'est que pour relever cet édifice,
que dis-je, pour en construire un plus beau, les contribuables auront dû
voir s'aggraver leurs taxes.
O. N.
Charles Nodier
NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.
Les lettres, tout récemment veuves de Casimir Delavigne, viennent de
faire encore une perte bien douloureuse en la personne de Charles
Nodier: la mort prématurée de l'illustre écrivain laisse surtout un vide
irréparable dans les rangs de l'Académie Française. Du jour, en effet,
où il prit place parmi les Quarante, M. Nodier devint l'âme de
l'Académie; il ne considéra point son nouveau titre comme purement
honorifique; mais, se dévouant tout entier aux devoirs du fauteuil, il
fut véritablement l'académicien modèle, et le digne successeur de
Fontenelle, d'Alembert et Morellet, ces grands académiciens du siècle
dernier. Comme le bonhomme La Fontaine, M. Nodier allait aux séances
pour _s'amuser_; c'était là son plus cher délassement, et le fameux
dictionnaire n'avait jamais eu de _fondateur_ plus diligent ni plus
consciencieux.
La biographie de M. Nodier est doublement malaisée à faire, parce que la
vie de l'homme aussi bien que celle de l'écrivain semblent toutes deux
échapper à l'histoire. Ami de la solitude et du travail, M. Nodier se
déroba de toutes ses forces aux tracas de la vie publique, aux ennuis de
la célébrité; il aima, suivant le conseil du Livre saint, à cacher sa
vie, et se retira volontiers dans les joies intimes de la rêverie, de la
famille et de l'étude; c'est ce qu'il a pris soin lui-même de nous dire
en de charmants vers;
Ils ne comprennent pas, ces amants de la gloire.
Le bonheur de vivre inconnu,
De passer dans ses jours sans laisser de mémoire,
Sinon un doux penser dans un coeur ingénu
Qui n'en dise rien à l'histoire.
Et de partir après comme l'on est venu.
D'autre part, M. Nodier a eu cette singulière destinée d'écrivain, que
son nom est arrivé peu à peu à une haute célébrité sans que pourtant il
ait été pousse à ce comble par d'éclatants succès, et tandis que, dans
la biographie des grands auteurs, on peut, pour ainsi dire, marquer les
dates glorieuses de leur renommée croissante, dans la sienne, au
contraire, on ne saurait fixer le moment où son nom devint populaire, ni
le livre après lequel la réputation du lettré se changea en la gloire de
l'écrivain. Est-ce _Adèle_ ou bien _Jean Sbogar, Tribly_ ou _Smarra_?
Sont-ce ses contes, ses poésies ou bien ses ouvrages de linguistique qui
marquèrent l'heure de son avènement littéraire? Non, sans doute; mais
c'est tout cela ensemble. Chacune des lignes qu'il écrivit le haussa un
peu au-dessus de l'horizon, et tant il écrivit qu'à la fin il se trouva
en plein firmament.
[Illustration: Charles Nodier, décédé le 27 janvier 1844.]
Nous avons donc bien peu de choses à dire sur la vie de M. Nodier; et,
d'ailleurs, l'histoire de son esprit est presque tout entière dans la
liste chronologique de ses ouvrages, Charles-Emmanuel Nodier naquit à
Besançon, le 29 avril 1780; son père, magistrat distingué, tenait un
rang honorable dans la Franche-Comté, et fut, sous la république, le
second maire constitutionnel de Besançon. L'enfant grandit au milieu des
clubs et y puisa ce vif amour de la liberté qui lui valut plus tard tant
de proscriptions. En même temps, il s'adonnait, avec un zèle égal, à
l'étude des sciences naturelles et à celle de la philologie. A peine âgé
de dix-huit ans, il publie à Besançon une _Dissertation sur l'usage des
antennes et sur l'organe de l'ouïe dans les insectes_, et déjà il
commence à rimer un poème sur l'objet favori de ses études, l'espèce des
coléoptères:
Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,
Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
Trois ans plus tard (1801), le jeune savant fera paraître une
_Bibliothèque entomologique, avec des notes critiques et exposition des
méthodes_. Ainsi déjà, M. Nodier annonçait ce talent encyclopédiste qui
devait lui assigner, un jour, le premier rang parmi les polygraphes
contemporains.
Dès l'année 1799, le jeune Nodier s'était trouvé impliqué dans un procès
politique, qui faillit lui coûter cher, car il ne fut acquitté qu'à la
majorité d'une seule voix. Il vint à Paris, et se vit d'abord entraîné
dans l'opposition royaliste, à laquelle, se ralliaient les républicains.
Ce fut alors qu'il publia contre le premier consul (1802) son ode si
fameuse du _la Napoléonne_, que reproduisirent aussitôt les journaux
anglais et qui amena un redoublement de persécution contre les suspects.
La Napoléonne avait paru sans nom d'auteur; mais M. Nodier, afin
d'écarter les soupçons qui planaient sur la tête de plusieurs personnes
innocentes, se dénonça lui-même à Fouché, et fut mis en prison à
Sainte-Pélagie. Après quelques mois de captivité, on l'exila dans sa
ville natale, en le tenant toujours sous une surveillance ombrageuse.
L'exilé quitta son foyer domestique, et se mit à parcourir les montagnes
du Jura et les hautes vallées de la Suisse; arrêté de nouveau, sous un
prétexte frivole, il fut délivré par les paysans, erra du nouveau dans
les montagnes, et passa de longs jours enseveli au fond des vieilles
bibliothèques des couvents et des presbytères qui lui donnaient un asile
hospitalier. Inquiété jusque dans ces paisibles retraites, il prit le
parti de passer en Suisse, allant d'une ville à l'autre, exerçant pour
vivre les industries les plus modestes; là correcteur d'imprimerie, ici
enlumineur d'estampes; mais toujours courageux et plus fort que la
persécution. Enfin, après bien des peines et des traverses, il rentra en
France, professa obscurément dans quelques petites villes du Doubs, et
finit par se retirer dans un village du Jura, qu'il a chanté dans une
fraîche et délicieuse idylle;
O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,
Temple de mes amours, trône de mon printemps,
Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans;
Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?
Le hasard a-t-il, respecté
Le bocage si frais que mes mains ont planté?
Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
Où je plaignais Werther, que j'aurais imité?
M. Nodier fut tiré du fond de cet asile par une lettre d'un Anglais
célèbre, le chevalier Croft, qui habitait alors Amiens, et cherchait un
collaborateur pour l'aider dans son importante publication des
_Classiques français avec commentaires_. L'association ne dura pas aussi
longtemps qu'on aurait pu le croire. Le chevalier Croft n'était point
sans doute parfait, comme M. Nodier nous l'a peint dans _Amélie_ sous le
nom légèrement adouci de sir Robert Grove; les deux collaborateurs se
séparèrent, et M. Nodier, par l'entremise du général Bertrand, obtint un
poste administratif dans les provinces conquises de l'Illyrie; il y fut
même chargé de la direction d'un journal qu'on y avait établi sous le
nom de _Télégraphe illyrien_, et qui était publié en quatre langues, la
française, l'allemande, l'italienne et la slave vindique. L'invasion le
ramena en France, et l'amitié de M. Étienne l'attacha à la rédaction des
_Débats_, où il fut un des premiers à faire une profession toute
bourbonienne.
A cette époque, M. Nodier était déjà connu avantageusement parmi les
lettrés; il avait publié, en 1802, _Stella_, ou _les Proscrits_: en
1803, _Le Peintre de Salzbourg_ et _Dernier chapitre de mon roman_; en
1808, le _Dictionnaire raisonné des onomatopées de la langue française_,
et en 1812, les _Questions de littérature légale_. J'omets, dans cette
liste, maints opuscules de moindre importance, qui ne sont pas restés
dans l'édition des oeuvres complètes. M. Nodier ne sollicita ni places
ni faveurs auprès du nouveau gouvernement, et Louis XVIII lui envoya des
lettres de noblesse pour toute récompense de ses services. L'auteur du
_Peintre de Salzbourg_, menant une vie modeste et retirée, se préparait
à accroître par de nouveaux titres sa renommée naissante: _Jean Sbogar,
Thérèse Aubert, les Mélanges de littérature et de critique, Adèle,
Smarra, Tribly_, se succédèrent rapidement de 1818 à 1822, et donnèrent
à leur auteur une position éminente dans les lettres.
En 1824, M. de Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile
très-éclairé, nomma M. Nodier, sur sa réputation, et sans qu'il l'eût
demandé, bibliothécaire de l'Arsenal. Ce fut là un événement décisif
dans la vie de M. Nodier: retiré sous ce tranquille abri, un cercle
d'habitudes nouvelles et définitives se forma autour de lui, son
existence s'arrangea commodément dans l'honorable demeure, et l'Arsenal
lui fit oublier Quintigny, «cette espérance promise à ses vieux ans». Il
y est resté jusqu'à sa dernière heure; il y est mort doucement, au
milieu de ses amis et de ses livres.
En 1827, M. Nodier réunit en un volume toutes ses poésies éparses, moins
connues aujourd'hui que ses romans, quoiqu'elles ne leur soient point
inférieures. Des travaux d'érudition, trop longs à énumérer dans cette
courte notice, occupèrent ensuite ses laborieux loisirs; enfin, en 1832,
il prit le soin de donner une édition complète de ses oeuvres, où il ne
voulut faire entrer que le meilleur de ce qu'il avait écrit.--Deux ans
après, l'Académie Française le choisit à l'unanimité, en remplacement de
M. Laya. Cet honorable suffrage causa une joie vive à celui qui l'avait
méritée; et, dans son discours de réception, M. Nodier témoigna à
l'Académie sa reconnaissance avec une expansion touchante, et qu'on
n'avait point encore vue.
Depuis ce jour, le plus glorieux dans sa vie, l'auteur de Jean Sbogar,
retiré de la littérature militante, occupait encore l'attention publique
par le charme de son esprit délicat, qui ne se renfermait point si
discrètement dans le cercle des initiés que son parfum ne se répandit au
dehors; l'écrivain vieillissant avait ce bonheur singulier d'accroître,
sans plus écrire, d'accroître tous les jours la réputation déjà si bien
fondée de son goût exquis, de son savoir ingénieux, de sa finesse
élégante. Le salon de l'Arsenal était le refuge de la conversation
polie, de la causerie française, si chère à nos devanciers et si rare
aujourd'hui: le maître du lieu, debout auprès de sa cheminée, causait
comme autrefois Diderot et Grimm, ces fameux causeurs. «Personne, a-t-on
dit, n'était plus aimable que Nodier au coin de son foyer, dans une de
ses causeries familières, où, sans coquetterie, sans apprêt, il donnait
carrière à son imagination poétique; où il babillait le passé de formes
délicieuses qui le rendaient toujours regrettable; où, sans pédantisme,
il faisait appel à son érudition sur tous les sujets littéraires. Qui
causa jamais mieux que lui? qui discuta avec plus de bonhomie, de
finesse et de sûreté? qui soutint plus gracieusement un paradoxe, et lit
meilleur marché de son spirituel plaidoyer pour une cause perdue qu'il
avait gagnée? Et quelle élocution noble et simple! quelle dialectique
ferme et vive!»
Nous rapportons ici le récit touchant qu'on a fait de sa dernière heure:
«Dans cette dernière nuit où Nodier a parlé de beaucoup de choses, le
père de famille et l'homme de lettres se sont manifestés tour à tour de
la manière la plus touchante. Sentant approcher sa dernière heure, il a
dit à sa femme et à sa fille: «Allons, il faut nous séparer! Pensez
toujours à moi, qui vous ai tant aimées!... Je suis heureux de pouvoir
bénir mes enfants et mes quatre petits-enfants. Ils sont tous là,
n'est-ce pas? Il n'y en a point de malade? Tant mieux! Quel jour est-ce
aujourd'hui?--Le 27 janvier.--Eh bien! n'oubliez pas cette date.» Et ces
tristes paroles, il les a accompagnées d'un de ces regards doux, calmes
et charmants qui lui étaient particuliers.--Un instant après, Nodier a
appelé madame Menessier, dont le talent, comme écrivain, a grandi sous
les yeux de son père: «Ma fille, lui a-t-il dit, écoute un dernier
conseil: lis beaucoup, lis toujours Tacite et Fénelon, cela donnera de
l'assurance à ton style.» Il a parlé ensuite du travail important qu'il
faisait pour l'Académie, et qu'il avait regret du laisser inachevé.
«Nodier s'est endormi sans crise, sans convulsion, et nous avons pu
croire, quand nous l'avons vu il n'y a qu'un instant, que ce sommeil
devrait avoir un réveil.
«Les obsèques de l'illustre écrivain ont eu lieu lundi 29 janvier; MM.
Étienne et Taylor, ses amis, ont fait entendre de touchantes paroles sur
sa tombe; un jeune homme y a déposé une couronne au nom de la classe
ouvrière.»
Le portrait de M. Charles Nodier a été tracé ainsi par un critique
distingué, M. G. Planche: «Connaissez-vous Charles Nodier? Oui, sans
doute: vous l'avez rencontré cent fois sur les quais, feuilletant de
vieux livres, dont il connaît le prix mieux que personne... Vous l'avez
coudoyé sur le boulevard, et, sans savoir pourquoi, vous avez remarqué
sa figure anguleuse et grave, son pas rapide et aventureux, son oeil vif
et las, sa démarche pensive et fantasque. Il est grand et vigoureux;
tous ses portraits ne donnent de lui qu'une idée incomplète...»
A cette courte biographie nous joindrons quelques mots sur le talent et
sur le style de M. Charles Nodier, renvoyant nos lecteurs, pour plus
ample critique, à l'excellente notice mise par M. Sainte-Beuve en tête
de _Trilby_ et des autres contes.
M. Nodier débuta, comme écrivain, dans une époque de littérature
transitoire, entre l'école de Rousseau et celle de l'Empire: à ce moment
les lettres françaises, si longtemps fidèles à leur sévère origine,
semblaient s'amollir et s'efféminer, pour ainsi parler. Les livres de
Rousseau et ceux de Bernardin-de-Saint-Pierre avaient ébranlé d'abord la
fermeté littéraire, et donné naissance à cette sorte de langueur qui
devait produire ensuite toute l'école des mélancoliques et des
élégiaques. L'invasion de la littérature allemande, menée par Werther,
ne fit qu'accroître encore le mal, et surexcita encore la _sensibilité_
intellectuelle des lectrices françaises. M. Nodier subit, comme tout le
monde, et plus vivement que tout le monde, cette influence romanesque
qui agissait sur les nerfs plus encore que sur les coeurs; et, comme l'a
très bien dit un critique, il fut une sorte de _Saint-Preux Wertherisé_,
encyclopédiste _sensible_, à la manière de Rousseau; naturaliste
passionné, à la manière de Goethe. Tout le secret du talent de M. Nodier
est dans cette excessive _sensibilité_ intellectuelle, dans cette
vivacité d'impressions qui le soumirent aux influences les plus diverses
de l'atmosphère littéraire.
Tandis donc que Chateaubriand et Bernardin fondent la grande école
rêveuse, descriptive et pittoresque, M. Nodier ouvre une autre voie,
moins large et moins magnifique sans doute, mais tout aussi nouvelle: il
fonde proprement, dans notre littérature, la fantaisie et la poésie
qu'on a depuis appelée _intime_. A ce titre, le romantisme put justement
revendiquer comme siens le nom et le talent de M. Nodier.
Toute notre littérature classique avait usé et abusé, suivant le
précepte de Buffon, des sentiments et des termes généraux. La fantaisie,
qui est l'imagination particulière, et la poésie intime, qui vit des
inspirations exclusivement personnelles, semblent donc être le
contre-pied exact de nos lettres classiques; et nous avons vu, de nos
jours, les conséquences extrêmes, j'allais dire fâcheuses, auxquelles
des esprits, distingués d'ailleurs, ont mené cette littérature intime,
cette poésie des _infiniment petits_. Charles Nodier, le chef ou du
moins le précurseur de l'école, n'en était point encore venu là; sa
fantaisie ne se faisait point amoureuse de l'excentricité, et l'on
dirait qu'elle est encore retenue par les liens prudents de la vieille
raison gauloise, de la sobriété racinienne, de la tempérance classique.
Mais ce qui distingue surtout l'auteur d'_Adèle_ de tous ceux qui
suivirent sa voie, c'est le style. Il faut bien le reconnaître, M.
Nodier fut, avant tout, un écrivain, dans le sens propre du mot, un
homme de style ou _styliste_, comme dit M. Sainte-Beuve. Avec un don de
langue merveilleux, il joignit le savoir philologique le plus profond,
et se montra de bonne heure le digne élève du chevalier Croft, qui
étudiait le style à l'aide d'une loupe, ayant découvert, au dire même de
M. Nodier, «l'atome, la monade grammaticale.» Tous les critiques se sont
accordés à louer la facilité merveilleuse, la souplesse infinie,
l'harmonie gracieuse de ce style admirable, «qui se dévide comme un
ruban,... qui ne finit que lorsque l'écrivain lui-même en coupe la
trame, et qui, sans cela, se dérouterait à l'infini et
incessamment.»--M. Sainte-Beuve appelle ingénieusement Charles Nodier
l'_Arioste_ de la phrase.
On sait que M. Nodier, depuis longues années, passait pour l'homme de
France qui connaissait le mieux notre langue; l'opinion publique l'avait
érigé en une sorte d'expert ou d'arbitre pour toutes les difficultés de
langue, toutes les équivoques grammaticales qui se pouvaient rencontrer.
Néanmoins on lui doit cette justice, que, pour avoir apporté un soin
extrême à l'arrangement de ses mots et à la disposition de ses phrases,
jamais il ne raffina son style, comme nous avons vu faire les
littérateurs intimes; jamais, surtout, il n'estropia la langue, sous
prétexte d'innovation, à l'instar de nos grands écrivains pittoresques.
Il demeura, au contraire, sans pédantisme, le plus sévère puriste de
notre temps; et, par ce côté, il se sépare profondément de toute l'école
moderne.
C'est aussi par ce côté qu'il conservera une place honorable dans notre
littérature; le jugement de la postérité saura tenir compte à Charles
Nodier d'avoir été un homme de style à l'époque où le style se faisait
si rare chez nous que les plus riches productions littéraires en étaient
souvent dépourvues; comme poète et comme inventeur, il a sans doute été
dépassé et surpassé; comme écrivain il demeure au premier rang; et la
plus grande critique qui puisse lui être adressée, c'est d'avoir eu un
style supérieur à son talent, ou, pour mieux dire, un génie inférieur à
sa plume.
[Illustration: Deco.]
Fragment d'un Voyage en Afrique [2]
Un jeune homme, que son esprit aventureux poussait à toutes les choses
hardies, ne pouvant trouver en France ce qu'il y cherchait, c'est-à-dire
une position indépendante, résolut de profiter du traité de paix qui
venait d'être signé entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader pour
visiter l'intérieur de l'Afrique et poser, au centre même de la
puissance arabe, les bases d'un vaste comptoir. Il espérait réaliser
ainsi non-seulement d'immenses bénéfices, mais encore être utile à son
pays, en l'aidant à étendre son influence civilisatrice parmi les
peuplades de l'antique Mauritanie. L'événement ne justifia point ses
prévisions. Après plusieurs mois de séjour dans les diverses tribus de
l'émir, il regagna la terre natale, n'emportant avec lui qu'un album sur
lequel il avait consigné ses impressions. C'est de cet album qu'est
extrait le récit qu'on va lire, récit rapide, mais exact, de ce qu'il a
vu d'important dans les douairs, dans les villes et dans les camps, qui
se lèvent tous comme un seul homme à l'ordre d'Abd-el-Kader, et marchent
à la destruction au nom de la divinité.
[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]
Nos lecteurs verront avec intérêt se dérouler sous leurs yeux le tableau
des ressources, des habitudes et des moeurs de ces Arabes si peu connus
de nous encore, quoique, depuis quatorze ans, nous leur fassions une
guerre continuelle.
En perdant de vue les lignes extrêmes des possessions françaises, je
sentis mon coeur se glacer; il me sembla que je ne reverrais plus la
France. Cependant la trêve de la Tafna, l'espoir d'une fortune
rapidement acquise dans les relations que j'allais établir avec les
Arabes de l'intérieur, l'audace même de l'entreprise, m'enhardirent, et
je lançai mon cheval dans la direction du désert.
Nous étions en 1838. Abd-el-Kader était alors occupé au siège
d'Ain-Maddy, dans le désert. Je résolus d'aller l'attendre à Tazza.
Le territoire compris entre Blidah et Médéah est d'une monotonie
désespérante; aussi ne fatiguerai-je point mes lecteurs par une longue
description. Des vallées incultes où l'aloès étale ses mille bras
couverts d'une épaisse poussière, des collines aux larges bases boisées,
aux fronts chauves et ravagés par le simoun; puis, à mesure qu'on
approche du grand fleuve, un peu de verdure et de fraîcheur, voilà tout
ce que j'y ai remarqué. Je ne fis que passer à Médéah, et je continuai
ma route vers le Chéliff, que je traversai sur un pont de bois adossé au
Bou-Rachad. De Médéah à Tazza on compte deux fortes journées de marche
par un chemin affreux, à travers des montagnes escarpées et d'immenses
solitudes. L'eau y est rare. En avançant vers Tazza, on suit une
ancienne voie romaine parfaitement conservée. Elle est bordée d'une
double rangée de chênes verts d'une imposante vieillesse; mais cette
voie se perd bientôt dans les sinuosités des montagnes, où elle est
continuée par un sentier presque impraticable. Cette route conduisait
jadis à une ville située à quelques lieues est de Tazza. Les ruines
conservent le nom de Duirali, mais il reste peu de vestiges de cette
ville. Il faut savoir qu'elle a existé pour remarquer ses débris;
cependant, d'après la tradition conservée par les Arabes, Duirali fut
une cité très-importante. Elle était entourée, au temps de sa splendeur,
de grands et beaux jardins dont il ne reste aujourd'hui ni un arbre ni
une trace.
Mon guide, Ben-Oulil, cheminait à mes côtés et charmait les ennuis du
voyage par la description de lieux plus agréables ou plus intéressants
que ceux que nous parcourions.
«Quel est, demandai-je en lui montrant les masses grisâtres qui se
perdaient à l'horizon, quel est l'homme assez abandonné du ciel pour
vivre dans un pareil séjour?
--Le Kabyle, répondit Ben-Oulil; et il paraît qu'il s'y trouve bien, car
aucune séduction n'est capable de l'arracher de l'aire qu'il s'est bâtie
au sein des airs.»
Je n'eus pas de peine à obtenir de mon guide, bavard comme tous les
guides, quelques détails sur ces êtres dont la vie nomade et excentrique
a toujours excité l'intérêt du touriste. Il ne cessa de parler que
lorsque je lui montrai la ville de Tazza, qui étalait au soleil les murs
crénelés de sa forteresse.
Tazza est un poste important qu'Abd-el-Kader fit construire, il y a huit
ans à peu près, sur l'emplacement d'une ville romaine qui portait ce
nom; du moins c'est ce que nous apprend l'inscription gravée sur une
pierre qu'on a trouvée dans les décombres. La forteresse est un carré
d'environ quarante-cinq mètres de longueur, dont chaque angle est
surmonté d'une guérite. L'intérieur se compose d'une vaste cour autour
de laquelle sont de vastes magasins remplis de vivres, de munitions de
guerre, de fer, de plomb, de draps et autres approvisionnements. En face
de l'entrée principale est la tente de l'émir. Chaque côté de cette
tente est d'une longueur de six à sept mètres. Elle est aussi proprement
que simplement décorée; des colonnes de bois de noyer, surmontées de
chapiteaux sculptés, ornent la porte principale; les murs sont bariolés
de peintures arabes assez grossières; le sol est couvert de beaux tapis
sur lesquels s'asseyent les ministres et les grands dignitaires. Le
Trône d'Abd-el-Kader se compose d'une simple planche de sapin recouverte
d'une natte tressée avec les fils du palmier. Au-dessus des magasins on
a bâti trois autres salles; c'est là qu'on loge les kalifats lorsqu'ils
viennent visiter l'émir. Elles sont remarquables par les soins qu'on
prend de les entretenir. Le parquet de ces salles est caché aussi par
des tapis de laine fine sur lesquels sont disposés des coussins de soie.
On remarque plusieurs inscriptions sur les murs; ce sont en général des
versets du Coran. Des peintures décorent les plafonds.