«C'est vrai, Bessie, c'est vrai. Je rebâtirai la maison moi-même et, si

je trouve l'incendiaire, je le ferai fusiller. Voyons, écoutez-moi,

soyez raisonnable. Rien ne peut rappeler à la vie l'homme que vous

aimez. Il est mort, moi seul je reste. Regardez-moi; ne suis-je pas

digne d'être l'époux d'une jeune fille, quoique je sois Boer en partie?

Et j'ai mon intelligence, Bessie, mon intelligence qui nous fera grands

tous deux. Nous sommes faits l'un pour l'autre; je le sais depuis des

années et lentement, lentement, je me suis frayé la route jusqu'à vous,

et maintenant vous êtes à ma portée.»

Les bras tendus vers elle, il poursuivit, d'une voix douce et comme en

un rêve: «Ma bien-aimée, ma bien-aimée, mon amour, mon désir, cédez,

cédez maintenant. Ne me forcez pas à commettre ce nouveau crime.

«Je voudrais devenir bon, pour l'amour de vous. Je voudrais cesser de

répandre le sang. Quand vous serez ma femme, je crois vraiment que le

mauvais esprit sortira de moi. Cédez et jamais femme n'aura eu un époux

tel que moi; je vous ferai une vie belle et douce. Vous aurez tout ce

que la richesse et la puissance peuvent donner. Cédez pour votre oncle,

cédez au nom de l'amour immense que je vous offre.»

Tout en parlant, il se rapprochait de Bessie qui, peu à peu, semblait

subir une sorte de fascination. Quand elle le vit près d'elle,

l'infortunée se redressa et jeta ses mains en avant.

«Non, non! cria-t-elle; je vous hais, je ne peux pas _le_ trahir, vivant

ou mort. Je me tuerai, je me tuerai!»

Sans répondre, il continua d'avancer, jusqu'à ce qu'enfin ses bras

robustes se refermassent sur elle et l'attirassent vers lui, comme un

enfant. Alors elle parut céder tout à coup. Dans cet embrassement, elle

se sentit vaincue; elle ne lutta plus, ni physiquement, ni moralement.

«Voulez-vous m'épouser, ma bien-aimée? Voulez-vous m'épouser?»

murmura-t-il, ses lèvres si près des boucles d'or, que Jess entendit à

peine ces mots:

«Hélas! il le faut bien, mais j'en mourrai; je sens que j'en mourrai!»

Il la pressa sur son coeur et couvrit son beau front de baisers. Puis un

instant après, il ouvrit les bras. On entendait les pas de la sentinelle

qui revenait. Jantjé saisit Jess par la manche et en deux secondes elle

se retrouva sur le flanc de la colline, courant vers le réduit du

Hottentot.

Elle avait voulu savoir; elle savait maintenant! Donner une idée de son

indignation, de sa fureur, de sa soif de vengeance contre le monstre qui

avait essayé de les tuer, elle et John, qui menaçait la vie de son vieil

oncle innocent et l'honneur de sa soeur chérie, ce serait impossible.

Elle ne sentait plus la fatigue; ce qu'elle avait vu et entendu la

rendait folle. Elle oubliait jusqu'à sa passion et se jurait que Muller

n'épouserait jamais Bessie, tant qu'il lui resterait, à elle, un souffle

de vie pour s'y opposer. Si Jess eût été mauvaise, elle se serait dit

que le mariage de Bessie avec Muller rendrait possible le sien avec

Niel, mais la pensée ne lui en vint même pas. Avant tout elle était

droite, généreuse, prête au sacrifice et serait morte, plutôt que de

profiter d'une situation semblable.

Ils étaient arrivés au réduit de Jantjé.

«Allumez une bougie», dit-elle.

Jantjé tira d'un amas de débris une boite pleine de bouts de bougies et,

par un de ces jeux étranges de l'esprit qui parfois mêlent les idées les

plus futiles aux plus terribles, Jess se rappela que depuis des années

elle se demandait, sans pouvoir y répondre, où passaient les bouts de

bougies de la maison; le mystère était expliqué.

«Restez un peu dehors, Jantjé, dit-elle; j'ai besoin de réfléchir.»

Le Hottentot obéit et Jess, assise sur le tas de peaux de bêtes, le

front appuyé sur une main dont les doigts se crispaient dans sa

chevelure soyeuse, Jess, disons-nous, se mit à examiner la situation.

Elle ne doutait pas que Muller ne tînt parole. Elle le connaissait trop

bien, pour en douter un seul instant. Bessie serait le seul prix qu'il

accepterait en échange de la vie de son oncle. Il était impossible de

laisser consommer ce sacrifice; l'idée était trop horrible.

Comment l'empêcher? Elle pensa à se présenter devant Muller pour

l'accuser hardiment, en présence de tous, d'avoir attenté à sa vie et à

celle de John.

Mais qui la croirait? Et, si on la croyait, à quoi cela servirait-il? On

la jetterait en prison; on la tuerait peut-être et tout serait dit. Elle

y renonça donc.

Communiquer avec son oncle, ou avec Bessie, c'était aussi impossible. Où

trouver de l'aide? Nulle part. Les indigènes y seraient disposés, mais

maintenant que les Boers avaient vaincu les Anglais, les indigènes

auraient peur. En outre, il fallait du temps, vingt-quatre heures au

moins, pour chercher et réunir des défenseurs, et alors il serait trop

tard. Elle ne voyait pas luire le moindre rayon d'espoir. Elle se dit

tout haut:

«Qu'est-ce qui peut, en ce monde, arrêter un homme tel que Frank

Muller?»

Et tout à coup la réponse surgit dans son cerveau, comme une

inspiration:

«_La mort!_»

Oui, la mort seule le vaincrait.

Pendant une minute ou deux, Jess se familiarisa avec cette idée, puis

une autre la suivit rapidement. Il fallait que Muller mourût avant

l'aube. C'était le seul moyen de sauver Bessie et son oncle; c'était

l'unique solution du terrible problème,

Après tout, il était juste qu'il mourût, puisqu'il avait tué et méditait

de tuer encore. Jamais homme n'avait mieux mérité une mort prompte et

sans pitié.

Ainsi, cette jeune fille en apparence sans ressources, cette fugitive

aux vêtements souillés et déchirés, réfugiée dans le chenil d'un

sauvage, citait le puissant chef de parti devant le tribunal de sa

conscience, et sans merci, sans colère, le condamnait à mort!

Mais qui serait le bourreau? Une pensée horrible traversa son cerveau et

arrêta las battements de son coeur; elle la repoussa aussitôt. Elle n'en

était pas encore réduite _à cela_. Ses regards tombèrent sur les bâtons

et les zagaies de Jantjé et une nouvelle inspiration lui vint. Jantjé

exécuterait la sentence. John lui avait conté un jour, au Palais, la

lugubre histoire de Jantjé et de sa famille massacrée vingt ans

auparavant par Frank Muller. Ne serait-il pas juste que ce monstre fût

puni par le fils de ces infortunés? Mais le voudrait-il? Elle savait que

le petit homme était fort lâche, redoutait beaucoup les Boers et surtout

Frank Muller.

«Jantjé», dit-elle tout bas, en mettant la tête hors du réduit.

«Oui», Missie, répondit une voix enrouée; et le corps de singe se glissa

à l'intérieur.

«Asseyez-vous, Jantjé; je suis trop seule; je voudrais causer.»

Il obéit en grimaçant un sourire.

«De quoi parlerons-nous, Missie? Voulez-vous que je vous conte une

histoire du temps que les bêtes parlaient, comme je faisais quand vous

étiez petite?

--Non, Jantjé; parlez-moi du bâton, de ce long bâton qui a un gros bout

et des entailles au-dessous. Est-ce que baas Frank Muller n'est pas pour

quelque chose dans cette histoire?»

Instantanément le visage du Hottentot devint mauvais.

«Oui, oui, Missie», dit-il, en saisissant le bâton de ses doigts maigres

et crochus. «Voyez-vous cette large entaille? C'est pour mon père: baas

Frank l'a tué avec son fusil; et celle-ci c'est pour ma mère: baas Frank

l'a tuée de même; et cette troisième, c'est pour mon oncle, un homme

bien vieux, bien vieux: baas Frank a tiré sur lui aussi. Et ces marques

plus petites, c'est pour les coups que j'ai reçus de lui,... oui; et

pour d'autres choses aussi. Et maintenant je vais en faire d'autres: une

pour la maison qu'il a brûlée; une pour le vieux baas Croft, mon baas à

moi, qu'il va fusiller, et une pour missie Bessie.»

En effet, il tira de son côté un très grand couteau de chasse à manche

blanc et se mit à creuser ses entailles.

Jess connaissait ce couteau depuis longtemps. C'était le trésor préféré

de Jantjé, la grande joie de son pauvre coeur étroit. Il l'avait acheté

d'un Zulu, au prix d'une génisse que Silas lui avait donnée pour six

mois de gages. Le Zulu le tenait d'un homme qui venait de la baie

Delagoa. Par le fait, c'était un couteau samali, fait d'acier du pays,

qui coupe comme un rasoir, et dont le manche avait été taillé dans une

défense d'hippopotame. Il était long d'un pied, traversé, dans la

longueur de la lame, de trois rainures, et très lourd.

«Laissez-moi regarder ce couteau, Jantjé.»

Il le mit dans la main de Jess.

«Il tuerait bien un homme, dit-elle.

--Oh, oui! Bien sûr, il en a tué plus d'un.

--Il tuerait bien Frank Muller, n'est-ce pas?» ajouta-t-elle, se

penchant tout à coup vers lui et fixant ses grands yeux sombres sur ceux

du Hottentot.

«Oui, oui», fit-il, en se reculant avec un tressaillement. «Il le

tuerait net! Ah! que ce serait bon de le tuer! poursuivit-il, avec un

rire sauvage.

--Il a tué votre père, Jantjé?

--Oui, oui, il a tué mon père», répéta Jantjé, dont les yeux

commençaient à rouler avec fureur dans leur orbite.

«Il a tué votre mère?

--Oui, oui, il a tué ma mère, dit-il d'un air féroce.

--Et votre oncle? Baas Frank a tué votre oncle?

--Et mon oncle aussi; oui, oui.» Il montra le poing et ses longs doigts

de pied se tordirent, tandis qu'avec une sorte de cri étouffé, il

faisait écho aux paroles de Jess. «Mais, ajouta-t-il, il mourra dans le

sang; la vieille femme anglaise, sa mère, l'a dit quand elle était

possédée du démon, et les démons ne mentent jamais. Regardez: je dessine

le cercle de Frank Muller dans la poussière, avec mon pied; écoutez: je

dis les paroles, je dis les paroles (il marmottait rapidement quelque

chose); un vieux sorcier m'a appris à faire le cercle et à dire les

paroles. Une fois j'ai voulu le faire, mais il y avait une pierre qui

m'en a empoché. Cette fois il n'y a pas de pierre, tenez; les extrémités

se touchent. Il mourra bientôt, il mourra bientôt; je sais lire dans le

cercle.» Et Jantjé brandissait ses poings et grinçait des dents.

«Oui, vous avez raison, Jantjé», reprit Jess, le tenant toujours sous

l'influence magnétique de ses yeux noirs, «il mourra dans le sang; il

mourra cette nuit, et c'est _vous_ qui le tuerez, Jantjé.»

Le Hottentot tressaillit et pâlit sous son teint jaune.

«Comment? demanda t-il. Comment?

--Baissez-vous, Jantjé, je vais vous le dire.»

Pendant quelques instants, elle murmura à son oreille!

«Oui, oui, oui, dit-il, quand elle eut fini. Oh! que c'est beau d'être

habile comme les blancs! Je le tuerai cette nuit, et après je pourrai

effacer les entailles du bâton, et les ombres de mon père, de ma mère et

de mon oncle ne gémiront plus dans la nuit, comme elles font depuis si

longtemps, quand je dors!»

CHAPITRE XXXIII

VENGEANCE!

Ils se parlèrent à voix basse pendant quelques minutes, après quoi

Jantjé alla voir ce qui se passait parmi les Boers et si Frank Muller

s'était retiré sous sa tente. Aussitôt qu'il s'en serait assuré, Jantjé

devait remonter et s'entendre avec Jess, sur les dernières mesures à

prendre.

Quand il fut parti, la jeune fille respira. Il lui avait fallu faire un

effort terrible, pour exciter la rage et la soif de vengeance du

Hottentot; c'était fini et la résolution prise. Qu'en résulterait-il?

Elle aurait tué d'intention, sinon de fait, et elle ne s'illusionnait

pas sur les tourments qu'elle éprouverait plus tard. Pourtant elle

n'avait pas de scrupules, car Muller aurait mérité son sort. Malgré

cela, néanmoins, c'était dur d'avoir à tremper ses mains dans le sang,

même pour Bessie. Si Muller mourait, si John échappait aux Boers, ils se

marieraient, ils seraient heureux; mais _elle_, que deviendrait-elle?

Privée de son amour et poursuivie par le souvenir de ce crime

nécessaire, quelle ressource lui resterait-il, autre que la mort? Mieux

vaudrait ne jamais revoir John, car la douleur et la honte, ce serait

plus qu'elle ne pourrait supporter. Alors tout son pauvre coeur torturé

s'absorba dans la pensée de l'absent. Bessie ne l'aimerait jamais comme

elle l'aimait; elle en était bien certaine et cependant Bessie serait sa

femme, tandis qu'elle s'enfuirait. Elle n'avait pas d'autre parti à

prendre. Elle sauverait sa soeur, et ensuite, si elle échappait, elle

s'en irait loin, bien loin, ou personne n'entendrait plus parler d'elle.

Elle aurait du moins agi en honnête femme. Elle se couvrit le visage de

ses mains; il était brûlant, bien qu'elle fût mouillée et glacée

jusqu'aux os, par l'humidité froide de la nuit. Une fièvre violente

s'était emparée de son corps exténué par les émotions, la faim et les

intempéries, mais jamais son esprit n'avait été plus lucide. Chaque

pensée, au lieu de se fondre comme à l'ordinaire, parmi les autres, se

détachait avec une netteté saisissante, sur un fond noir et vide. Elle

se voyait errante, seule, toute seule, à jamais, tandis qu'au loin, John

debout et tenant Bessie par la main, la suivait tristement des yeux. Eh

bien! puisqu'il fallait qu'il en fût ainsi, elle lui écrirait quelques

mots d'adieu; elle ne pourrait partir sans cela.

Dans sa poche était un crayon et dans son corsage le sauf-conduit du

général boer, dont le verso lui suffirait pour écrire; elle le tira de

sa poitrine, le posa sur ses genoux et se pencha vers la lumière pour

tracer les lignes suivantes:

«Adieu! adieu! Nous ne pouvons plus, nous ne devons plus nous revoir en

ce monde. En est-il un autre? Je l'ignore. S'il existe, je vous y

attendrai, sinon, adieu pour toujours. Pensez à moi quelquefois, car je

vous ai bien aimé, plus que jamais personne ne vous aimera, et tant que

je vivrai, en ce monde ou en tout autre, je n'aimerai que vous. Ne

m'oubliez pas. Je ne serai vraiment morte pour vous, que si vous

m'oubliez.»

J.

Elle allait replier le papier, mais, se ravisant, elle le replaça sur

ses genoux et se mit à écrire très vite, en vers et presque sans

correction.

C'était une habitude, quoiqu'elle ne montrât jamais ce qu'elle écrivait,

et en ce moment l'inspiration s'imposa irrésistiblement et presque

inconsciemment:

Si je mourais ce soir,

Tu regarderais mon calme visage

Avant qu'on m'étendît au lieu de mon repos,

Et tu penserais que la mort l'a fait presque beau;

Et plaçant des fleurs blanches comme la neige, sur mes cheveux,

Tu couvrirais mes joues froides de tendres baisers,

Tu envelopperais mes mains d'une longue caresse.

Pauvres mains si vides et si froides ce soir!

Si je mourais ce soir,

Tu évoquerais le souvenir aimant

De quelque bonne action faite par ces mains glacées;

De quelques tendres paroles prononcées par ces lèvres muettes;

De quelque tâche utile où ces pieds ont couru.

Le souvenir de ma colère et de mon orgueil

Et de toutes mes fautes serait effacé;

Et tout me serait pardonné ce soir.

La mort veille sur moi ce soir.

J'entends la voix qui de loin m'appelle.

Le brouillard de la tombe obscurcit mon étoile.

Pense à moi avec douceur. Le voyage m'a épuisée;

Les épines ont percé mes pieds chancelants;

Le monde amer a fait saigner mon coeur affaibli.

Quand le sommeil sans rêves sera mon partage,

Plus n'aurai besoin de la tendresse à laquelle j'aspire ce soir.

Elle s'arrêta, plutôt parce qu'elle avait rempli le papier, que pour

toute autre raison, replaça la sauf-conduit dans sa poitrine et se

perdit bientôt dans une profonde rêverie.

Dix minutes plus tard, Jantjé rampait à ses pieds comme un grand serpent

à tête humaine, son visage jaune tout luisant de pluie.

«Eh bien! dit-elle en tressaillant, est-ce fait?

--Non, Missie; non. Baas Frank vient seulement de rentrer sous sa tente.

Il a causé avec le pasteur; j'ai entendu le nom de missie Bessie, mais

il parlait si bas, que je n'ai pas compris ce qu'il disait.

--Les Boers dorment-ils?

--Tous, Missie, excepté les sentinelles.

--Y en a-t-il une devant la tente de baas Frank?

--Non, Missie; il n'y a personne près de là.

--Quelle heure est-il?

--Environ trois heures et demie après le coucher du soleil (dix heures

et demie).

--Attendons encore une demi-heure et puis vous retournerez là-bas.»

Ils restèrent assis en face l'un de l'autre, plongés dans le silence et

dans leurs pensées.

Bientôt Jantjé tira son grand couteau et se mit à le repasser sur une

lanière de cuir.

A cette vue, Jess se sentit défaillir.

«Laissez ce couteau, dît-elle; il coupe assez.»

Jantjé obéit, avec son sourire grimaçant, et les minutes passèrent

lentement.

Enfin Jess reprit d'une voix étranglée, luttant contre son émotion

poignante:

«Il est temps, Jantjé.»

Le Hottentot s'agita avant de répondre.

«Il faut que Missie vienne avec moi.

--Avec vous? Pourquoi? répliqua-t-elle en tressaillant.

--Parce que l'ombre de la femme anglaise me suivra, si j'y vais seul.

--Imbécile!» allait dire Jess, mais elle se contint et répondit:

«Allons! soyez homme, Jantjé; pensez à votre père et à votre mère; soyez

homme!

--Je suis homme, dit-il, d'un ton rogue, et je le tuerai comme un homme,

mais que peut un homme contre l'esprit d'une Anglaise morte? Si je la

frappais du couteau, elle se moquerait de moi et jetterait du feu par

les blessures.

--Vous irez, vous irez! répéta Jess avec colère.

--Non, Missie, je n'irai pas seul.»

Jess le regarda et vit qu'il était décidé. La mauvaise humeur s'emparait

de lui; or il n'est pas de mule obstinée plus intraitable qu'un

Hottentot de mauvaise humeur. Il fallait céder. D'ailleurs n'était-elle

pas également coupable, soit qu'elle restât, soit qu'elle le suivît?

Quant à être découverte, peu lui importait. Elle ne se sentait plus la

force de penser à autre chose. Son cerveau semblait épuisé. La seule

chose qu'elle se promit, ce fut de ne pas assister au dernier moment:

cela, c'était au-dessus de ses forces.

«Eh bien! dit-elle, je vais avec vous, Jantjé.

--A la bonne heure, Missie; tout va bien alors; vous tiendrez l'ombre à

distance, pendant que je tuerai baas Frank. Mais il faut qu'il soit

endormi, bien, bien endormi.»

Une fois encore, lentement et avec les plus grandes précautions, ils

descendirent la colline. Il n'y avait plus de lumière nulle part et l'on

n'entendait que le pas des sentinelles près de la remise. Mais ce

n'était pas de ce côté que Jess et Jantjé se dirigeaient; ils laissèrent

les communs sur leur droite et firent un détour vers l'avenue des

Gommiers. Quand ils arrivèrent au premier arbre, ils s'arrêtèrent près

d'un tas de grosses pierres et Jantjé s'avança pour reconnaître les

lieux. Bientôt il revint dire que tous les Boers, restés près du

chariot, dormaient, mais que Muller était encore assis sous sa tente,

plongé dans ses réflexions. Très doucement ils se glissèrent jusqu'au

tronc du premier grand gommier, certains de n'être pas vus dans l'épais

brouillard.

A cinq pas de cet arbre, on avait planté la tente de Muller. Une lumière

brûlait à l'intérieur et sur la toile rendue luisante par la brume et la

pluie, se reflétait la silhouette gigantesque de Muller. Il était placé

de telle sorte que la lumière jetait un reflet agrandi, non seulement de

tous ses traits, mais aussi de leur expression. Il gardait son attitude

habituelle lorsqu'il songeait, les mains posées sur ses genoux, les yeux

fixés dans le vide. Il pensait à son triomphe, à tout ce qu'il avait

fait pour le remporter, à tout ce qu'il y gagnerait. Il avait maintenant

tous les atouts dans les mains. Et cependant, au milieu de son triomphe,

il éprouvait une crainte vague. De nouveau les paroles du vieux général

boer revenaient à sa mémoire: «Je crois qu'il y a un Dieu. Je crois que

Dieu met une limite aux actions de l'homme. S'il va trop loin, Dieu le

tue!»

Si ce vieux fou avait dit vrai! Ne serait-ce pas terrible s'il y avait

un Dieu, et que ce Dieu plongeât son âme, cette nuit même, dans un lieu

de terreur éternelle? Toutes ses superstitions se réveillèrent et il

frissonna si violemment, que la grande silhouette trembla sur la toile.

Alors, se levant avec une malédiction, il ôta vivement son premier

vêtement, baissa sans l'éteindre la mèche de la lampe et se jeta sur le

lit de camp, qui gémit sous son poids.

Bientôt le silence ne fut plus troublé que par la chute des gouttes de

pluie sur les feuilles, et le passage de la brise dans les branches.

C'était une nuit sombre et sinistre, une nuit bien faite pour énerver un

homme robuste, éprouvé déjà par la fatigue, la douleur et les

privations. Que devait-ce être pour la malheureuse jeune fille dont le

coeur se brisait, dont le corps épuisé était brûlé par la fièvre, dont

la raison s'égarait dans l'attente d'un meurtre? Les minutes se

traînaient et, à chaque bruissement de fouilles, sa terreur augmentait.

Mais sa volonté la domptait. Elle irait jusqu'au bout! Oui, jusqu'au

bout!

Il devait être endormi maintenant! Ils rampèrent jusqu'à la tente et

approchèrent, prêtant l'oreille, jusqu'à deux pouces de sa tête. Oui, il

dormait; sa respiration était douce et régulière.

Jess toucha le bras de son compagnon et sentit qu'il tremblait.

«Maintenant», murmura-t-elle.

Il recula. Évidemment cette longue attente avait affaibli son courage.

«Soyez homme», reprit Jess, si bas qu'il l'entendit à peine, quoiqu'il

sentit son souffle sur ses cheveux. «Allez, et frappez ferme.»

Enfin elle l'entendit tirer doucement le grand couteau de sa gaine et

une seconde après, il n'était plus à son côté; puis elle vit la ligne

lumineuse, qui tranchait sur l'obscurité par l'ouverture de la tente,

s'élargir un peu et elle comprit que Jantjé entrait. Alors elle se

détourna et posa ses mains sur ses oreilles; et comme elle voyait encore

une longue ligne d'ombre se mouvoir sous le bord de la tente, elle ferma

les yeux et attendit immobile et le coeur défaillant.

Peu après... elle n'aurait pu se rendre compte du temps, quelqu'un lui

toucha le bras. C'était Jantjé.

_Est-ce fait?_ murmura-t-elle.

Il secoua la tête et l'attira loin de la tente.

«Je n'ai pas pu, Missie, dit-il. Il dort comme un enfant. Quand j'ai

levé le couteau, il a souri dans son sommeil, et mon bras a perdu toute

sa force. Je n'ai pas pu frapper, et avant qu'elle revint, l'ombre de

l'Anglaise est venue derrière moi et m'a donné un coup sur l'épaule, et

je me suis sauvé.»

Si un regard pouvait tuer, Jantjé eût été foudroyé sur l'heure. La

lâcheté de cet homme affolait Jess; elle étouffait de fureur. A ce

moment, un chevreuil, descendu de la montagne pour brouter les buissons

de rosiers, bondit presque à leurs pieds et passa comme une lueur grise,

dans l'obscurité. Jess tressaillit, mais comprit aussitôt de quoi il

s'agissait, tandis que le misérable Hottentot, écrasé de terreur, tomba

sur le sol en gémissant: «C'est l'esprit de la vieille femme anglaisa».

Le couteau lui avait échappé; Jess, voyant le péril qui les menaçait,

s'agenouilla, ramassa l'arme et lui dit tout bas, avec rage:

«Si vous ne vous taisez pas, je vous tue!»

Ceci le calma un peu, mais rien ne put le décider à rentrer sous la

tente.

Que faire? Que résoudre? A moitié folle de désespoir, elle enfouit son

visage dans ses mains moites et essaya de penser.

Peu à peu une résolution terrible pénétra son âme. Muller n'échapperait

pas. Bessie ne lui serait pas sacrifiée. Elle commettrait plutôt l'acte

_elle-même_!

Sans prononcer un mot, elle se releva, soutenue par l'excès même de sa

souffrance et par l'énergie de son désespoir, et se glissa vers la

tente, le grand couteau dans la main. Bientôt elle fut à l'intérieur.

Elle s'arrêta une seconde pour permettre à ses yeux de s'habituer à la

lumière. Elle vit d'abord le lit, puis l'homme étendu sur ce lit. Jantjé

avait dit qu'il dormait comme un enfant. C'était vrai peut-être, au

moment où Jantjé l'avait vu, mais il n'en était plus de même. Au

contraire, son visage convulsé exprimait une terreur extrême et de

grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. On eût dit qu'il se

rendait compte du danger, sans pouvoir s'y soustraire. Il était couché

sur le dos. Le bras gauche pendait du lit et la main touchait le sol;

l'autre bras, rejeté en arrière, soutenait la tête. Les couvertures, en

glissant, avaient découvert le cou et la large poitrine.

Jess s'arrêta et le regarda.

«Pour l'amour de Bessie, pour l'amour de Bessie», murmura-t-elle, et,

poussée par une force qui semblait agir en dehors de sa volonté, elle

avança lentement, lentement vers le lit.

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 20 / 21 段