L'impôt--représenté par les tailles--brûlant l'édifice même où on le

vote, m'a paru un mythe assez démocratique.

Ce qui en gâte un peu la moralité, c'est que pour relever cet édifice,

que dis-je, pour en construire un plus beau, les contribuables auront dû

voir s'aggraver leurs taxes.

O. N.

Charles Nodier

NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE.

Les lettres, tout récemment veuves de Casimir Delavigne, viennent de

faire encore une perte bien douloureuse en la personne de Charles

Nodier: la mort prématurée de l'illustre écrivain laisse surtout un vide

irréparable dans les rangs de l'Académie Française. Du jour, en effet,

où il prit place parmi les Quarante, M. Nodier devint l'âme de

l'Académie; il ne considéra point son nouveau titre comme purement

honorifique; mais, se dévouant tout entier aux devoirs du fauteuil, il

fut véritablement l'académicien modèle, et le digne successeur de

Fontenelle, d'Alembert et Morellet, ces grands académiciens du siècle

dernier. Comme le bonhomme La Fontaine, M. Nodier allait aux séances

pour _s'amuser_; c'était là son plus cher délassement, et le fameux

dictionnaire n'avait jamais eu de _fondateur_ plus diligent ni plus

consciencieux.

La biographie de M. Nodier est doublement malaisée à faire, parce que la

vie de l'homme aussi bien que celle de l'écrivain semblent toutes deux

échapper à l'histoire. Ami de la solitude et du travail, M. Nodier se

déroba de toutes ses forces aux tracas de la vie publique, aux ennuis de

la célébrité; il aima, suivant le conseil du Livre saint, à cacher sa

vie, et se retira volontiers dans les joies intimes de la rêverie, de la

famille et de l'étude; c'est ce qu'il a pris soin lui-même de nous dire

en de charmants vers;

Ils ne comprennent pas, ces amants de la gloire.

Le bonheur de vivre inconnu,

De passer dans ses jours sans laisser de mémoire,

Sinon un doux penser dans un coeur ingénu

Qui n'en dise rien à l'histoire.

Et de partir après comme l'on est venu.

D'autre part, M. Nodier a eu cette singulière destinée d'écrivain, que

son nom est arrivé peu à peu à une haute célébrité sans que pourtant il

ait été pousse à ce comble par d'éclatants succès, et tandis que, dans

la biographie des grands auteurs, on peut, pour ainsi dire, marquer les

dates glorieuses de leur renommée croissante, dans la sienne, au

contraire, on ne saurait fixer le moment où son nom devint populaire, ni

le livre après lequel la réputation du lettré se changea en la gloire de

l'écrivain. Est-ce _Adèle_ ou bien _Jean Sbogar, Tribly_ ou _Smarra_?

Sont-ce ses contes, ses poésies ou bien ses ouvrages de linguistique qui

marquèrent l'heure de son avènement littéraire? Non, sans doute; mais

c'est tout cela ensemble. Chacune des lignes qu'il écrivit le haussa un

peu au-dessus de l'horizon, et tant il écrivit qu'à la fin il se trouva

en plein firmament.

[Illustration: Charles Nodier, décédé le 27 janvier 1844.]

Nous avons donc bien peu de choses à dire sur la vie de M. Nodier; et,

d'ailleurs, l'histoire de son esprit est presque tout entière dans la

liste chronologique de ses ouvrages, Charles-Emmanuel Nodier naquit à

Besançon, le 29 avril 1780; son père, magistrat distingué, tenait un

rang honorable dans la Franche-Comté, et fut, sous la république, le

second maire constitutionnel de Besançon. L'enfant grandit au milieu des

clubs et y puisa ce vif amour de la liberté qui lui valut plus tard tant

de proscriptions. En même temps, il s'adonnait, avec un zèle égal, à

l'étude des sciences naturelles et à celle de la philologie. A peine âgé

de dix-huit ans, il publie à Besançon une _Dissertation sur l'usage des

antennes et sur l'organe de l'ouïe dans les insectes_, et déjà il

commence à rimer un poème sur l'objet favori de ses études, l'espèce des

coléoptères:

Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,

Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...

Trois ans plus tard (1801), le jeune savant fera paraître une

_Bibliothèque entomologique, avec des notes critiques et exposition des

méthodes_. Ainsi déjà, M. Nodier annonçait ce talent encyclopédiste qui

devait lui assigner, un jour, le premier rang parmi les polygraphes

contemporains.

Dès l'année 1799, le jeune Nodier s'était trouvé impliqué dans un procès

politique, qui faillit lui coûter cher, car il ne fut acquitté qu'à la

majorité d'une seule voix. Il vint à Paris, et se vit d'abord entraîné

dans l'opposition royaliste, à laquelle, se ralliaient les républicains.

Ce fut alors qu'il publia contre le premier consul (1802) son ode si

fameuse du _la Napoléonne_, que reproduisirent aussitôt les journaux

anglais et qui amena un redoublement de persécution contre les suspects.

La Napoléonne avait paru sans nom d'auteur; mais M. Nodier, afin

d'écarter les soupçons qui planaient sur la tête de plusieurs personnes

innocentes, se dénonça lui-même à Fouché, et fut mis en prison à

Sainte-Pélagie. Après quelques mois de captivité, on l'exila dans sa

ville natale, en le tenant toujours sous une surveillance ombrageuse.

L'exilé quitta son foyer domestique, et se mit à parcourir les montagnes

du Jura et les hautes vallées de la Suisse; arrêté de nouveau, sous un

prétexte frivole, il fut délivré par les paysans, erra du nouveau dans

les montagnes, et passa de longs jours enseveli au fond des vieilles

bibliothèques des couvents et des presbytères qui lui donnaient un asile

hospitalier. Inquiété jusque dans ces paisibles retraites, il prit le

parti de passer en Suisse, allant d'une ville à l'autre, exerçant pour

vivre les industries les plus modestes; là correcteur d'imprimerie, ici

enlumineur d'estampes; mais toujours courageux et plus fort que la

persécution. Enfin, après bien des peines et des traverses, il rentra en

France, professa obscurément dans quelques petites villes du Doubs, et

finit par se retirer dans un village du Jura, qu'il a chanté dans une

fraîche et délicieuse idylle;

O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,

Temple de mes amours, trône de mon printemps,

Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans;

Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?

Le hasard a-t-il, respecté

Le bocage si frais que mes mains ont planté?

Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue

Où je plaignais Werther, que j'aurais imité?

M. Nodier fut tiré du fond de cet asile par une lettre d'un Anglais

célèbre, le chevalier Croft, qui habitait alors Amiens, et cherchait un

collaborateur pour l'aider dans son importante publication des

_Classiques français avec commentaires_. L'association ne dura pas aussi

longtemps qu'on aurait pu le croire. Le chevalier Croft n'était point

sans doute parfait, comme M. Nodier nous l'a peint dans _Amélie_ sous le

nom légèrement adouci de sir Robert Grove; les deux collaborateurs se

séparèrent, et M. Nodier, par l'entremise du général Bertrand, obtint un

poste administratif dans les provinces conquises de l'Illyrie; il y fut

même chargé de la direction d'un journal qu'on y avait établi sous le

nom de _Télégraphe illyrien_, et qui était publié en quatre langues, la

française, l'allemande, l'italienne et la slave vindique. L'invasion le

ramena en France, et l'amitié de M. Étienne l'attacha à la rédaction des

_Débats_, où il fut un des premiers à faire une profession toute

bourbonienne.

A cette époque, M. Nodier était déjà connu avantageusement parmi les

lettrés; il avait publié, en 1802, _Stella_, ou _les Proscrits_: en

1803, _Le Peintre de Salzbourg_ et _Dernier chapitre de mon roman_; en

1808, le _Dictionnaire raisonné des onomatopées de la langue française_,

et en 1812, les _Questions de littérature légale_. J'omets, dans cette

liste, maints opuscules de moindre importance, qui ne sont pas restés

dans l'édition des oeuvres complètes. M. Nodier ne sollicita ni places

ni faveurs auprès du nouveau gouvernement, et Louis XVIII lui envoya des

lettres de noblesse pour toute récompense de ses services. L'auteur du

_Peintre de Salzbourg_, menant une vie modeste et retirée, se préparait

à accroître par de nouveaux titres sa renommée naissante: _Jean Sbogar,

Thérèse Aubert, les Mélanges de littérature et de critique, Adèle,

Smarra, Tribly_, se succédèrent rapidement de 1818 à 1822, et donnèrent

à leur auteur une position éminente dans les lettres.

En 1824, M. de Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile

très-éclairé, nomma M. Nodier, sur sa réputation, et sans qu'il l'eût

demandé, bibliothécaire de l'Arsenal. Ce fut là un événement décisif

dans la vie de M. Nodier: retiré sous ce tranquille abri, un cercle

d'habitudes nouvelles et définitives se forma autour de lui, son

existence s'arrangea commodément dans l'honorable demeure, et l'Arsenal

lui fit oublier Quintigny, «cette espérance promise à ses vieux ans». Il

y est resté jusqu'à sa dernière heure; il y est mort doucement, au

milieu de ses amis et de ses livres.

En 1827, M. Nodier réunit en un volume toutes ses poésies éparses, moins

connues aujourd'hui que ses romans, quoiqu'elles ne leur soient point

inférieures. Des travaux d'érudition, trop longs à énumérer dans cette

courte notice, occupèrent ensuite ses laborieux loisirs; enfin, en 1832,

il prit le soin de donner une édition complète de ses oeuvres, où il ne

voulut faire entrer que le meilleur de ce qu'il avait écrit.--Deux ans

après, l'Académie Française le choisit à l'unanimité, en remplacement de

M. Laya. Cet honorable suffrage causa une joie vive à celui qui l'avait

méritée; et, dans son discours de réception, M. Nodier témoigna à

l'Académie sa reconnaissance avec une expansion touchante, et qu'on

n'avait point encore vue.

Depuis ce jour, le plus glorieux dans sa vie, l'auteur de Jean Sbogar,

retiré de la littérature militante, occupait encore l'attention publique

par le charme de son esprit délicat, qui ne se renfermait point si

discrètement dans le cercle des initiés que son parfum ne se répandit au

dehors; l'écrivain vieillissant avait ce bonheur singulier d'accroître,

sans plus écrire, d'accroître tous les jours la réputation déjà si bien

fondée de son goût exquis, de son savoir ingénieux, de sa finesse

élégante. Le salon de l'Arsenal était le refuge de la conversation

polie, de la causerie française, si chère à nos devanciers et si rare

aujourd'hui: le maître du lieu, debout auprès de sa cheminée, causait

comme autrefois Diderot et Grimm, ces fameux causeurs. «Personne, a-t-on

dit, n'était plus aimable que Nodier au coin de son foyer, dans une de

ses causeries familières, où, sans coquetterie, sans apprêt, il donnait

carrière à son imagination poétique; où il babillait le passé de formes

délicieuses qui le rendaient toujours regrettable; où, sans pédantisme,

il faisait appel à son érudition sur tous les sujets littéraires. Qui

causa jamais mieux que lui? qui discuta avec plus de bonhomie, de

finesse et de sûreté? qui soutint plus gracieusement un paradoxe, et lit

meilleur marché de son spirituel plaidoyer pour une cause perdue qu'il

avait gagnée? Et quelle élocution noble et simple! quelle dialectique

ferme et vive!»

Nous rapportons ici le récit touchant qu'on a fait de sa dernière heure:

«Dans cette dernière nuit où Nodier a parlé de beaucoup de choses, le

père de famille et l'homme de lettres se sont manifestés tour à tour de

la manière la plus touchante. Sentant approcher sa dernière heure, il a

dit à sa femme et à sa fille: «Allons, il faut nous séparer! Pensez

toujours à moi, qui vous ai tant aimées!... Je suis heureux de pouvoir

bénir mes enfants et mes quatre petits-enfants. Ils sont tous là,

n'est-ce pas? Il n'y en a point de malade? Tant mieux! Quel jour est-ce

aujourd'hui?--Le 27 janvier.--Eh bien! n'oubliez pas cette date.» Et ces

tristes paroles, il les a accompagnées d'un de ces regards doux, calmes

et charmants qui lui étaient particuliers.--Un instant après, Nodier a

appelé madame Menessier, dont le talent, comme écrivain, a grandi sous

les yeux de son père: «Ma fille, lui a-t-il dit, écoute un dernier

conseil: lis beaucoup, lis toujours Tacite et Fénelon, cela donnera de

l'assurance à ton style.» Il a parlé ensuite du travail important qu'il

faisait pour l'Académie, et qu'il avait regret du laisser inachevé.

«Nodier s'est endormi sans crise, sans convulsion, et nous avons pu

croire, quand nous l'avons vu il n'y a qu'un instant, que ce sommeil

devrait avoir un réveil.

«Les obsèques de l'illustre écrivain ont eu lieu lundi 29 janvier; MM.

Étienne et Taylor, ses amis, ont fait entendre de touchantes paroles sur

sa tombe; un jeune homme y a déposé une couronne au nom de la classe

ouvrière.»

Le portrait de M. Charles Nodier a été tracé ainsi par un critique

distingué, M. G. Planche: «Connaissez-vous Charles Nodier? Oui, sans

doute: vous l'avez rencontré cent fois sur les quais, feuilletant de

vieux livres, dont il connaît le prix mieux que personne... Vous l'avez

coudoyé sur le boulevard, et, sans savoir pourquoi, vous avez remarqué

sa figure anguleuse et grave, son pas rapide et aventureux, son oeil vif

et las, sa démarche pensive et fantasque. Il est grand et vigoureux;

tous ses portraits ne donnent de lui qu'une idée incomplète...»

A cette courte biographie nous joindrons quelques mots sur le talent et

sur le style de M. Charles Nodier, renvoyant nos lecteurs, pour plus

ample critique, à l'excellente notice mise par M. Sainte-Beuve en tête

de _Trilby_ et des autres contes.

M. Nodier débuta, comme écrivain, dans une époque de littérature

transitoire, entre l'école de Rousseau et celle de l'Empire: à ce moment

les lettres françaises, si longtemps fidèles à leur sévère origine,

semblaient s'amollir et s'efféminer, pour ainsi parler. Les livres de

Rousseau et ceux de Bernardin-de-Saint-Pierre avaient ébranlé d'abord la

fermeté littéraire, et donné naissance à cette sorte de langueur qui

devait produire ensuite toute l'école des mélancoliques et des

élégiaques. L'invasion de la littérature allemande, menée par Werther,

ne fit qu'accroître encore le mal, et surexcita encore la _sensibilité_

intellectuelle des lectrices françaises. M. Nodier subit, comme tout le

monde, et plus vivement que tout le monde, cette influence romanesque

qui agissait sur les nerfs plus encore que sur les coeurs; et, comme l'a

très bien dit un critique, il fut une sorte de _Saint-Preux Wertherisé_,

encyclopédiste _sensible_, à la manière de Rousseau; naturaliste

passionné, à la manière de Goethe. Tout le secret du talent de M. Nodier

est dans cette excessive _sensibilité_ intellectuelle, dans cette

vivacité d'impressions qui le soumirent aux influences les plus diverses

de l'atmosphère littéraire.

Tandis donc que Chateaubriand et Bernardin fondent la grande école

rêveuse, descriptive et pittoresque, M. Nodier ouvre une autre voie,

moins large et moins magnifique sans doute, mais tout aussi nouvelle: il

fonde proprement, dans notre littérature, la fantaisie et la poésie

qu'on a depuis appelée _intime_. A ce titre, le romantisme put justement

revendiquer comme siens le nom et le talent de M. Nodier.

Toute notre littérature classique avait usé et abusé, suivant le

précepte de Buffon, des sentiments et des termes généraux. La fantaisie,

qui est l'imagination particulière, et la poésie intime, qui vit des

inspirations exclusivement personnelles, semblent donc être le

contre-pied exact de nos lettres classiques; et nous avons vu, de nos

jours, les conséquences extrêmes, j'allais dire fâcheuses, auxquelles

des esprits, distingués d'ailleurs, ont mené cette littérature intime,

cette poésie des _infiniment petits_. Charles Nodier, le chef ou du

moins le précurseur de l'école, n'en était point encore venu là; sa

fantaisie ne se faisait point amoureuse de l'excentricité, et l'on

dirait qu'elle est encore retenue par les liens prudents de la vieille

raison gauloise, de la sobriété racinienne, de la tempérance classique.

Mais ce qui distingue surtout l'auteur d'_Adèle_ de tous ceux qui

suivirent sa voie, c'est le style. Il faut bien le reconnaître, M.

Nodier fut, avant tout, un écrivain, dans le sens propre du mot, un

homme de style ou _styliste_, comme dit M. Sainte-Beuve. Avec un don de

langue merveilleux, il joignit le savoir philologique le plus profond,

et se montra de bonne heure le digne élève du chevalier Croft, qui

étudiait le style à l'aide d'une loupe, ayant découvert, au dire même de

M. Nodier, «l'atome, la monade grammaticale.» Tous les critiques se sont

accordés à louer la facilité merveilleuse, la souplesse infinie,

l'harmonie gracieuse de ce style admirable, «qui se dévide comme un

ruban,... qui ne finit que lorsque l'écrivain lui-même en coupe la

trame, et qui, sans cela, se dérouterait à l'infini et

incessamment.»--M. Sainte-Beuve appelle ingénieusement Charles Nodier

l'_Arioste_ de la phrase.

On sait que M. Nodier, depuis longues années, passait pour l'homme de

France qui connaissait le mieux notre langue; l'opinion publique l'avait

érigé en une sorte d'expert ou d'arbitre pour toutes les difficultés de

langue, toutes les équivoques grammaticales qui se pouvaient rencontrer.

Néanmoins on lui doit cette justice, que, pour avoir apporté un soin

extrême à l'arrangement de ses mots et à la disposition de ses phrases,

jamais il ne raffina son style, comme nous avons vu faire les

littérateurs intimes; jamais, surtout, il n'estropia la langue, sous

prétexte d'innovation, à l'instar de nos grands écrivains pittoresques.

Il demeura, au contraire, sans pédantisme, le plus sévère puriste de

notre temps; et, par ce côté, il se sépare profondément de toute l'école

moderne.

C'est aussi par ce côté qu'il conservera une place honorable dans notre

littérature; le jugement de la postérité saura tenir compte à Charles

Nodier d'avoir été un homme de style à l'époque où le style se faisait

si rare chez nous que les plus riches productions littéraires en étaient

souvent dépourvues; comme poète et comme inventeur, il a sans doute été

dépassé et surpassé; comme écrivain il demeure au premier rang; et la

plus grande critique qui puisse lui être adressée, c'est d'avoir eu un

style supérieur à son talent, ou, pour mieux dire, un génie inférieur à

sa plume.

[Illustration: Deco.]

Fragment d'un Voyage en Afrique [2]

Un jeune homme, que son esprit aventureux poussait à toutes les choses

hardies, ne pouvant trouver en France ce qu'il y cherchait, c'est-à-dire

une position indépendante, résolut de profiter du traité de paix qui

venait d'être signé entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader pour

visiter l'intérieur de l'Afrique et poser, au centre même de la

puissance arabe, les bases d'un vaste comptoir. Il espérait réaliser

ainsi non-seulement d'immenses bénéfices, mais encore être utile à son

pays, en l'aidant à étendre son influence civilisatrice parmi les

peuplades de l'antique Mauritanie. L'événement ne justifia point ses

prévisions. Après plusieurs mois de séjour dans les diverses tribus de

l'émir, il regagna la terre natale, n'emportant avec lui qu'un album sur

lequel il avait consigné ses impressions. C'est de cet album qu'est

extrait le récit qu'on va lire, récit rapide, mais exact, de ce qu'il a

vu d'important dans les douairs, dans les villes et dans les camps, qui

se lèvent tous comme un seul homme à l'ordre d'Abd-el-Kader, et marchent

à la destruction au nom de la divinité.

[Note 2: La reproduction de ces fragments est interdite.]

Nos lecteurs verront avec intérêt se dérouler sous leurs yeux le tableau

des ressources, des habitudes et des moeurs de ces Arabes si peu connus

de nous encore, quoique, depuis quatorze ans, nous leur fassions une

guerre continuelle.

En perdant de vue les lignes extrêmes des possessions françaises, je

sentis mon coeur se glacer; il me sembla que je ne reverrais plus la

France. Cependant la trêve de la Tafna, l'espoir d'une fortune

rapidement acquise dans les relations que j'allais établir avec les

Arabes de l'intérieur, l'audace même de l'entreprise, m'enhardirent, et

je lançai mon cheval dans la direction du désert.

Nous étions en 1838. Abd-el-Kader était alors occupé au siège

d'Ain-Maddy, dans le désert. Je résolus d'aller l'attendre à Tazza.

Le territoire compris entre Blidah et Médéah est d'une monotonie

désespérante; aussi ne fatiguerai-je point mes lecteurs par une longue

description. Des vallées incultes où l'aloès étale ses mille bras

couverts d'une épaisse poussière, des collines aux larges bases boisées,

aux fronts chauves et ravagés par le simoun; puis, à mesure qu'on

approche du grand fleuve, un peu de verdure et de fraîcheur, voilà tout

ce que j'y ai remarqué. Je ne fis que passer à Médéah, et je continuai

ma route vers le Chéliff, que je traversai sur un pont de bois adossé au

Bou-Rachad. De Médéah à Tazza on compte deux fortes journées de marche

par un chemin affreux, à travers des montagnes escarpées et d'immenses

solitudes. L'eau y est rare. En avançant vers Tazza, on suit une

ancienne voie romaine parfaitement conservée. Elle est bordée d'une

double rangée de chênes verts d'une imposante vieillesse; mais cette

voie se perd bientôt dans les sinuosités des montagnes, où elle est

continuée par un sentier presque impraticable. Cette route conduisait

jadis à une ville située à quelques lieues est de Tazza. Les ruines

conservent le nom de Duirali, mais il reste peu de vestiges de cette

ville. Il faut savoir qu'elle a existé pour remarquer ses débris;

cependant, d'après la tradition conservée par les Arabes, Duirali fut

une cité très-importante. Elle était entourée, au temps de sa splendeur,

de grands et beaux jardins dont il ne reste aujourd'hui ni un arbre ni

une trace.

Mon guide, Ben-Oulil, cheminait à mes côtés et charmait les ennuis du

voyage par la description de lieux plus agréables ou plus intéressants

que ceux que nous parcourions.

«Quel est, demandai-je en lui montrant les masses grisâtres qui se

perdaient à l'horizon, quel est l'homme assez abandonné du ciel pour

vivre dans un pareil séjour?

--Le Kabyle, répondit Ben-Oulil; et il paraît qu'il s'y trouve bien, car

aucune séduction n'est capable de l'arracher de l'aire qu'il s'est bâtie

au sein des airs.»

Je n'eus pas de peine à obtenir de mon guide, bavard comme tous les

guides, quelques détails sur ces êtres dont la vie nomade et excentrique

a toujours excité l'intérêt du touriste. Il ne cessa de parler que

lorsque je lui montrai la ville de Tazza, qui étalait au soleil les murs

crénelés de sa forteresse.

Tazza est un poste important qu'Abd-el-Kader fit construire, il y a huit

ans à peu près, sur l'emplacement d'une ville romaine qui portait ce

nom; du moins c'est ce que nous apprend l'inscription gravée sur une

pierre qu'on a trouvée dans les décombres. La forteresse est un carré

d'environ quarante-cinq mètres de longueur, dont chaque angle est

surmonté d'une guérite. L'intérieur se compose d'une vaste cour autour

de laquelle sont de vastes magasins remplis de vivres, de munitions de

guerre, de fer, de plomb, de draps et autres approvisionnements. En face

de l'entrée principale est la tente de l'émir. Chaque côté de cette

tente est d'une longueur de six à sept mètres. Elle est aussi proprement

que simplement décorée; des colonnes de bois de noyer, surmontées de

chapiteaux sculptés, ornent la porte principale; les murs sont bariolés

de peintures arabes assez grossières; le sol est couvert de beaux tapis

sur lesquels s'asseyent les ministres et les grands dignitaires. Le

Trône d'Abd-el-Kader se compose d'une simple planche de sapin recouverte

d'une natte tressée avec les fils du palmier. Au-dessus des magasins on

a bâti trois autres salles; c'est là qu'on loge les kalifats lorsqu'ils

viennent visiter l'émir. Elles sont remarquables par les soins qu'on

prend de les entretenir. Le parquet de ces salles est caché aussi par

des tapis de laine fine sur lesquels sont disposés des coussins de soie.

On remarque plusieurs inscriptions sur les murs; ce sont en général des

versets du Coran. Des peintures décorent les plafonds.

L'Illustration, No. 0049, 3 Février 1844 · 第 2 / 6 段