L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL.
[Illustration.]
No. 49. Vol. II.--SAMEDI 3 FÉVRIER 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Pris de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40
SOMMAIRE.
Courrier de Paris. _Vue de la Galerie Lebrun, à l'hôtel Lambert_.
-- Histoire de la Semaine. _Portrait de sir Francis Burdett_. -- De
l'autre côté de l'Eau. Souvenirs d'une promenade, par O. N. (Suite.)
_Vue extérieure des constructions des nouvelles Chambres du Parlement
anglais; Vues intérieures de la Chambre des Lords et de la Chambre des
Communes_. --Charles Nodier. Notice biographique et littéraire.
_Portrait_ par Tony Johannot. -- Fragments d'un Voyage en Afrique.
-- Plaisirs et Misères de l'hiver. _Deux Gravures_. -- Études comiques.
Le Trembleur, ou les Lectures dangereuses. -- La Pêche des Huîtres.
_Sept Gravures_. -- Bulletin bibliographique. -- Annonces. -- _Allégorie
de Février_. --Modes. _Une Gravure_. -- Correspondance. -- Problème
d'Échecs. -- Rébus.
Courrier de Paris.
Le vent est au bal et au concert; on danse partout, on chante partout;
Paris est inondé de billets de faire part qui courent la ville d'étage
en étage, avec ces mots en _post-scriptum_: On dansera;--on fera de la
musique.--Faire de la musique est la grande maladie du temps; tout le
monde s'en mêle; il n'est si mince employé, si petit bourgeois qui n'ait
ses virtuoses et ne donne son concert, prenant pour prima donna la
lingère ou la brodeuse du coin, pour ténor le secrétaire de la mairie,
et le sergent-major de sa compagnie pour baryton. «Tout marquis veut
avoir des pages,» disait La Fontaine; aujourd'hui tout épicier prétend
au Lablache, à la Malibran et au Rubini. Aussi, Dieu sait la cacophonie
qui a cours et quel douloureux bacchanal se pratique, tous les soirs,
dans les douze arrondissements, du premier étage à la mansarde; car la
mansarde elle-même n'est pas à l'abri de la contagion; la mansarde joue
de la clarinette ou du cornet à pistons; la mansarde est peuplée d'_ut_
de poitrine qui meurent de faim, et de _la_ sans feu ni lieu.
[Illustration.--Hôtel Lambert.--Galerie de Lebrun, servant de salon de
conversation pendant le bal.]
Quatre fêtes d'un caractère différent et d'un agrément particulier ont
obtenu, cette semaine, la préférence sur toutes les autres: le bal de
l'ambassadeur d'Angleterre, celui de la princesse Czartoriska et le
concert donné par M. Frédéric Soulié; j'allais oublier le rout de M.
Moreau-Sainti, de l'Opéra-Comique; ainsi, il y en avait pour tous les
goûts; la politique et la diplomatie, les arts et les lettres, ont pu
chanter un duo et faire un tour de valse.
Le bal de l'ambassadeur anglais avait attiré l'aristocratie des noms et
des titres; il était difficile d'y faire un pas sans se frotter à un
prince, à un duc ou à un baron; et plus d'une élégante danseuse a couru
le risque, dans le tourbillon de la valse, de déchirer sa robe légère ou
de nouer ses longs cheveux blonds ou bruns aux brochettes de croix
russes, allemandes, italiennes et françaises qui hérissaient toutes les
poitrines. Le bal, animé, éclatant, splendide, couronné de fleurs,
ruisselant de pierreries, s'est prolongé bien avant dans la nuit; tous
les États de l'Europe y avaient leurs représentants et cependant la plus
complète et la plus gracieuse intelligence a régné d'un bout à l'autre
de ce congrès accompagné par Tolbecque. Parlez-moi d'une contredanse
pour mettre les affaires au pas! c'est d'un bal que naîtra tôt ou tard
la paix et la fraternité universelles que les philosophes rêvent depuis
si longtemps.
Tout Paris,--c'est le cas de le dire,--a dansé au bal de madame la
princesse Czartoriska; les vieux échos de l'île Saint-Louis ont
tressailli de surprise au bruit de la danse animée, de ces élégants
équipages qui faisaient jaillir l'éclair des noirs pavés du quai
d'Anjou, ordinairement silencieux et solitaire. C'est l'hôtel Lambert
qui a servi de théâtre à cette fête splendide, l'hôtel Lambert, échappé
comme par miracle au prosaïsme de notre époque, à la férocité de la
bande noire et des marchands de terrain. Il y a un an à peine, ce
précieux monument de l'art de Lesueur, de Lebrun et de Louis Le Vau
était livré, par affiche, au caprice du plus offrant et dernier
enchérisseur; le premier butor venu, pourvu qu'il emportât l'enchère,
pouvait acheter le droit d'élever une boutique, un magasin, une forge,
un chantier sur les ruines de cette élégante architecture, à la place
d'Hébé, de Céres, de Flore, d'Apollon, de Vénus, de l'Amour et des
Muses, hôtes poétiques que la palette du peintre et le ciseau du
sculpteur avaient attachés aux voûtes et aux murailles comme autant de
dieux protecteurs.--Madame la princesse Czartoriska a sauvé de de
l'outrage la mémoire de Lesueur et de Lebrun; elle a épargné à la
mythologie l'insulte qui la menaçait, à la barbe de Jupiter.
Aujourd'hui, non-seulement l'hôtel Lambert échappe à sa ruine, mais,
grâce à une louable munificence, et à un goût délicat, l'art
contemporain s'est empressé de rendre, la vie à l'art du dix-septième
siècle; un jeune architecte plein de mérite, M. Lincelle, est le dieu de
cette restauration; il a redressé les murs, il a ranimé les dorures, il
a restitué aux ornements leur forme et leur saillie, aux peintures leurs
vivacité et leur couleur; tout est jeune maintenant dans cet hôtel tout
à l'heure si vieux, si délabré, qu'on semblait vouloir le jeter aux
passants comme une défroque, en lambeaux et une guenille. Daphné,
Phaéton, Diane, Cupidon, Jupiter, les Muses et Mercure ont retrouvé leur
beauté et leur sourire; et si Lesueur, si Lebrun, sortant de la tombe,
pouvaient revenir visiter l'hôtel Lambert, ils se croiraient encore dans
leur bon temps.
Pour ce bal de mardi, l'hôtel Lambert s'était paré de, toutes ses
splendeurs, et jetait de tous côtés le feu de ses lustres et de ses
mille bougies; à le contempler éclatant de lumières, et illuminant
l'extrémité de cette île morne et sévère; à entendre les vives harmonies
qui retentissaient sous ses voûtes, dans le bruissement de la valse, et,
se glissant au dehors, allaient au loin mourir dans l'espace, sur les
flots de la Seine, on aurait cru voir le séjour de quelque aimable
déesse ou de quelque bon génie de la nuit, un palais fantastique habité
par le plaisir.
Le plus vif et le plus charmant de la fête a eu lieu dans la grande
galerie dite galerie de Charles Lebrun. L'illustre peintre y avait
représenté le mariage d'Hercule et d'Hébé; Bacchus, Pan, Cybèle, Flore,
Minerve, Junon, étaient les principaux témoins de la noce. Ces
peintures, parfaitement restaurées, sont du plus charmant effet.
Parmi les belles valseuses, on a distingué madame la baronne B..., qu'on
aurait prise pour Erigone.
On voyait fort peu de rubans et pas un seul crachat chez M. Frédéric
Soulié, mais beaucoup de gens d'esprit: artistes, poètes, romanciers,
auteurs dramatiques, arrivaient de tous côtés; l'Académie, pour
repeupler ses trois fauteuils vides, n'aurait eu qu'à jeter sa ligne au
hasard dans cette foule d'écrivains de toutes sortes; plus d'un se
serait empressé de mordre à l'hameçon.
Dans une pièce voisine du salon, les femmes étaient réunies; des
guirlandes de fleurs enlacées en festons au plafond et aux murailles
leur indiquaient galamment ce lieu d'asile, minuit les chants n'ont pas
cessé; tantôt c'était Lablache avec sa verve et sa gaieté; tantôt
l'énergique et spirituel Ronconi; puis Herz laissant courir sur l'ivoire
du piano ses doigts agiles; et ainsi les heures s'en allaient en sons
mélodieux.--M. Frédéric Soulié n'avait promis qu'un concert, et il a
donné un bal par-dessus le marché; cela s'appelle faire les choses
galamment. Tout à coup, en effet, du fond de cette salle pleine de
couronnes, de visages féminins et de parfums, on a vu s'élancer comme
une ombre légère; la foule masculine s'est entr'ouverte pour lui livrer
passage: c'était madame Herz qui commençait la valse, livrant au bras de
l'heureux valseur sa taille souple et flexible, et à ses regards son
pâle visage et ses yeux d'aimée. Le signal étant donné, toutes ont obéi
au signal, les jeunes, les jolies et même les respectables. A trois
heures du matin, la valse tourbillonnait encore au milieu des vives
causeries qu'alimentaient le sorbet parfumé et le punch aux vives
couleurs. M. Frédéric Soulié a fait les honneurs de cette élégante
soirée avec une spirituelle bonhomie; on a pu se convaincre que le
terrible auteur des _Mémoires du Diable_ et de tant de sombres romans
est le meilleur diable du monde.
Cependant, si vous aviez voulu du plaisir franc, du plaisir sans
étiquette, l'oeil étincelant, le rire sur les lèvres, du plaisir
épanoui, du vrai plaisir, il fallait aller chez. M. Moreau-Sainti. Il
est arrivé à M. Moreau-Sainti d'être prince et ambassadeur tout comme un
autre, ambassadeur breveté par M. Scribe, prince de par la grâce de M.
Planard; mais, à son bal, M, Moreau-Sainti n'était plus qu'un simple
mortel, M. Moreau-Sainti tout court, l'hôte aimable de son troisième
étage.--Tout l'Opéra-Comique s'y trouvait en masse: madame Thillon,
mademoiselle Lavoye, mademoiselle Revilly, mademoiselle Darcier, jusqu'à
cette bonne maman Boulanger, qui n'a perdu ni sa verdeur ni sa gaieté,
et valse encore, à tours de bras, comme on valse à vingt ans; ce qu'il y
a de ténors et de basses-tailles à l'Opéra-Comique formait le bataillon
viril, si toutefois l'Opéra-Comique sait véritablement ce qu'on appelle
basse-taille et ténor.--L'Académie royale de Musique n'avait pas cru
déroger en allant danser chez son petit-cousin l'Opéra-Comique; et le
Théâtre-Italien lui-même était venu en bon prince; quant au Vaudeville,
vous sentez qu'il se trouvait très-honoré de l'invitation, et mangeait
des glaces abondamment en signe de fraternité et de reconnaissance.
Madame Volnys agitait son noir sourcil d'un côté; madame Doche souriait
de l'autre; ici mademoiselle Nathalie faisait la queue du chat, tandis
que la rougissante Rose-Chéri hasardait un avant-deux. Madame Page
montrait sa molle pâleur et ses blanches épaules de petite duchesse, et
mademoiselle Roisboutier prenait son air de tambour-major. --Parlez-moi
de ces bals d'artistes où le coeur est sur la main, où personne n'a rien
de caché pour personne, où la vive saillie part et éclate avec le
champagne! Les chevaux pur sang ne piaffent pas à la porte; mais
l'humble cabriolet et la modeste citadine emportent plus de joie et plus
de plaisirs conquis dans une telle nuit, que tous vos brillants
équipages, mesdames les duchesses, n'en font galoper dans toute l'année!
La nouvelle était un leurre; on vous avait promis mademoiselle Cérito,
et mademoiselle Cérito ne viendra pas; mademoiselle Cérito se moque de
nous. Elle fait un pas vers l'Opéra, et tout aussitôt elle recule; vingt
fois n'a-t-on pas dit: «Mademoiselle Cérito nous arrive de son pied le
plus léger!» On ouvrait la bouche, on se tenait ébahi, et déjà on
battait des mains; votre serviteur! point de Cérito; elle va à Naples, à
Londres, à Milan, à Vienne, partout enfin, excepté à Paris, qui l'attend
et qui la désire. Je sais bien que c'est la méthode de Galatée; mais
enfin, Galatée se laisse prendre derrière son saule, et mademoiselle
Cérito s'enfuit toujours; est-ce aussi pour qu'on coure après elle?
Cependant, à force de courir, on se lasse, on perd haleine, et le Tytire
le plus patient finit par envoyer Galatée au diable. Que mademoiselle
Cérito y réfléchisse, si elle tient, un jour ou l'autre, à prendre Paris
pour son Tytire; plus tard peut-être il ne sera plus temps, et le berger
aura trouvé une autre bergère.
A défaut de mademoiselle Cérito, mademoiselle Taglioni nous était
annoncée; eh bien! nous n'aurons ni l'une ni l'autre; décidément les
sylphides ne veulent plus de nous! --Puisqu'elles font les dédaigneuses,
soyons fiers à notre tour; adieu donc, sylphides ingrates! adieu, Cérito
et Taglioni! Vous nous refusez l'honneur de votre jarret, on s'en
passera; n'avons-nous pas Carlotta Grisi, qui vous vaut bien, après
tout, et mademoiselle Dumilâtre, qui fait de son mieux pour battre
l'entrechat sur vos traces? Mademoiselle Adèle va livrer un combat
décisif de jetés-battus et de ronds de jambe avant un mois; cette
nouvelle tentative décidera positivement si la jolie danseuse doit
prendre place à côté des illustres jambes. Le ballet en question est
intitulé _le Caprice_; nous en avons déjà parlé, mais il n'était encore
qu'à l'état de projet; on l'annonçait comme un ballet au berceau;
aujourd'hui il est sur ses jambes, et n'attend que le coup d'archet de
M. Habeneck pour marcher. Mademoiselle Adèle Dumilâtre y dansera le
principal rôle; c'est ce rôle qui doit, dit-on, faire briller son talent
d'un éclat tout nouveau. Nous ne doutons pas que mademoiselle Dumilâtre
n'obtienne un grand succès; le sujet et le titre de l'ouvrage
conviennent admirablement à une jolie danseuse; ces demoiselles savent
si bien ce que c'est qu'un caprice!
Voici _les Bâtons flottants_ reviennent sur l'eau. La modestie de
l'auteur n'a pas duré plus de deux mois, il craignait, disait-il, pour
le succès de sa comédie, le grand bruit qu'on en avait fait. Cette
crainte est entièrement dissipée; les rôles viennent d'être distribués
aux comédiens, et le public donnera incessamment son avis sur la
merveille. Pour le coup, l'affaire sera décisive, et nous verrons enfin
de quel bois sont ces fameux hâtons, de bois sec ou de bois vert, de
chêne ou de bouleau, du bois dont on fait des fagots ou des couronnes.
Mademoiselle Rachel, qui devait jouer le rôle de Viriarte dans le
_Sertorius_ de Corneille, y a renoncé après de longues études; elle
abandonne _Sertorius_ pour _Don Sanche d'Aragon_ et la _Catherine II_ de
M. Romand. _Don Sanche_ sera représenté vers la fin de février;
_Catherine II_ attendra le retour de mademoiselle Rachel, qui ira en
Angleterre passer son congé du mois de mai.
Histoire de la Semaine.
Il semble vraiment que les orages parlementaires n'attendent pour
gronder que la mise sous presse de _l'Illustration_, et que les éclats
de la tribune soient provoqués par le bruit de nos machines. Ce qui nous
était arrivé pour le numéro précédent s'est renouvelé pour celui-ci.
Nous avions laissé la Chambre dans la discussion fort calme du
paragraphe de l'adresse relatif à la loi annoncée sur la liberté de
l'enseignement; rien n'avait passionné l'assemblée, ni un discours de M.
de Carné, modéré dans la forme, mais plein d'exigences assez immodérées,
ni une excellente réponse de M. le ministre de l'instruction publique,
qui avait trouvé une sympathie presque générale. Nous avions vu voter le
paragraphe sans conteste; notre numéro, croyant avoir tout dit, se mit à
rouler sous la presse, afin de pouvoir le lendemain rouler vers nos
abonnés des départements. A ce moment même fut mis en discussion le
paragraphe final du projet, où la commission proposait de _flétrir_ la
démarche des visiteurs de Belgrave-Square. MM. Berryer et de
Larochejaquelein, amenés à la tribune, et mettant à profit
l'enseignement qu'ils avaient reçu du débat préliminaire, après avoir
donné de courtes explications pour justifier leur conduite, se firent
avec vivacité accusateurs à leur tour. M. le ministre des affaires
étrangères, trop confiant dans son immense talent et dans l'énergie de
sa forme oratoire, pensa, quelle que fût sa situation particulière,
pouvoir repousser l'attaque et dominer les impressions de l'assemblée
entière. Sans chercher à tourner la difficulté, il crut s'en rendre
maître en l'abordant de front, et en commençant sa première phrase par:
_J'ai été à Gand_. Prononcés une seule fois, ces mots auraient pu n'être
pas sympathiques à toute l'assemblée; répétés à diverses reprises, ils
en firent bouillonner et en soulevèrent une immense partie. Rien ne peut
rendre la physionomie de la Chambre durant cette scène, dont l'histoire
parlementaire n'a point offert le pendant depuis un grand nombre
d'années. Les interpellations les plus vives, les reproches les plus
cruels furent adressés, par une foule de membres siégeants sur les bancs
de la gauche et du centre gauche, à l'orateur, qui reprenait sans cesse
et fatalement sa phrase fatale: _J'ai été à Gand_. Le président du
conseil, le maréchal Soult, celui qui fit tirer les derniers coups de
canon à Toulouse et à Waterloo, pouvait, lui, aborder la tribune avec
autorité dans une circonstance où il s'agissait de fidélité et de
patriotisme. Sa gloire et ses vieux services auraient été plus éloquents
que les voix les plus habiles; car cette pénible séance a prouvé qu'il
est dans les luttes politiques des circonstances où le talent, seul,
peut demeurer impuissant. Après l'illustre maréchal, M. Odilon Barrot
n'aurait pas eu à prononcer, aux applaudissements de la majorité de
l'assemblée, une sentence écoutée sans protestation. Le samedi, la
Chambre, tout émue encore de l'orage qui, la veille, avait grondé
jusqu'à huit heures du soir, s'est occupée des termes mêmes du
paragraphe en discussion. Il faut le croire, la préoccupation fatale
qui, la veille, avait porté le cabinet à choisir M. le ministre des
affaires étrangères pour son organe, qui avait poussé ce ministre redire
sans cesse, malgré la Chambre et peut-être lui-même, ces quatre mots
irritants, cette même préoccupation a porté le ministre à vouloir
maintenir, dans la rédaction du projet d'adresse une expression qui
empêchait le vote d'avoir un caractère d'unanimité, coupait la Chambre
en deux fractions presque égales et aliénait au cabinet l'appui d'hommes
disposés jusque-là à marcher avec lui. En vain, ces inconvénients, ces
dangers véritables ont-ils été exposés d'avance; en vain M. de La
Rochejacquelein est-il venu annoncer, par une déclaration qui a ému la
Chambre, que c'était l'exclusion d'un certain nombre de ses membres
qu'elle allait prononcer, on s'est obstiné aux bancs ministériels, et
une majorité de quinze voix a prononcé la flétrissure.--Déjà ce vote a
porté de tristes fruits; les députés condamnés par ce jugement insolite
ont protesté en résignant leurs mandats; de vives paroles ont été
échangées entre les ministres et les députés, hier encore ministériels,
mais qui ont cru devoir laisser le ministère s'engager seul dans la voie
ou ils ne pouvaient consentir à le suivre. M. de Salvandy a été amené à
adresser sa démission d'ambassadeur de France à Turin. M. de Salvandy a
été porté par des suffrages de la Chambre à la vice-présidence; c'est un
honneur qui lui a toujours été rendu depuis la session de 1840, où il
dirigea la discussion de la loi sur les fortifications. M. de Salvandy
comptait parmi les membres parlementaires du cabinet présidé par M.
Molé. L'avoir mis dans la nécessité de s'éloigner avec éclat, c'est une
véritable faute, que dissimulera mal le retrait aujourd'hui annoncé de
cette démission, par suite d'obsessions persévérantes auprès du
démissionnaire. Mais n'est-ce pas une faute bien autrement grave encore
d'avoir fait naître une situation où le jugement de la majorité de la
Chambre se trouve déféré au jugement de la majorité électorale, de cette
souveraineté nationale dont on a, précisément dans la même phrase,
proclamé la toute-puissance. Voilà donc les électeurs appelés à
prononcer entre les flétris et les flétrisseurs. Sans nul doute, le
voyage à Belgrave-Square n'obtiendrait point une majorité d'approbateurs
dans le pays, et, s'il s'agissait de se prononcer sur l'opinion que l'on
doit en avoir, les électeurs pourraient faire défaut aux
démissionnaires. Mais ne pourront-ils pas voir, au contraire, dans le
vote qui leur est demandé, une occasion de se prononcer contre les coups
d'État par les majorités, toujours d'autant plus violentes qu'elles sont
moins sûres de se maintenir? Enfin, ne pourront-ils pas à leur tour, et
en sens inverse, absoudre et condamner, nous ne dirons pas flétrir?
Quelle situation se sera-t-on faite, si les exclus sont renvoyés à la
Chambre? Le retour de ces condamnés, dont le pays aura mis la
condamnation à néant, ne pourra-t-il pas amener la nécessité de faire
comparaître tout entière, devant les électeurs, la Chambre qui a pris
part au jugement? Nous voyons le mauvais effet et les pénibles résultats
qu'a déjà produits le vote du 27; nous voyons tous les périls dont il
menace l'avenir; nous cherchons vainement ce qu'on peut s'en être promis
en force, en stabilité, en durée.
De l'autre côté de la Manche se poursuit ce procès où les ministres
anglais, qui ont cru devoir l'intenter, ont également fait trop beau jeu
aux accusés. Nul incident remarquable n'est venu depuis huit jours
marquer les débats de la cour de Dublin. O'Connell prend de nombreuses
notes pendant les dépositions, du reste assez insignifiantes, des
témoins; mais il ne se fait pas faute de quitter l'audience pour se
rendre à la séance hebdomadaire de l'association, présidée par M. Smith
O'Brien, descendant des rois d'Irlande. Le journal a rapporté une
histoire qui, vraie ou inventée, peut donner une idée très-exacte de la
situation recherchable et glorieuse, à leurs yeux et aux yeux de leurs
concitoyens, que l'on a faite aux prétendus conspirateurs. M. Steele, un
d'eux, est, dit cette feuille, fort désireux d'obtenir, par une
condamnation, les honneurs du martyre. Il s'agite sur son banc,
gesticule, parle de manière à jeter parfois quelque trouble dans
l'audience. Le président lui aurait dit sévèrement: «M. Steele, si vous
ne vous tenez tranquille, je vous fais rayer de la liste des accusés.»
Et aussitôt M. Steele de se taire et de demeurer immobile. Les
plaidoiries ont commencé, et le premier organe de la défense, M. Sheel,
membre du Parlement et avocat de M. John O'Connell, a prononcé un
discours dont l'effet a dépassé tout ce que son éloquence habituelle a
jamais produit d'émotion et d'enthousiasme.--Le ministère anglais envoie
chaque jour de nouvelles troupes en Irlande, comme pour donner à penser
que le maintien de la tranquillité est dû à ce déploiement de force
armée, et non à l'autorité morale d'O'Connell et à l'influence du clergé
catholique.
La presse anglaise a été sévère, mais juste dans les appréciations
auxquelles elle s'est livrée à l'occasion de la mort de sir Francis
Burdett, que nous avons annoncée dans notre dernier numéro. Cet homme,
qui vient de finir tory et presque oublié, avait, pendant quarante ans,
servi aux premiers rangs du parti populaire, et avait acquis et su
longtemps conserver un immense renom. En 1796, il entrait à la Chambre
des Communes et venait combattre pour cette réforme parlementaire que
l'Angleterre n'a obtenue qu'à quarante ans de là. Francis Burdett
combattait alors pour elle à la tribune, dans les tavernes les plus
fréquentées, dans les réunions populaires les plus nombreuses. Il était
le héros des hustings et savait partout enlever des applaudissements
passionnés. Sa vie fut longtemps un combat où il fit preuve d'un ardent
patriotisme et d'un courage exalté. Élu en 1807, par Westminster, qu'il
a représenté pendant trente années consécutives, il se vit poursuivre
par le ministère, qui cherchait à se défaire à tout prix d'une
opposition fort peu ménagée, à l'occasion d'une lettre adressée par lui
à ses commettants au sujet de poursuites dirigées par la Chambre des
Communes contre un libelliste, Gales Jones, dont il s'était constitué le
défenseur. Arrêté par ordre de la Chambre, conduit à la Tour de Londres,
il protesta contre ces mesures, devint l'occasion d'une collision
sanglante entre le peuple et la force armée, fut mis en liberté par
l'effet de la prorogation du Parlement, et poursuivit sans succès
l'orateur des Communes, le sergent d'armes et le constable de la Tour.
En 1819, après les troubles de Manchester, où le peuple fut sabré avec
barbarie, sir Francis Burdett adressa à ses commettants une lettre
énergique sur cet événement horrible, et fit dans la Chambre des
Communes les plus grands efforts pour en faire punir les fauteurs. Mis
en cause lui-même pour l'illégalité de son langage, il fut condamné à
trois mois de prison. Après avoir subi sa peine, il recommença de
nouveau ses attaques avec la même ardeur, mais encore sans succès. En
1837, Francis Burdett prêta son appui au cabinet de lord Grey, et, par
son influence, aida ce ministère à taire adopter les réformes dont il a
doté le pays. Mais, par la plus étrange et la plus brusque de toutes les
variations, qui en serait en même temps la plus inexplicable, si l'âge,
qui, en attiédissant les convictions, développe quelquefois l'égoïsme,
ne pouvait servir à la faire pardonner, Francis Burdett, qui avait
consacré une si grande partie de sa vie à la défense des idées
radicales, sous prétexte que lord Melbourne se livrait trop au
radicalisme, rompit tout à coup avec les whigs, et se jeta dans le
torysme. Ce changement, nous craignons de dire cette trahison, lui fit
perdre le mandat de Westminster qu'il remplissait depuis si longtemps.
Il fut obligé de recourir à un bourg pourri de son nouveau parti pour
pouvoir rentrer à la Chambre, où il avait perdu toute influence, comme
il s'était vu destitué dans le pays de toute popularité. Sir Francis
Burdett s'était donc politiquement survécu. Il est mort délaissé de
chacun depuis plusieurs années, car, en Angleterre, la trahison
politique ne fait ni profit ni honneur.
[Illustration: Sir Francis Burdett.]
L'Espagne voit se poursuivre la lutte de ses gouvernants et du sentiment
national. Saragosse a eu ses désordres, ou plutôt sa résistance à
l'occasion du désarmement de la milice. La capitale a été agitée. Les
élections complémentaires de la province de Madrid ont toutes été
progressistes. M. Olozaga a obtenu une majorité de 180 voix; M. Martinez
de la Rosa, nommé ambassadeur en France, n'a pu être réélu, malgré les
efforts du ministère.
Les tribunaux ont encore, cette semaine, attiré chez nous l'attention
publique. Le procès Poulmann, dont nous avions annoncé l'ouverture,
s'est terminé par la condamnation à mort du principal accusé, qui ne
s'est pas pourvu en cassation.--L'ex-notaire Lebon, condamné à Paris
pour abus de confiance, renvoyé pour faux devant la Cour d'assises
d'Orléans, y a été acquitté par le jury. Le _Journal du Loiret_ nous a
fait connaître, à cette occasion, un de ces dévouements fabuleux devant
lesquels il faut s'incliner. Une femme d'un âge avancé, à laquelle Lebon
a fait perdre sa fortune, montant à des sommes considérables, s'est
résignée, par sentiment de charité, à partager la captivité de celui qui
l'a ainsi dépouillée. Cette femme, d'une piété sans égale, s'est faite
prisonnière pour demeurer avec Lebon et lui donner tous les soins et les
consolations que peut exiger son état. Avant qu'il fût amené à Orléans,
pour les débats du procès où il vient de figurer, elle était venue
préparer d'avance son logement dans la prison. Un prêtre accompagnait
également Lebon.--Un mandat d'amener a été lancé par le juge
d'instruction du tribunal d'Auch contre une jeune femme soupçonnée
d'avoir empoisonné son mari. Elle avait elle-même, pour répondre aux
accusations publiques, provoqué l'exhumation du corps du défunt. C'est à
la suite de cette opération que le mandat a été lancé. Madame veuve
Lacoste, c'est le nom de l'accusée, qui n'a que dix-huit ans, s'y est
soustraite par la fuite; mais elle a adressé à M. le procureur du roi
d'Auch une lettre dans laquelle elle déclare que sa santé seule la
détermine à prendre ce parti, et qu'elle se constituera prisonnière dès
que l'instruction de son affaire sera terminée, et alors que, les débats
étant devenus prochains, elle se verra exempte du supplice, qui serait
mortel pour elle, d'une détention préalable.
L'arrondissement d'Abbeville vient d'être le théâtre d'un événement
épouvantable. Le feu a éclaté dans la filature de chanvre de la société
dite de Pont-Remy. Au premier signal d'alarme, le trouble et la
confusion se sont répandus dans cet immense établissement, composé de
vastes bâtiments ayant tous trois et quatre étages. Des ouvriers se sont
précipités en foule pour fuir le fléau, qui menaçait de tout dévorer.
Ceux des étages inférieurs sont parvenus à s'échapper en sortant par les
fenêtres, par les portes, par toutes les issues qui se présentaient;
mais ceux des étages supérieurs se sont trouvés entassés dans les
escaliers. Alors a eu lieu la scène la plus horrible: d'une part, le feu
qui gagnait toujours, les tourbillons de flammes, de fumée, les cris du
dehors; et, de l'autre, ces malheureux qui voulaient tous s'enfuir, et
encombraient eux-mêmes les passages. Ils tombaient par masses dans les
escaliers, cherchant à passer les uns sur les autres. Se pressant,
s'étouffant, les blessés poussaient d'horribles plaintes, que
n'écoutaient pas les autres, pressés de s'enfuir à tout prix. Enfin,
quand on s'est rendu maître du sinistre, ce qui n'a eu lieu qu'après des
efforts inouïs, on a compté neuf cadavres mutilés et défigurés, et un
grand nombre d'infortunés blessés et estropiés, plusieurs même pour le
reste de leurs jours.
L'Académie Française s'est encore vu enlever par la mort Charles Nodier,
auquel nous consacrons aujourd'hui une notice spéciale.--M. de Leyval,
ancien député, l'un des 221 volants de l'adresse de 1830, est mort dans
le département du Puy-de-Dôme.--Un neveu de Guymon de La Touche,
l'auteur d'_Iphigénie en Tauride_, est mort dans un hôpital de la
Haute-Vienne; ce malheureux ne possédait plus pour tout bien que le
manuscrit original de la tragédie de son oncle.--Enfin deux notabilités
napolitaines, beaucoup mieux partagées par la fortune, le marquis de
Turri et le marquis de Mascara, ont également cessé de vivre, laissant à
l'ordre des jésuites 50 à 60 millions de francs. Mais leurs parents ont
fait opposition à la délivrance des legs, pour cause de captation, et la
justice est saisie de cette double instance.
[Illustration: Deco.]
De l'autre côté de l'Eau.
SOUVENIR D'UNE PROMENADE.
(Suite.--Voir tome II, pages 6,18, 60,155 et 227.)
UN RADICAL.
N'est-il pas vrai qu'à ce seul mot,--synonyme de révolutionnaire, de
jacobin, de terroriste,--votre imagination évoque une sombre figure, des
traits durs et austères qu'un sourire amer éclaire à peine de temps à
autre, des regards mécontents et altiers, une mise sévère, une pâleur de
mauvais augure?
Ces préjugés, ces préconceptions ont tant de force, que moi-même,--mieux
placé que beaucoup d'autres pour savoir combien il en faut rabattre,--je
ne pouvais me défendre cependant d'une sorte d'appréhension en
m'acheminant, avec mon compagnon de voyage, vers la résidence de M.
L..., un des représentants de l'opposition parlementaire anglaise, qui
répond à notre nuance de l'extrême gauche.
Il était presque nuit quand nous traversâmes le petit village de Putney;
tandis que nous montions la colline au pied de laquelle il est placé,
les faibles lueurs du crépuscule s'éteignaient graduellement, et ce fut
à grand'peine que nous découvrîmes la porte indiquée, au bout d'un
chemin bordé de murailles et d'arbres. Une femme vint nous ouvrir; elle
nous introduisit d'abord dans une cour en désordre au fond de laquelle
on entrevoyait une sorte de massif gothique. Tandis qu'elle allait
remettre nos cartes au maître de la maison, une autre femme nous guidait
dans de ténébreux couloirs entrecoupés d'escaliers, et qui ressemblaient
assez, aux corridors intérieurs de quelque abbaye. Après un moment
d'attente, notre premier imide vint nous reprendre et nous conduisit
dans un salon dont le pareil n'existe pas en France, malgré la manie
gothique qui prédominait chez, nous il y a quelque dix ans. Lambrissée
de chêne noir dans lequel ça et là s'incrustaient quelques portraits
enfumés, cette pièce n'était éclairée que par une lampe de fer accrochée
aux madriers du plafond. La cheminée, au fond de laquelle brûlait,--en
plein mois de juin,--une pannérée de houille nationale, avait plus de
huit pieds de hauteur, et, large à proportion, occupait elle seule un
des côtés de l'appartement. Autour de ce feu, sur des escabeaux de bois,
dignes reliques du temps des Cedric et des Athelstan sept à huit
personnages graves et silencieux fumaient de longues pipes avec une
constance toute hollandaise.
Ce tableau avait quelque chose de fantastique, et je n'aurais pas été
surpris le moins du monde si l'on m'eût dit que dans ce conciliabule
nocturne on délibérait sur les moyens d'aller déterrer à Tyburn les
cadavres de Cromwell, d'Ireton et de Bradshaw.
Mais il n'était pas question de cela; j'avais tout simplement sous les
yeux sept à huit gentlemen auxquels M. L... avait dîné ce jour-là même à
dîner, et qui, en attendant leurs équipages, tuaient le temps à la
manière orientale.
Là, comme partout ailleurs, je reçus ce cordial accueil que la lettre de
recommandation,--si méconnue en France, --assure en Angleterre à
l'étranger voyageur. M. L... qui parle le français avec une facilité
remarquable, m'entretint de Paris en homme fort au courant de ce qui s'y
passe. Cette, science est plus rare que nous ne nous en flattons dans un
pays où les intérêts nationaux détournent à eux la part d'attention que
les citoyens ne donnent pas à leurs intérêts immédiats.
Mais M. L...,--ce farouche radical,--bien loin de se vouer exclusivement
aux préoccupations parlementaires, semble ne causer volontiers que
lorsque la littérature, les arts ou les commérages de la société
européenne sont mis tour à tour sur le tapis. Rebuté, du moins le
dirait-on, par les obstacles que l'esprit mercantile et les préjugés
aristocratiques opposent en Angleterre à la marche des idées vraiment
libérales, il paie sa dette au pays et à ses électeurs en assistant aux
débats essentiels de la Chambre des Communes Mais, sitôt qu'il est
délivré de ce joug, contre lequel il murmure hautement, sa plus grande
joie est de quitter un pays où ses instincts élevés, son goût pour les
arts, pour la conversation élégante, pour le savoir-vivre et le _far
niente_ bien entendu, trouvent aussi peu à se satisfaire que son ardeur
généreuse pour «le plus grand bien du plus grand nombre.»
Il suffit de quelques mots, de quelques opinions pour classer un homme,
et j'aime mieux cette manière de juger mes semblables que la
physiognomonie prétentieuse dont nos romanciers modernes ont posé les
règles arbitraires. Je ne vous dirai donc pas de quelle couleur sont les
yeux, de quelle forme est le front, de quelle longueur est le cou du
jeune député qui fut mon hôte ce soir-là; ni de quel minium ses lèvres
rappelaient la nuance, ni ce qu'on lisait dans les _irisations_ de sa
prunelle, ni ce qu'on pouvait conclure de la hauteur de son front ou de
l'embonpoint de ses mains: il vous sera mieux connu, au moral du moins,
quand vous saurez qu'il préfère la vie italienne à la vie française;
mais sauf cette exception, la vie française à toutes les autres.
Il me disait avec une conviction profonde: «L'idéal du bonheur, à mes
yeux, est la vie d'un garçon parisien qui a 500 fr. à dépenser par
mois,» et il me disait cela dans un château qu'il fait élever à grands
frais, avec tout le luxe d'architecture, de boiserie et d'ornementation
qui caractérisait les édifices du temps d'Élisabeth. Il me disait cela,
sans aucune affectation, à deux lieues de ce Londres où se concentrent
tout le luxe et tous les caprices, toutes les dissipations et toutes les
folies auxquelles la profusion des richesses soit privées, soit
publiques, peut donner carrière! II me disait cela, et j'appris le
lendemain, par un de nos amis communs que ce jeune homme si intelligent
et si borné dans ses voeux possède environ 30,000 livres sterling,
c'est-à-dire environ 800,000 francs de revenu.
WESTMINSTER-PALACE.
Il y avait autrefois au bord de la Tamise une espèce de lagune fangeuse,
couverte de ronces, habitée par des serpents On l'appelait
l'Ile-Epineuse (Thorney-Island), où bien le _Lieu-Terrible_. Metellus,
évêque de Londres, ayant converti Sebert, roi des Saxons de l'Est,
celui-ci s'empressa de bâtir une église au Dieu des chrétiens, et il
éleva ce temple à l'ouest de la cité de Londres. De là le nom de
_West-Minster minster, munster_, monastère, montier.
Non loin de là,--les princes aimant alors le voisinage des moines,--une
habitation royale s'éleva. En 1035 Canut le Grand y résidait, et vivait
familièrement avec l'abbé Wulnoth «renommé pour son éloquence et sa
sagesse.»
Édouard le Confesseur fit reconstruire, trente ans après une nouvelle
église qu'il dédia «à Dieu, à saint Pierre et à tous les saints de
Dieu.» On devait la consacrer le jour de Noël. La veille même, le roi
tomba malade, et quelques jours après il fut enterré en grande pompe
sous le maître-autel du temple qu'il n'avait pu inaugurer. Ceci se
passait le 5 janvier 1066.
La même année, après la bataille d'Hastings, Guillaume de Normandie
arrivait à Londres, et se faisait couronner «pour plaire aux Anglais,»
sur la tombe même du Confesseur. En 1069, l'abbé de Peterborough
comparut devant le roi normand, et fut jugé par un tribunal rassemblé à
Westminster C'est le premier exemple d'une cour de justice tenue en ce
lieu.
Il faut franchir plus d'un siècle et demi et arriver au mois de février
1218, pour trouver le premier précédent parlementaire qui se rattache à
l'histoire de Westminster. Henri III dont les prodigalités imprudentes
avaient épuisé le trésor y rassembla ses barons et leur demanda de
l'argent, qu'ils lui refusèrent tout net, voulant ainsi le corriger. Le
roi promit d'amender sa conduite, ajourna le parlement au mois de
juillet suivant, et demanda derechef quelques subsides. Les barons se
montrèrent tout aussi peu disposés à les voter. Henri III alors, entra
dans une grande colère, prononça la dissolution de l'assemblée, et fit
vendre à grand perte les joyaux et la vaisselle de la couronne.
Croirait-on que les bourgeois de Londres eurent l'effronterie de tout
acheter, et, qui plus est de payer comptant? On juge si une pareille
insolence révolta le monarque. Il s'en expliqua dans les termes les plus
amers, et se moqua de ces manants «qui s'intitulaient barons à cause de
leurs richesses.» Pour les punir, il imagina d'instituer des foires de
quinze jours, dont le privilège était concédé à l'abbé de Westminster.
Pendant ces foires, défense absolue aux marchands de Londres, soit
d'étaler, soit de vendre à l'intérieur du la ville.
[Illustration; État actuel des constructions des nouvelles Chambres du
Parlement anglais.]
Comme l'histoire de Westminster est l'histoire d'Angleterre, je me
dispenserai de la pousser plus loin; les curieux peuvent recourir au
livre savant de Brayley et Britton. Mais il était bon de nous reporter
aux origines, l'antiquité de ces monuments historiques étant le plus
clair de leurs mérites.
[Illustration: Vue de la Chambre des Lords avant l'incendie de 1834.]
Je ne pensais toutefois ni à Canut le Grand, ni au budget d'Henri III,
quand je me fis déposer par un léger _cab_ à la porte de Westminster
devant laquelle je vis le plus de chevaux sellés et le plus de grooms.
C'est celle qui mène aux chambres du Parlement. Suivant les instructions
de M. I..., je franchis d'un air de connaissance les premiers
vestibules, et j'arrivai à ce une l'on appelle le _lobby_ de la Chambre
des Communes. Là,--toujours suivant le programme,--je déposai ma carte
entre les mains d'un huissier à trogne rouge, qui se chargea d'avertir
M. L... et j'attendis patiemment que le sanctuaire s'ouvrit.
Cinquante à soixante personnes attendaient comme moi. Partout où l'on
attend, en Angleterre, on trouve de quoi boire et de quoi manger. Le
_lobby_ de la Chambre basse n'est point dépourvu de cet avantage. A
chaque instant vous y entendez, la détonation d'une bouteille de
_soda-water_, et les honorables M. P.,--la canne ou la cravache à la
main, le chapeau sur la tête, presque aussi négligés dans leur tenue,
mais un peu moins laids que nos précieux députés,--viennent y trinquer
avec leurs commettants.
C'est dans le _lobby_ de la Chambre des communes que le premier ministre
Spencer Percival fut assassiné par un négociant ruiné que ses malheurs
avaient rendu fou. Cet événement ne paraît pas avoir laissé de traces.
Du moins aucune précaution n'empêcherait-elle un nouveau Bellingham de
sacrifier sir Robert Peel à des ressentiments plus ou moins justifiés.
Je considérais déjà d'un oeil assez ennuyé les allées et venues
parlementaires, quand les officiers de la Chambre me mirent à la porte,
ainsi que tous les assistants. Les Communes allaient voter (divide) sur
un bill dont la discussion était terminée, et les honorables avaient à
traverser le _lobby_ pour se rendre dans les chambres à scrutin.
Aussitôt après le vote, un huissier vint m'appeler et me fit entrer,
enfin, dans la salle, où M. L... avec une rare complaisance, passa toute
la soirée avec moi sur les bancs réservés aux étrangers.
Il faut une grande bonne volonté, il faut de grands efforts
d'intelligence pour se figurer, en voyant cette pièce étroite et
encombrée, toute bourgeoise et toute moderne dans son ameublement, qu'on
est sur le théâtre où se joue la plus solennelle des comédies
politiques. Les acteurs sont pêle-mêle, vis-à-vis les uns des autres,
sur trois rangées de banquettes qui donnent idées d'un vaste omnibus.
Tout au fond, le président et sa perruque, derrière une table qui le
masque à moitié; devant cette table, les trois clercs, aussi en
perruques; aux deux bouts; d'un côté, sir Robert Peel; de l'autre, le
champion des opposants. C'était, ce soir-là, lord John Russell.
Des deux côtés, de ce long parallélogramme, deux galeries réservées aux
membres qui n'ont pas trouvé de place dans la salle, et qui, perchés
là-haut, ne ressemblent pas mal aux spectateurs admis dans certains bals
de province. Dans une troisième galerie, derrière et au-dessus du
_speaker_, les malheureux sténographes barbouillent, comme ils peuvent,
sur leurs genoux, et les dames sont derrière la muraille contre laquelle
ils s'appuient, entassées dans un _in-pace_ ténébreux d'où leur regard
plonge dans la salle par une espèce de meurtrière longue de douze pieds,
large de cinq pouces; encore n'y sont-elles reçues que par tolérance. La
dénonciation officielle d'un seul député suffirait pour les faire
exclure. Tout cela est triste, mesquin, vulgaire. Il est vraiment
impossible de se croire ailleurs que dans le sein d'une assemblée
d'actionnaires prêts à débattre les dividendes d'un chemin de fer.
Au reste, la Chambre actuelle, pour sa disposition du moins, ressemble
fort à celle que détruisit l'incendie de 1831, et dont nous donnons ici
le croquis fidèle.
Nous en dirons autant de la Chambre des Pairs, qui se distingue de la
Chambre des Communes par la disposition des banquettes et par l'étoffe
rouge dont ses sièges sont recouverts.
Ni l'une ni l'antre des Chambres actuelles n'occupe la place qu'elles
avaient dans l'ancien bâtiment. Avant l'incendie, les pairs se
rassemblaient dans une salle qui avait été jadis la Cour des requêtes,
au midi de Westminster-Hall.--La Chambre des Communes y tient
aujourd'hui ses séances.
L'ancienne salle des Communes, depuis les premières années du règne
d'Édouard VI. était la chapelle de Saint-Stephen, à l'est du palais,
donnant sur la Tamise. Elle n'a reçu aucune destination dans le bâtiment
provisoire.
La pairie anglaise tient aujourd'hui ses séances dans la Chambre Peinte,
où mourut Édouard le Confesseur, un an avant l'invasion de Guillaume, et
sept cent soixante-neuf ans avant que l'on y installât, pour quelques
années, les représentants actuels de la noblesse normande. Au train que
prennent les affaires politiques, il est permis de croire que l'édifice,
antérieur à l'institution aristocratique, lui survivra, et de beaucoup.
Ces sortes de choses,--même les plus solides--s'usent plus vite que la
pierre.
L'INCENDIE.
Savez-vous pourquoi s'élève maintenant cet énorme bâtiment, derrière les
charpentes duquel paraissent à peine les hauts clochers de
Westminster-Abbey? Savez-vous pourquoi les architectes, les peintres
anglais, sont en grand émoi, cherchant partout les idées qui leur
manquent, les procédés de la fresque, appelant,--appelant en vain,--le
génie des lignes et celui des couleurs? Savez-vous pourquoi tous ces
concours, tous ces projets, tous ces devis, tous ces plans débattus
chaque matin, chaque semaine, chaque mois, chaque trimestre, dans les
mille organes de la presse britannique? Savez-vous, enfin, pourquoi la
moitié du palais du Westminster étant dévorée par le feu, il faut
aujourd'hui préparer une résidence digne d'elles aux deux Chambres du
Parlement? Je vais vous le dire.
En 1826--remarquez cette date--en 1826, l'Échiquier anglais n'avait pas
encore de registres; en 1826, les comptes du budget anglais se réglaient
encore comme se règlent, dans nos plus petits bourgs du Midi, les
comptes du boulanger avec les cuisinières illettrées. La _taille_,
enfin, se payait, en 1826, comme aux jours de Guillaume le Conquérant,
et suivant la forme antique à laquelle elle dût son nom primitif. Ici,
pour être croyable, il faut citer ses autorités.
Le 10 octobre 1834, à six heures du soir, la femme d'un concierge vit
filtrer une vive lumière sous la porte de la Chambre des Lords. Ce fut
elle qui poussa le premier cri d'alarme; et, huit heures après, on
éteignait les derniers brandons de l'incendie; mais, pendant ces huit
heures,--sous les yeux de cinq cent mille spectateurs assemblés, et
malgré les efforts du toute la police de Londres, malgré le voisinage de
la Tamise chargée de bateaux--elle offrait, dit-on, le plus admirable
coup d'oeil que jamais une ville en flammes ait éclairé de ses
fantastiques lueurs,--un tiers du vieux palais, la moitié de ses vastes
cloîtres, la chapelle du Saint-Stephen, la bibliothèque des Communes, la
Chambre Peinte, la Chambre des Lords, et la plupart des comités
adjacents, étaient devenus la proie du feu.
Le conseil privé tint séance plusieurs jours de suite pour déterminer la
cause de ce désastre national, qu'on avait d'abord attribué à la
malveillance; et voici le résultat de son enquête.
[Illustration: Vue de la Chambres des Communes avant l'incendie de
1834.]
«Les comptes publics de la trésorerie se tenaient jadis au moyen de
tailles; et jusqu'au jour où cette méthode fut abolie par acte du
Parlement (octobre 1826), on indiquait les sommes payées à l'Échiquier
sur des baguettes de noisetier ou de frêne, qu'on entaillait à une plus
ou moins grande profondeur, et dans une direction plus ou moins oblique,
suivant qu'il s'agissait de marquer des milliers, des centaines ou des
unités de livres sterling; même des schellings ou des pences. Quand une
de ces baguettes était taillée dans toute sa longueur, on la fendait en
deux portions égales, dont l'une s'appelait la feuille _(the foil)_, et
l'autre la contre-feuille _(the counter-foil)_. En les rapprochant,
elles servaient à se contrôler l'une par l'autre, et formaient, ainsi
réunies, ce qu'on appelait la taille _(the tally)_. Les derniers
_talliers_ de l'Échiquier, qui rendirent leur patente en vertu du bill
d'octobre 1826, étaient lord Guildford et M. Burgoyne.
«Or, le jour même de l'incendie, le Clerc des Travaux, ayant ordre de
faire détruire une certaine quantité de tailles conservées jusqu'alors
dans les archives de l'Échiquier, chargea quelques ouvriers d'en brûler
deux charretées dans les calorifères communiquant avec les tuyaux
destinés à réchauffer le parquet de la Chambre des Lords. Ces hommes
commencèrent leur travail à six heures et demie du matin et ne finirent
qu'à cinq heures du soir. Le bois sec, qu'ils jetaient par brassées dans
les fourneaux, brûlait avec une telle activité, que les tuyaux rougirent
au bout de quelques heures, et que le plancher, déjà tout sec, dut
nécessairement s'enflammer [1].»
[Note 1: Report of the Lords of the Council respecting the
destruction of the Houses of Parliament.]