mensonge, comme Frank Muller en fait souvent, dit-il; ou bien peut-être
s'est-il trompé.»
Bessie resta muette. Pour le moment du moins, tout espoir l'avait
abandonnée.
CHAPITRE XXVI
UN FAMILIER DE FRANK MULLER
L'étude des éléments opposés, qui concourent à former un caractère comme
celui de Frank Muller, si intéressante qu'elle puisse être, n'est pas de
nature à être essayée ici dans le détail. Un tel caractère, en son
entier développement, est heureusement difficile à rencontrer dans un
pays très civilisé. La lourde main de la loi pèserait sur lui, jusqu'à
ce qu'elle l'eût réduit au niveau de la masse humaine qui l'entourerait.
Mais ceux qui ont vécu dans ces contrées à demi sauvages, où une poignée
d'hommes appartenant à une race supérieure règne sur des masses d'une
race inférieure ont certainement rencontré ses pareils. Les solitudes
sont favorables à la production de puissantes individualités. Au
contraire, la société des hommes très civilisés leur est adverse. Il en
est des hommes comme des arbres; ceux qui croissent isolément dans la
plaine développent, d'après les lois de leur nature, toute leur force et
leur majesté. Ceux qui croissent dans la forêt, cherchent la lumière
partout où elle se trouve; ils prennent pour cela la forme et la
direction que leur imposent leurs voisins; avant tout, ils veulent
vivre, n'importe comment et au prix de tous les sacrifices.
Ainsi de l'homme: livré à lui-même, ou entouré seulement du rebut de
l'humanité, il devient, extérieurement, ce que l'esprit qui l'anime veut
qu'il soit; mais placé parmi d'autres hommes, ses semblables, enchaîné
par l'usage, retenu par la force de l'opinion publique, il devient aussi
pareil aux autres, que les arbres élevés en espalier par la main du même
jardinier sont pareils entre eux. Les angles de sa nature disparaissent
sous la friction constante de la société; et il devient,
superficiellement du moins, identique à ceux qui l'entourent et le
pressent.
La place d'un homme comme Frank Muller est sur les confins de la
civilisation et de la barbarie. Trop civilisé pour posséder les vertus
primitives, qui, telles qu'elles sont, représentent la quantité de bien
accordée à l'homme par la nature; trop barbare pour accepter les
restrictions adoucissantes d'une société cultivée, il participe aux
forces et aux faiblesses des deux états. Animé de l'esprit de barbarie,
où domine la superstition, et entièrement dépourvu de l'esprit de
civilisation, qui se traduit par la pitié, il se tient entre les deux,
insultant à l'un et à l'autre, et offre ainsi le spectacle moral le plus
terrifiant qui soit au monde. Un peu plus civilisé, préparé par
l'éducation et la réflexion, à maîtriser sa nature si bien armée pour le
mal, habitué à vaincre ces fureurs sans frein, qui sont l'apanage de
l'homme fort, mais sans culture, Frank Muller eût pu étonner le monde,
comme un Napoléon.
Un peu plus sauvage au contraire, plus éloigné de l'influence
inconsciente, mais réelle, d'une race de progrès, il eût pu écraser ses
semblables et les détruire sans merci, dans l'emportement de sa rage et
de ses appétits, comme un autre Attila. Mais ballotté entre deux forces,
qu'il ne reconnaissait pas, il devenait le jouet d'une puissance
invisible qui transformait en obstacles, sur lesquels il trébuchait, des
faiblesses dont il eût pu faire, en des circonstances différentes, les
armes mortelles d'une force invincible et se sentait dominé par des
accès de terreur superstitieuse.
Voyez-le galoper follement dans la nuit, loin de la scène de meurtre que
son cerveau n'a pas craint de concevoir, ni sa main d'exécuter. Il ne
croit à aucun dieu et cependant les craintes terribles qui surgissent
dans son coeur, semblent prendre corps et lui crier: _Nous sommes les
messagers d'un Dieu vengeur._ Il lève les yeux. Là-haut, sur le fond
noir de l'orage, l'éclair écrit ce nom redoutable et la voix du tonnerre
le proclame. Il ferme ses yeux éblouis et les pas cadencés de son cheval
deviennent un rythme qui répète: _Il y a un Dieu! il y a un Dieu!_
Et toujours il fuit, dans la nuit, ce qu'il n'est pas au pouvoir de
l'homme de laisser derrière lui.
* * * * *
Il était près de minuit, lorsque Frank Muller s'arrêta devant une
misérable hutte en terre, perchée dans la solitude, sur la berge du
Vaal, et flanquée d'un hangar assez délabré. Le lieu était silencieux
comme la tombe; pas même un chien pour aboyer.
«Si cet animal de Cafre n'est pas là, dit Muller tout haut, je le ferai
fouetter à mort. Hendrik! Hendrik!»
A cet appel, une ombre se leva à ses pieds mêmes et fit reculer le
cheval si violemment, qu'il faillit désarçonner son cavalier.
«Au nom du diable! qui êtes-vous?» cria Frank Muller, dont les nerfs
n'étaient plus en état de supporter le moindre choc.
«C'est moi, Baas», répondit l'apparition, se débarrassant de la
couverture grise qui l'enveloppait et montrant la vilaine figure du
sorcier qui avait porté la lettre à Bessie. Depuis plusieurs années
déjà, il suivait Muller comme son ombre.
«Chien maudit! A quoi pensez-vous de vous cacher ainsi? C'est un de vos
tours infernaux; prenez garde!» ajouta-t-il, en frappant sur les fontes
de ses pistolets, «sinon, un de ces jours, je vous enverrai loin, vous
et votre sorcellerie.
--Je suis bien fâché, Baas, gémit le mécréant, mais il y a une
demi-heure je vous ai entendu venir; je ne sais pas ce qu'il y a dans
l'air cette nuit; on aurait dit que vingt personnes galopaient après
vous. Je les entendais distinctement: d'abord le grand cheval noir, puis
tous ceux qui couraient derrière lui, comme s'ils vous eussent
poursuivi; alors je sortis et je m'étendis pour écouter, et ce ne fut
que lorsque vous arriviez, que les autres s'arrêtèrent un à un.
C'étaient peut-être des démons!
--Malédiction! Assez de ce jargon de sorcier!» cria Muller, dont les
dents s'entre-choquaient de crainte et d'agitation. «Prenez mon cheval
et ayez-en grand soin; il a fourni une longue course et nous partons à
l'aube. Dites-moi où sont les lumières et l'eau-de-vie! Si vous l'avez
bue, je vous fouetterai.
--Tout cela est sur la planche à gauche de la porte, Baas, et il y a
aussi de la viande et du pain.»
Muller sauta à bas de son cheval et entra dans la hutte, dont il ouvrit
la porte branlante d'un coup de pied. Il trouva les allumettes, mais sa
main tremblait si fort, qu'il en brûla plus d'une avant d'allumer la
grossière chandelle que font les Boers, avec la graisse du mouton. Près
de la chandelle étaient une bouteille d'eau-de-vie de pêche, un gobelet
d'étain et une jarre d'eau de rivière. Il remplit le gobelet d'un
mélange de liqueur et d'eau et but; puis il essaya de manger un peu, n'y
réussit pas et s'en consola en revenant à l'eau-de-vie. Mais, bientôt,
il lui sembla qu'il buvait du feu; alors il se mit à fumer.
Au bout de quelques instants, Hendrik vint lui dire que le cheval
mangeait de bon appétit. Il allait se retirer, quand son maître lui fit
signe de rester. L'homme fut surpris, car Muller ne recherchait guère sa
société que lorsqu'il voulait le consulter, ou lui faire exercer son art
prétendu de divination; le fait est que, pour le moment, Frank Muller
eût été content de parler à un chien. Les événements de la nuit avaient
abaissé cet homme terrible, plongé dans l'iniquité, dès sa première
jeunesse, au niveau d'un enfant qui a peur dans l'obscurité. Il resta
d'abord silencieux devant le Cafre accroupi à ses pieds. Puis les
libations répétées produisirent leur effet, et il oublia un peu
l'extrême prudence dont il ne se départait jamais, pas même avec son
«confident noir», Hendrik.
«Depuis combien de temps êtes-vous revenu? lui demanda-t-il.
--Depuis quatre jours, Baas.
--Avez-vous porté ma lettre à Om Croft?
--Oui, Baas. Je l'ai donnée à la Missie.
--Qu'a-t-elle fait?
--Elle l'a lue; ensuite elle s'est cramponnée à la véranda, comme ça.»
Il essaya d'imiter l'attitude et la physionomie de la pauvre Bessie.
«Ainsi, elle l'a cru?
--Certainement.
--Et après?
--Elle a lancé le chien sur moi. Regardez! regardez!»
Il montrait les blessures, mal cicatrisées, que lui avaient faites les
crocs de Stomp.
Muller rit un instant. «J'aurais voulu voir ça, noir imposteur, dit-il;
cela prouve son courage. Vous êtes sans doute furieux et vous rêvez de
vous venger?
--Assurément.
--Qui sait! Nous irons là-bas demain.
--Je le savais d'avance, Baas.
--Nous allons prendre le domaine; nous ferons juger Silas Croft par un
conseil de guerre, pour avoir hissé le pavillon anglais et, si le
verdict est contre lui, nous le fusillerons, Hendrik.
--Très bien, Baas», répondit le Cafre, en se frottant joyeusement les
mains; «mais sera-t-il condamné?
--Je ne sais, répliqua l'autre, en caressant sa barbe d'or; cela
dépendra de ce que Missie dira; et du verdict de la cour, ajouta-t-il
après réflexion.
--Le verdict de la cour! le verdict de la cour! ricana le méchant
conseiller, et le Baas la présidera! Ha! ha! pas n'est besoin d'être
sorcier pour deviner le verdict. Et si la cour condamne Silas, qui se
chargera de le fusiller, Baas?
--Je n'y ai pas pensé, mais peu importe; on trouvera toujours quelqu'un
pour exécuter la sentence.
--Baas, j'ai fait beaucoup pour vous et n'ai pas été très payé. J'ai
fait de vilaines choses. J'ai interprété des présages, préparé des
filtres et _filé_ vos ennemis. Voulez-vous m'accorder une faveur?
Voulez-vous me laisser fusiller Om Croft, s'il est condamné? Ce n'est
pas une grande faveur, Baas, et je l'ai méritée.
--Pourquoi désirez-vous le fusiller?
--Parce qu'il m'a fouetté une fois, il y a bien des années, pour ma
sorcellerie, et parce que, l'autre jour, il m'a chassé de chez lui. En
outre, c'est agréable de tirer sur un blanc. Je serais encore plus
content, dit-il, en faisant claquer ses lèvres, si c'était la Missie qui
a lancé le chien sur moi. Je....»
En un clin d'oeil, Muller saisit à la gorge le gredin stupéfait et lui
administra force coups de pied et coups de fouet.
Cette parole brutale, à l'adresse de Bessie, avait remué tout ce qui
restait de généreux en lui; en outre, si mauvais qu'il fût lui-même, il
aimait trop follement cette femme, pour permettre qu'un homme insultât
son nom, surtout un homme dont il pouvait redouter la sorcellerie, mais
qu'il mettait d'ailleurs bien plus bas qu'un chien, dans son estime. En
ce moment, il n'était pas moins dangereux de jouer avec les nerfs
surexcités de Muller qu'avec un taureau furieux.
«Brute! monstre noir! hurla-t-il; si jamais vous osez prononcer ainsi
son nom, je vous tuerai malgré toute votre magie.» Et il le lança avec
tant de force contre le mur, que la hutte entière en fut ébranlée.
L'homme tomba, resta d'abord étendu et gémissant, puis sortit en se
traînant sur les mains et les genoux.
Muller le regarda, les sourcils froncés. Quand le Cafre eut disparu, il
se leva, ferma la porte à double tour et tout à coup fondit en larmes,
brisé sans doute par la fatigue physique et morale, par l'effet de la
liqueur et aussi par la passion inassouvie (on ose à peine l'appeler
amour), qui lui dévorait le coeur.
«Oh! Bessie, Bessie, gémissait-il; j'ai fait tout cela pour vous! Vous
ne pourrez pas m'en vouloir de les avoir tués pour vous! Oh! ma chérie,
ma chérie! si vous saviez seulement combien je vous aime! Oh! mon
adorée, mon adorée!» Dans son angoisse, il se jeta sur la rude couche de
la cabane et s'endormit en sanglotant.
Les crimes de Muller ne le rendaient pas plus heureux, car pour jouir du
mal qu'il fait, il faut qu'un homme soit, non seulement sans conscience,
mais sans passion; or Frank Muller était tourmenté par la superstition
qui peut, au besoin, remplacer la première, et la seconde pesait
littéralement sur sa vie entière; car la beauté de la jeune fille
exerçait sur lui un pouvoir dominateur, dont certes elle ne se doutait
pas.
Aux premières lueurs de l'aube, Hendrik se glissa humblement dans la
hutte pour éveiller son maître, et une demi-heure après avoir traversé
le Vaal, ils se dirigeaient vers Wakkerstroom.
L'énergie de Muller se raffermissait à mesure que se répandait la
lumière du jour; quand le soleil se montra enfin dans toute sa gloire,
il lui sembla que le poids du crime et de la terreur cessait de
l'oppresser. Il se rendit compte de tout: les deux Boers frappés par la
foudre, ce n'était qu'un accident heureux, car autrement il eût été
forcé de les tuer lui-même, s'ils avaient refusé de lui restituer
l'arrêt de mort. Il avait oublié ce papier, mais qu'importait cela? Il
était peu probable qu'on retrouvât les corps, sur cette rive déserte, où
les vautours les dévoraient sans doute déjà; si on les découvrait, le
papier aurait certainement disparu, enlevé par le vent, ou serait devenu
illisible. Du reste rien ne prouvait que Muller eût pris part au meurtre
et, au besoin, Hendrik établirait un alibi. C'était un homme utile que
ce Hendrik! En outre qui croirait à un meurtre? Deux Boers escortaient
deux Anglais jusqu'à la rivière; là, ils se querellaient et tiraient les
uns sur les autres, les chevaux plongeaient dans le Vaal, renversaient
le chariot et tout était fini.
Muller se disait que tout était pour le mieux et que personne ne
pourrait le soupçonner.
Alors il envisagea les résultats de ses honnêtes efforts, et le sang
colora ses joues, tandis que la flamme de la jeunesse brillait dans ses
yeux. Dans deux jours au plus, Bessie serait dans ses bras! Il ne
pouvait plus échouer. Il était le maître absolu. Et puis Hendrik l'avait
lu dans les astres, depuis longtemps[3]. Belle-Fontaine serait prise
d'assaut le lendemain, s'il le fallait; le vieux Silas et Bessie
seraient faits prisonniers, et Muller savait quelle pression il aurait à
exercer ensuite. Il n'avait pas en vain parlé de fusiller. Bessie lui
céderait, ou le vieillard mourrait et ensuite il la violenterait. Il
n'avait plus rien à craindre, puisque le gouvernement anglais rendait
les armes. On lui saurait gré de fusiller un rebelle anglais.
[Note 3: Il n'est pas rare de rencontrer en Afrique des blancs qui
croient, plus ou moins, aux effets de la sorcellerie indigène, et qui
n'hésitent pas, au défi de la loi, à consulter les docteurs-sorciers,
surtout s'il s'agit de retrouver un objet perdu.]
Oui, tout allait bien. Combien de temps lui avait-il fallu, pour
conquérir Bessie? Trois ans! Il l'aimait depuis trois ans! Il aurait
enfin sa récompense et, sa passion satisfaite, il appliquerait toutes
ses facultés à la réalisation de ses projets ambitieux, dont le but
ressemblait fort à un trône.
CHAPITRE XXVII
SILAS EST PERSUADÉ
Bessie fut d'abord accablée par le coup qui l'avait frappée; mais à
mesure que les jours s'écoulaient, elle se relevait peu à peu, car elle
avait du ressort et confiance dans l'avenir. Certaines âmes absorbent la
douleur, comme l'éponge absorbe l'eau, et en sont mortellement
atteintes; sur d'autres, au contraire, elle glisse comme l'eau sur le
marbre, sans pénétrer au delà de la surface. Bessie appartenait à une
catégorie moyenne, saine et vigoureuse; faite pour le bonheur, pour
s'épanouir au soleil, elle ne devait pas languir à l'ombre d'un chagrin.
Les femmes de sa trempe ne meurent pas de douleur, ne se condamnent pas
à un célibat éternel, ne s'immolent pas en holocauste à une chère
mémoire. Si leur premier amour leur est enlevé, elles pleurent et
souffrent beaucoup, mais, après un laps de temps convenable, elles ne
repoussent pas le second qui se présente.
Néanmoins ce fut une très pâle et silencieuse Bessie que l'on vit errer
à Belle-Fontaine, après la visite du Cafre borgne. Toute son
irritabilité avait disparu; elle ne reprochait plus à son oncle d'avoir
envoyé John à Prétoria. Elle ne lui permettait même pas de s'accuser
lui-même.
«Que la volonté de Dieu soit faite, mon oncle, lui dit-elle un soir;
vous en avez été l'instrument; voilà tout.» Puis elle vint lui passer
les bras autour du cou, appuya sa tête charmante sur l'épaule du
vieillard, lui dit en pleurant que désormais ils étaient seuls au monde,
et il la consola de son mieux. Chose étrange! ils ne pensaient guère à
Jess, quand ils s'entretenaient ainsi. Jess était pour eux une énigme,
quelque chose en dehors d'eux. Présente, ils l'aimaient et la laissaient
libre de vivre à sa manière; absente, elle semblait s'effacer dans une
ombre profonde. Une muraille s'élevait entre elle et les siens. Certes
ils lui étaient attachés, mais les natures simples s'éloignent
involontairement de ce qu'elles ne comprennent pas et ils ne faisaient
pas exception à la règle. L'affection de Bessie pour sa soeur était bien
peu de chose, comparée à la tendresse profonde, à l'abnégation absolue
que Jess lui prodiguait, sans grandes démonstrations extérieures. Bessie
lui préférait de beaucoup son vieil oncle. Aussi, dans ces jours
d'épreuve, leurs deux coeurs se rapprochèrent-ils plus que jamais l'un
de l'autre.
A mesure que le temps passait, tous deux se mirent à espérer de nouveau.
N'était-il pas possible, après tout, que Muller eût menti? Ils savaient
qu'il n'était pas homme à reculer devant une imposture, s'il y trouvait
son compte, et son objectif, en cette circonstance, n'était pas douteux
pour eux.
Un dimanche, huit jours après la visite de Hendrik, Bessie, assise sous
la véranda, crut entendre un grondement sourd, qui lui parut être celui
du canon, dans la direction du Drakensberg. Elle se leva et gravit la
colline qui s'élevait derrière l'habitation. Arrivée au sommet, elle
embrassa du regard la ligne imposante de la chaîne de montagnes. Au
loin, sur la droite, dominait un pic abrupt, appelé Majuba et souvent
enveloppé de nuages. Ce jour-là, on le voyait distinctement, et il
sembla à la jeune fille que le bruit sourd, apporté par la brise, venait
de là. Du reste elle ne vit rien. Bientôt l'écho se tut et elle pensa
que, peut-être, elle n'avait entendu que celui d'un orage lointain.
Le lendemain, elle apprit que c'était bien le grondement de la grosse
artillerie, couvrant la retraite des troupes anglaises sur les flancs du
mont Majuba. Après cela, Silas Croft commença à se sentir quelque peu
découragé; les revers se succédaient avec une telle obstination, que
même sa foi robuste en la valeur britannique en était ébranlée.
Quatre semaines s'écoulèrent dans l'incertitude. Des bruits incessants
couraient dans le pays, apportés soit par des indigènes, soit par des
Boers de passage. Silas refusait d'y croire. Bientôt pourtant, il devint
certain qu'un armistice était conclu entre les Anglais et les Boers,
mais on en ignorait les termes et le but. Silas Croft fut d'avis que les
Boers, effrayés par l'approche de forces anglaises considérables, se
soumettaient sans plus lutter; quant à Bessie, elle hocha la tête avec
incrédulité.
Un jour, c'était celui où John et Jess avaient quitté Prétoria, un Cafre
apporta la nouvelle que l'armistice était rompu, que les Anglais
s'avançaient en grand nombre, allaient forcer le Défilé et délivrer
Prétoria. Les yeux de Bessie brillèrent à nouveau et Silas rayonna de
joie.
«Il était temps! s'écria-t-il; depuis près de deux mois, j'avais presque
honte de mon titre d'Anglais. Mais tout cela va finir; je savais bien
qu'on ne nous abandonnerait pas.»
Et le vieillard, se redressant, se frappant la poitrine, avait l'air
brave et fier, comme s'il eût été âgé de vingt-cinq ans, au lieu de
soixante-dix.
Le reste du jour et les deux suivants s'écoulèrent sans qu'on reçût
d'autres nouvelles; mais le lundi 23 mars, l'orage éclata.
Vers onze heures, Bessie venait de terminer ses occupations du matin, et
son oncle, debout dans le salon, s'essuyait le front avec son foulard
rouge, car il rentrait de sa tournée quotidienne à la ferme.
«Pas de nouvelles des troupes, Bessie? demanda-t-il, par la porte
entre-bâillée.
--Non, mon oncle», répondit-elle, les larmes aux yeux, et soupirant au
souvenir de celui dont elle n'espérait plus de nouvelles.
«Enfin! bon courage! ces sortes de choses prennent du temps, surtout
avec nos soldats qui sont si lents! On aura dû attendre quelque chose,
des canons ou des munitions; mais je suis sûr que nous aurons des
nouvelles aujourd'hui.»
Il parlait encore, lorsque Jantjé accourut, tout bouleversé.
«Les Boers, Baas, les Boers! cria-t-il. Ils viennent avec un chariot;
ils sont vingt; Frank Muller est à leur tête, sur son cheval noir; Hans
Coetzee et le sorcier borgne le suivent. Je me cachais derrière un arbre
dans l'avenue, quand je les ai aperçus. Ils vont s'emparer du domaine.»
Sans attendre pour donner d'autres explications, Jantjé se glissa à
travers la maison et se cacha quelque part sur la colline, car il était,
comme la plupart des Hottentots, extrêmement lâche.
Le vieillard jeta un regard effaré sur Bessie qui se tenait debout, pâle
et tremblante, près de la porte. Ayant entendu des pas précipités sur
l'avenue qui passait devant la maison, il se dirigea vers la
porte-fenêtre. Une demi-douzaine de Cafres, employés à la ferme, avaient
aperçu les Boers, jeté leurs outils et fuyaient vers la montagne. Comme
ils passaient, un coup de feu retentit et le dernier d'entre eux, un
jeune garçon de douze ans, roula sur le sol, frappé d'une balle entre
les deux épaules. Bessie entendit ce cri: «Bien tiré, bien tiré!» puis
le rire féroce qui suivit la chute de l'enfant et le piétinement des
chevaux dans l'avenue.
«Oh! mon oncle, dit-elle, que faire?»
Le vieillard, sans répondre, alla prendre un fusil au râtelier, s'assit
dans un fauteuil de bois qui faisait face à la porte-fenêtre et fit
signe à sa nièce de venir le rejoindre.
«Nous les attendrons ainsi, dit-il; ils verront que nous n'avons pas
peur d'eux. Ne craignez rien, ma chérie; ils n'oseront pas nous toucher;
ils craindront les conséquences.»
A peine prononçait-il ces mots, que la cavalcade parut, conduite, ainsi
que l'avait dit Jantjé, par Frank Muller, sur son cheval noir; après lui
venaient Hans Coetzee, sur son gros poney, et le sorcier Hendrik, monté
sur un animal indéfinissable: il portait un fusil et une zagaie à la
main. Derrière eux suivaient quinze ou seize hommes armés, parmi
lesquels Silas Croft reconnut la plupart des voisins près de qui, depuis
vingt ans, il vivait en paix et amitié.
Devant la maison, ils s'arrêtèrent pour regarder autour d'eux. Ils ne
voyaient pas encore bien à l'intérieur, à cause du contraste entre la
brillante lumière du dehors et l'ombre au dedans.
«Les oiseaux se seront envolés, neveu, dit Hans Coetzee; ils auront eu
vent de notre petite visite.
--Ils ne peuvent être loin, répondit Muller. Je les ai fait surveiller
et je sais qu'ils n'ont pas quitté ces lieux. Descendez de cheval, Om
Coetzee, et vous aussi, Hendrik, et regardez dans la maison.»
Le Cafre obéit avec empressement et dégringola aussitôt de sa monture,
mais le Boer hésita.
«L'oncle Silas est très vif, dit-il; il pourrait bien tirer, s'il voyait
envahir sa maison.
--Taisez-vous! tonna Frank Muller, et faites ce que je vous ordonne.
--Ah! le diable d'homme!» murmura l'infortuné Hans Coetzee, en se
préparant à obéir.
Pendant ce temps, Hendrik avait sauté sous la véranda et, de son oeil
unique, explorait l'intérieur.
«Les voilà, Baas, les voilà: le vieux coq et la petite poulette.» D'un
coup de pied il ouvrit violemment la porte-fenêtre et l'on vit alors le
vieillard assis dans son fauteuil, une carabine sur les genoux, et
tenant sa belle nièce par la main. Frank mit pied à terre et s'avança,
suivi d'une douzaine de Boers.
«Que voulez-vous, Frank Muller? pourquoi venez-vous chez moi avec tous
ces hommes armés? demanda Silas Croft, sans se lever.
--Je vous somme, Silas Croft, de vous rendre pour être jugé comme
traître et rebelle à la République. Je regrette», ajouta Muller, en
saluant Bessie, qu'il n'avait pas quittée des yeux depuis son arrivée,
«d'être obligé de vous arrêter devant une dame, mais mon devoir ne me
laisse pas de choix.
--Je ne vous comprends pas, répondit Silas. Je suis le sujet de la reine
Victoria; je suis Anglais. Comment donc puis-je être rebelle à aucune
république? Je suis Anglais», répéta-t-il, d'une voix si forte, que
chacun des Boers put l'entendre, «et je ne reconnais l'autorité d'aucune
république. Cette maison est la mienne et je vous somme de la quitter,
au nom de mes droits de sujet anglais.