chevaux gris, très occupés, pour le moment, à combattre les mouches qui
piquent toujours plus cruellement avant un orage. Les deux chevaux de
l'escorte se tenaient à une cinquantaine de pas, connue s'ils eussent
compris la situation et refusé d'avoir rien à démêler avec les animaux
de l'Anglais maudit.
Les deux Boers se levèrent à la vue de Muller et se rapprochèrent de
leurs chevaux, lentement suivis par le Hollandais.
En les voyant, leurs montures s'éloignèrent encore d'une trentaine de
mètres; là, les trois hommes se réunirent.
«Écoutez», dit Muller sévèrement.
Les deux Boers levèrent les yeux.
«Continuez de détacher les rênes en écoutant.»
Ils obéirent.
«Vous comprenez les ordres donnés? Répétez-les, vous.»
L'homme à la grande dent se mit à réciter sa leçon, tout en ayant l'air
de s'occuper des rênes.
«Conduire les prisonniers au bord du Vaal, les forcer à entrer dans
l'eau, où il n'y a pas de gué, le soir, afin qu'ils se noient; s'ils ne
se noient pas, tirer sur eux.
--Tels sont les ordres, ajouta «la Bête fauve» avec un ricanement.
--Vous les comprenez?
--Nous comprenons, Meinheer, mais excusez-nous, l'affaire est grave.
Vous avez donné les ordres, montrez-nous la preuve qui vous y autorise.
--Oui, oui, dit l'autre; montrez-nous votre autorisation. Ces gens sont
assez inoffensifs; montrez-nous l'ordre de les tuer. On ne tue pas ainsi
les gens, même des Anglais, sans ordres précis, surtout quand il y a une
jolie fille dont on ferait bien sa femme.»
Frank Muller grinça des dents.
«Vous faites de jolis subordonnés, s'écria-t-il. Je suis votre officier;
quelle autre autorité vous faut-il? Mais j'ai pensé à cela. Voyez,
dit-il, en tirant un papier de sa poche; lisez! Attention! Qu'on ne vous
voie pas du chariot.»
Le gros homme flasque prit le papier, et lut, toujours courbé vers les
jambes de son cheval:
«Exécuter les prisonniers et leur serviteur (un Anglais, une jeune fille
anglaise et un Cafre zulu) comme ennemis de la république, d'après notre
décret et selon les ordres de votre commandant. Pour cet acte, ceci sera
votre garantie.»
--Vous voyez la signature et vous la reconnaissez? dit Muller.
--Nous la voyons et nous la reconnaissons.
--Très bien; rendez-moi le mandat.»
L'homme à la dent allait obéir; son compagnon l'arrêta.
«Non, dit-il, il faut que le mandat nous reste. Cette commission ne me
plaît pas. S'il ne s'agissait que de l'Anglais et du Cafre..., mais la
jeune fille? Si nous vous rendons le mandat, qu'aurons-nous à montrer
pour nous justifier de l'oeuvre de sang? Il faut que le mandat nous
reste.
--Oui, oui, il a raison, reprit «l'Unicorne». Mettez le papier dans
votre poche, Jan.
--Maudits! rendez-le-moi, dit Muller, les dents serrées.
--Non, Frank Muller, non, répondit l'homme chevelu; si vous insistez
pour avoir le papier, on vous le rendra, mais alors nous monterons à
cheval, nous partirons et vous ferez votre besogne d'assassin vous-même.
Allons, choisissez! Nous ne serons pas fâchés de retourner chez nous,
car la tâche nous répugne. Je veux bien tirer sur des chevreuils ou des
Cafres, mais pas sur des blancs.»
Frank Muller réfléchit un instant, puis se mit à rire.
«Vous êtes de drôles de gens, vous autres Boers des champs; mais
peut-être avez-vous raison. Après tout, peu importe qui garde le mandat,
pourvu que la chose soit bien faite. Pas de maladresse; c'est là
l'important.
--Oui, oui, riposta le gros homme, fiez-vous à nous pour ça; ce ne
seront pas les premiers que nous aurons fait rouler par terre. Si j'ai
mon mandat, je ne demande pas mieux que de tirer sur des Anglais toute
la nuit. Je ne connais pas de spectacle plus charmant que de voir tomber
des Anglais.
--Assez parlé; montez à cheval; le chariot attend. Vous autres
imbéciles, vous ne comprenez jamais la différence entre tuer quand c'est
nécessaire, ou tuer pour le plaisir de tuer. Ces gens doivent mourir,
_parce qu'ils ont trahi la patrie_.»
Frank Muller les regarda s'éloigner, tandis qu'un sourire
particulièrement méchant se dessinait sur son beau visage. «Ah! mon ami,
pensa-t-il en hollandais, ce mandat te faussera compagnie avant
longtemps! Eh mais! cela suffirait pour me faire pendre, dans ce
bienheureux pays! Le vieux.... ne pardonnerait pas, même à moi, d'avoir
pris cette petite liberté avec son nom! Ciel! qu'on a de mal à se
débarrasser d'un seul ennemi. Bessie en vaut la peine, mais, sans cette
guerre, je ne serais jamais arrivé à mon but. J'ai bien fait de la
voler. Je suis fâché pour Jess, de ce qui va arriver, et pourtant il le
faut! Je ne veux pas qu'il reste de tout cela un témoin vivant. Ah! nous
allons avoir un orage. Tant mieux! il est bon que de tels actes
s'accomplissent pendant un orage.»
Muller ne se trompait pas. La tempête s'approchait rapidement,
recouvrant les étoiles d'un voile couleur d'encre. Il y a peu de
crépuscule dans le midi de l'Afrique; la nuit succède ou jour presque
sans transition. A peine le disque sanglant du soleil avait-il disparu,
que la nuit et des astres sans nombre avaient envahi le ciel; maintenant
l'orage s'approchait et dérobait aux yeux toutes ces beautés. L'air
était d'une chaleur étouffante. Vers l'est, les éclairs brillaient sans
intermission. Vers l'ouest, une lueur rouge foncé, reflet du soleil
couchant, se montrait encore à l'horizon.
Les chevaux avançaient avec peine, dans l'obscurité croissante.
Heureusement le chemin était assez bon et Frank Muller marchait en
avant, pour guider les autres; sa belle silhouette virile se détachait
nettement sur la lueur du couchant. Un silence de mort régnait sur la
terre. Ni animaux, ni oiseaux, ni brin d'herbe ou bouffée d'air n'en
animaient la surface. Les seuls signes de vie venaient des langues de
feu qui se jouaient au sein de l'orage. Les milles s'ajoutaient aux
milles sur la lande désolée. On ne devait plus être loin de la rivière
et l'on entendait au loin le sourd grondement du tonnerre.
C'était une nuit terrible. De grands nuages couleur de boue s'avançaient
sur la prairie, poussés par un vent mystérieux. Tout à coup la lune,
entourée d'une auréole sinistre, se leva et jeta sa lumière lugubre sur
l'immensité obscure, qui sembla frissonner, comme si elle avait le
pressentiment des terreurs si proches. Le chariot arrivait à la rivière,
dont on entendait le murmure. A gauche, s'étendait une plaine semée de
larges pierres blanches, semblables à des pierres tombales, sur
lesquelles se jouaient les pâles rayons de la lune.
«Regardez, John, regardez, cria Jess, avec un rire nerveux; on croirait
voir un vaste cimetière, et les ombres qui les séparent, semblent être
celles des morts enterrés là.
--Quelles absurdités! répliqua John sévèrement. A quoi pensez-vous
donc?»
Il sentait qu'elle perdait un peu son équilibre moral et, comme il
n'était pas loin de subir la même impression, il lui en voulait d'autant
plus et tenait à se montrer positif et pratique.
Jess ne répondit rien, mais elle avait peur sans pouvoir dire pourquoi.
Elle croyait faire un rêve horrible; en outre, l'approche de l'orage
ébranlait ses nerfs. Les chevaux eux-mêmes, quoique si fatigués,
hennissaient et s'agitaient avec inquiétude.
Les roues avançaient sans bruit sur l'herbe; on venait de franchir le
sommet d'une de ces ondulations de terrain dont nous avons parlé.
«Nous avons quitté le chemin», cria tout à coup John à Muller, qui le
précédait toujours de quinze ou vingt pas.
«Tout va bien! tout va bien! répondit Frank; nous coupons par le plus
court, pour arriver au gué.»
Sa voix résonnait étrange et creuse, dans les profondeurs du silence. A
cent mètres, la faible lumière qui brillait encore, se réfléchissait sur
la large surface de la rivière.
En cinq minutes, ils furent sur la rive, mais l'obscurité augmentait et
l'on ne distinguait pas l'autre bord.
«Tournez à gauche, cria Muller; le gué est à quelques mètres en aval;
l'eau est trop profonde ici, pour les chevaux.»
John obéit, suivit le cheval de Muller sur une longueur de trois cents
mètres environ et l'on atteignit un endroit où l'eau se précipitait et
tourbillonnait en grondant.
«Voici l'endroit, dit Muller; dépêchez-vous; la maison est sur l'autre
rive et vous ferez bien d'y arriver avant que l'orage éclate.
--Tout cela est fort bien, répliqua John, mais je ne vois pas à un pouce
devant moi et je ne sais où passer.
--Allez tout droit; il n'y a pas plus de trois pieds d'eau et pas une
roche.
--Je n'avance pas, c'est mon dernier mot.
--Il le faut, Capitaine; vous ne pouvez pas rester ici, et en tout cas
nous ne le pouvons pas. Regardez!» De la main, il montrait l'orient, qui
maintenant présentait un spectacle aussi effrayant que magnifique.
Droit devant eux, gonflé par le poids du vent comme le centre d'une
voile, se précipitait le grand nuage, chargé de tempête, illuminé sur
toute sa surface, par des éclairs incessants, qui l'enlaçaient comme
d'immenses serpents de feu. Mais ce qu'il y avait peut-être de plus
terrifiant, c'était le silence absolu de la nature, en ce moment. Le
grondement lointain du tonnerre se taisait et la grande tempête
s'avançait majestueuse et muette, semblable au passage d'une armée
d'ombres, sans bruit de pas ni de roues. Seul le vent ailé courait
devant elle, et derrière elle s'abaissait un rideau de pluie.
Comme Muller parlait, un courant d'air glacé s'abattit sur le chariot,
le fit pencher et les éclairs devinrent encore plus fréquents. L'orage
éclatait au-dessus des voyageurs.
«Avancez, avancez, cria Muller, vous serez tués ici; la foudre frappe
toujours près de l'eau.»
Au même instant il fouetta énergiquement les chevaux de timon.
«Enjambez le siège, Mouti, et restez près de moi pour m'aider à tenir
les rênes», dit John au Zulu, qui obéit aussitôt et se plaça entre lui
et Jess.
«Tenez-vous ferme et priez, Jess, car je crois que nous en avons besoin.
Doucement, mes chevaux! doucement!»
Ceux-ci reculaient et se cabraient, mais Muller d'un côté et le gros
Boer de l'autre les frappaient si cruellement, qu'enfin ils plongèrent
dans la rivière.
Le tourbillon d'air avait passé; on n'entendit, pendant quelques
instants, que le bruissement de l'eau et le sifflement de la pluie qui
s'avançait.
Tout alla bien sur un espace de quinze ou vingt mètres; puis, tout à
coup, John découvrit qu'il entrait dans l'eau profonde; les deux chevaux
de volée perdaient pied et résistaient avec peine au courant de la
rivière grossie.
«Soyez maudit! cria-t-il; il n'y a pas de gué ici.
--Avancez, avancez; il n'y a rien à craindre», répondit la voix de
Muller.
John, sans plus rien dire, fit un effort désespéré pour détourner les
chevaux. Jess, à ce moment, se retourna sur son siège et un éclair lui
montra Muller et ses deux compagnons, à pied sur la rive, le canon de
leurs carabines braqué droit sur le chariot.
«Oh, mon Dieu! cria-t-elle, ils vont tirer sur nous!»
A peine prononçait-elle ces mots, que trois langues de flamme jaillirent
des carabines et le Zulu Mouti, assis près d'elle, tomba lourdement, la
tête la première, au fond du chariot, tandis que l'un des chevaux se
cabrait droit dans les airs, avec un cri d'agonie, et plongeait aussitôt
dans l'eau jaillissante.
Alors suivit une scène d'horreur qui défie toute description. Au-dessus,
l'orage faisait explosion dans toute sa fureur et la foudre frappait à
tout instant la rivière.
Le tonnerre résonnait comme la trompette du jugement dernier. Le vent
tourbillonnait et faisait écumer la surface des eaux. Tout à coup, il
s'engouffra sous la couverture du chariot, enleva celui-ci de dessus les
roues et le déposa sur l'eau, où il se mit à flotter. Alors les deux
chevaux de volée, affolés par la furie de l'ouragan et par les
convulsions du pauvre cheval agonisant, tirèrent avec une telle force
sur les traits, qu'ils parvinrent à s'en affranchir et disparurent entre
l'obscurité du ciel et celle des ondes bouillonnantes. Le chariot
flottait toujours, tantôt touchant le fond, tantôt fendant l'eau comme
un bateau, oscillant de côté et d'autre, puis tournant lentement sur
lui-même. Avec lui flottait le cheval mort, qui attirait après lui
l'autre timonier dont les efforts pour se détacher étaient horribles à
voir, à la lueur des éclairs. Enfin il enfonça et fut étouffé.
Et au milieu de tout ce fracas, de ces fureurs de la tempête, on
entendait nettes et claires, les détonations des trois carabines, chaque
fois qu'un éclair montrait le chariot aux meurtriers debout sur la rive.
Mouti gisait immobile, au fond du véhicule, une balle entre ses larges
épaules, une autre dans le crâne; mais John se sentait encore bien
vivant, quoique quelque chose eût sifflé à son oreille et rasé sa joue.
Instinctivement il étendit le bras, attira Jess, la plaça en travers sur
ses genoux et se pencha sur elle, avec un faible espoir que son corps la
protégerait contre les balles.
Quelque puissance miséricordieuse les protégeait sans doute, car, bien
qu'un projectile eût coupé l'habit de John et que deux autres eussent
traversé la jupe de Jess, aucun ne les atteignit. Bientôt le tir s'égara
et enfin la pluie tomba si dru, les enveloppa d'un voile si épais, que
les éclairs mêmes furent impuissants à les révéler aux regards des
assassins.
«Arrêtons-nous, dit Frank Muller; le chariot a coulé; ils sont morts!
Comment auraient-ils échappé à notre feu et au Vaal débordé?»
Les deux Boers cessèrent donc de tirer. «L'Unicorne», hochant doucement
la tête, fit observer à son compagnon que les damnés Anglais ne
pouvaient guère être plus mouillés dans la rivière, qu'eux-mêmes sous la
pluie. «La Bête fauve» ne répondit pas. Sa conscience était troublée; il
lui restait quelque semblant d'imagination. Il songeait aux douces mains
qui avaient pansé sa blessure le matin; le mouchoir, _son_ mouchoir, _à
elle_, entourait encore son front _à lui_! Maintenant ces doigts se
crispaient sans doute dans une dernière lutte d'agonie, sur les pierres
glissantes du Vaal, à moins qu'ils ne fussent déjà détendus par la mort.
C'était une pensée pénible, mais il se consolait, en se rappelant le
mandat et aussi en se disant qu'il n'avait certainement tué personne,
car il avait eu soin de toujours tirer loin du but, c'est-à-dire du
chariot.
Muller aussi pensait au mandat. Il fallait qu'il le reprît d'une manière
quelconque, même si....
«Abritons-nous là-bas, sous la berge. Il y a près d'ici, à une
cinquantaine de mètres, un endroit où elle s'incline et surplombe. La
pluie nous noie; nous ne pouvons pas remonter à cheval, avant qu'elle
cesse. Et puis j'ai besoin d'une gorgée d'eau-de-vie. Seigneur
tout-puissant! je vois encore la figure de cette jeune fille; l'éclair
me l'a montrée, juste au moment où je tirais. Enfin! elle est au ciel,
la pauvre enfant! Si toutefois les Anglais vont jamais au ciel!» C'était
«l'Unicorne» qui parlait ainsi; «la Bête fauve» ne répondit pas et le
suivit pour se rapprocher des chevaux. Les patients animaux attendaient
leurs maîtres; l'eau ruisselait de leurs têtes baissées.
Muller, debout près du sien, vit les deux hommes disparaître dans
l'obscurité. Comment reprendre ce papier, sans teindre ses mains plus
rouges qu'elles ne l'étaient déjà?
La réponse à sa question ne se fit pas attendre. A ce moment même, un
éclair aveuglant, suivi aussitôt d'un épouvantable coup de tonnerre,
illumina tout le paysage d'une lumière plus éclatante que celle du jour;
il n'est pas rare que la tempête se termine ainsi au midi de l'Afrique.
Au coeur de ce foyer lumineux, blanc et intense, Muller aperçut ses deux
complices et leurs chevaux, à une quarantaine de pas, aussi
distinctement que le grand roi de la Bible vit les hommes dans la
fournaise. Ils étaient debout; une seconde après, bêtes et gens
roulaient sur la terre; puis tout rentra dans l'ombre.
Muller, d'abord ébranlé par le choc, courut en appelant les Boers, mais
l'écho seul de sa voix lui répondit. Il arriva près du groupe; la lune
commençait à lutter faiblement contre la pluie. Ses pâles rayons
tombaient sur deux formes étendues, l'une sur le dos, les traits
convulsés, tournés vers le ciel, et l'autre sur le visage; près d'eux
étaient les deux chevaux, dont le plus rapproché gisait les jambes en
l'air. La foudre les avait frappés tous et les coupables étaient allés
rendre leurs comptes à Dieu. Frank Muller vit cela et, oubliant le
mandat comme le reste, dans l'horreur de ce qui lui semblait être un
effet tangible du jugement suprême, il se précipita vers son cheval et
s'enfuit comme un possédé poursuivi par toutes les terreurs de l'enfer.
CHAPITRE XXIV
L'OMBRE DE LA MORT
Le feu avait cessé sur la rive et John, qui gardait sa présence
d'esprit, en vrai Anglo-Saxon flegmatique, comprit que, pour le moment
du moins, il n'y avait plus de danger de ce côté. Jess restait immobile
dans ses bras, la tête posée sur sa poitrine. Une idée horrible traversa
le cerveau de Niel. Peut-être Jess avait-elle été atteinte! Peut-être
était-elle morte!
«Jess, Jess», cria-t-il, à travers le tumulte de la tempête, «êtes-vous
saine et sauve?»
Elle souleva un peu la tête et répondit: «Je le crois; que se
passe-t-il?
--Dieu seul le sait! Ne bougez pas; tout s'arrangera.»
Mais, en lui-même, il se disait qu'ils étaient en danger imminent d'être
noyés. Ils descendaient, dans un chariot, une rivière en furie; bientôt
sans doute le chariot verserait et alors....
Un instant après, une roue frappa quelque chose; le chariot fit un grand
bond, puis avança un peu, en grinçant sur le fond.
«Nous y voilà», pensa John, car l'eau envahissait le véhicule et le
faisait pencher de côté.
Crac! Le brancard était brisé et le chariot tournait. Ils avaient
touché, par le travers, une roche qui s'élevait du lit de la rivière et
la force du courant avait entraîné les chevaux morts d'un côté, le
chariot de l'autre. En conséquence ils se trouvaient, pour ainsi dire, à
l'ancre sur la roche, les cadavres des chevaux faisant office d'ancres
et les traits en cuir très épais remplaçant le câble. Aussi longtemps
que les traits et le reste du harnachement tiendraient bon, ils seraient
relativement en sûreté, mais ils ignoraient cela. Par le fait ils ne
savaient plus rien. Au-dessus d'eux grondait l'orage, autour d'eux
bouillonnaient les eaux et sifflait la pluie. Ils ne savaient rien, si
ce n'est qu'ils étaient là, atomes vivants et sans ressources, ballottés
sur les eaux furieuses, par une nuit épouvantable et menacés de mort de
tous côtés. Étroitement enlacés, ils se laissaient bercer, lorsque
brilla cet éclair terrible qui, à leur insu, frappa deux de leurs
ennemis et qui, pour un instant, illumina, malgré le rideau de pluie,
les tourbillons d'eau et les deux bords de la rivière.
Il leur fit voir la roche à laquelle ils étaient attachés, la tête de
l'un des pauvres chevaux qui, secoué par le courant, semblait lutter
contre la mort, et le corps de l'infortuné Mouti couché sur le visage,
le bras pendant par-dessus le bord du chariot et laissant filtrer l'eau
entre les doigts, comme font souvent (rapprochement ironique et
sinistre) les passagers d'une barque de plaisance.
Tout cela disparut en un clin d'oeil; mais peu à peu l'orage s'éloigna
et la lune se fit jour à travers les nuages. La pluie cessa enfin, la
tempête se tut et l'on n'entendit plus que le murmure des eaux agitées.
«John, demanda Jess, pouvons-nous faire quelque chose?
--Rien, chère Jess.
--Échapperons-nous au danger?»
Il hésita.
«Nous sommes dans les mains de Dieu, chère enfant. Si le chariot verse,
nous serons noyés. Savez-vous nager?
--Non.
--Si nous pouvons tenir jusqu'au jour, nous gagnerons peut-être la rive,
à moins que ces démons ne tirent sur nous. Je ne crois pas que nous
ayons grand'chance de leur échapper.
--Avez-vous peur de mourir, John?»
De nouveau il hésita.
«Je ne sais pas trop, ma chérie. J'espère mourir en homme.
--Dites-moi franchement ce que vous pensez. Nous reste-t-il quelque
espoir?»
Nouveau silence. Il se demandait s'il devait dire toute la vérité; après
réflexion il s'y décida.
«Je n'en vois aucun, Jess; si nous ne sommes pas noyés, nous serons
certainement fusillés. Ils nous attendront jusqu'au matin sur la rive
et, pour leur propre sécurité, ils n'oseront pas nous laisser vivre.»
Il ignorait que deux des assassins étaient morts et que le troisième
avait fui terrifié.
«Chère Jess, reprit-il, à quoi bon mentir? Notre fin peut venir à tout
instant; il semble impossible qu'elle ne vienne pas avant le lever du
soleil.»
C'étaient là des paroles solennelles et terribles, et le lecteur le
comprendra, s'il peut se rendre compte de la situation de nos deux
personnages. Il est affreux de se sentir, en pleine force, en pleine
jeunesse, face à face avec une mort violente, de savoir que l'on peut,
d'un instant à l'autre, entrer dans cet inconnu, plus redoutable
peut-être que la vie. John sentait son coeur défaillir devant cette
force de la mort. Mais il est quelque chose de plus fort encore: c'est
l'amour parfait d'une femme. Contre cela, la mort elle-même ne peut pas
prévaloir. Au regard de John, répondait en ce moment le regard de Jess
rempli d'une lumière surnaturelle. Elle ne craignait pas la mort, si
elle allait au-devant d'elle avec son bien-aimé. La mort était son
espoir et sa délivrance. Ici-bas, elle n'attendait rien; au delà elle
pouvait trouver tout. Ses fers tombaient, brisés par une main
toute-puissante. Le devoir était satisfait, sa mission remplie et elle
était libre!... libre de mourir avec son bien-aimé. Oui, son amour était
plus profond que la tombe et maintenant il se redressait dans toute sa
force, prêt à s'élancer vers les régions de l'amour éternel.
«Vous êtes bien sûr, John? demanda-t-elle encore.
--Oui, chère; oui. Pourquoi me contraindre à vous le répéter? Je ne vois
aucun espoir.»
Les bras de la jeune fille enlaçaient le cou de John; il sentait sur ses
joues la caresse de ses boucles soyeuses et le souffle de son haleine.
«C'est que j'ai quelque chose à vous dire, John, et je ne peux vous le
dire que si nous devons mourir. Vous savez ce que c'est, mais je désire
que vous l'entendiez de mes lèvres, avant que je meure. Je vous aime,
John, je vous aime, je vous aime! et je suis heureuse de mourir, parce
que je peux mourir et quitter ce monde avec vous.»
Il entendit! Et si puisant était cet amour, que le sien, oublié dans la
terreur du moment, se réveilla dans toute sa force et son ardeur; lui
aussi oublia la mort imminente, pour ne penser qu'à sa passion refoulée
jusque-là. Jess était dans ses bras, telle qu'il l'avait prise pour la
protéger contre les balles; il baissa la tête pour la mieux regarder. La
lune éclairait ce visage pâle et laissait voir dans ses yeux, ce dont
aucun homme ne peut se détourner, quand il l'a vu. Une fois encore, même
à cette heure et dans ce lieu, le sentiment de soumission complète à la
douce tyrannie de Jess s'empara de lui, comme cet autre jour, dans la
petite maison de Prétoria. Mais maintenant toute considération terrestre
ayant disparu, il n'hésita plus à presser de ses lèvres les lèvres de la
jeune fille. Jamais, peut-être, la lune n'avait éclairé scène d'amour
aussi saisissante, aussi pathétique. Ces deux êtres goûtaient la joie la
plus entière, la plus intense que la vie puisse offrir, tandis que sur
eux planait l'ombre de la mort, et qu'à leurs pieds, à moitié caché par
les eaux, se raidissait le cadavre du Zulu! Le chariot se balançait dans
le courant de la rivière torrentueuse; les corps des chevaux morts
plongeaient et reparaissaient selon les ondulations de l'eau, sur
laquelle se jouaient les rayons de la lune. Au-dessus des deux amants,
le ciel étendait ses profondeurs d'un bleu sombre et parsemées
d'étoiles, que tout à l'heure, peut-être, leurs âmes franchiraient; à
droite et à gauche, les rives indistinctes allaient se perdre dans
l'ombre; mais ils ne voyaient rien de tout cela; ils ne se rappelaient
rien, si ce n'est que leurs coeurs s'étaient rencontrés; ils étaient
heureux d'un bonheur enivrant, que l'humanité goûte rarement. Le passé
n'existait plus; l'avenir allait commencer et entre les deux planait
leur passion sanctifiée par la fin prochaine.