A ce moment Muller s'éveilla et ses yeux ouverts se fixèrent en plein

sur ceux de la jeune fille. Quel qu'eût été son rêve, ce qu'il vit alors

fut bien plus terrible, car vers lui se penchait _le fantôme de la femme

qu'il avait assassinée dans le Vaal_! Elle était là, sortie de sa tombe

liquide, échevelée, déchirée, l'eau coulant encore de ses mains et de

ses cheveux! Ces joues creuses et livides, ces yeux de flamme ne

pouvaient appartenir à un être vivant. C'était l'_esprit_ de Jess Croft,

de la femme qu'il avait tuée, revenu pour lui dire qu'il y avait une

vengeance divine et un _enfer_. Leurs yeux se rencontrèrent! Personne ne

saura jamais la terreur mortelle qu'il ressentit avant _la fin_. Elle

vit son visage se décomposer, devenir d'une pâleur grise comme la

cendre, tandis qu'une sueur d'agonie coulait par tous les pores. Il

était éveillé; mais, paralysé par l'épouvante, il ne pouvait ni remuer,

ni parler....

Il dut voir l'éclair de l'acier qui tombait et ..

* * * * *

Elle était hors de la tente, son couteau rougi à la main. Elle jeta au

loin l'objet maudit. Ce cri devait avoir éveillé tout le voisinage à un

mille à la ronde. Déjà elle entendait vaguement les mouvements des

hommes qui gardaient le chariot et la course folle de Jantjé, qui fuyait

pour sauver sa vie.

Elle aussi se mit à courir vers la colline. Personne ne l'aperçut, ni ne

la poursuivit. Ou courait sur la gauche, après Jantjé. Elle sentait son

coeur lourd comme du plomb et son cerveau en feu, tandis que devant,

derrière, alentour, hurlaient toutes les furies engendrées par la

conscience de celui qui vient de tuer.

Elle fuyait, fuyait toujours, sous la pluie, dans la nuit noire, ne

voyant qu'une chose, n'entendant qu'un cri!

CHAPITRE XXXIV

TANTE COETZEE A LA RESCOUSSE

Lorsque Jess eut été mise en liberté par les Boers, près de la maison de

Hans Coetzee, John reçut l'ordre de mettre pied à terre et d'enlever la

selle de son cheval. Il obéit de la meilleure grâce qu'il put, et son

cheval entravé fut laissé dans la prairie, au pacage. On fit ensuite

entrer le capitaine suivi de deux Boers, dans la pièce même où il avait

été introduit le jour de la fameuse chasse, qui avait failli lui coûter

la vie. Il retrouva toutes choses dans un état si semblable, y compris

tante Coetzee assise dans le plus grand fauteuil, au fond de la chambre,

près de la table sur laquelle était posé un bol de café, plus que jamais

occupée à ne rien faire, ses filles aussi parées, leurs jeunes

admirateurs armés des mêmes carabines, qu'il eut envie de se frotter les

yeux et de se demander si les événements des derniers mois n'étaient pas

un mauvais rêve. L'accueil qu'il reçut ne lui laissa pas longtemps cette

illusion. Lui tendre la main! Fi donc! Comment un Boer aurait-il pu

condescendre à serrer la main d'un misérable «rooibaatje» anglais,

ramassé sur la prairie comme un chevreuil blessé! Un silence glacial

régna dans la salle, à l'entrée du capitaine. La vieille dame ne daigna

pas lever les yeux; les autres se détournèrent avec un dégoût évident.

Seul Carolus, l'amoureux sardonique, eut un sourire moqueur.

John alla droit au fond de la pièce, où se trouvait une chaise vacante,

et resta debout à côté.

«Me permettez-vous de m'asseoir, madame? demanda-t-il à voix haute.

--Seigneur! quelle voix a ce malheureux!» dit la dame, au Boer placé

près d'elle. «C'est une voix de taureau! Que dit-il?»

Le Boer le lui expliqua.

«Le plancher est la place des Anglais et des Cafres, répliqua-t-elle;

mais, après tout, c'est un homme et il est peut-être endolori, après sa

longue course à cheval; les Anglais le sont toujours quand ils essayent

de monter.»

Puis, avec une énergie assourdissante, elle cria:

«Asseyez-vous! Je veux montrer au Rooibaatje qu'il n'est pas seul à

posséder une voix», ajouta-t-elle en guise d'explication.

Un ricanement étouffé accueillit cette remarque humoristique et John

profita aussitôt de la permission, avec toute la bonne grâce qu'il put y

mettre, ce qui, pour le moment, n'était pas beaucoup dire.

«Seigneur! qu'il est sale et pâle! Il se sera caché dans des trous de

fourmilier, sans rien avoir à manger. On me dit que là-bas, au

Drakensberg, ces trous sont remplis d'Anglais qui préfèrent y mourir de

faim plutôt que d'en sortir, tant ils ont peur de rencontrer un Boer.»

Nouveau ricanement approbatif. Une des jeunes filles intervint.

«Avez-vous faim, Rooibaatje?» demanda-t-elle à John, en anglais.

John écumait de rage, mais en même temps il tombait d'inanition; il

répondit: «Oui».

«Attachez-lui les mains derrière le dos; nous verrons s'il peut attraper

dans la bouche comme un chien, suggéra l'un des deux jeunes gens.

--Non, non! Faites-lui manger de la bouillie avec une cuiller de bois,

comme un Cafre. Je le ferai manger, si vous avez une cuiller très

longue.»

Après discussion, il y eut un compromis. On lui jeta du pain et du

jambon, de l'autre bout de la pièce; il fut assez adroit pour les saisir

au vol et commença son repas, en s'efforçant de dissimuler sa faim

dévorante, aux spectateurs assemblés autour de lui.

«Carolus», dit tout à coup la vieille dame, au sardonique fiancé de sa

fille, «il y a trois mille Rooibaatjes dans l'armée anglaise, n'est-ce

pas?

--Oui, ma tante.

--Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta-t-elle avec

irritation, comme si quelqu'un l'avait contredite.

«Parfaitement, ma tante, dit encore Carolus.

--Alors pourquoi m'avez-vous contredite, Carolus?

--Je n'en ai pas eu l'intention, ma tante.

--Je l'espère bien! Il y aurait de quoi exciter la colère du Cher

Seigneur, d'entendre un garçon qui louche (Carolus était légèrement

affligé de cette infirmité) contredire sa future belle-mère. Dites-moi,

combien d'Anglais ont été tués à Laing's Nek.

--Neuf cents, répliqua le jeune Carolus, avec promptitude.

--Et à Ingogo?

--Six cent vingt.

--Et à Majuba?

--Mille.

--Cela fait deux mille cinq cents hommes, et on a achevé le reste à

Bronker's Spruit, mes neveux; ce Rooibaatje que voici est l'un des

derniers de l'armée anglaise.»

La plupart des auditeurs acceptèrent cet argument comme définitif; mais

un mauvais esprit inspira au malheureux Carolus la fâcheuse idée de

contredire.

«Vous vous trompez, ma tante; il y a encore beaucoup de damnés Anglais

qui se cachent dans le défilé, à Prétoria et à Wakkerstroom.

--C'est un mensonge, répliqua-t-elle, en élevant la voix. Ce ne sont que

des Cafres et autre populace. Comment osez-vous contredire votre future

belle-mère, sale petit singe louche et jaune? Tenez! voilà pour vous.»

Et avant que l'infortuné Carolus eût le temps de s'esquiver, elle lui

jeta au visage tout le contenu du bol de café. Le bol se brisa sur son

nez et le café se répandit dans ses cheveux, dans ses yeux, le long de

son cou et sur ses vêtements.

C'était un spectacle indescriptible.

«Ah!» reprit la dame, très fière de son exploit et radoucie par le

succès de son coup, «vous ne direz pas que je ne sais pas lancer un bol

de café! Je ne me suis pas exercée pour rien, sur Hans, pendant trente

ans. Maintenant que je vous ai donné une leçon, Carolus, allez vous

laver et nous souperons ensuite.»

A moitié aveuglé et complètement dompté, Carolus se laissa emmener par

sa fiancée, dont la soeur s'occupa de préparer le couvert. Quand le

souper fut prêt, les hommes s'assirent et les femmes les servirent. Bien

entendu, John ne fut pas invité, mais l'une des jeunes filles lui

apporta de quoi apaiser sa faim dévorante, et tout alla bien jusqu'au

moment où l'on servit l'eau-de-vie de pêche. Comme les hommes buvaient

sec, la situation se gâta bientôt pour John. L'un des convives se

souvint subitement du jeune Boer que le capitaine avait châtié,

lorsqu'il avait insulté Jess et qui restait étendu, très souffrant, dans

la chambre voisine. N'allait-on pas le venger? Cette idée fut accueillie

avec faveur. Heureusement l'ex-protecteur de John était encore là, aussi

gris que les autres, il faut en convenir, mais il avait l'ivresse

aimable.

«Laissez-le tranquille, dit-il; nous l'enverrons demain au commandant

qui saura disposer de lui.»

John n'en douta pas, car le commandant, c'était Frank Muller.

Il y eut une accalmie jusqu'au départ de cet homme; alors les autres

voulurent s'amuser un peu. Armés de leurs carabines, ils visèrent John,

en pariant qu'ils le toucheraient à tel ou tel endroit. Sur ce, le

capitaine recula sa chaise dans le coin, jusqu'au mur, puis tira son

revolver, qu'heureusement il possédait encore.

«Si l'un de vous me touche», dît-il en bon anglais, que l'on comprit à

merveille, «je jure, de par Dieu! que je le tue.» Sa résolution bien

évidente de faire ce qu'il disait, lui sauva certainement la vie. Ce ne

fut pas sans peine néanmoins; il en vint à ne plus pouvoir perdre ses

adversaires de vue un seul instant, de peur de traîtrise. Deux fois il

en appela à la maîtresse de la maison, mais elle resta immobile dans son

grand fauteuil, un sourire béat sur son large visage.

On n'a pas tous les jours la bonne fortune de voir un «rooibaatje»

anglais harcelé comme une bête fauve.

Au moment où John, exaspéré, prenait la résolution de se frayer un

passage au milieu de ses ennemis, en tirant au hasard de tous côtés, le

sombre Carolus, dont l'humeur ne s'était pas encore remise de

l'aspersion au café et qui, de plus, était parfaitement ivre, se

précipita en jurant sur John, pour lui asséner un formidable coup de

crosse. Le capitaine esquiva le coup, qui tomba sur le dossier de sa

chaise et le mit en miettes, et la douce âme de Carolus serait

assurément partie pour un monde meilleur, si la vieille dame, voyant que

les choses se gâtaient sérieusement, ne se fût jetée dans la mêlée, avec

une promptitude merveilleuse.

«Tenez, tenez! Voilà pour vous, et pour vous», cria-t-elle, en jouant à

droite et à gauche, de ses poings potelés. «Allez-vous-en tous. J'en ai

assez de votre tapage. Allez vous occuper des chevaux; ils seront tous

partis demain matin, si vous vous fiez aux Cafres. Allez donc voir un

peu, s'ils sont à l'écurie.»

Carolus fut annihilé; les autres hommes reculèrent, et la bonne dame,

poursuivant ses avantages, les poussa tous dehors, à la grande surprise

et satisfaction de John.

Alors, s'approchant vivement de lui, elle lui dit:

«Rooibaatje, vous me plaisez, parce que vous êtes un brave et que vous

n'avez pas eu peur de cette foule. En outre, je ne veux ni bruit, ni

désordre dans ma maison; si ces gens reviennent et vous retrouvent ici,

ils commenceront par se griser davantage et puis ils vous tueront; donc

allez-vous-en, pendant que vous le pouvez.» Elle lui montra la porte.

«Je vous suis vraiment très reconnaissant, tante Coetzee», répondit

John, abasourdi de découvrir que cette femme possédait un coeur, et

avait, plus ou moins, joué un rôle, toute la soirée.

«Oh! quant à cela», reprit-elle, avec une malice flegmatique, «ce serait

vraiment bien dommage de tuer le dernier _rooibaatje_ de l'armée

anglaise; il faut vous conserver à titre de curiosité. Tenez, buvez un

bon coup d'eau-de-vie avant de partir; la nuit est humide. Et parfois,

quand vous serez hors du Transvaal et que vous vous rappellerez tout

ceci, souvenez-vous aussi que vous devez la vie à tante Coetzee. Mais je

ne vous aurais pas sauvé, si vous n'aviez pas été si courageux; non

certes! J'aime qu'un homme soit un homme et non un singe, comme ce

misérable Carolus. Allons, partez!»

John se versa un demi-verre d'eau-de-vie, le but, sortit et, un instant

après, disparut dans la nuit. L'obscurité était profonde, la pluie

abondante; il comprit que s'il cherchait son cheval, il courait le

risque de se faire reprendre et qu'il n'avait qu'une chose à faire; se

diriger à pied, vers Belle Fontaine, aussi vite que le lui permettrait

sa fatigue. Il prit donc le sentier qui traversait la prairie. Bien que

dix milles le séparassent encore de son but, il se résigna, grâce à son

heureuse aptitude à souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. Pendant une

heure tout alla bien, mais, peu après, il s'aperçut, avec une vive

contrariété, qu'il s'était écarté du sentier. Après avoir perdu un grand

quart d'heure à le chercher sans le retrouver, il prit le parti de se

diriger sans plus hésiter, vers une masse sombre, qui lui semblait

devoir être la colline de Belle-Fontaine. C'était bien elle en effet;

seulement, au lieu de continuer sur la gauche, ce qui l'aurait mené

droit à la maison, il prit sur la droite et fit à moitié le tour de la

colline, avant de reconnaître son erreur. Il ne s'en serait même pas

aperçu, si le hasard ne l'eût conduit à l'entrée de la Gorge aux Lions,

là même où, quelques mois avant, il avait échangé avec Jess une

conversation si intéressante. Tandis qu'il avançait avec peine, au

milieu des roches, la pluie cessa et la lune sortit des nuages; il était

près de minuit. Les premiers rayons permirent à John de reconnaître la

localité.

Si fort qu'il fût, il se sentait épuisé. Depuis une semaine, il avait

voyagé continuellement et, pendant les deux dernières nuits, le sommeil

avait été remplacé par des dangers terribles et des émotions sans cesse

renouvelées. Sans l'eau-de-vie de tante Coetzee, il n'aurait jamais pu

faire cette marche de quinze milles environ; mais maintenant il n'en

pouvait plus; il oubliait même qu'il était mouillé jusqu'aux os et

n'aspirait qu'à une chose: s'étendre n'importe où et dormir, ou...

mourir! A cet instant il se rappela la petite grotte dans laquelle Jess

s'était réfugiée un jour, pendant l'orage. Bessie l'y avait amené une

fois, après leurs fiançailles, et lui avait dit que c'était une des

retraites favorites de sa soeur.

S'il pouvait aller jusque-là, il trouverait du moins un sol sec et un

abri contre la pluie. Il ne devait pas en être à plus de trois cents

mètres. Appelant donc tout son courage à son aide, pour un suprême

effort, il avança dans l'herbe humide et parmi les roches éparpillées,

jusqu'à ce qu'enfin il arrivât au pied de l'immense pilier que la foudre

avait frappé un jour, devant les yeux de Jess.

Trente pas encore et il entra dans la grotte.

Avec un soupir de mortelle lassitude, il se jeta sur le sol rocheux et,

presque instantanément, tomba dans un sommeil de plomb.

CHAPITRE XXXV

CONCLUSION

Lorsque la lune émergea des nuages, Jess fuyait toujours éperdument, sur

le plateau de la colline. Elle ne sentait pas la fatigue; une seule idée

absorbait son cerveau; se sauver loin, bien loin, disparaître à jamais!

Tout à coup elle se trouva au sommet de la Gorge aux Lions, qu'elle

reconnut malgré le désordre de son esprit. Elle n'hésita pas à

descendre. Là, elle pourrait s'étendre pour mourir, sans crainte d'être

troublée, car personne n'y venait jamais, si ce n'est parfois quelque

Cafre errant.

Sautant de roche en roche, disparaissant dans l'ombre, pour reparaître à

la lumière blafarde de la lune, elle semblait être une apparition

fantastique, tout à fait en harmonie avec ce lieu sauvage et grandiose.

Deux fois elle tomba, la seconde fois en plein ruisseau, mais sans y

prendre garde, malgré une blessure assez profonde au poignet. Enfin elle

arriva au bout: devant elle s'ouvrait sa petite grotte; il était temps!

Ses forces l'abandonnaient; elle s'y traîna le corps brisé, l'esprit

égaré,... _mourante_.

«Oh! mon Dieu, pardonnez-moi! mon Dieu, pardonnez-moi», gémissait la

malheureuse, en tombant sur le sol. «Bessie, j'ai failli envers toi,

mais j'ai effacé ma faute. C'est pour toi, ma Bessie chérie, que j'ai

fait _cela_. Je serais morte plutôt que de _le_ tuer pour moi. Tu

épouseras John et tu ne sauras jamais, jamais, ce que j'ai fait pour

toi. Je vais mourir. Je sais que je vais mourir. Oh! si je pouvais

revoir _son_ visage une seule fois, une seule, avant de mourir!»

Lentement, la lune, dans sa marche vers l'ouest, projetait ses rayons

dans les profondeurs sombres de la gorge; ils atteignirent l'ouverture

de la grotte et vinrent se jouer sur le visage de John endormi.

Elle l'aperçut à deux pieds d'elle, tressaillit et poussa un profond

soupir; son dernier voeu était-il donc exaucé? Son bien-aimé était-il

mort? Était-ce une vision? Elle se traîna sur les mains et les genoux,

pour venir écouter s'il respirait encore. Oui; elle entendit son souffle

lent et régulier; celui d'un homme plongé dans le sommeil.

L'éveillerait-elle? Pourquoi? Pour lui dire qu'elle avait tué? Pour

qu'il la vît mourir, car elle sentait sa fin venir vite, très vite. Non!

cent fois non!

Elle tira de son corsage le sauf-conduit sur lequel elle avait écrit à

John et le glissa entre ses doigts engourdis. Il parlerait pour elle.

Puis elle se pencha vers lui, image vivante de la tendresse infinie et

désespérée, de l'amour plus profond que la tombe.

Et tandis qu'elle le contemplait dans son sommeil, ses pieds, ses jambes

devenaient froids et bientôt elle ne sentit plus rien au-dessous de la

poitrine. Le coeur seul vivait encore.

Les rayons de la lune quittèrent peu à peu le niveau de la petite grotte

et cessèrent d'éclairer le visage du donneur. Jess se pencha, lui mit au

front un baiser, puis deux, puis trois. Et soudainement ce fut la fin!

Une lueur aveuglante passa devant ses yeux; un grondement, pareil à

celui de la mer en furie, remplit ses oreilles. Sa tête s'inclina

doucement sur la poitrine de son bien-aimé, et là elle s'endormit!... De

quel sommeil? Pour quel réveil? C'est le grand _Peut-être_!

Pauvre Jess aux yeux et au coeur profonde! Telle fut la dernière joie de

son amour! Telle fut sa couche nuptiale!

Elle emportait avec elle le secret de son sacrifice et de son crime, et

le vent de la nuit chantait son _requiem_, au-dessus de cette retraite

où elle avait ouvert et fermé le livre de sa vie.

Elle aurait pu être bonne et grande; elle aurait pu même être heureuse,

quoique les femmes comme elle le soient rarement. Il n'est pas sage de

risquer toute sa fortune sur un seul coup de dé! Soyons-lui indulgents

et qu'elle dorme en paix!

* * * * *

Les heures s'écoulaient et John dormait toujours, d'un sommeil lourd et

sans rêves, la tête de la femme qu'il aimait reposant sur sa poitrine!

Étrange et terrible ironie du sort! Enfin l'aube parut; le monde

s'éveilla; les rayons du soleil pénétrèrent dans la grotte et se

jouèrent indifféremment sur le visage blême, sur les boucles en désordre

de la morte et sur la large poitrine du vivant. Un vieux babouin jeta un

regard à l'intérieur, par l'ouverture de la grotte, et une vive

indignation à la vue de cette intrusion dans ses domaines. Oui, le monde

s'éveilla comme à l'ordinaire, sans se préoccuper de la mort de Jess; il

est si habitué à ces sortes de choses!

Bientôt ce fut le tour de John. Ouvrant les yeux et s'étirant les bras,

il eut tout à coup conscience du poids qu'il portait, abaissa son

regard, vit d'abord très confusément, puis enfin clairement et sans

doute possible!

* * * * *

Il est des choses que l'oeil humain doit respecter. Au nombre de ces

choses, est la première explosion du désespoir d'un homme fort! John

Niel dut remercier Dieu de ce que sa raison n'eût pas sombré dans cet

abîme de douleur insondable. Il en sortit sain et sauf en apparence,

mais meurtri pour le reste de ses jours.

Quelques heures plus tard, un homme hâve et hagard descendait, en

trébuchant, la colline de Belle-Fontaine, les bras chargés d'un fardeau.

L'agitation régnait partout. Du petits groupes de Boers, qui parlaient

haut et gesticulaient, se précipitèrent vers le nouvel arrivant, pour

voir ce qu'il portait. Ils reculèrent muets et terrifiés, pour le

laisser passer. Un instant il hésita, à la vue de la maison incendiée,

puis se dirigea vers les remises et déposa son fardeau sur le banc où

Frank Muller s'était assis la veille, pendant le soi-disant conseil de

guerre.

Enfin il demanda d'une voix étouffée:

«Où est M. Croft?»

L'un des Boers montra du doigt la porte de la petite pièce où était

enfermé le vieillard.

«Ouvrez!» commanda le capitaine, d'un ton si menaçant, qu'on lui obéit

sans mot dire.

«John! John! s'écria Silas Croft. Dieu soit béni! Vous nous revenez du

monde des mourants!

Tremblant de joie, il allait serrer la jeune homme dans ses bras; mais

celui-ci l'arrêta.

«Chut! dit-il. J'apporte la mort avec moi!»

Et il le conduisit près du banc où gisait la pauvre Jess!

* * * * *

Pendant la journée, les Boers partirent sans plus s'occuper des

habitants de Belle-Fontaine. Depuis la mort de Muller, personne ne

songeait à exécuter la sentence; du reste on n'en avait pas le droit,

puisque la commandant ne l'avait pas signée. Les Boers se contentèrent

donc de dresser une sorte de procès-verbal et d'enterrer leur chef dans

le petit cimetière planté de gommiers aux quatre coins; et pour n'avoir

pas la peine de lui creuser une tombe, ils le déposèrent dans celle

qu'on avait préparée pour le vieux Croft!

Qui avait tué Frank Muller? La mystère ne fut jamais éclairci. Les

indigènes employés à la ferme reconnurent le couteau comme ayant

appartenu à Jantjé; or la fuite de celui-ci semblait prouver qu'il était

l'assassin. D'autres accusèrent le sorcier Hendrik, mystérieusement

disparu. Du reste, on ne prit pas grand'peine pour les découvrir. Muller

était un personnage important, mais non populaire, et dans des temps si

troublés, dans un pays à demi sauvage, la mort d'un homme n'est pas un

événement dont on se préoccupe longtemps.

Le lendemain, Silas Croft, Bessie et John Niel allèrent, à leur tour, au

cimetière sur la colline. Ils y déposèrent leur chère morte, à dix pas

de celui pour qui son bras avait été l'instrument de vengeance. Ils ne

la surent, ni ne le devinèrent jamais. Ils ignorèrent même toujours

qu'elle eut approché de Belle-Fontaine, pendant cette nuit terrible.

Personne ne le sut que Jantjé, et Jantjé, hanté par le bruit des pas de

ses ennemis les Boers, avait fui les lieux habités par les blancs, loin,

bien loin dans les déserts de l'Afrique centrale.

«John, dit le vieux Silas, quand la tombe fut refermée, ce pays n'est

pas fait pour des Anglais; retournons dans le nôtre.» John courba la

tête en signe d'acquiescement.

Ils étaient ruinés, mais non sans ressources. Les 25 000 francs payés à

Silas Croft par le capitaine, pour sa part d'intérêt dans l'exploitation

de Belle-Fontaine, étaient restés, avec une autre somme de 6 000 francs,

à la banque de Natal.

Le jour vint donc où ils s'embarquèrent pour l'Europe. Trois mois après

leur arrivée en Angleterre, John Niel trouva un emploi de régisseur, sur

un important domaine du comté de Rutland. Au bout d'un certain temps il

devint l'époux bien-aimé de la charmante Bessie Croft et, à tout

prendre, il peut passer pour un homme heureux. Parfois pourtant, un

chagrin que sa femme ignore, s'empare de lui et le maîtrise pendant

quelque temps.

Certes il ne saurait être accusé de sentimentalité, mais il lui arrive

de loin en loin, lorsque, sa tâche du jour terminée, il s'arrête à

l'entrée de son jardin et contemple le paisible paysage anglais, ou le

ciel parsemé d'étoiles, de se demander si l'heure viendra jamais où il

reverra ces grands yeux sombres et passionnés, où il entendra de nouveau

cette douce voix inoubliée!

Car il se sent toujours aussi près de son amour perdu et parfois semble

savoir positivement que s'il y a, comme nous l'espérons tous, un avenir

pour chacun de nous, pauvres mortels condamnés à la lutte, il trouvera

Jess l'attendant sur le seuil!

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Chapitres.

I.--John a une aventure 1

II.--Comment les deux soeurs vinrent à Belle-Fontaine 8

III.--M. Frank Muller 21

IV.--Bessie est demandée en mariage 30

V.--Rêves et folies 40

VI.--L'orage éclate 46

VII.--Jeune rêve d'amour 56

VIII.--Jess part pour Prétoria 63

IX.--L'histoire de Jantjé 71

X.--John l'échappe belle! 79

XI.--Sur le bord 90

XII.--Le saut 98

XIII.--Frank Muller jette le masque 109

XIV.--John, à la rescousse! 118

XV.--Un voyage difficile 128

XVI.--Prétoria 135

XVII.--Le 12 février 143

XVIII.--Et après? 158

XIX.--Hans Coetzee vient à Prétoria 161

XX.--Le grand homme 170

XXI.--Jess obtient un laissez-passer 179

XXII.--En route 186

XXIII.--Le gué du vaal 195

XXIV.--L'ombre de la mort 207

XXV.--Attente 217

XXVI.--Un familier de Frank Muller 226

XXVII.--Silas est persuadé 235

XXVIII.--Bessie est mise à la question 245

XXIX.--Condamné à mort 254

XXX.--Il faut nous séparer 262

XXXI.--Jess trouve un ami 270

XXXII.--Il mourra! 278

XXXIII.--Vengeance! 289

XXXIV.--Tante Coetzee à la rescousse 298

XXXV.--Conclusion 305

1160-13.--Coulommiers. Imp. Paul BRODARD.--P9-13.

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 21 / 21 段