--Ici, interrompit Muller froidement, les Anglais n'ont pas de droits,

si ce n'est ceux que nous leur accordons.

--Fusillez-le, cria une voix.

--Silas Croft, voulez-vous vous rendre? demanda Muller, de la même voix

froide.

--Non! répondit le vieillard avec force; je ne me rends pas à des

rebelles armés contre la Reine. Je tire sur le premier qui ose me

toucher.» Et se levant, il arma sa carabine.

«Faut-il tirer, Baas? faut-il tirer?» demanda le sorcier borgne, jouant

avec la détente de son vieux fusil. Pour toute réponse, Muller lui

frappa le visage du revers de sa main et dit à Hans Coetzee:

«Arrêtez cet homme.»

Le pauvre Hans hésita. La nature ne l'avait pas doué d'un grand courage

et la vue de ce canon de fusil le faisait défaillir. Il se mit à

balbutier des excuses.

«Vous décidez-vous, notre oncle, ou faut-il que je vous dénonce au

général, comme ami des Anglais?» lui dit le malicieux Muller, qui se

faisait un jeu de la lâcheté bien connue du personnage.

« J'y vais; certainement j'y vais, neveu. Excusez-moi,... une petite

faiblesse,... la chaleur du soleil.... Mais je vais saisir le

rebelle.... Un de ces jeunes gens aura peut-être l'obligeance de

détourner son attention? C'est un homme violent,... je le connais depuis

longtemps,... et un homme violent qui tient un fusil.... vous savez,

cher cousin....

--Y allez-vous? répéta le maître terrible.

--Oui, oui, certainement. Cher oncle Silas, je vous en prie, déposez ce

fusil; c'est si dangereux! Ne me regardez pas comme un taureau furieux,

mais acceptez le joug. Vous êtes vieux, oncle Silas; nous ne voudrions

pas vous faire de mal. Allons, venez, venez», poursuivit Hans, lui

faisant signe de la main, comme à un cheval ombrageux qu'on veut

amadouer.

«Hans Coetzee, traître et menteur que vous êtes, lui cria le vieillard,

si vous faites un pas, par le ciel! je vous envoie une balle.

--Avancez, Hans, frappez-le sur la tête!» criaient les insulteurs, de la

fenêtre, très soigneux, du reste, de s'écarter à droite et à gauche,

afin de laisser un passage libre à la balle attendue.

Hans n'y tint plus! Il fondit en larmes, et Muller, le seul qui gardât

son sang-froid, le saisit par le bras et, de toute sa force, le lança

contre Silas. Il avait ses raisons pour désirer que celui-ci tuât

quelqu'un et, comme il méprisait et détestait Hans Coetzee, il le

choisissait pour victime.

La carabine fut levée, mais à cet instant, Bessie, qui jusque-là était

restée immobile, effarée, comprenant que le sang versé compliquerait

encore la situation, se précipita sur l'arme qui partit; seulement la

balle dévia et, au lieu de tuer Hans, se contenta de lui couper

l'oreille et se perdit ensuite par la fenêtre. En un clin d'oeil, la

pièce fut remplie de fumée, Hans Coetzee se mit à hurler d'effroi et de

douleur et, profitant du désordre, trois ou quatre hommes guidés par

Hendrik, se précipitèrent dans la chambre et sur Silas Croft appuyé au

mur, son fusil brandi au-dessus de sa tête, en guise de massue.

Quand les assaillants furent près de lui, ils hésitèrent, car, si vieux

qu'il fût, il n'avait pas l'air rassurant. On eût dit un vieux lion

acculé. Bientôt un des hommes essaya de le frapper, le manqua et, avant

qu'il pût battre en retraite, Silas lui asséna un coup de crosse qui

l'envoya rouler par terre, comme un boeuf assommé. Alors on l'entoura,

mais il continua son jeu de moulinet avec son fusil et repoussa un

second assaillant. A ce moment, le sorcier Hendrik, qui guettait

l'occasion, frappa sa tête chauve du canon de son vieux fusil et le

vieillard tomba. Heureusement le coup n'avait pas été porté avec

beaucoup de force, et la blessure ne fut pas profonde. Mais quand les

Boers virent Silas à terre, ils se jetèrent tous sur lui et l'auraient

sans doute achevé à coups de pieds, si Bessie, poussant un grand cri, ne

se fût précipitée sur son corps et ne l'eût entouré de ses bras.

Alors Frank Muller eut peur qu'elle ne fût blessée et intervint. D'un

seul bond il fut au milieu des combattants, les jeta de tous côtés,

grâce à sa grande force, comme autant de pièces d'un jeu de quilles, et

réussit enfin à relever Silas.

«Emmenez-le d'ici», cria-t-il; et le vieillard, sa couronne de cheveux

blancs tout ensanglantée, fut saisi, poussé, frappé, insulté, entraîné

d'abord sous la véranda, puis dans l'allée, et enfin à l'espace

découvert où l'étendard anglais, qu'il avait hissé deux mois auparavant,

déployait fièrement ses plis à la brise. Là il tomba sur le gazon, le

dos appuyé au mât, et demanda, d'une voix faible, de l'eau.

Bessie qui sanglotait, le coeur déchiré d'angoisse et d'indignation,

fendit la foule pour courir à la maison et rapporter le verre d'eau. Une

de ces brutes essaya de le renverser, mais elle l'évita et le donna à

son oncle qui le but avidement.

«Merci, merci, ma chérie, dit-il; ne vous alarmez pas; je n'ai pas grand

mal. Ah! si John eût été ici! Avertis une heure seulement à l'avance,

nous aurions défendu la maison contre eux tous.»

Pendant ce temps, l'un des Boers, monté sur les épaules des autres,

avait réussi à détacher la corde qui retenait le drapeau, et, après

l'avoir renversé, l'avait mis à mi-mât en criant: «Vive la République!»

«Peut-être l'oncle Silas ne sait-il pas que nous sommes de nouveau en

République? dit, d'un ton moqueur, l'un des voisins du vieux Croft.

--De quelle république parlez-vous? répondit le vieillard; le Transvaal

est une colonie britannique.»

Il y eut un éclat de rire.

«Le gouvernement britannique s'est rendu, riposta le même homme. Il

renonce au pays et doit l'évacuer dans les six mois.

--C'est un mensonge! dit Silas, bondissant sur ses pieds; un lâche

mensonge. Quiconque prétend que les Anglais ont abandonné le pays à

quelques milliers de bandits comme vous, et trahi de loyaux sujets, est

un menteur, vomi par l'enfer.»

Il y eut un nouvel éclat de rire et, lorsqu'il prit fin, Frank Muller

s'avança.

«Ce n'est pas un mensonge, Silas Croft, dit-il, et les lâches ne sont

pas les Boers qui vous ont battus bien des fois, mais vos soldats, qui

se sont toujours enfuis et votre gouvernement qui suit l'exemple de vos

soldats. Regardez, ajouta-t-il, en tirant un papier de sa poche, vous

connaissez cette signature, je pense? C'est celle du Triumvirat; écoutez

ce qu'il dit:

«Très cher Herr Muller,

«Les présentes sont pour vous informer que, par la force des armes qui

combattent pour le droit et la liberté, et aussi par la lâcheté du

gouvernement britannique, de ses généraux et de ses soldats, nous avons,

de par la volonté du Tout-Puissant, conclu aujourd'hui une paix

glorieuse avec l'ennemi. Le gouvernement britannique cède sur presque

tous les points et ne sauve que les apparences. La République sera

rétablie et les dernières troupes quitteront le pays dans six mois.

Faites savoir ceci à tous et n'oubliez pas de rendre grâces à Dieu pour

nos victoires.»

Les Boers acclamèrent cette lecture et Bessie se tordit les mains. Quant

au vieillard, il s'appuya au mât et sa tête ensanglantée se courba sur

sa poitrine, comme s'il allait s'évanouir. Puis tout à coup il se

releva, et, les poings crispés, brandis en l'air, éclata en un tel

torrent de malédictions, que les Boers eux-mêmes reculèrent un instant,

muets devant l'explosion de cette fureur qui puisait sa force dans un

excès d'humiliation.

C'était un spectacle effrayant de voir ce sage et pieux vieillard, le

visage meurtri, ses cheveux blancs souillés de sang, ses vêtements en

lambeaux, frapper la terre du pied, menacer ceux qui l'entouraient,

blasphémer son créateur, maudire le jour où il était né, couvrir

d'insultes sa patrie bien-aimée, son titre d'Anglais, le gouvernement

qui l'abandonnait et tomber enfin en convulsions, à l'ombre de son

drapeau déshonoré!

CHAPITRE XXVIII

BESSIE EST MISE A LA QUESTION

Pendant ce temps, un autre drame se jouait derrière la maison. Après que

le sorcier Hendrik eut renversé Silas Croft et aidé à le traîner

jusqu'au mât du drapeau, l'idée lui vint qu'il pourrait bien profiter du

désordre général, pour son propre compte. En conséquence, au moment ou

Frank Muller se mettait à lire la dépêche du Triumvirat, il se glissa

dans la maison déserte, afin de voir ce qu'il pourrait voler. Passant

par le salon, il s'appropria la montre et la chaîne d'or de Bessie,

présents de son oncle aux avant-dernières fêtes de Noël; ensuite il

passa dans la cuisine, où il trouva une belle provision de couverts

d'argent. Il les engloutit dans les vastes poches de la capote militaire

fort délabrée, dont il était vêtu, non sans être troublé par les

aboiements de Stomp, le chien qui l'avait si malmené quelques semaines

auparavant et qui, pour le moment, était enchaîné à sa niche, près de la

cuisine. Ayant reconnu, par la fenêtre, que le pauvre animal ne pouvait

se défendre, il se prépara, avec une joie infernale, à se venger de lui.

Il avait laissé son fusil sur le gazon, mais il tenait encore sa zagaie.

Il sortit par la porte de la cuisine, s'avança jusqu'à quelques pas du

chien qui le reconnut aussitôt et devint fou de fureur, s'amusa pendant

quelques instants à l'irriter par ses gestes, et enfin, craignant que le

vacarme n'attirât l'attention, il transperça tout à coup la pauvre bête

de sa zagaie, et s'accroupit ensuite sur le sol, pour mieux jouir des

convulsions d'agonie de sa victime.

Il se croyait seul, et se trompait, car le Hottentot Jantjé s'était

faufilé à travers les hautes herbes et les broussailles, de l'autre côté

du mur, et son corps presque noir se pressait contre les pierres de la

même couleur, de telle sorte qu'un oeil inexpérimenté n'aurait pu le

distinguer à douze pas. De temps à autre, il levait la tête au-dessus du

mur, observait le sorcier, sans trop savoir quel parti prendre, et

pendant qu'il hésitait, Hendrik tua le chien.

Or Jantjé avait l'amour des animaux qui généralement se rencontre chez

les Hottentots et manque, au contraire, absolument aux Cafres. En outre,

il affectionnait particulièrement Stomp, qui l'accompagnait toujours

dans les occasions assez rares où il lui convenait de marcher comme un

homme, au lieu de ramper comme un tigre, ou de se glisser comme un

serpent. Le supplice de Stomp lui inspira donc un vif désir de

vengeance, mais à la condition cependant qu'il n'y eût pas de péril pour

lui. Il en cherchait le moyen, lorsque Hendrik donna un coup de pied au

chien, retira sa zagaie du cadavre, et, pris subitement du désir de

cacher son méfait, ôta le collier, enleva l'animal dans ses bras, le

porta, non sans peine, dans la maison, et le dissimula sous la table de

la cuisine. Ceci fait, il revint au mur, construit de pierres sans

ciment, en retira une, déposa la montre et les couverts d'argent dans la

cavité, et replaça la pierre. Puis, avant que Jantjé pût se rendre

compte de ses intentions, il alluma une allumette, regarda autour de lui

pour s'assurer que personne ne l'observait, leva le bras autant qu'il

put et appliqua l'allumette au chaume épais qui servait de toit à

l'habitation. Il n'était pas tombé de pluie depuis plusieurs jours et,

grâce au soleil et au vent, le chaume était parfaitement sec. Aussi le

feu embrasa le toit en une seconde.

Hendrik s'arrêta, les épaules appuyées au mur derrière lequel se

trouvait Jantjé, et se frotta joyeusement les mains en admirant son

ouvrage. La tentation fut irrésistible pour le Hottentot; la provocation

était trop directe et l'occasion trop belle.

Il tenait le fameux bâton aux entailles. Le soulevant des deux mains, il

frappa de toute sa force avec le gros bout le crâne sans défense du

coquin.

Malgré la dureté du crâne, le mécréant tomba comme mort. Jantjé se hissa

par-dessus le mur, souleva son ennemi évanoui, le traîna par un bras

dans la cuisine et le fit rouler sous la table, en compagnie du chien

mort. Ensuite, rempli d'une horrible joie, il se glissa dehors, ferma la

porte à double tour et rampa jusqu'à une petite plantation située à

quatre-vingts mètres environ, sur la droite de la maison, d'où il

pourrait voir les progrès du feu et tout ce que feraient les Boers.

Dix minutes plus tard, Hendrik reprit ses sens pour se voir environné de

flammes dans lesquelles il périt, sans qu'on pût entendre ses cris

désespérés.

Au pied du mât, le pauvre Silas Croft se tordait dans les convulsions,

malgré les soins de Bessie; au milieu d'un cercle de Boers qui fumaient,

riaient et se donnaient des airs de triomphateurs.

Frank Muller contemplait avec un infernal sourire le beau visage de

Bessie baigné de larmes.

Tout à coup il s'arrêta et jeta un cri, en montrant le toit d'où

s'échappaient des panaches de fumée bleuâtre.

«Qui a mis le feu? cria-t-il. Par le ciel! je le ferai fusiller.»

Les Boers regardèrent stupéfaits. En un instant, le toit flamba comme de

l'amadou, avec une rapidité extraordinaire. C'était l'heure où souvent

une brise légère soufflait de la colline et bientôt elle inclina les

flammes en un arc immense, vers les Boers qui ne tardèrent pas à sentir

la chaleur et la fumée leur brûler le visage.

«Oh! la maison brûle!» cria Bessie, complètement écrasée par ce nouveau

malheur.

«Ici tous, ordonna Muller, et voyez si l'on peut sauver quelque chose.

On étouffe ici; il faut en sortir.»

A ces mots il se baissa, prit Silas Croft dans ses bras et, suivi de

Bessie, le porta dans la plantation où Jantjé s'était réfugié. Au centre

se trouvait une petite clairière entourée de jeunes orangers et

gommiers. Là, il déposa le vieillard sur une couche d'herbe et de

feuilles sèches, et s'éloigna sans un mot, pour se rendre compte des

progrès de l'incendie; déjà l'on ne pouvait plus approcher de la maison.

En un quart d'heure, l'intérieur ne fut plus qu'un bûcher incandescent;

au bout d'une demi-heure, il ne restait debout que les murs extérieurs,

épais et faits de pierre, au-dessus desquels s'étendait un sombre voile

de fumée. Belle-Fontaine n'était plus qu'une ruine noircie; les communs

et dépendances, couverts en fer galvanisé, restaient seuls intacts.

Il y avait à peine cinq minutes que Muller était parti, lorsque, à la

grande joie de Bessie, son oncle ouvrit les yeux et put s'asseoir.

«Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? dit-il. Ah! je me souviens. Qu'est-ce que

cette odeur de feu? Auraient-ils incendié la maison?

--Hélas! oui, mon oncle», répondit Bessie en pleurant amèrement.

Le vieillard poussa un gémissement.

«Il m'avait fallu dix ans pour la construire, morceau par morceau,

presque pierre par pierre, et maintenant tout est détruit! Pourquoi pas?

Que la volonté de Dieu soit faite! Donnez-moi votre bras, ma chérie; je

voudrais de l'eau; je me sens bien faible.»

Elle obéit, toujours sanglotant. A une courte distance, sur la limite de

la plantation, coulait un petit ruisseau; Silas but avidement et lava

ensuite son visage et sa blessure.

«Calmez-vous, chère enfant; je n'ai pas grand mal; je me sens mieux. Je

crains d'avoir été absurde. Je n'ai pas assez appris à supporter le

malheur et le déshonneur et, comme Job, il me semblait que Dieu nous

avait abandonnés. Mais à présent je dis: Que sa volonté soit faite! Que

vont-ils faire maintenant? Ah! nous le saurons bientôt, car voici notre

ami Frank Muller.

--Je suis bien aise de voir que vous avez repris vos sens, oncle Croft,

dit Frank poliment, et je regrette d'avoir à vous dire que la maison est

perdue. Croyez-moi, si je tenais celui qui a mis le feu, je le ferais

fusiller. Je n'avais ni le désir, ni l'intention de détruire votre

propriété.»

Le vieillard inclina la tête sans répondre; son ardeur semblait éteinte.

«Quel est votre bon plaisir, monsieur? demanda Bessie. Peut-être,

maintenant que nous sommes ruinés, nous permettrez-vous d'aller au

Natal; je suppose que le pays est encore anglais?

--Oui, miss Bessie, il est encore anglais, pour le moment; bientôt il

sera hollandais, mais je regrette de ne pouvoir vous y laisser aller.

J'ai l'ordre de vous faire prisonniers tous deux et de faire juger votre

oncle par un conseil de guerre. La remise, poursuivit-il vivement, et

les deux petites pièces y attenant, n'ont pas été atteintes par le feu.

Je les ferai préparer pour vous et, aussitôt que la chaleur sera

supportable, on vous y conduira.»

Il se tourna vers les hommes qui l'avaient suivi et donna rapidement des

ordres, que deux d'entre eux allèrent exécuter.

Silas Croft continuait à garder le silence; il ne paraissait même ni

surpris, ni indigné de tout cela; mais la pauvre Bessie, absolument

anéantie, ne savait plus que dire à cet homme terrible et inaccessible

aux remords, qu'elle voyait si calme et si froid devant eux.

Muller s'arrêta un instant et réfléchit en caressant sa barbe, puis

s'adressa de nouveau à deux Boers restés derrière lui.

«Vous monterez la garde auprès du prisonnier et vous ne permettrez à

personne de communiquer avec lui. Aussitôt que la petite pièce de gauche

des écuries sera prête, vous l'y placerez, en ayant soin qu'il soit

pourvu de tout le nécessaire. S'il s'échappe, s'il parle à quelqu'un, ou

s'il est maltraité, vous serez responsables. Comprenez-vous?

--Oui, Meinheer.

--Très bien; n'oubliez rien. Et maintenant, miss Bessie, je vous demande

un moment d'entretien.

--Non, monsieur; je ne veux pas quitter mon oncle.

--Je crains que vous n'y soyez forcée, répondit-il avec un froid

sourire. Je vous supplie de réfléchir. Il y va de votre intérêt, à vous

et à votre oncle; je vous conseille de venir.»

Bessie hésitait. Elle haïssait cet homme; elle avait de bonnes raisons

pour se méfier de lui et pour craindre un tête-à-tête.

Tandis qu'elle hésitait, les deux Boers que Muller avait chargés de

surveiller son oncle, se placèrent entre elle et lui. Muller fit

quelques pas sur la droite; en désespoir de cause, elle le suivit et le

rejoignit sous un oranger touffu, où elle attendit qu'il lui adressât la

parole.

«Qu'avez-vous à me dire?» demanda-t-elle enfin, une main pressée sur son

coeur pour en calmer les battements. Son instinct de femme lui faisait

deviner ce qui allait venir et elle s'efforçait de prendre courage.

«Voici, miss Bessie, dit Frank Muller; depuis des années je vous aime et

je désire vous épouser. Une fois encore, je vous demande d'être ma

femme.

--Monsieur Frank Muller, répondit-elle, son énergie faisant tête à

l'orage, je vous remercie de votre proposition, et tout ce que je peux

vous dire, c'est que je la repousse une fois pour toutes.

--Réfléchissez, répéta-t-il. Je vous aime comme les femmes ne sont pas

souvent aimées. Vous êtes dans ma pensée jour et nuit. Dans tout ce que

j'ai fait, à chaque échelon que j'ai gravi, je me suis dit: C'est pour

Bessie Croft que je veux épouser. Tout est bien changé dans ce pays. La

rébellion est victorieuse. C'est moi qui ai déterminé la guerre, afin de

vous conquérir. Je suis un homme important maintenant, et je le serai

davantage. Vous grandirez avec moi. Réfléchissez.

--J'ai réfléchi et je ne veux pas vous épouser. Vous osez me le

demander, sur les ruines de ma maison en cendres, après m'en avoir

arrachée avec mon pauvre vieil oncle! Je vous hais, entendez-vous? et je

ne veux pas vous épouser. Je préférerais épouser un Cafre plutôt que

vous, Frank Muller, si grand que vous puissiez être.»

Il sourit. «C'est à cause de l'Anglais Niel que vous me parlez ainsi? Il

est mort. A quoi bon rester fidèle à un mort?

--Mort ou vivant, je l'aime de tout mon coeur et, s'il est mort, c'est

par la main des vôtres, et son sang s'élève entre nous.

--Il est mort et j'en suis bien aise, reprit-il. Une fois encore, est-ce

votre dernier mot?

--Oui.

--Très bien. Alors, moi je vous dis que vous m'épouserez ou....

--Ou quoi?

--Ou que votre oncle, ce vieillard que vous aimez tant, mourra!

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle d'une voix étouffée.

--Ce que je dis; ni plus ni moins. Croyez-vous que je laisserai la vie

d'un vieillard s'interposer entre moi et mon désir? Jamais! si vous ne

voulez pas m'épouser, Silas Croft sera mis en accusation pour tentative

de meurtre et haute trahison, dans le délai d'une heure; dans une heure

et demie il sera condamné à mort, et demain, à l'aube, il mourra par mon

ordre. Je commande ici, avec droit de vie et de mort, et je vous affirme

qu'il mourra! Que son sang retombe sur votre tête!»

Bessie saisit l'arbre pour se soutenir.

«Vous n'oserez pas, murmura-t-elle; vous n'oserez pas assassiner un

vieillard innocent.

--Je n'oserai pas! Il faut que vous me connaissiez bien peu, Bessie

Croft, pour parler de ce que je n'oserai pas faire, afin de vous

conquérir. Pour cela, il n'est rien que je n'ose, ajouta-t-il, de sa

belle voix sonore. Écoutez-moi. Promettez de m'épouser demain matin; je

ferai venir le prêtre de Wakkerstroom, et votre oncle sera libre comme

l'air, quoiqu'il soit traître au pays, quoiqu'il ait essayé de tuer un

citoyen, après la conclusion de la paix. Refusez et il mourra.

Choisissez.

--J'ai choisi, répondit-elle avec emportement. Frank Muller, parjure et

traître, assassin que vous êtes, je ne vous épouserai pas.

--Très bien, très bien, Bessie; comme il vous plaira. Un mot encore.

Vous ne direz pas que je ne vous ai pas prévenue. Si vous persistez,

votre oncle mourra, mais vous ne m'échapperez pas. Vous ne voulez pas

m'épouser? Même en ce pays, où je peux tant de choses, je ne peux pas

vous y contraindre. Mais je peux vous forcer à être ma femme de fait,

sinon en titre; et cela, je le ferai, quand votre oncle sera couché dans

sa tombe. Je vous donnerai le choix une fois encore, mais une seule,

après le jugement. Si vous refusez, il mourra, et ensuite je vous

enlèverai de force et, dans huit jours, ma belle, vous serez trop

heureuse de m'épouser pour couvrir votre honte.

--Vous êtes un démon, Frank Muller, un démon maudit. Mais vous ne

m'effrayerez pas jusqu'au déshonneur. Je me tuerai et Dieu m'aidera!»

Elle se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes.

«Vous êtes charmante, quand vous pleurez, dit-il en riant; demain je

sécherai vos larmes sous mes baisers. Comme il vous plaira! Holà!»

cria-t-il à des hommes qui contemplaient les progrès de l'incendie,

«venez ici.»

Quelques-uns obéirent. Il leur donna, au sujet de Bessie, les mêmes

ordres qu'il avait déjà donnés pour Silas Croft. Elle devait être

enfermée dans la petite chambre de l'autre côté des remises et ne

communiquer avec personne. Il ajouta:

«Priez les citoyens de s'assembler dans la remise, afin de juger

l'Anglais Silas Croft, pour trahison envers l'État et tentative de

meurtre contre l'un de nous, pendant qu'il exécutait les ordres du

Triumvirat.»

Deux hommes s'avancèrent, saisirent Bessie par les bras et, se soutenant

à peine, elle fut conduite à travers la petite plantation, et ensuite

par le chemin qui passait entre la colline et la maison, jusqu'à la

pièce qui allait lui servir de prison. C'était une sorte de magasin

rempli de sacs de pommes de terre et de farine. Là, on l'enferma.

Cette pièce n'avait pas de fenêtre; il n'y pénétrait un peu de jour que

par les fentes de la porte et un trou ménagé dans le mur du fond, pour

laisser entrer un peu d'air. Bessie tomba sur un sac de farine à moitié

plein, et essaya de réfléchir. Sa première pensée fut de s'évader, mais

elle en reconnut vite l'impossibilité. La porte épaisse était bien

verrouillée; une sentinelle montait la garde devant; une autre était

placée derrière le mur du fond. La jeune fille examina celui qui la

séparait de la remise. Les briques dont il était construit s'étaient un

peu disjointes, de sorte que, par les fentes, elle pouvait voir ce qui

se passait de l'autre côté. Là aussi elle trouverait des hommes armés.

Mais, en supposant même qu'elle réussît à s'évader, pouvait-elle

abandonner son vieil oncle à son sort?

CHAPITRE XXIX

CONDAMNÉ A MORT

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 17 / 21 段