Pendant une demi-heure, le silence ne fut troublé que par les pas des

sentinelles et la chute de quelques pans de murs calcinés. L'odeur de

poussière et de fumée, la chaleur du soleil sur le toit de zinc,

rendaient la petite chambre où se trouvait Bessie presque intolérable,

et elle crut s'évanouir. Un peu d'air venait par une des fentes dans le

mur de la remise; elle y appuya sa tête, afin de n'en rien perdre et de

voir ce qui pourrait se passer. Bientôt plusieurs Boers entrèrent dans

la remise et en retirèrent tous les chariots, excepté un seul qu'ils

placèrent contre le mur opposé à celui contre lequel s'appuyait Bessie,

puis ils disposèrent divers bancs et pièces de bois, et Bessie comprit

qu'ils préparaient tout pour le conseil de guerre. Frank Muller n'avait

pas menacé en vain.

Peu après, tous les Boers, à l'exception des sentinelles, défilèrent

dans la remise et se placèrent sur deux rangs, dans le grand chariot

qu'ils avaient gardé. Ensuite parut Hans Coetzee, la tête bandée avec un

mouchoir taché de sang; il était pâle, et tremblait un peu, mais Bessie

vit bien qu'il n'avait pas grand mal. Après lui entra Frank Muller, pâle

aussi et l'air terrible, et aussitôt les rires et les plaisanteries

cessèrent. D'ordinaire, le grand obstacle à toute organisation chez les

Boers, est la difficulté d'obtenir l'obéissance de tous envers l'un

d'eux; mais, très évidemment, il n'en était pas ainsi pour Muller: son

ascendant était incontesté et incontestable.

Il s'avança sans hésiter, vers un banc placé seul, dans un espace vide,

et s'assit avec sa carabine entre les jambes. Il y eut un silence, puis

Bessie vit son vieil oncle amené par deux Boers qui s'arrêtèrent avec

lui, au milieu de l'espace vide, à trois pas du président. Au même

instant, Hans Coetzee grimpa dans un petit dog-cart qu'on avait disposé

pour servir de banc des témoins et Muller tira de sa poche un carnet et

un crayon.

«Silence! dit-il. Nous sommes assemblés ici, en conseil de guerre, pour

juger l'Anglais Silas Croft. Il est accusé de s'être, par ses actes et

par ses paroles, traîtreusement révolté contre le gouvernement,

notamment en continuant d'arborer le drapeau anglais, après que ce pays

eût été rendu à la république. En outre, d'avoir tenté d'assassiner un

citoyen de la République, en tirant sur lui, avec un fusil chargé. Si

ces accusations sont prouvées, il méritera la mort, d'après la loi

martiale.

«Prisonnier Croft, que répondez-vous à ces accusations?»

Le vieillard, qui semblait calme et maître de lui, regarda son juge et

répondit:

«Je suis sujet anglais. Je n'ai fait que défendre ma maison, après que

vous aviez tué l'un de mes serviteurs. Je ne reconnais pas votre

juridiction et je refuse de me défendre.»

Frank Muller reprit, après avoir inscrit quelques notes:

«Je récuse l'objection du prisonnier, quant à la juridiction de la Cour.

Quant aux accusations, nous allons entendre les témoignages. Sur la

première, nous sommes fixés, puisque nous avons tous vu flotter le

drapeau anglais. Sur la seconde, nous allons entendre le citoyen Hans

Coetzee, qui a été attaqué.

«Hans Coetzee, jurez-vous, au nom de Dieu et de la République, de dire

la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?

--Au nom du Seigneur tout-puissant, je le jure», répondit Hans Coetzee,

du véhicule où il s'était installé.

«Parlez donc.

--J'entrais dans la maison du prisonnier pour l'arrêter, afin d'obéir à

vos ordres respectés, quand le prisonnier leva sa carabine et tira sur

moi. La balle me coupa l'oreille, me causant une vive souffrance et une

abondante perte de sang. C'est là mon témoignage.

--Très bien! c'est la vérité», dirent quelques-uns des hommes assis dans

le chariot.

«Prisonnier, avez-vous quelque question à poser au témoin? demanda

Muller.

--Aucune; je n'admets pas votre juridiction, répéta le vieillard, avec

énergie.

--Le prisonnier refuse d'interroger le témoin et, de nouveau, je récuse

son objection. Messieurs, désirez-vous entendre d'autres témoignages?

--Non, non.

--Trouvez-vous le prisonnier coupable de ce dont on l'accuse?

--Oui, oui.»

Muller prit une note et poursuivit:

«Alors, le prisonnier ayant été reconnu coupable de haute trahison et de

tentative de meurtre, il ne reste plus qu'à décider du châtiment que la

loi doit infliger à de si grands crimes. Tout homme rendra son verdict

après avoir dûment considéré s'il peut en aucune façon, d'après la voix

sainte de sa conscience et les inspirations de la miséricorde, étendre

sa merci jusqu'au prisonnier. En qualité de commandant et de président

de la Cour, j'ai le droit de voter le premier et je dois vous dire,

Messieurs, que je sais combien est lourde ma responsabilité devant Dieu

et devant mon pays; je dois aussi vous recommander de ne pas vous

laisser influencer ou entraîner par ma décision, car je ne suis, comme

vous tous, qu'un homme sujet à l'erreur.

--Écoutez, écoutez», s'écria-t-on du chariot, quand il s'arrêta pour

juger de l'effet produit par son discours.

«Messieurs et citoyens, mon inclination naturelle est en faveur du

pardon. Le prisonnier est un vieillard, qui a vécu longtemps parmi nous

comme un frère. C'est en réalité l'un des pionniers et, quoique Anglais,

l'un des pères du pays. Pouvons-nous condamner un tel homme à une mort

sanglante, surtout quand nous savons qu'il est le soutien d'une jeune

nièce?

--Non, non, cria-t-on, en réponse à cet adroit appel aux meilleurs

sentiments de la nature humaine.

--Messieurs, ces sentiments vous font honneur. Mon propre coeur aussi a,

tout d'abord, crié: Non, non! Quelles que soient ses fautes, que le

vieillard soit pardonné! Mais la réflexion est venue. Sans doute le

prisonnier est vieux, mais son âge n'aurait-il pas dû lui enseigner la

sagesse? Ce qu'on pardonne à la jeunesse, doit-il être pardonné à la

mûre expérience de l'âge? Un homme a-t-il le droit de tuer et de trahir,

parce qu'il est vieux?

--Non, certainement non, crièrent les mêmes voix, sur le chariot.

--Vient ensuite la seconde considération. Il était un ancien, un des

pères du pays. N'aurait-il pas dû, en conséquence, refuser de le trahir

au profit des Anglais impies et cruels? Car, Messieurs, bien que cette

accusation ne soit pas portée contre lui, nous devons nous rappeler,

pour comprendre toute sa conduite, que le prisonnier fut un de ces vils

traîtres qui vendirent le pays à Shepstone? N'est-il pas contre nature

qu'un père vende son propre enfant pour en faire un esclave? N'est ce

pas un de ces cas où la justice s'oppose à la miséricorde?

--Certainement, certainement», s'écrièrent ces braves gens qui, presque

tous, avaient voté l'annexion.

«Et puis, autre chose encore: cet homme a une nièce et tous les honnêtes

gens doivent avoir soin que la jeunesse ne soit pas abandonnée sans

ressources et sans protection, de peur qu'elle ne grandisse dans la

haine et au préjudice de l'État. Mais en cette circonstance, ceci n'est

pas à craindre, car le domaine revient légalement à la jeune fille et ce

sera pour elle une bonne fortune d'être délivrée de ce vieillard violent

et sans conscience. Et maintenant, vous ayant exposé mes arguments pour

et contre, vous ayant adjurés de voter selon votre conscience, je fais

connaître mon vote. C'est...», et, au milieu du plus profond silence, il

se tourna vers le vieux Silas, dont pas un muscle ne tressaillit, «c'est

la mort!»

Il y eut un petit frémissement.

La pauvre Bessie, à qui rien n'échappait, gémit dans l'amertume de son

coeur.

Alors Hans Coetzee parla. Il avait le coeur déchiré de devoir élever la

voix contre celui qu'il avait considéré comme un frère, pendant bien des

années. Mais que pouvait-il faire? Cet homme avait comploté contre leur

cher pays, ce cher pays que le cher Seigneur leur avait donné, que leurs

pères et eux avaient arrosé de leur sang. Quel châtiment méritait une si

noire trahison? et comment maintenir les autres damnés Anglais dans le

devoir, sinon en punissant celui-ci? Il ne pouvait, hélas! y avoir

qu'une seule réponse, quoique, pour sa part, il ne la donnât qu'avec

bien des larmes, et cette réponse, c'était... _la mort_.

Après cela il n'y eut plus de discours, mais chacun vota selon son âge,

sur l'appel du président. D'abord il y eut un peu d'hésitation, car plus

d'un avait de l'amitié pour le vieux Silas et ne se décidait pas

facilement à le condamner.

Mais Frank Muller avait joué son jeu et, malgré ses adjurations

d'indépendance, tous savaient bien ce qui leur arriverait, s'ils

votaient contre le président. Tous refoulèrent donc leurs meilleurs

sentiments, avec la facilité connue en pareil cas, et votèrent la

sentence fatale.

Quand ce fut fini, Muller s'adressa au prisonnier:

«Vous avez entendu la sentence. Je n'ai plus à rappeler vos crimes. Vous

avez été jugé impartialement par un conseil de guerre et selon notre

loi. Avez-vous quelque raison à donner pour que la sentence ne soit pas

exécutée, telle que l'ordonne le jugement?»

Le vieux Silas le regarda de ses yeux pleins de flamme et rejeta en

arrière sa couronne de cheveux blancs, comme un vieux lion aux abois.

«Je n'ai rien à dire; si vous voulez commettre un assassinat, libre à

vous, mécréant que vous êtes. Je pourrais invoquer mes cheveux blancs,

mon serviteur tué, ma maison détruite après dix années de labeur. Je

pourrais vous dire que j'ai été un bon citoyen, que j'ai vécu en paix et

amitié dans le pays pendant vingt ans, que j'ai souvent fait du bien à

beaucoup de ceux qui vont m'assassiner de sang-froid; mais je ne dirai

rien. Fusillez-moi, si bon vous semble, et que mon sang pèse lourdement

sur vos têtes. Ce matin, j'aurais dit que mon pays me vengerait; je ne

peux plus le dire, car l'Angleterre m'a abandonné et je n'ai plus de

patrie. Je remets donc ma vengeance aux mains de Dieu qui venge

toujours, quoiqu'il diffère souvent pendant longtemps. Je n'ai pas peur

de vous. J'ai perdu honneur, foyer, patrie; pourquoi ne perdrais-je pas

aussi la vie?»

Frank Muller fixa son oeil froid sur le visage vibrant du vieillard et

sourit d'un terrible et triomphant sourire.

«Prisonnier, il est maintenant de mon devoir, au nom de Dieu et de la

République, de vous prévenir que vous serez fusillé demain, à l'aube.

Puisse le Dieu tout-puissant vous pardonner votre endurcissement et

avoir pitié de votre âme!

«Emmenez le prisonnier et qu'un homme se rende de toute la vitesse de

son cheval, à la maison qui est sur le versant de la colline, à une

heure de distance de Wakkerstroom, et ramène avec lui le ministre de

Dieu, afin qu'il vienne offrir ses consolations au condamné. Que deux

hommes aillent creuser la tombe du prisonnier, dans le cimetière,

derrière la maison.»

Les gardes posèrent la main sur les épaules de Silas et il sortit avec

eux, sans prononcer une parole. Bessie le suivit des yeux par la fente

du mur, jusqu'à ce que la chère et vénérable tête eût disparu; puis

enfin, épuisée, anéantie par toutes les horreurs qui se succédaient sans

relâche, elle tomba sans vie sur le sol.

Pendant ce temps, Frank Muller écrivait l'arrêt de mort sur une feuille

de son carnet. Il laissa au bas la place de sa signature en blanc, pour

des raisons à lui connues. Il voulait le faire contresigner par tous les

membres du prétendu tribunal, afin de les tenir tous dans sa main, par

cette preuve irréfutable de leur complicité. Mais les Boers, si simples

qu'ils soient, ne le sont pas assez pour ne pas percer à jour une

manoeuvre de ce genre. Tous, sans exception, avaient assez volontiers

donné leur voix contre Silas Croft, mais en fournir la preuve par acte

authentique, c'était une autre affaire. Aussitôt qu'ils eurent compris

les intentions de leur redoutable et respecté commandant, ils furent

saisis du désir immédiat et simultané de disparaître. Ils découvrirent

tous, au même instant, que des affaires les appelaient au dehors;

quelques-uns avaient même déjà, sous la conduite du terrible Hans,

déserté leurs bancs de juges, pour gagner la porte, quand Muller,

devinant leur dessein, cria d'une voix de tonnerre:

«Arrêtez! Personne ne sort sans avoir signé l'arrêt.»

Aussitôt ils se retournèrent d'un air innocent.

«Hans Coetzee, venez signer», dit encore Muller.

Et le malheureux s'avança, d'aussi bonne grâce qu'il put, murmurant en

lui-même et très profondément mille malédictions contre «ce démon» Frank

Muller. Il fit pourtant contre fortune bon coeur, et apposa sa

signature, en souriant faiblement. Puis Muller en appela un autre qui

essaya de se dérober, sous prétexte que son éducation avait été fort

négligée et qu'il ne savait pas écrire. Vaine excuse! Très

tranquillement Frank Muller écrivit son nom et lui fit mettre sa croix

en regard. Après cela, aucun obstacle ne surgit et, en cinq minutes, le

revers entier de la feuille fut couvert des signatures plus ou moins

lisibles de tous les membres du Conseil.

Enfin Muller resta seul, la tête inclinée sur la poitrine, l'arrêt dans

une main, tandis que de l'autre il caressait sa belle barbe, selon son

habitude.

Bientôt il cessa et demeura immobile comme une statue de marbre. Le

soleil déclinait derrière la colline; la vaste remise s'emplissait

d'ombre qui, peu à peu, l'enveloppait et le revêtait d'une sombre et

mystérieuse grandeur. On eût dit le roi du _Mal_, car le mal a ses

princes comme le _Bien_, et il les marque de son sceau, les couronne

d'un diadème qui sont, l'un et l'autre, les emblèmes de leur puissance;

or, parmi eux, Frank Muller était certainement grand. Un petit sourire

de triomphe se jouait sur son beau et cruel visage, une lueur brillait

dans ses yeux froids. Il eût pu servir de modèle pour un portrait de son

maître, le démon!

Il sortit assez promptement de sa rêverie, «Je la tiens, se dit-il, je

la tiens comme dans un étau. Elle ne peut pas m'échapper; elle ne peut

pas laisser mourir son oncle. Ces lâches m'ont bien servi. On joue d'eux

aussi aisément que d'un violon, et je suis un artiste habile! Oui, nous

voici bientôt à la fin du morceau!»

CHAPITRE XXX

IL FAUT NOUS SÉPARER

Silencieux et terrifiés, Jess et son compagnon regardaient les cadavres

noircis des Boers. Il leur fallut passer devant ces restes défigurés,

pour aller attacher les chevaux récalcitrants à l'arbre situé quelques

pas plus loin. Jess prit ensuite quelques aliments dans le panier, et

s'éloigna en disant à John, qu'elle allait essayer de faire sécher ses

vêtements au soleil et qu'elle lui conseillait d'en faire autant. Quand

elle fut bien sûre que les rochers la cachaient entièrement, elle

entreprit d'enlever l'un après l'autre ses vêtements trempés; y étant

parvenue, elle les tordit, les étendit sur de larges pierres plates,

chauffées aux rayons du soleil, puis elle lava ses meurtrissures et ses

cheveux plains de sable et de boue et, ceci fait, elle s'assit à l'ombre

d'une roche et, tout en apaisant sa faim, se mit à réfléchir à sa

situation. Elle avait le coeur si gonflé de douleur et d'amertume,

qu'elle se prenait à regretter de ne pas être étendue quelque part sous

ces eaux écumantes. Elle avait compté sur la mort, et elle vivait! Et

elle pouvait vivre longtemps, bien des années, avec sa honte et sa

souffrance. Tous les sentiments héroïques, toute la grandeur plus

qu'humaine de sa passion spiritualisée par la pensée de sa fin

prochaine, tout cela redescendait au niveau d'un attachement défendu,

dont il lui faudrait porter le poids. Et ce n'était pas tout! Elle avait

trahi Bessie, et elle avait entraîné le fiancé de Bessie, l'avait fait

manquer à son serment. La mort aurait absous tout cela. Jamais Jess

n'aurait failli, si elle avait cru vivre, mais la mort l'avait trompée

et rejetée dans la lutte.

Comment tout cela finirait-il, en supposant qu'ils fussent sauvés?

Qu'espérer, sinon la souffrance? Elle n'irait pas plus loin; elle se le

jurait, dût-elle briser son coeur et celui de Niel. Tout était changé;

le souvenir de ces heures terribles et délicieuses, sur la rivière en

furie, pendant lesquelles ils s'étaient donnés l'un à l'autre pour

l'éternité, serait un souvenir et rien de plus. Ils avaient fait là un

rêve de joie céleste; il fallait maintenant que ce rêve s'évanouît.

Et cependant ce n'était pas un rêve, pas plus du moins que toute sa vie,

que cette raison, cette énigme dont elle cherchait en vain la solution.

Hélas! ce n'était pas un rêve! C'était une partie de ce passé immortel

qui, ayant été, est toujours et ne peut plus changer. Mais désormais il

fallait que cette réalité indestructible, impérissable, disparût; il

fallait affecter de la croire morte et oubliée. Oh! c'était amer, bien

amer!

Que serait-ce donc de partir, de quitter John pour toujours? de le

savoir marié à sa propre soeur, de se dire que le charme de Bessie se

glissait peu à peu dans la place qu'elle aurait laissée vide? Que

l'amour doux et constant de Bessie recouvrait d'oubli le souvenir de la

passion ardente, comme le crépuscule efface peu à peu les splendeurs du

jour.

Et cependant il le fallait; elle y était résolue. Ah! que n'était-elle

morte quand il lui donnait ce baiser sur les lèvres? Et la pauvre enfant

sanglotait dans sa détresse, comme Ève devant les reproches d'Adam!

Mais les larmes ne remédient à rien et Jess le comprit. Essuyant donc

ses yeux, elle prit le parti de rentrer dans ses vêtements à demi

séchés; un petit peigne de poche lui permit de remettre un ordre relatif

dans sa chevelure et lorsque, après des efforts surhumains, elle eut

réintégré ses chaussures, elle retourna vers l'endroit où elle avait

laissé John, une heure auparavant.

Elle le trouva occupé à transporter les selles et les brides des chevaux

morts, sur leurs deux chevaux gris.

«Eh mais! vous avez fait toilette, Jess, s'écria-t-il; avez-vous pu

sécher vos vêtements? Les miens le sont à peu près.

--Oui», répondit-elle.

Il la regarda et reprit: «Vous avez pleuré, ma chérie. Allons! du

courage! notre ciel est sombre, il est vrai, mais à quoi bon pleurer?

--John, dit Jess, presque durement, laissons tout cela. Nous étions

morts cette nuit, nous vivons maintenant. Qui sait, ajouta-t-elle avec

l'ombre d'un sourire, si vous ne verrez pas Bessie demain?»

Le visage de John se contracta, au souvenir brusquement réveillé de leur

terrible et inextricable situation.

«Ma bien-aimée Jess, que faire?» demanda-t-il.

Dans son angoisse elle frappa du pied.

«Je vous ai dit qu'il fallait renoncer à tout cela! A quoi pensez-vous?

A partir d'aujourd'hui nous sommes morts l'un pour l'autre. C'est votre

faute. Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé mourir? Oh! John! John!

dit-elle en gémissant, pourquoi m'avez-vous fait vivre? Pourquoi ne

sommes-nous pas morts tous deux? Morts, ou... endormis? Il faut nous

séparer, John! Il le faut. Et que deviendrai-je sans vous?»

Sa douleur était si poignante, que John n'osa pas lui répondre tout de

suite. Enfin il dit:

«Ne vaudrait-il pas mieux tout avouer à Bessie? Je me mépriserais pour

le reste de mes jours, mais en vérité je suis presque tenté de le faire.

--Non, non, non! cria-t-elle, avec emportement; je vous le défends.

Jurez-moi que jamais vous ne lui direz un mot de tout ceci. Je ne veux

pas que son bonheur soit détruit. Nous avons péché; nous devons

souffrir. Bessie est innocente et n'a que des droits. J'ai promis à ma

chère mère de veiller sur Bessie, de la protéger; je ne la trahirai

jamais, jamais. Vous l'épouserez et je partirai. Nous n'avons pas

d'autre parti à prendre.»

John la regardait, ne sachant que dire. Un désespoir aigu lui traversait

le coeur, tandis qu'il contemplait ce visage pâle et passionné, ces

grands yeux obscurcis par les larmes. Comment aurait-il la force de se

séparer d'elle? Malgré lui, il lui tendit les bras. Elle les repoussa,

presque avec colère.

«Qu'avez-vous fait de votre honneur? lui cria-t-elle. Ne suis-je pas

assez malheureuse, sans que vous me tentiez? Je vous dis que tout est

fini. Achevez de seller ce cheval et partons. Mieux vaut en finir tout

de suite, à moins cependant que les Boers ne nous reprennent et ne nous

fusillent, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Rappelez-vous

désormais que je suis votre belle-soeur; rien de plus. Sinon je vous

quitte; je pars de mon côté, et je vous laisse aller du vôtre.»

John se tut. La détermination de Jess était aussi écrasante que la

nécessité cruelle qui l'inspirait et, chez lui, l'honneur et la raison

approuvaient ce qui révoltait sa passion. Il se détourna accablé,

regrettant comme Jess que la mort n'eût pas mis fin à leurs souffrances,

Les chevaux étaient prêts. Il n'y avait que des selles d'homme, mais

heureusement Jess montait comme une écuyère de profession et pouvait

même se tenir sur une selle d'homme, en ayant maintes fois fait

l'expérience à Belle-Fontaine. Aussitôt que les chevaux furent sellés,

elle surprit John en sautant agilement sur le sien et se déclara prête à

partir, après avoir passé un pied dans l'étrier.

«Vous feriez bien de monter autrement, dit John; je sais que ce n'est

pas l'usage, mais vous tomberez.

--Vous verrez», répliqua-t-elle avec un sourire. Quand elle eut mis son

cheval au petit galop, John remarqua, stupéfait, qu'elle se tenait

droite et ferme sur son siège glissant, comme sur une selle de chasse,

grâce à un balancement instinctif du corps très curieux à observer.

Lorsqu'ils furent en pleine prairie, ils firent halte pour s'orienter,

et au même instant Jess montra de la main, à son compagnon, les longues

files de vautours qui descendaient se repaître du cadavre des assassins

foudroyés.

En suivant la rivière, on arriverait à Standerton, et si l'on pouvait

pénétrer dans la ville, ce serait le salut, puisque la ville était aux

mains des Anglais. Mais nos fugitifs savaient qu'elle était investie par

les Boers et n'osèrent pas tenter de passer. Ils avaient bien le

sauf-conduit signé par le général boer; toutefois, après les événements

de la veille, ils ne se fiaient guère à l'efficacité des sauf-conduits.

Ils décidèrent donc d'éviter Standerton et de poursuivre leur chemin,

jusqu'à ce qu'ils trouvassent un gué pour traverser le Vaal. Tous deux

connaissaient bien le pays et, de plus, John possédait une petite

boussole suspendue à sa chaîne de montre, ce qui leur permettrait de

s'orienter avec sûreté, sans suivre les routes tracées. Sur celles-ci

ils couraient le risque presque certain d'être découverts, tandis que

sur la plaine ils ne rencontreraient fort probablement que des animaux;

s'ils apercevaient des habitations, ils pourraient les éviter, et du

reste les habitants mâles seraient sans doute à l'armée.

Ils avaient fait environ dix milles, quand ils arrivèrent à un endroit

où l'eau leur parut peu profonde. Des traces de roues prouvaient même

qu'un chariot avait dû passer là, pendant les jours précédents.

«Essayons», dit John, et ils plongèrent sans hésiter.

Au milieu de la rivière l'eau était profonde, le courant assez fort et

les chevaux perdirent pied sur un espace de quelques mètres; mais, sans

se laisser effrayer, ils gagnèrent l'autre rive, où, après avoir

consulté sa boussole, John piqua droit sur Belle-Fontaine. A midi, ils

mirent pied à terre pendant une heure, dans un endroit où se trouvait de

l'eau, et dînèrent d'une partie de la nourriture qui leur restait.

Ensuite ils reprirent leur route solitaire. De toute la journée, ils ne

virent que de grands troupeaux de daims et de chevreuils qui passèrent

près d'eux au galop, comme des escadrons de cavalerie, et quelques

compagnies de vautours qui se disputaient une proie. Enfin le crépuscule

les enveloppa dans le désert.

«Que faire maintenant? dit John. La nuit viendra dans une heure.» Jess

glissa de sa selle et répondit:

«Dormir, si nous pouvons».

Elle disait vrai; il n'y avait absolument rien d'autre à faire. John

entrava les chevaux et, pour plus de sûreté, les attacha l'un à l'autre,

car la situation deviendrait terrible, s'ils s'égaraient.

Pendant ce temps, la nuit tombait et nos deux fugitifs contemplaient la

vaste plaine, avec une sorte de désespoir. Ils ne voyaient qu'elle et

n'entendaient que le vent, dont le souffle faisait onduler les hautes

herbes comme les vagues de la mer. Aucun abri, aucun accident de

terrain, si ce n'est deux fourmilières[4], sur lesquelles ils se

réfugièrent pour suivre des yeux le déclin du jour.

[Note 4: On sait que, dans ces pays, les fourmilières atteignent les

proportions de véritables monticules.]

«Ne pensez-vous pas que nous ferions mieux de rester l'un près de

l'autre? Nous aurions plus chaud, suggéra John.

--Non, répliqua Jess, d'un ton bref. Je suis très bien comme ça.»

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 18 / 21 段