suivi, en se sacrifiant, le chemin du devoir. Mais les engagements de la
vie cessent avec elle, et maintenant que l'espérance était morte, que la
dernière heure allait sonner, pourquoi auraient-ils refusé ce bonheur,
avant d'entrer dans l'inconnu? Raisonnaient-ils ainsi? Raisonnaient-ils
encore?
Jess avait posé sa tête sur le coeur de son ami, dans ce muet abandon
d'adoration, si rare en ce monde et si supérieur à la passion vulgaire.
En plongeant au plus profond des yeux de Jess, Niel était heureux
d'avoir vécu et d'arriver ainsi à la mort. Quant à elle, perdue dans
l'immensité de son amour, elle soulageait son coeur par des sanglots.
Et les longues heures passaient, sans qu'ils y prissent garde,
lorsqu'enfin un air plus froid vint leur annoncer l'approche de l'aube.
La mort qu'ils attendaient n'était pas encore venue; elle ne devait pas
être loin désormais.
«John, murmura Jess, croyez-vous qu'ils nous tueront avec leurs
carabines?
--Oui, répondit-il, d'une voix étranglée; il le faut pour leur propre
salut.
--Je voudrais que ce fût fini.»
Tout à coup elle s'arracha du ses bras avec un petit cri, et le chariot
oscilla violemment.
«J'oubliais, dit-elle; vous savez nager; pourquoi ne gagneriez vous pas
la rive et ne vous sauveriez-vous pas à la faveur de l'obscurité? Il n'y
a pas plus de cinquante mètres et le courant n'est plus aussi rapide.»
L'idée de se sauver sans Jess n'était même pas venue à John, et lui
parut si absurde, qu'il se mit positivement à rire.
«Ne dites pas d'enfantillages, Jess.
--Mais je le veux. Partez! Il le faut. Qu'importe que je meure
maintenant! Je sais que vous m'aimez et je peux mourir heureuse. Je vous
attendrai. Oh! John, n'importe où je serai, si je vis et si je me
souviens, je vous attendrai, ne l'oubliez jamais. Et maintenant partez,
je l'exige; je vous défends de me désobéir; je me jetterai plutôt dans
la rivière. Oh! le chariot verse!
--Cramponnez-vous! Tenez-ferme! cria John; les traits sont brisés!»
Il ne se trompait pas; le cuir épais était enfin usé par la friction
continuelle sur le roc. Le chariot tourna sur lui-même, puis s'inclina
de telle sorte que le cadavre du pauvre Mouti glissa et disparut dans la
rivière. Le chariot, allégé de ce poids, reprit un instant l'équilibre,
mais n'étant plus soutenu par les corps des chevaux et la force du vent,
il se remplit d'eau peu à peu et s'enfonça en tournant sur lui-même.
John comprit que tout était perdu et que la mort serait certaine, s'ils
restaient dans le véhicule, car ils seraient maintenus sous l'eau par la
couverture de toile. Avec une prière muette, il saisit Jess par la
taille et sauta dans la rivière; au même instant le chariot sombra.
«Ne bougez pas, au nom du ciel!» cria-t-il, quand il revint sur l'eau.
A la lueur incertaine de l'aube naissante, il pouvait distinguer la rive
gauche du Vaal, par laquelle ils étaient entrés dans la rivière le soir
précédent. Elle semblait être à une quarantaine de mètres, mais la
vitesse du courant était au moins de six noeuds et il comprit qu'avec
son fardeau il lui serait impossible d'atteindre le bord. La seule chose
à faire était de se maintenir sur l'eau; heureusement elle n'était pas
froide et John était un nageur vigoureux. Bientôt il aperçut, à
cinquante pas environ, de larges roches éparses dans le lit du Vaal.
Alors, saisissant Jess par les cheveux, il fit un effort désespéré.
L'eau écumait furieuse autour des roches. A un certain moment, il sentit
qu'il avait pied, mais cela ne dura pas et tout à coup il fut emporté et
roulé au fond de la rivière, sur de gros galets ronds, qui le
contusionnaient douloureusement. Sans savoir comment, il se releva,
tenant toujours Jess; deux fois encore il en fut de même. Enfin l'eau ne
lui vint plus que jusqu'aux hanches, mais il lui fallait porter Jess
dans ses bras. En la soulevant, il éprouva une défaillance qui lui parut
mortelle; néanmoins il tint bon et enfin tous deux tombèrent comme une
masse sur une large roche plate, où John perdit connaissance.
Lorsqu'il reprit ses sens, il aperçut Jess qui, revenue à elle plus
promptement, essayait de lui réchauffer les mains. Il comprit que son
évanouissement avait dû être assez long, car le soleil était levé. Se
redressant avec peine, il se secoua; il n'avait que des contusions.
«Êtes-vous blessée?» demanda-t-il à Jess qui pâle, faible et meurtrie,
les vêtements déchirés par les balles et les roches et ruisselants
d'eau, présentait un spectacle vraiment digne de compassion.
«Non, répondit-elle faiblement, pas beaucoup.»
Tous deux, tremblant de froid, s'assirent en plein soleil.
«Que faire? dit John.
--Mourir, répliqua-t-elle farouche. Je voulais mourir; pourquoi m'en
avez-vous empêchée? Il est des situations dont on ne sort que par la
mort; la nôtre est du nombre.
--Ne craignez rien, dit-il; votre désir sera vite satisfait; les
assassins nous poursuivront sans tarder.»
De légères couches de brouillard couvraient le lit et les bords de la
rivière, mais elles s'élevaient à mesure que le soleil montait dans le
ciel. L'endroit où ils avaient atterri, se trouvait à trois cents mètres
en aval de celui où la foudre avait frappé les deux Boers et leurs
chevaux. Voyant le brouillard s'élever, John insista pour que Jess se
blottît avec lui derrière une roche, afin de pouvoir observer la rive,
sans être découverts. Peu après, ils distinguèrent, à deux cents mètres,
deux chevaux qui paissaient tranquillement.
«Ah! je m'en doutais, dit John; les bandits ont mis pied à terre là-bas.
Dieu merci! j'ai encore mon revolver et les cartouches ne sont pas
mouillées. J'ai l'intention de vendre chèrement nos vies.
--Mais, John», s'écria Jess, qui suivait le mouvement de son bras étendu
vers la rive, «ce ne sont pas les chevaux des Boers; ce sont nos deux
chevaux de volée qui se sont détachés dans l'eau; voyez, ils ont encore
leur collier.
--Par Jupiter! ce sont eux. Si nous pouvons seulement les attraper sans
être pris nous-mêmes, nous sortirons peut-être d'ici.
--Il n'y a aucun abri aux environs, reprit Jess, et je ne vois pas
apparence de Boers. Ils auront cru nous avoir tués et seront partis.»
John porta ses regards alentour et, pour la première fois, un rayon
d'espoir se glissa dans son coeur. Ils survivraient peut-être, après
tout!
«Allons voir, Jess; à quoi bon rester ici? Il faut que nous cherchions à
manger quelque part; je suis d'une faiblesse indicible.»
Elle se releva sans un mot, prit la main qu'il lui tendait et ils se
mirent en marche le long de la rive.
Ils n'avaient guère fait que trente pas, lorsque John poussa un cri de
joie et se précipita vers quelque chose de blanc, qui s'était pris dans
les roseaux. C'était le panier de provisions que la femme de
l'aubergiste leur avait donné à Heidelberg. Il avait été enlevé par
l'eau et, comme le couvercle était bien attaché, rien ne s'était perdu.
John l'ouvrit et retrouva la bouteille d'eau-de-vie, presque tous les
oeufs, la viande et le pain; ce dernier en bouillie, par exemple. Il se
hâta de déboucher la bouteille, remplit à moitié, avec de l'eau, un
verre cassé au fond du panier, ajouta la même quantité d'eau-de-vie et
fit boire le tout à Jess qui, en conséquence, ressembla bientôt un peu
moins à un cadavre. Il répéta la même cérémonie pour son propre compte
et il lui sembla qu'une vie nouvelle s'infiltrait en lui. Après cela ils
avancèrent prudemment.
Les chevaux se laissèrent prendre sans peine, ne paraissant pas avoir
souffert de l'aventure, quoique l'un d'eux eût été égratigné par une
balle.
Il y a un arbre là-bas, ou la berge surplombe; nous ferons bien d'y
attacher les chevaux, de procéder à notre toilette et de déjeuner, dit
John presque gaiement.
Ils se dirigèrent donc vers l'arbre.
Tout à coup, John, qui marchait le premier, recula en poussant un cri de
frayeur et les chevaux devinrent rétifs; devant eux, raidis par la mort
et déjà gonflés et décomposés, comme il arrive parfois aux gens
foudroyés, leurs carabines tordues dans leurs mains, leurs vêtements
hachés et enlevés par l'explosion des cartouches, étaient étendus les
corps des deux Boers; spectacle terrifiant et de nature à faire
réfléchir les plus sceptiques!
«Et il se trouve des gens pour prétendre qu'il n'y a ni Dieu, ni
châtiment pour les coupables!» s'écria John.
CHAPITRE XXV
ATTENTE
On se rappelle que John avait quitté Belle-Fontaine pour Prétoria, vers
la fin de décembre. Avec lui avaient disparu la vie et la joie de la
maison.
«Seigneur! Bessie», dit Silas Croft, le soir qui suivit le départ,
«comme cette maison est triste sans John!»
Bessie, qui pleurait secrètement dans un coin, fut entièrement de cet
avis.
Puis, quelques jours après, arriva la nouvelle de l'investissement de
Prétoria, mais rien de John; tout ce qu'on put savoir, c'est qu'il avait
traversé Standerton sain et sauf. Les jours passèrent sans rien apporter
et enfin, un soir, Bessie éclata en sanglots convulsifs.
«Pourquoi l'avez-vous envoyé là-bas? dit-elle à son oncle. Je savais
bien que c'était absurde. Il ne pouvait aider Jess en rien, ni la
ramener; il était certain que tous deux seraient bloqués. Et maintenant
il est mort! Je suis sûre que ces Boers l'ont tué; tout cela est de
votre faute et, s'il est mort, je ne vous parlerai plus jamais!»
Le vieillard battit en retraite, assez confus et effaré de cette
explosion qui n'était pas du tout dans les habitudes de Bessie.
«Les femmes n'en font jamais d'autres, se dit-il; elles deviennent de
vraies tigresses, quand il s'agit de l'homme qu'elles aiment.»
Il pouvait y avoir du vrai dans cette observation; mais une tigresse
n'est pas agréable, en qualité d'animal domestique, et le pauvre vieux
Silas eut le loisir de s'en apercevoir, pendant les deux mois qui
suivirent. Plus Bessie réfléchissait, plus elle s'indignait qu'on eût
éloigné son fiancé; elle oublia même qu'elle avait consenti à cet
éloignement; bref son humeur changea complètement sous l'influence du
chagrin, et le jour vint ou son oncle n'osa presque plus prononcer le
nom de John.
Pendant ce temps, tout allait aussi mal que possible au dedans, comme au
dehors. Le lendemain du départ de John, deux ou trois Boers restés
fidèles, et un marchand du lac Chrissie, dans la province de la
Nouvelle-Écosse, s'arrêtèrent à Belle-Fontaine et supplièrent Silas
Croft de se réfugier à Natal, avant qu'il fût trop tard; ils lui
affirmèrent que les Boers tueraient certainement les Anglais sans
défense. Il ne voulut rien entendre.
«Je suis Anglais, _Civis Romanus sum_, répondit-il, de son ton résolu,
et je ne crois pas que les gens parmi lesquels j'ai vécu pendant vingt
ans me toucheront. En tout cas, je ne vais pas me sauver et laisser mon
bien à la merci d'une bande de voleurs. S'ils me tuent, ils auront à en
répondre devant le gouvernement anglais; aussi je crois qu'ils me
laisseront tranquille. Bessie peut partir, si bon lui semble, mais moi
je reste; c'est mon dernier mot.»
Celui de Bessie fut le même et les braves gens repartirent sans délai,
déplorant cette confiance imprudente et cet orgueil insulaire. Cette
petite scène s'était passée avant le dîner. Après le repas, le vieux
Silas eut l'idée de jeter un nouveau défi à ses ennemis. Il se rendit
dans sa chambre à coucher, tira d'une armoire un très grand drapeau
anglais et se dirigea ensuite vers un espace découvert, situé devant la
maison, où un gommier jeune et très élevé servait de mât au pavillon et
se voyait de très loin, quand, aux grands jours comme Noël, ou
l'anniversaire de la naissance de la Reine, Silas Croft prenait plaisir
à l'arborer.
«Jantjé, cria-t-il, venez m'aider à hisser le drapeau»; et aussitôt que
les larges plis flottèrent au vent il se découvrit, agita son chapeau
et, de sa voix puissante, poussa un hip! hip! hurrah! qui fit accourir
Bessie pour savoir ce qui arrivait.
«Voilà! dit-il, d'un air triomphant; j'ai hissé mon pavillon, afin que
tous ces gens sachent bien qu'un Anglais demeure ici. «God save the
Queen!»
--Amen», répondit Bessie. Néanmoins, elle n'était pas bien sûre que ce
défi jeté aux rebelles fût une sage mesure et faite pour calmer leurs
passions surexcitées.
En effet, deux jours après, une patrouille composée de trois Boers,
ayant aperçu de très loin l'étendard qui flottait au vent, arriva au
galop et demanda des explications. Silas vit les hommes venir et,
prenant sa carabine, alla se planter sous le drapeau, pour lequel il
éprouvait une vénération presque superstitieuse. On n'oserait pas,
pensait-il, y toucher ou molester ceux qu'il abritait.
«Que signifie ceci? Om Silas», demanda le chef des trois Boers, que le
vieillard connaissait fort bien.
«Cela signifie qu'un Anglais demeure ici, Jan.
--Abaissez ce sale chiffon, riposta le Boer.
--Je vous enverrai au diable d'abord.»
A ces mots, le Boer mit pied à terre, s'avança vers le mât et là se
trouva face à face avec le canon du fusil de Silas Croft.
«Il faudra me fusiller d'abord, Jan», lui dit celui-ci.
Les trois hommes se consultèrent, puis partirent.
Le fait est que, tout Anglais qu'il était, Silas Croft était très aimé
des Boers, qui, pour la plupart, le connaissaient depuis leur enfance et
l'avaient vu siéger deux fois à leur Assemblée nationale. Ce fut à cette
popularité qu'il dut de n'être pas sommé, dès le début de la révolte,
d'avoir à choisir entre la prison, ou le service actif contre son
gouvernement et ses compatriotes.
Pendant quinze jours tout alla bien; mais, au bout de ce temps, arriva
la nouvelle de la défaite écrasante, subie au défilé de Laing-Hill par
les Anglais. Tout d'abord Silas n'y voulut pas croire. «Aucun général
n'aurait été assez fou pour livrer bataille en cet endroit», disait-il.
Bientôt, hélas! la nouvelle fut confirmée par les indigènes.
Une semaine s'écoula encore, à la fin de laquelle on apprit la défaite
d'Ingogo. Un matin, pendant le déjeuner, Jantjé amena un Cafre sous la
véranda. Cet homme raconta qu'il avait vu le combat du haut d'une
montagne; les Anglais, complètement bloqués, se battaient admirablement,
mais «leurs armes étaient fatiguées» et ils succomberaient avant la
nuit. Les Boers ne souffraient pas, car «les Anglais ne pouvaient pas
tirer droit!»
La journée se traîna péniblement. A minuit, un espion indigène, que M.
Croft avait envoyé chercher des nouvelles, revint dire que le général
anglais avait pu rentrer au camp, mais non sans avoir fait des pertes
cruelles et abandonné ses blessés dont un grand nombre étaient morts
sous la pluie.
Un long intervalle d'incertitude et d'anxiété suivit ces événements;
mille bruits couraient, sans apporter de nouvelles positives. Silas
reprit courage, quand on lui apprit qu'on envoyait de nombreux renforts
aux Anglais.
«Ah! Bessie, ma chérie, dit-il, joyeusement, ils chanteront bientôt un
autre air! Et il est grand temps. Je ne peux pas comprendre du tout à
quoi l'armée a pensé.»
Le temps continuait sa marche lente et pénible, lorsqu'enfin arriva un
jour terrible, jour que Bessie n'oubliera de sa vie. C'était le 20
février, juste une semaine avant le désastre définitif de Majuba Hill.
Bessie, debout sous la véranda, plongeait vaguement ses regards le long
de la sombre avenue des Gommiers. Ce lieu paraissait si paisible, que
l'on n'aurait certes pas deviné qu'une guerre sanglante se livrait à
quelques milles de là. Les Cafres semblaient aller et venir comme
d'habitude, pour leurs travaux, mais un observateur attentif aurait
remarqué qu'ils s'arrêtaient de temps à autre, pour regarder du côté du
Drakensberg et ensuite échanger quelques mots entre eux. Ils se
racontaient que des choses extraordinaires se passaient, que les Boers
battaient la grande nation blanche, qui était venue par les mers et
avait fait trembler leur terre. On profitait de ces confidences pour
s'accroupir sur le sol, prendre une prise de tabac et raconter où l'on
avait passé la nuit dans les rochers, avec ses femmes, car lorsque les
Boers sont appelés pour le service, les Cafres ne couchent pas dans
leurs huttes, de crainte d'être surpris et fusillés. Puis on se
demandait ce qu'on deviendrait, quand les Boers auraient dévoré les
Anglais et repris le pays, et l'on en arrivait généralement à déclarer
que mieux vaudrait émigrer au Natal.
Bessie se rendait compte de ce qui se passait, et parfois quelques
paroles en harmonie avec ses tristes pensées parvenaient à son oreille.
Impatientée, elle se détourna et son attention se fixa sur son vieux
lévrier Stomp, tout à l'heure couché à ses pieds, qui maintenant
grognait sourdement et dont les poils se hérissaient.
«C'est sans doute un Cafre étranger», se dit Bessie. Stomp détestait les
Cafres qu'il ne connaissait pas. Bessie vit aussitôt qu'elle ne s'était
pas trompée. Un indigène parut. Cet individu, borgne, à la physionomie
scélérate et vêtu seulement d'un pantalon déguenillé, retenu autour de
la taille par une ceinture de cuir, avait fixé dans sa chevelure,
plusieurs petites vessies gonflées, comme en portent les soi-disant
médecins sorciers. De la main gauche, il tenait un long bâton fendu à un
bout. Dans la fente était une lettre.
«Ici, Stomp!» cria Bessie, tandis qu'un espoir brillait subitement dans
son coeur. «Si la lettre était de John!»
Le chien obéit avec une répugnance évidente, ce Cafre lui déplaisait;
aussi celui-ci ne s'approcha-t-il que lorsque Stomp eut été rappelé; du
reste il se montra fort insolent, ne s'occupa nullement de Bessie et se
contenta de s'accroupir devant elle, dans l'allée.
«Qu'y a-t-il?» demanda-t-elle en hollandais, les lèvres tremblantes.
«Une lettre, répondit l'homme.
--Donnez-la-moi.
--Non, Missie, pas avant que je vous aie bien regardée, pour voir si je
ne me trompe pas: cheveux d'or, _un_» (il comptait sur ses doigts); oui,
c'est cela; grands yeux bleus, _deux_; très bien; grande, blanche et
brillante comme une étoile.... Oui, la lettre est pour vous.» Sur ce, il
lui poussa le bâton presque dans la figure.
«D'où vient la lettre?» dit Bessie, en reculant et saisie d'un soupçon
soudain.
«De Wakkerstroom, en dernier.
--De qui est-elle?
--Lisez-la et vous le saurez.»
Bessie prit la lettre, qui était enveloppée dans un morceau de journal,
et la retourna plusieurs fois. Nous éprouvons tous une méfiance
instinctive pour les lettres inconnues et singulières. Or celle-ci était
particulièrement étrange d'aspect. D'abord elle ne portait pas d'adresse
sur son enveloppe fort sale. Ensuite on voyait qu'une pièce de six sous
lui avait servi de cachet.
«Êtes-vous sûr qu'elle soit pour moi? reprit Bessie.
--Oui, oui, bien, bien sûr, répliqua l'homme, avec un rire insolent. Il
n'y a pas beaucoup de blanches comme vous dans le Transvaal. D'ailleurs
je vous ai détaillée.» Et il recommença: cheveux d'or, etc.
Alors Bessie ouvrit l'enveloppe. Elle contenait une feuille de papier
ordinaire, couverte d'une écriture hardie et ferme, quoique trahissant
un certain manque d'habitude.
Bessie la connaissait bien et la revit avec un pressentiment de malheur.
C'était celle de Frank Muller.
La jeune fille eut froid au coeur, mais il lui fallut lire ce qui suit:
«Au camp, près de Prétoria, 15 février.
«Chère Miss Bessie,
«Je regrette d'avoir à vous écrire, mais quoique nous nous soyons
querellés dernièrement, vous, votre bon père et moi, je crois de mon
devoir de vous envoyer cette lettre par un messager choisi. Hier, les
malheureux habitants affamés de Prétoria ont fait une sortie et nos
armes ont été de nouveau victorieuses; les habits rouges se sont enfuis,
abandonnant leurs ambulances et emportant beaucoup de morts et de
blessés. Parmi les premiers était le capitaine Niel....»
Bessie poussa un cri étouffé, laissa tomber la lettre et saisit des deux
mains l'un des piliers de la véranda.
Le vilain Cafre ricana, ramassa la lettre et la lui tendit. Elle la
prit, sentant qu'il fallait tout apprendre, puis se remit à lire comme
en un rêve affreux.
«... qui demeurait chez votre oncle, mais Jan Vanzil l'a tué et
plusieurs l'ont vu emporter; ils assurent qu'il était bien mort. Je
crains que ceci ne vous fasse du chagrin, mais ce sont les hasards de la
guerre et il est mort en combattant bravement.
«Présentez mes compliments respectueux à votre oncle. Nous nous sommes
séparés avec colère, mais j'espère, dans les circonstances nouvelles où
se trouve le pays, lui prouver que moi, du moins, je n'ai pas de
rancune. Croyez-moi, chère Miss Bessie, votre humble et dévoué
serviteur.
«Frank Muller.»
Après avoir jeté la lettre dans sa poche, Bessie saisit de nouveau le
pilier pour se soutenir. Il lui semblait que la lumière du soleil
faisait place à une obscurité glacée. Il était mort! son fiancé était
mort! Elle restait seule et désolée. Toute la joie de sa vie
disparaissait comme les rayons du soleil.
Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée là, les yeux
grands ouverts, sans rien voir. Elle avait perdu le sentiment du temps;
il n'y avait plus de réel que ce fait écrasant: John était mort!
«Missie!» dit en bâillant le méchant borgne, fixant son oeil unique sur
ce douloureux visage.
Elle ne répondit pas; il répéta:
«Missie, y a-t-il une réponse? Il est temps que je parte; je veux voir
les Boers prendre Prétoria.»
Bessie le regarda vaguement.
«Votre message est de ceux qui n'ont pas besoin de réponse», dit-elle.
La brute se mit à rire. «Non, je ne peux pas porter une lettre au
Capitaine, reprit-il. J'ai vu Jan Vanzil le tuer. Il est tombé _comme
ça_!» Et il s'abattit tout d'une pièce sur le sol, comme un homme frappé
par une balle. Il continua: «Je ne peux pas lui porter un message,
Missie, mais ce que je voulais dire, c'est que je pourrais porter une
lettre de votre part à Frank Muller. Un Boer vivant vaut mieux qu'un
Anglais mort et Frank Muller fera un beau mari.
--Partez!» commanda Bessie d'une voix étranglée, en lui montrant
l'avenue de son bras étendu.
Il y avait dans cet ordre une telle énergie contenue, que l'homme bondit
sur ses pieds, et au même instant, Stomp, qui l'avait guetté tout le
temps avec des grognements sourds, interprétant le geste de sa maîtresse
comme un ordre d'agir, sauta droit à la gorge du messager. Le chien,
grand et lourd, frappa l'homme en pleine poitrine, de telle sorte que
tous deux roulèrent sur le sol. Ce fut une scène terrible: l'homme se
débattait, criait, jurait; le chien le roulait, le mordait de façon à
lui laisser des marques ineffaçables.
Bessie, dont l'énergie semblait épuisée, ne paraissait pas voir ce qui
se passait. Son oncle accourut avec deux Cafres.
«Holà! holà! cria-t-il de sa forte voix; qu'y a-t-il donc?»
Il réussit enfin, avec l'aide des Cafres, à faire lâcher prise au chien,
et l'homme se releva en trébuchant, saignant d'une demi-douzaine de
morsures.
Tout d'abord, il ramassa son bâton sans parler. Ensuite il tourna son
visage couvert de sang, son oeil unique flamboyant de fureur, vers la
pauvre Bessie, la menaça de ses deux poings crispés, et l'accabla
d'injures.
«Vous me payerez ça.... Frank Muller vous le fera payer. Je suis son
serviteur! Je....
--Partez, qui que vous soyez, tonna la voix de Silas Croft, ou, par le
ciel! je lance le chien sur vous.» Il montrait, en parlant, Stomp qui
luttait furieux avec les deux Cafres.
Le messager le regarda; puis, avec une dernière menace de son poing, il
s'enfuit en courant et ne se retourna qu'une fois, pour s'assurer que le
chien ne le poursuivait pas.
Bessie le suivit de son regard vague, avec autant d'indifférence qu'elle
en avait témoigné pendant la lutte. Tout à coup, elle se redressa et
rentra dans le salon.
«Que signifie tout cela? Bessie, demanda son oncle, qui la rejoignait.
Que veut dire cet homme, au sujet de Frank Muller?
--Cela veut dire, cher oncle», répondit elle enfin, d'une voix qui
hésitait entre le sanglot et le rire convulsif, «que je suis veuve avant
d'avoir été mariée. John est mort!
--Mort! mort!» répéta la vieillard, portant la main à son front et
tournant sur lui-même avec égarement. «John est mort!
--Lisez, mon oncle», dit Bessie, en lui tendant la lettre de Muller.
Il la prit d'une main si tremblante, qu'il fut très long à la lire.
«Grand Dieu! s'écria-t-il enfin, quel coup! Ma pauvre Bessie!» Il la
prit dans ses bras et la baisa tendrement.