Malheureusement ce n'était pas très vrai, car déjà les dents de la

pauvre enfant claquaient de froid. Bientôt ils reconnurent que pour

entretenir la circulation du sang, il leur fallait, malgré leur fatigue,

marcher de long en large. Au bout d'une heure et demie, la brise tomba

et la température devint plus clémente à leurs corps épuisés par le

voyage et la faim et, de plus, insuffisamment couverts. Puis la lune se

leva et des animaux sauvages, loups et hyènes, rôdèrent en hurlant

autour d'eux, sans qu'ils pussent les voir. C'en fut trop pour les nerfs

de Jess qui enfin daigna prier John de se rapprocher d'elle. Ils

passèrent ainsi toute la nuit, pressés l'un contre l'autre et vraiment,

sans la chaleur qu'ils se communiquaient, ils n'en seraient probablement

pas sortis vivants, car, si les journées étaient chaudes, les nuits

commençaient à devenir froides sur les prairies des hautes terres et

surtout après l'orage qui avait rafraîchi l'air.

En outre, une rosée abondante les pénétrait. Ils restaient immobiles,

presque sans parler, sans dormir, et cependant ils ne se sentaient pas

absolument malheureux, puisqu'ils partageaient leur misère. Enfin une

lueur grise parut à l'orient. John se leva, secoua la rosée de son

chapeau et de ses habits, et alla, clopin-clopant, à moitié perclus,

rejoindre les chevaux dont la silhouette paraissait gigantesque dans la

brume. Au lever du soleil, les chevaux étaient sellés; on repartit, mais

cette fois John dut enlever Jess dans ses bras, pour la mettre en selle.

Vers huit heures ils s'arrêtèrent, achevèrent leurs maigres provisions,

et se remirent ensuite en route, assez lentement, car les chevaux

étaient presque aussi fatigués qu'eux et il fallait les ménager, si l'on

voulait atteindre avant la nuit Belle-Fontaine, qui devait être encore à

seize ou dix-sept milles. A midi, nouvelle halte nécessitée par une

lassitude extrême et, environ deux heures plus tard, catastrophe

dernière! Ils descendaient une petite colline, au bas de laquelle il

fallait traverser une étroite vallée marécageuse, pour remonter de

l'autre côté une colline semblable. En arrivant au sommet de celle-ci,

ils se trouvèrent tout à coup face à face avec une troupe de Boers à

cheval et armés!

CHAPITRE XXXI

JESS TROUVE UN AMI

Les Boers fondirent sur eux comme un faucon sur un moineau. John arrêta

son cheval et tira son revolver.

«Arrêtez, lui cria Jess; la douceur est notre seule chance de salut.»

Il lui obéit et souhaita le bonjour au Boer le plus proche.

«Que faites-vous ici?» demanda le Hollandais.

Jess expliqua aussitôt qu'ils avaient un sauf-conduit et se rendaient à

Belle-Fontaine.

«Ah! chez Om Croft, répondit le Boer, en prenant le papier; vous

trouverez sans doute une assemblée funèbre.»

Jess ne comprit pas ce qu'il voulait dire. Il examina soigneusement le

sauf-conduit et voulut savoir pourquoi il portait des traces d'humidité?

Jess, n'osant pas révéler la vérité, dit qu'il était tombé dans une

flaque d'eau.

Il allait le lui rendre, quand tout à coup ses regards tombèrent sur la

selle de la jeune fille.

«Comment se fait-il que vous ayez une selle d'homme? Mais je connais

celle-ci; laissez-moi voir de l'autre côté: oui, il y a un trou de

balle; c'est celle de Swart Dirk. Comment l'avez-vous eue?

--Je la lui ai achetée, répondit-elle, sans hésiter un instant; je n'en

trouvais pas d'autres.»

Le Boer hocha la tête.

«Il ne manque pas de selles à Prétoria et, par le temps qui court, les

Boers ne sont pas disposés à vendre leurs selles à des Anglaises. Ah!

l'autre est aussi une selle boer. Pas un Anglais n'en a de semblable. Ce

sauf-conduit n'est pas suffisant, ajouta-t-il, d'un ton froid; il

devrait être contresigné par le commandant local. Je dois vous arrêter.»

Jess essaya de lui donner d'autres explications, mais il répéta: «Il

faut que je vous arrête», et donna des ordres en conséquence.

«Nous sommes repris, dit Jess à John; nous n'avons qu'à nous soumettre.

--Ça m'est à peu près égal, s'ils me donnent seulement un peu de

nourriture, répondit-il philosophiquement; je meurs littéralement de

faim.

--Et moi je suis à demi morte, répliqua Jess, avec un petit rire triste;

qu'ils nous fusillent donc et que cela finisse!

--Du courage, Jess; la chance va peut-être tourner.»

Elle secoua la tête, comme quelqu'un qui s'attend au pire. Bientôt

l'aimable jeunesse qui l'entourait trouva plaisant et spirituel de

s'égayer à ses dépens. Ne préférerait-elle pas monter à califourchon?

Avait-elle acheté sa robe à quelque vieille Hottentote qui n'en voulait

plus? Et autres aimables saillies, qu'heureusement John ne comprenait

presque pas. Un de ces jeunes Boers alla plus loin: il voulut passer des

paroles aux gestes et pensa que ce serait fort drôle de faire perdre à

la jeune fille l'équilibre qu'elle conservait si adroitement. Il poussa

donc son propre cheval si brusquement contre celui de Jess, qu'il

faillit renverser le pauvre animal épuisé. Plus prompte que lui, Jess

évita la chute en se retenant à la crinière. Un instant après, le jeune

homme, appelé Jacobus, revint à la charge et tendit le bras pour pousser

sa victime qui supportait tout sans mot dire. Cette fois John le vit et

son sang bouillonna dans ses veines. Sans réfléchir à ce qui pouvait en

résulter, il fut en un clin d'oeil près du misérable et, le prenant à la

gorge, l'envoya rouler sur le sol, par-dessus la croupe de son cheval.

Il y eut aussitôt une grande mêlée. John tira son revolver, les Boers

levèrent leurs carabines et Jess crut que tout était fini. Elle se

couvrit le visage de ses mains, mais non sans avoir remercié John dans

un éclair de ses beaux yeux. Par un heureux hasard, le Boer qui avait

pris le sauf-conduit se trouva être assez brave homme au fond; il avait

observé la conduite de son subordonné et la désapprouvait complètement.

«A bas les fusils et laissez ces gens en repos! cria-t-il. C'est bien

fait pour Jacobus: il avait essayé de faire tomber la jeune fille. Dieu

tout-puissant! ce n'est pas étonnant que les Anglais nous traitent de

bêtes brutes, quand ils nous voient faire de pareilles choses. A bas les

fusils! vous dis-je, et que l'un de vous aide Jacobus à se relever. Il a

l'air aussi malade qu'un jeune chevreuil qui a reçu une balle.»

Le calme fut donc rétabli, et le jovial Jacobus, que Jess voyait

trembler de tous ses membres, avec une satisfaction intime, ayant été

remis en selle avec quelque peine, acheva la route sans plus donner le

moindre signe de gaieté.

Peu après cet incident, Jess montrant à John une colline longue et

basse, qui émergeait de la plaine à une douzaine de milles, comme une

grosse pierre sur un désert de sable, lui dit tout bas:

«Regardez; voilà Belle-Fontaine enfin!

--Nous n'y sommes pas encore», répondit-il tristement.

Au bout d'une demi-heure qui leur parut bien longue, et comme ils

venaient de franchir la crête d'une petite montée, ils aperçurent tout à

coup, au bas, la demeure de Hans Coetzee. Ainsi donc, c'était là qu'on

les conduisait. A une centaine de mètres de la maison, les Boers firent

halte pour se consulter; enfin le chef de la bande vint à Jess et lui

rendit le sauf-conduit en disant:

«Vous pouvez vous en aller chez vous, mais il faut que l'Anglais reste

avec nous, jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir sur son

compte.

--Il dit que je peux partir! que dois-je faire? demanda Jess. Il m'est

bien pénible de vous laisser au milieu de ces hommes.

--Partez sans hésiter. Je suis de force à me tirer d'affaire tout seul,

et quand même je n'y réussirais pas, vous ne pourriez pas m'aider.

Peut-être trouverez-vous du secours à la ferme. En tout cas, partez, il

le faut.

--Eh bien? demanda le Boer.

--Adieu, Jess! dit John, que Dieu vous garde!»

Elle répondit:

«Adieu, John», en le regardant bien en face et avec fermeté, puis elle

se détourna pour lui cacher les larmes qui lui montaient aux yeux malgré

elle.

Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent.

Elle connaissait son chemin par la prairie, désormais; elle n'osait

suivre la route, mais il y avait un sentier qui descendait derrière

l'habitation de Belle-Fontaine, et ce fut de ce côté qu'elle se dirigea,

vers cinq heures du soir, accablée de fatigue, torturée par la faim et

le coeur plein d'angoisse.

Mais Jess avait une grande force morale, une volonté de fer, et elle

persévéra, là où la plupart des femmes seraient mortes. Elle _voulait_

arriver à Belle-Fontaine n'importe comment; elle savait donc qu'elle y

arriverait. Cela fait et des secours envoyés à son ami, elle mourrait

ensuite, s'il le fallait; peu lui importait.

L'allure de son cheval devenait de plus en plus lente; au lieu de

l'amble, qui est la meilleure allure dans ces pays, il prenait à chaque

instant un petit trot fort court, qui lui infligeait un véritable

supplice, montée comme elle l'était. Bientôt il n'alla plus qu'au pas et

enfin, un peu après six heures, le pauvre animal tomba, au pied de la

colline qu'il fallait gravir et redescendre pour atteindre

Belle-Fontaine. Jess se laissa glisser à terre et essaya vainement de le

relever. Elle fit ce qu'elle put, lui ôta la bride et détacha la sangle,

afin que la selle glissât, si la malheureuse bête se remettait sur pied.

Quand elle s'éloigna, il la suivit du regard, comprenant qu'elle

l'abandonnait. D'abord il hennit, puis se releva par un effort désespéré

et marcha derrière elle, pendant une centaine de mètres, mais il

retomba. Jess se retourna et, malgré son épuisement, se mit

littéralement à _courir_, pour échapper au regard qu'elle vit dans ces

grands yeux. Cette nuit-là, il y eut une pluie froide qui acheva le

pauvre animal.

Il faisait presque nuit, lorsque Jess atteignit enfin le sommet de la

colline et regarda dans la vallée. Elle savait que, de l'endroit où elle

se trouvait, on voyait la lumière des fenêtres de la cuisine de

Belle-Fontaine. Elle ne vit rien! Qu'est-ce que cela signifiait? Une

nouvelle angoisse lui saisit le coeur et elle commença la descente. Elle

était à mi-chemin, quand une gerbe d'étincelles jaillit tout à coup du

site où devait être la maison; un pan de mur venait de s'écrouler dans

les cendres encore brûlantes. De nouveau, Jess s'arrêta stupéfaite et

terrifiée. Qu'était-il arrivé? Résolue à tout braver pour l'apprendre,

elle s'avança très prudemment, mais à peine avait-elle fait vingt pas,

qu'une main se posa sur son bras. Elle se retourna vivement, trop

paralysée par la terreur, pour pouvoir crier, et aussitôt une voix bien

connue murmura à son oreille: «Missie Jess, missie Jess, est-ce vous? je

suis Jantjé!»

Elle poussa un soupir de soulagement et son coeur se remit à battre.

Elle trouvait un ami, enfin! Il poursuivit:

«Je vous ai entendue descendre, quoique vous marchiez bien doucement,

mais je ne pouvais pas distinguer qui c'était, parce que vous sautiez de

roc en roc, au lieu de marcher comme à l'ordinaire. Je me disais bien

que c'était une femme chaussée de bottines, mais impossible de rien

voir; la lumière s'éteint en tombant sur le flanc de la colline et les

étoiles ne sont pas levées. Alors je me suis mis sur votre gauche, parce

que le vent souffle de droite, j'ai attendu que vous fussiez passée et

je vous ai _flairée_; de la sorte je me suis assuré que c'était vous,

vous ou missie Bessie, mais missie Bessie est enfermée, donc ce ne

pouvait pas être elle.

--Bessie enfermée! Que voulez-vous dire?» Jess était si bouleversée,

qu'elle ne remarqua même pas l'instinct étrange et animal qui avait

guidé le Hottentot.

«Venez par ici, Missie, et je vous dirai tout.»

Il la conduisit à un amas fantastique de roches, où il passait les

nuits. Jess connaissait bien cet endroit et plus d'une fois elle avait

jeté un coup d'oeil sur le chenil du Hottentot, mais sans y pénétrer.

«Attendez un instant, Missie, je vais allumer une bougie; j'en ai ici et

l'on ne peut pas voir la lumière du dehors.»

Il disparut pendant quelques secondes, revint, prit Jess par la manche

et la conduisit par un dédale entre les roches, jusqu'à une étroite

ouverture où filtrait une lueur. Jantjé se glissa sur les genoux et les

mains et Jess le suivit. Elle se trouva dans une petite chambre de six

pieds carrés, haute de huit pieds et formée par la disposition naturelle

de plusieurs roches que recouvrait une large dalle. Elle était fort

sale, comme on devait s'y attendre de la part d'un Hottentot, et

renfermait une curieuse collection de débris variés. Refusant un

tabouret à trois pieds que lui offrait Jantjé, Jess se laissa tomber sur

un amas de peaux et put se croire dans le repaire d'un chiffonnier. Le

long des parois, s'étalaient en festons toute espèce de vêtements,

depuis l'uniforme blanc d'un officier autrichien, jusqu'aux culottes

d'un rôdeur du désert; le tout en un état plus ou moins avancé de

décomposition et ramassé avec persévérance, pendant bien des années.

Dans les coins étaient des bâtons, des zagaies, des pierres et des os de

formes singulières, des manches de couteaux, des débris de fusils, les

restes d'une horloge américaine et bien d'autres objets, que cette pie

humaine avait volés et entassés là. En somme, c'était un étrange réduit,

et Jess se dit, en s'affaissant sur les peaux de bêtes, qu'à part les

vieux habits et les fragments d'horloge, elle avait sous les yeux un

spécimen assez réussi de la demeure d'un homme primitif.

«Avant de commencer votre récit, dites-moi, Jantjé, si vous avez quelque

nourriture ici; je meurs de besoin.»

Jantjé fit une grimace qui pouvait passer pour un sourire de

satisfaction. Il tira de dessous un amas de choses indescriptibles, une

gourde recouverte d'un morceau de tôle placé autrefois au fond d'un

poêle. Elle contenait du _maas_, sorte de petit-lait caillé, qu'une

femme du voisinage lui avait apporté pour son souper. Si affamé qu'il

fût (il n'avait rien mangé de la journée), il n'hésita pas un instant à

donner tout à Jess, plus une cuiller de bois; accroupi devant elle, il

laissait échapper, en la regardant manger, des exclamations gutturales

de satisfaction sincère. Ignorant qu'elle prenait le souper d'un homme à

jeun, Jess mangea tout, jusqu'à la dernière cuillerée, reconnaissante et

réconfortée à mesure que les tourments de la faim s'apaisaient peu à

peu.

«Maintenant, dit-elle, quand elle eut fini, contez-moi tout.»

Sans se faire prier, Jantjé rapporta de son mieux tous les événements du

jour. Lorsqu'il dit de quelle manière brutale le vieillard avait été

traité, les yeux de Jess lancèrent des flammes et ses dents grincèrent;

quant à ce qu'elle éprouva, en apprenant qu'il était condamné à mort et

devait être fusillé à l'aube, les paroles manquent pour l'exprimer.

Jantjé ne savait rien de ce qui touchait Bessie, si ce n'est qu'elle

avait eu un entretien avec Frank Muller dans le petit bois, et qu'à la

suite de cet entretien elle avait été enfermée dans le magasin aux

provisions. Mais pour Jess, cela suffisait; elle comprenait Muller mieux

que personne peut-être, et n'ignorait aucun de ses desseins en ce qui

concernait Bessie. Tout fut bientôt clair pour elle. Elle vit pourquoi

il lui avait accordé ce sauf-conduit. Il voulait la noyer ainsi que

John; elle vit pourquoi son vieil oncle avait été condamné à mort:

c'était pour se servir de lui contre Bessie; cet homme était capable de

tout. Oui, tout lui semblait clair comme la lumière du jour et dans son

coeur elle jura que, malgré sa faiblesse, elle trouverait le moyen

d'empêcher ces infamies. Mais comment? comment? Ah! si seulement John

eût été là! Mais il était prisonnier et elle serait forcée d'agir seule.

Elle pensa d'abord à se présenter hardiment devant Muller et à le

dénoncer comme assassin, en présence de ses hommes; bien vite elle

reconnut que c'était impraticable. Pour se sauver lui-même, il lui

imposerait silence par tous les moyens. Si elle pouvait communiquer avec

Bessie? En tout cas, il était indispensable qu'elle sût ce qui se

passait. Autant être à cent lieues, que de rester à cent mètres de

Belle-Fontaine.

«Jantjé, murmura-t-elle, dites-moi où sont les Boers.

--Quelques-uns sont dans la remise, Missie; d'autres sont placés en

sentinelles; le reste est autour du chariot qu'ils ont amené et dételé

sous les gommiers.

--Où est Frank Muller?

--Je ne sais pas, Missie; mais il a apporté une tente circulaire, qui

est plantée entre les deux grands gommiers.

--Jantjé, il faut que je descende, pour voir ce qui se passe, et que

vous veniez avec moi.

--Vous serez prise, Missie. Il y a une sentinelle derrière la remise et

deux par devant. Cependant nous pourrions peut-être nous rapprocher; je

vais voir quel temps il fait cette nuit.»

Peu après, il revint dire qu'il tombait une pluie fine et qu'il faisait

très noir, parée que les nuages couvraient les étoiles.

«Partons tout de suite, dit Jess.

--Missie, vous feriez mieux de n'y pas aller; vous serez mouillée et les

Boers vous prendront. Laissez-moi aller seul. Je peux me glisser comme

un serpent et si les Boers m'attrapent, peu importe.

--Vous viendrez aussi, Jantjé, mais j'irai avec vous. Il le faut.»

Alors le Hottentot leva légèrement les épaules et céda. Il éteignit les

bougies et tous deux, silencieux comme des fantômes, se glissèrent au

dehors, dans la nuit.

CHAPITRE XXXII

IL MOURRA!

La nuit était calme et très sombre. Une petite pluie fine et douce,

assez semblable à la brume d'Écosse, tombait sans relâche. Cet état de

choses favorisait l'entreprise de Jess et de Jantjé et tous deux

descendirent la colline sans encombre, jusqu'à quinze pas environ de la

remise. Alors le Hottentot posa vivement sa main sur le bras de la jeune

fille pour l'arrêter, car on entendait distinctement le pas de la

sentinelle placée derrière le bâtiment. Pendant deux minutes, ils

restèrent immobiles, ne sachant plus que faire, mais tout à coup ils

aperçurent un homme qui tournait l'angle de la remise, une lanterne à la

main. A cette vue, la première pensée de Jess fut de s'enfuir; d'un

geste, Jantjé lui fit comprendre qu'il fallait rester. L'homme à la

lanterne s'avança vers la sentinelle, en tenant la lumière au-dessus de

sa tête; il paraissait gigantesque dans le brouillard. Il tourna la tête

et Jess reconnut Frank Muller qui attendait l'approche de la sentinelle.

«Vous pouvez aller souper, dit-il à celle-ci, lorsqu'elle fut près de

lui; revenez dans une demi-heure; pendant ce temps je suis responsable

des prisonniers.».

L'homme grommela quelque chose contre la pluie et s'en alla, suivi de

Muller.

«Venez maintenant, murmura Jantjé; il y a une ouverture dans le mur;

vous pourrez parler à missie Bessie.»

En cinq secondes Jess fut à la muraille. Elle chercha de la main

l'ouverture qu'elle connaissait bien, car souvent, dans leur enfance,

les deux soeurs l'avaient utilisée pour les jeux de cache-cache, et elle

allait appeler Bessie, quand subitement, la porte placée en face d'elle

s'ouvrit, et Frank Muller entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil,

pour ouvrir la lanterne, afin d'avoir plus de lumière. Il était nu-tête;

une sorte de cape en drap brun, jetée sur ses épaules, ajoutait à

l'ampleur de sa taille; la lumière, tombant en plein sur lui, faisait

briller sa barbe soyeuse, et Jess ne put s'empêcher de penser que jamais

elle n'avait vu plus splendide forme humaine. Un instant après, elle

apercevait sa chère Bessie, sur qui Muller projetait les rayons du foyer

lumineux. Assise sur l'un des sacs de blé à moitié plein, Bessie ouvrit

ses grands yeux bleus, avec le tressaillement d'une personne éveillée en

sursaut. Ses boucles d'or tombaient en désordre sur son front blanc; son

visage très pâle exprimait la souffrance et la terreur; de larges

sillons bleuâtres cernaient ses paupières. En apercevant son visiteur,

elle se leva vivement et recula aussi loin que le lui permirent les sacs

amoncelés.

«Que voulez-vous? dit-elle; je vous ai donné ma réponse; pourquoi

venez-vous me tourmenter encore?»

Il plaça la lanterne avec le plus grand soin et Jess comprit qu'il se

donnait le temps de réfléchir.

«Récapitulons», dit-il enfin, de sa belle voix pleine et sonore. «Je

vous ai, ce matin, laissé le choix entre un mariage immédiat avec moi et

la mort de votre oncle et bienfaiteur. Je vous ai déclaré que si vous

refusiez de m'épouser, votre oncle serait fusillé et qu'ensuite vous

seriez à moi, sans la cérémonie du mariage. N'est-il pas vrai?»

Bessie ne répondit rien.

Il poursuivit, les yeux fixés sur elle et caressant sa barbe d'une main:

«Qui ne dit mot, consent. Je continue: Avant qu'un homme puisse être

fusillé, il faut qu'il soit jugé et condamné de par la loi. Votre oncle

a été jugé et condamné.

--J'ai tout entendu, cruel assassin que vous êtes, répondit Bessie,

relevant la tête pour la première fois.

--Je pensais bien que vous verriez tout par cette fente; c'est pourquoi

je vous ai fait enfermer ici; il n'eût pas été convenable de vous amener

devant la cour.» Il prit la lanterne pour examiner le mur. «Ces communs

sont mal bâtis; tenez, il y a une ouverture dans le mur du fond.» Il

s'en approcha et souleva si promptement la lumière, que Jess n'eut que

le temps de fermer les yeux, pour n'être pas trahie par la réflexion des

rayons lumineux. Elle retint sa respiration et resta immobile comme une

morte. Une seconde après, la lanterne était replacée sur un sac.

«Vous dites donc que vous avez tout vu? Cela a dû vous prouver que

j'avais parlé sérieusement. Votre vieil oncle s'est bien conduit,

n'est-ce pas? C'est un brave et je le respecte. Je suis sûr que pas un

de ses muscles ne tressaillira au dernier moment. Voilà le sang anglais;

c'est le premier sang du monde et je suis fier de l'avoir dans mes

veines.

--Ne pouvez-vous cesser de me torturer et me dire tout de suite ce que

vous voulez! demanda Bessie.

--Je n'ai pas l'intention de vous torturer, mais, puisque vous le

désirez, je viens au fait. Consentez-vous à m'épouser demain, au lever

du soleil, ou me forcerez-vous à faire exécuter la sentence?

--Non! Je refuse. Je vous hais et je vous défie.»

Muller la regarda froidement, puis tira de sa poche l'arrêt de mort et

un crayon.

«Regardez, Bessie; voici l'arrêt de mort de votre oncle. Jusqu'à

présent, il est sans valeur, car je ne l'ai pas signé, mais j'ai eu soin

de le faire signer par tous les autres. Si une fois j'appose ma

signature, je ne peux plus me rétracter; il faut que la sentence soit

exécutée. Si vous persistez dans votre refus, je signerai devant vous.»

Il plaça le papier sur son carnet et prit le crayon dans sa main.

«Oh!» s'écria la malheureuse jeune fille, en se tordant les mains, «ce

serait monstrueux. Vous ne ferez pas cela! Vous ne le ferez pas!

--Je vous assure que vous vous trompez. Je le peux et je le veux. Je

suis allé trop loin pour retourner en arrière, afin d'épargner un

vieillard anglais. Écoutez-moi, Bessie; votre fiancé Niel est mort, vous

le savez?» Jess fut au moment de lui crier: Vous mentez! Mais elle se

contint.

«Et de plus, ajouta Muller, votre soeur Jess est morte aussi, depuis

deux jours.

--Jess est morte! Jess est morte! Ce n'est pas vrai. Comment le

savez-vous?

--Peu importe! Je vous le dirai quand nous serons mariés. Donc, sans

votre oncle, vous êtes seule au monde. Si vous persistez, lui aussi sera

mort bientôt et son sang retombera sur votre tête, car vous l'aurez tué.

--Et si je consentais, en quoi cela le sauverait-il? s'écria-t-elle,

avec égarement. Il est condamné par votre cour martiale; vous me

tromperiez et vous le tueriez tout de même.

--Non! sur mon honneur. Avant notre mariage je remettrai ce papier au

pasteur et il le brûlera aussitôt la cérémonie terminée. Mais, Bessie,

vous ne voyez donc pas que ces imbéciles sont comme de la cire molle

dans mes mains? Ce que je ferai, ce que je dirai, ils le feront et le

diront. Ils ne désirent nullement fusiller votre oncle et seraient

enchantés de ne pas y être contraints. Votre oncle partira pour Natal,

ou restera ici, à son choix. Son bien lui sera rendu; on lui donnera des

dommages et intérêts pour sa maison; je vous le jure devant Dieu.»

Elle leva les yeux et il vit qu'elle était disposée à le croire.

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 19 / 21 段