ma chère; que Dieu vous garde! N'oubliez pas, quand vous le pourrez,
d'écrire au _Times_. Allons! Ne pleurez pas. Je vous assure que je ne
pleurerais guère si j'étais à votre place.»
Jess avait profité de l'occasion que lui offrait la chaude embrassade de
Mme Neville, pour fondre en larmes.
Une minute après, ils étaient dans le chariot et Mouti grimpait derrière
eux.
«Ne pleurez pas, chère enfant», dit John, en posant une main sur
l'épaule de Jess; «il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.
--C'est vrai, John!» Et elle sécha ses larmes.
Au quartier général, le capitaine expliqua les motifs de son départ.
Tout d'abord l'officier qui remplaçait momentanément le commandant
blessé, fit quelques objections, surtout lorsqu'il sut que Niel avait
donné sa parole de ne pas emporter de dépêches; mais, en réfléchissant,
il reconnut que ce départ pouvait faire plus de bien que de mal, en
permettant au capitaine de faire savoir ce qui se passait _dans ce
trou_. On échangea une poignée de main et John sortit pour se trouver en
face d'une grande foule.
Le bruit de ce départ s'était répandu; tout le monde voulait s'en
assurer; semblable événement ne s'était pas produit depuis deux mois et
plus et causait une surexcitation proportionnée à sa rareté.
«Oh! miss Croft», cria une femme, qui avait, comme Jess, été surprise
par le siége pendant une visite chez des amis, «si vous pouviez envoyer
une ligne à mon mari, à Maritzburg, pour lui dire que je me porte bien,
à part les rhumatismes que j'ai gagnés en couchant par terre, et qu'il
embrasse les jumeaux de ma part.
--Dites donc, Niel, prévenez ces damnés Boers que nous leur donnerons
une bonne volée quand Colley nous aura secourus», dit à son tour un
jeune et jovial Anglais, qui portait l'uniforme des carabiniers de
Prétoria. Il ne se doutait guère que le pauvre Colley dormait
paisiblement à six pieds sous terre, avec une balle boer dans le crâne.
«Allons, capitaine Niel, si vous êtes prêt, il faut nous mettre en
route.» Joignant le geste aux paroles, l'un des Boers donna un tel coup
de sa lourde cravache au premier cheval, que l'animal bondit presque en
dehors des traits.
Les chevaux, en se précipitant au galop, dispersèrent la foule et nos
voyageurs commencèrent leur voyage au milieu d'une bordée d'adieux.
Pendant plus d'une heure, rien de particulier ne se produisit; John
allait bon train et les deux Boers suivaient à cheval. Au bout de ce
temps, et à une courte distance de la maison rouge où Frank Muller avait
obtenu, la veille, le laissez-passer du général, l'un des Boers se
rapprocha et dit assez rudement qu'ils devaient dételer à la maison, où
on leur servirait un repas. Comme il était près d'une heure, cette
communication ne leur fut nullement désagréable; donc, à cinquante
mètres de l'habitation, John arrêta les chevaux, les fit dételer et,
après les avoir vus boire, se dirigea vers la maison rouge. Les deux
Boers, assis déjà sous la véranda, firent signe aux voyageurs d'entrer
dans une petite pièce où ils trouvèrent une femme hottentote, en train
de placer le repas sur la table.
«Mangeons ce dîner, dit John à Jess; Dieu sait quand nous en aurons un
autre.»
Comme ils s'asseyaient, les deux Boers entrèrent; l'un d'eux fit à
l'autre une observation ironique, accompagnée d'un regard insultant et
tous deux se mirent à rire.
John rougit, mais se tut. L'aspect de son escorte ne lui inspirait
qu'une médiocre confiance. L'un des Boers, grand, gros, flasque, avait
une expression particulièrement repoussante, à laquelle ajoutait une
dent qui, de la mâchoire supérieure, retombait sur la lèvre inférieure.
L'autre était un petit homme à la physionomie sardonique, orné d'une
profusion de barbe, de favoris noirs et d'une longue chevelure qui
tombait sur ses épaules. Quand il riait, ses sourcils s'abaissaient, ses
favoris se rapprochaient et ses moustaches se relevaient de telle sorte,
qu'on ne voyait presque plus son visage et qu'il ressemblait plus à un
grand singe barbu qu'à un homme. Il avait le type boer le plus sauvage
de la frontière la plus éloignée, et ne comprenait pas un mot d'anglais.
Jess le surnomma «la Bête fauve» et l'autre «l'Unicorne», à cause de sa
dent. Celui-ci parlait bien l'anglais, ayant passé plusieurs années à
Natal, qu'il avait dû quitter à la suite de cruautés exercées sur des
Cafres.
L'Unicorne était un homme extraordinairement pieux, et surprit fort le
capitaine, en lui saisissant le bras, au moment où il allait découper la
viande.
«Qu'y a-t-il?» demanda Niel.
Le Boer secoua tristement la tête.
«Ce n'est pas étonnant que la race anglaise soit maudite et nous ait été
livrée comme le grand roi Agag fut livré aux Israélites. Vous vous
asseyez pour votre repas, sans rendre grâces au cher Seigneur!»
Alors, rejetant sa tête en arrière, il se mit, à psalmodier du nez, un
long _benedicite_ en hollandais, qu'il voulut ensuite traduire en
anglais, ce qui prit un temps considérable. «La Bête fauve» termina par
un _amen_, de son ton sardonique, et enfin les voyageurs eurent la
liberté de commencer leur désagréable dîner; mais ne pouvant s'attendre
à rien de très agréable, ils se résignèrent et firent contre fortune bon
coeur; en somme il eût été plus fâcheux encore de ne pas dîner du tout.
CHAPITRE XXII
EN ROUTE
Leur repas achevé, Jess et John allaient se lever de table, quand la
porte s'ouvrit et Frank Muller parut, toujours le même, caressant sa
barbe d'or et conservant son expression sinistre.
Quand son regard froid tomba sur John, un faible sourire détendit sa
bouche finement dessinée, mais cruelle.
Tout à coup il aperçut les deux Boers, dont l'un se curait les dents
avec une fourchette d'acier, tandis que l'autre allumait sa pipe, à deux
pouces de la tête de Jess, et aussitôt son visage prit une expression de
colère.
«Que vous ai-je dit à tous deux? s'écria-t-il: que vous ne deviez pas
manger avec les _prisonniers_ (ce mot frappa désagréablement l'oreille
de Jess). Je vous ai dit qu'ils devaient être traités avec tout le
respect possible et je vous trouve vautrés sur la table et fumant en
leur présence. Sortez!»
L'homme au visage flasque se leva aussitôt avec un soupir, déposa sa
fourchette et partit sans réflexion, car il reconnaissait que Meinheer
Muller n'était pas un chef avec qui l'on pût plaisanter, mais son
compagnon se montra plus récalcitrant.
«Eh quoi! dit-il, secouant sa crinière en arrière, ne suis-je pas assez
bon pour m'asseoir à table avec deux maudits Anglais, un soldat et une
femme? Si j'étais le maître, il cirerait mes bottes et elle préparerait
mon tabac.»
Frank Muller, sans rien dire, bondit vers l'inférieur insubordonné et,
d'une poussée de sa puissante épaule, l'envoya rouler à travers la porte
ouverte, dans le corridor, au grand dommage de sa pipe et de son plus
beau trait--son nez.
«Voilà! dit Muller, en fermant la porte; c'est la seule manière de
traiter un individu de cette sorte; et maintenant permettez-moi de vous
souhaiter le bonjour, miss Jess», dit-il, en tendant à la jeune fille
une main qu'elle prit assez froidement, il faut l'avouer.
Il ajouta poliment:
«J'ai eu grand plaisir à pouvoir vous rendre ce bon office. Je n'ai pas
obtenu le sauf-conduit sans quelque peine; il m'a même fallu faire
valoir mes services, mais peu importe, je l'ai obtenu et je me charge de
vous escorter jusqu'à Belle-Fontaine.»
Jess salua et Muller, se tournant vers John, qui était resté debout, lui
parla ainsi:
«Capitaine Niel, nous avons eu quelques désaccords autrefois; j'espère
vous prouver par le service que je vous rends, que moi, du moins, je
n'ai pas de rancune. J'irai plus loin. Comme je l'ai déjà dit, je
reconnais que les torts étaient de mon côté, dans l'affaire de
l'auberge, à Wakkerstroom. Donnons-nous la main et oublions tout cela.»
Et s'avançant vers John, il lui tendit la main.
Jess était au courant de la situation; tout d'abord elle espéra que John
ne prendrait pas cette main, puis, se rappelant leur position
respective, elle espéra le contraire.
John pâlit un peu, se redressa et, délibérément, il mit sa main derrière
son dos.
«Je le regrette, monsieur Muller, dit-il, mais, même dans les
circonstances actuelles, je ne peux pas vous donner la main; vous savez
pourquoi.»
Jess vit la colère furieuse, qui était le côté faible de Muller, se
refléter sur son visage.
«Je ne sais rien, Capitaine, ayez la bonté de vous expliquer.
--Très bien, répondit John. Vous avez essayé de m'assassiner.
--Que voulez-vous dire? s'écria Muller, d'une voix tonnante.
--Ce que je dis. Vous avez tiré deux fois sur moi, sous prétexte de
tirer sur un chevreuil. Tenez, voyez.» Il lui tendit son feutre mou,
qu'il portait encore. «Voici la marque de l'une de vos balles. Je ne me
doutais de rien alors; je sais tout maintenant et je refuse de vous
tendre la main.»
Peu à peu la fureur avait maîtrisé Muller.
«Vous me payerez ça, Anglais menteur», dit-il, en portant la main au
couteau de chasse qui pendait à sa ceinture.
Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en face. John ne bougea
pas. Calme et fort comme le tronc d'un chêne, son loyal visage
présentait un contraste étrange avec la beauté démoniaque du grand
Hollandais. Il reprit la parole d'une voix tranquille:
«J'ai eu le dessus une fois déjà sur vous, Frank Muller et, si c'est
nécessaire, je l'aurai encore, malgré votre couteau. Mais en attendant
je vous rappelle que j'ai un sauf-conduit signé par votre général et qui
garantit notre sécurité. Et maintenant, monsieur Muller, ajouta-t-il,
avec un éclair de ses yeux bleus, je suis prêt.»
Le Hollandais tira son couteau, puis le repoussa dans le fourreau. Il
avait eu un instant la pensée d'en finir tout de suite; mais, même dans
sa rage, il songea qu'il y aurait un témoin.
Toutefois la colère lui fit assez oublier la prudence, pour qu'il
s'écriât:
«Un sauf-conduit du général! grand bien vous fasse, Capitaine! Vous êtes
en mon pouvoir; je peux vous écraser, si bon me semble; mais (se
maîtrisant tout à coup) je dois peut-être prendre certaines choses en
considération; vous êtes un vaincu, vous en souffrez et cela vous en
fait dire plus long que vous ne voudriez. Laissons tout cela, surtout
devant une dame. Quelque jour, peut-être, aurons-nous le loisir de vider
notre querelle, Capitaine; jusque-là, avec votre permission, nous n'en
parlerons plus.
--Parfaitement, monsieur Muller, répliqua John; seulement ne me demandez
pas de vous donner la main.
--Très bien, Capitaine; maintenant, si vous me le permettez, je vais
dire qu'on attelle vos chevaux; il faut nous remettre en route, si nous
voulons être à Heidelberg ce soir.»
Il salua et sortit; il se rendait compte que sa violence avait encore
une fois failli compromettre le succès de son plan.
«Maudit homme! se dit-il. Il est ce que les Anglais appellent un _vrai
gentleman_. Il a été courageux de refuser ma main, quand il sait qu'il
est en mon pouvoir!»
«John, s'écria Jess, aussitôt que la porte se fut refermée, j'ai peur de
cet homme. Si j'avais su qu'il fût pour quelque chose dans l'affaire du
sauf-conduit, je ne l'aurais pas accepté. Il m'avait bien semblé
reconnaître son écriture. Oh! que je voudrais que nous fussions encore à
Prétoria!
--Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher, répéta John, une seconde
fois. Tâchons seulement d'en sortir le plus vite possible. Je ne crains
rien pour vous, mais il me hait comme la peste; à cause de Bessie, sans
doute.
--Oui, c'est cela, répondit Jess. Il était fou de Bessie.
--C'est curieux qu'un tel homme puisse aimer, remarqua John, en allumant
sa pipe. Quel étrange mélange que la composition de la nature humaine!
Dites donc, Jess, si ce Muller me hait tant, pourquoi m'a-t-il fait
donner un laissez-passer? Quel a pu être son but?
--Je ne sais trop, répliqua Jess, en hochant la tête, mois tout cela ne
me plaît guère.
--Je ne pense pas qu'il puisse avoir l'intention de m'assassiner? Il a
essayé une fois déjà, pourtant.
--Oh! non, John, pas cela! s'écria Jess, avec angoisse.
--Je ne sais trop, après tout, si cela importerait beaucoup», répliqua
John, avec une apparence de gaieté peu sincère. «Cela m'éviterait bien
des ennuis et ne ferait qu'avancer un peu la fin. Mais je vous ai
effrayée. N'en parlons plus; il n'a peut-être que de bonnes intentions
pour le moment. Voilà Mouti qui nous appelle. Ces brutes lui auront-ils
donné à manger? Dans le doute, je fais main basse sur ce reste de gigot;
M. Frank Muller ne nous fera pas mourir de faim.» Sur ce, John sortit en
riant gaiement.
Quelques minutes après, ils repartaient; au moment où ils allaient se
mettre en route, Frank Muller s'approcha, ôta son chapeau et leur dit
qu'il les rejoindrait probablement le lendemain, près de Heidelberg, ou
tout serait préparé pour qu'ils passassent une bonne nuit. S'il ne les
rejoignait pas, c'est qu'il serait retenu par le service. En ce cas, les
deux hommes avaient l'ordre de les conduire en sûreté jusqu'à
Belle-Fontaine; et il ajouta, d'un ton significatif:
«Je ne crois pas que vous soyez exposés à de nouvelles impolitesses.»
Un instant après, il partait au galop, sur son grand cheval noir,
laissant les deux voyageurs assez intrigués, mais surtout très soulagés.
«Il n'a vraiment pas l'air d'un homme qui va nous jouer un mauvais tour,
dit John; à moins cependant qu'il n'aille nous préparer une chaude
réception.»
Jess fit un mouvement d'épaules qui signifiait: Je n'y comprends rien;
et tous deux s'installèrent pour leur longue et solitaire étape. Ils
avaient plus de quarante milles à parcourir, mais leurs guides, ou
plutôt leurs gardiens, ne leur permirent de dételer qu'une seule fois,
en pleine prairie, un peu avant le coucher du soleil. Ils repartirent au
crépuscule. La route était si affreuse que, jusqu'au lever de la lune, à
neuf heures, le voyage ne fut pas sans danger. Enfin, vers onze heures,
ils arrivèrent à Heidelberg. La ville semblait presque déserte.
Évidemment, le plus grand nombre des Boers était parti en avant, et l'on
n'avait laissé qu'une petite garnison au siège du gouvernement.
«Où devons-nous dételer? demanda John à «l'Unicorne», qui trottait à
moitié endormi, près du chariot.
--A l'hôtel», répondit-il sèchement.
Ils se dirigèrent donc de ce côté, heureux de penser qu'ils allaient se
reposer et de voir, en approchant, que les lumières n'étaient pas
éteintes dans la maison.
Malgré les secousses terribles du chariot, Jess dormait depuis deux
heures, le bras passé dans le dossier du siège et la tête appuyée sur un
pardessus dont John avait fait une sorte d'oreiller. Elle s'éveilla en
tressaillant.
«Où sommes-nous? dit-elle. J'ai fait un rêve affreux. Il me semblait que
j'étais morte.... Je voyageais à travers la vie, quand, soudain, tout
s'arrêta; j'étais morte!
--Cela ne m'étonne pas, répliqua John en riant; aucune vie ne peut être
plus dure que la route où nous avons passé. Nous sommes à l'hôtel; voici
les garçons d'écurie qui viennent dételer les chevaux.»
Il descendit tout raide du chariot et aida, ou plutôt porta Jess, car
elle ne pouvait plus se mouvoir.
Debout sur le seuil de l'hôtel, une bougie élevée au-dessus de sa tête,
se tenait une femme, une Anglaise au visage agréable, qui leur souhaita
cordialement la bienvenue.
«Frank Muller a passé par ici, il y a trois heures, et m'a donné l'ordre
de vous attendre, dit-elle. Je suis bien contente de revoir des visages
anglais, vous pouvez m'en croire. Mon nom est Gooch. Dites-moi si mon
mari est à Prétoria. Il y est allé avec son chariot, juste au moment où
le siège commençait, et je n'ai plus entendu parler de lui.
--Il est là-bas et se porte bien, répondit John. Il a été légèrement
blessé à l'épaule, le mois dernier, mais il est tout à fait guéri.
--Oh! Dieu soit loué! s'écria la pauvre femme en pleurant; ces démons
m'ont dit qu'il était mort, pour me tourmenter sans doute. Entrez, Miss;
j'ai préparé pour vous un souper chaud; les garçons s'occuperont des
chevaux.»
Ils entrèrent donc, trop heureux de trouver bon souper, bon accueil et
bons lits.
Le lendemain matin, dès l'aurore, un de leurs estimables gardes du corps
leur fit dire qu'on ne partirait qu'à dix heures et demie, parce que les
chevaux avaient besoin d'un plus long repos. Quiconque a fait un voyage
dans un chariot de poste de l'Afrique australe, comprendra la
satisfaction avec laquelle ils acceptèrent ces heures supplémentaires de
repos dans de bons lits. A neuf heures, ils déjeunèrent et, comme dix
heures et demie sonnaient, Mouti amena le chariot devant la porte et les
deux Boers parurent.
«Qu'est-ce que nous vous devons, madame Gooch? demanda John.
--Rien du tout, capitaine Niel. Si vous saviez quel poids vous m'avez
enlevé du coeur! En outre, nous sommes tout à fait ruinés. Les Boers ont
pris les chevaux et les bestiaux de mon mari et, jusqu'à la semaine
dernière, j'ai dû en loger six, sans recevoir un sou; il importe donc
peu que vous me payiez.
--Du courage, madame Gooch, répliqua John, gaiement. Le gouvernement
vous donnera des dédommagements, quand la guerre sera finie.»
Mme Gooch secoua la tête.
«Je ne m'attends pas à recevoir un centime, dit-elle. Si seulement mon
mari me revient et que nous puissions sortir vivants de ce maudit pays,
je m'estimerai heureuse.
«Tenez, Capitaine, j'ai mis dans le chariot un panier plein de
provisions: pain, viande, oeufs durs et une bouteille de bon cognac.
Cela pourra vous être utile, ainsi qu'à la demoiselle, avant que vous
arriviez chez vous. Je ne sais où vous coucherez ce soir, car les
Anglais tiennent encore Standerton; vous ne pourrez donc pas y entrer;
il vous faudra faire un détour. Ne me remerciez pas. Adieu, adieu, Miss;
j'espère que vous arriverez à bon port. Soyez prudents toutefois et
veillez. Les deux hommes qui vous escortent sont de la pire espèce. J'ai
entendu dire que celui dont la dent fait saillie, a tué deux blessés à
Bronker's Spruit, et je ne sais rien de bon sur l'autre. Ce matin ils
riaient en parlant de vous dans la cuisine; un de mes garçons les a
entendus; l'un d'eux a dit qu'en tout cas, ils seraient débarrassés de
vous ce soir. Je ne sais ce que cela signifie; peut-être va-t-on changer
votre escorte; somme toute, j'ai pensé qu'il valait mieux vous
prévenir.»
John devint très grave, car ses soupçons se réveillaient. Mais à ce
moment l'un des Boers parut et il fallut se remettre en route.
Cette seconde journée fut, sous bien des rapports, la contre-partie de
la première. Le chemin était absolument désert. Ils ne virent ni
Anglais, ni Boers, ni Cafres; en fait de créatures vivantes, ils
n'aperçurent que quelques troupeaux de chevreuils.
Vers deux heures, comme on repartait après une courte halte, un petit
incident se produisit. Le cheval de «la Bête fauve» mit le pied dans un
trou et tomba lourdement, jetant son cavalier sur la tête. Celui-ci se
releva aussitôt, mais son front avait frappé sur la mâchoire d'un daim
mort et le sang coulait abondamment sur son visage barbu. Son compagnon
rit brutalement, car, pour certaines natures, la vue de la souffrance
d'autrui a quelque chose d'irrésistiblement comique, mais le blessé
jurait de toutes ses forces, essayant d'arrêter le sang avec le pan de
son vêtement.
«Attendez un instant, dit Jess, il y a de l'eau dans cette mare»; et,
sans hésiter, elle descendit du chariot et conduisit l'homme à demi
aveuglé par le sang, auprès de la source. Elle le fit mettre à genoux,
baigna sa blessure qui n'était pas profonde, jusqu'à ce qu'elle cessât
de saigner, puis appliqua dessus un tampon d'ouate, qu'elle se trouvait
avoir dans le chariot, et banda le front du blessé avec son propre
mouchoir. L'homme, si brute qu'il fût, parut touché de sa bonté.
«Dieu tout-puissant! dit-il, vous avez bon coeur et la main douce; ma
propre femme n'aurait pas mieux fait; c'est dommage que vous soyez une
damnée Anglaise.»
Jess remonta dans le véhicule sans rien répondre et l'on repartit, «la
Bête fauve» ayant l'air plus sauvage et moins humain que jamais, avec le
mouchoir maculé autour de sa tête et sa barbe épaisse, raidie par le
sang qu'il n'avait pas voulu prendre la peine de laver.
Rien de nouveau n'eut lieu jusqu'au moment où, une heure avant le
coucher du soleil, on détela par ordre de l'escorte, dans un endroit où
un sentier à peine tracé bifurquait du chemin de Standerton.
CHAPITRE XXIII
LE GUÉ DU VAAL
La journée avait été si accablante, que nos voyageurs s'assirent
littéralement haletants, à l'ombre du chariot. La brise légère de
l'après-midi était tombée, et l'air devenait d'une lourdeur étouffante.
Les deux Boers eux-mêmes semblaient en souffrir, car ils s'étaient
étendus sur l'herbe à quelques pas sur la gauche et paraissaient dormir
profondément. Quant aux chevaux, ils n'en pouvaient plus, refusaient
même de manger et s'éloignaient d'un pas lourd, à longueur de leur
licou, mordillant délicatement une bouchée d'herbe par-ci par-là. Le
Zulu Mouti semblait seul insensible à cette terrible chaleur; assis sur
un petit monticule, exposé en plein aux rayons du soleil couchant, il
chantonnait tranquillement un air de sa composition, car les Zulus sont
d'aussi grands improvisateurs que les Italiens.
«Encore un oeuf, Jess, dit John, cela vous fera du bien.
--Non, merci; il m'est impossible de manger par cette chaleur.
--Essayez; Dieu sait quand nous ferons une autre halte! Je ne peux rien
apprendre de notre charmante escorte; elle ne sait rien, ou ne veut rien
dire.
--Impossible, John; un orage se prépare et je ne peux jamais manger
avant un orage, surtout quand je suis fatiguée.»
La conversation cessa.
«John, reprit enfin Jess, où pensez-vous que nous camperons cette nuit?
Si nous suivons la grande route, nous serons à Standerton dans une
heure.
--Je ne suppose pas qu'ils aillent à Standerton; nous traverserons sans
doute le Vaal à gué et il faudra nous résigner à cheminer sur la
prairie.»
A cet instant, les deux Boers s'éveillèrent et se mirent à discuter
quelque chose avec animation.
L'immense disque rouge du soleil descendait à l'horizon et semblait
teindre le ciel et la terre dans le sang.
A cent mètres environ, le petit sentier escaladait le sommet d'une
colline et John suivait du regard le soleil qui, peu à peu,
disparaissait derrière la hauteur. Quelque chose détourna son attention
et quand il reporta les yeux de ce côté, une silhouette de cavalier
immobile se montrait au sommet, sous la brillante lumière de l'astre à
son déclin. C'était Frank Muller. John le reconnut instantanément. Le
cheval se présentait de profil, de sorte que, même à cette distance,
chaque ligne des traits et jusqu'à la détente de la carabine se
détachaient nettement sur le fond d'un rouge enfumé. L'homme et le
cheval semblaient être en feu; l'effet produit était si extraordinaire,
que John le fit remarquer à sa compagne. Elle frissonna
involontairement.
«On dirait un démon dans l'enfer, murmura-t-elle; le feu a l'air de
courir le long de son corps.
--Certes, c'est un démon, répliqua John, mais malheureusement il n'est
pas encore arrivé à destination. Le voici qui vient comme un
tourbillon.»
En effet, quelques secondes après, le grand cheval noir s'arrêtait
subitement auprès du chariot et Muller, souriant, soulevait son chapeau.
«Vous voyez que je vous ai tenu parole, dit-il; je vous assure que ce
n'a pas été sans peine; j'ai cru au dernier moment qu'il me faudrait y
renoncer. Enfin, me voici.
--Où nous arrêterons-nous ce soir? demanda Jess; à Standerton?
--Non; c'est plus que je ne puis faire pour vous, je le crains. Mon plan
est de traverser le Vaal à un gué que je connais, à douze milles d'ici,
et de passer la nuit dans une ferme qui est sur l'autre rive. Ne vous
inquiétez pas; je vous affirme que vous dormirez bien tous deux ce
soir», ajouta-t-il, avec un sourire qui terrifia Jess.
«Mais ce gué, monsieur Muller, reprit John, est-il sûr? J'aurais cru que
le Vaal serait grossi par les pluies récentes?
--Le gué est parfaitement sûr, capitaine Niel. Je l'ai traversé
moi-même, il y a deux heures. Je sais que vous avez mauvaise opinion de
moi, mais vous n'admettez pas, je suppose, que je vous conduirais à un
gué dangereux? Voulez-vous ordonner au Zulu d'atteler vos chevaux?»
De nouveau, il salua et s'éloigna pour rejoindre les deux Boers.