Frank Muller, car c'était lui, sourit méchamment; il avait fait exprès

d'effrayer le vieillard dont il connaissait la lâcheté.

«Pourquoi avez-vous été si long! et qu'avez-vous fait des Anglais?

demanda-t-il; vous devriez être ici depuis une demi-heure.

--Sans doute, sans doute, neveu, mais j'ai été retenu; bien sûr vous

n'admettez pas que je m'attarderais dans cette maudite place. Fi donc!

Elle empeste l'anglais!» Et ce disant, il cracha par terre. «Je ne peux

pas en perdre le goût dans la bouche.

--Vous mentez, Hans Coetzee, répondit tranquillement Muller; Anglais

avec les Anglais, Boer avec les Boers. Prenez garde, ou nous vous

démasquerons! Je vous connais, vous et vos discours. Vous rappelez-vous

ce que vous disiez à l'Anglais Niel, à l'hôtellerie de Wakkerstroom,

quand vous me vîtes en vous retournant? J'avais entendu et je n'oublie

pas. Vous savez ce qui arrive «aux traîtres au pays»?

Les dents de Hans s'entre-choquèrent et son visage fleuri devint blême.

«Que voulez-vous dire, neveu? demanda-t-il.

--Moi? Je ne veux rien dire. Je vous avertissais seulement _en ami_.

J'ai entendu raconter certaines choses sur vous, par....» Il murmura un

nom qui fit pâlir encore davantage le pauvre Hans.

«Eh bien!» ajouta son persécuteur, lorsqu'il eut bien joui de sa

terreur, «eh bien! quelles conditions?

«Oh! bonnes, neveu, bonnes», dit-il vivement, trop heureux de changer de

sujet; «j'ai trouvé les Anglais souples comme des gants. Ils échangeront

leurs douze prisonniers pour quatre des nôtres. Les hommes seront ici

demain, à dix heures. J'ai raconté au commandant les affaires de Laing

et d'Ingogo; il ne voulait pas me croire; il s'imaginait que j'étais un

menteur, comme lui. On commence à avoir faim là-bas; j'ai vu un

Hottentot de ma connaissance, qui m'a dit que les os se montraient déjà.

--Ils perceront bientôt la peau, répliqua Muller. Nous voici arrivés à

la maison, le général y est; il vient de Heidelberg; vous pouvez lui

faire votre rapport. Qu'avez-vous appris du capitaine Niel? Est-il vrai

qu'il soit mort?

--Non, il n'est pas mort. A propos, j'ai rencontré la nièce d'Om Croft,

la brune. Elle est enfermée là-bas avec le capitaine, et elle m'a prié

d'obtenir un laissez-passer pour qu'ils puissent retourner chez eux.

Naturellement je lui ai répondu que c'était absurde et qu'il leur

fallait subir la famine comme les autres.»

Muller, qui avait écouté cette dernière partie du récit avec un intérêt

profond, arrêta subitement son cheval en s'écriant:

«Vraiment! Vous avez dit cela? Alors vous êtes un plus grand imbécile

que je ne croyais. Qui vous a autorisé à décider s'ils auraient ou

n'auraient pas un laissez-passer?»

CHAPITRE XX

LE GRAND HOMME

Complètement abasourdi par la riposte de Muller, Hans perdit contenance

et se répéta au dedans de lui-même, pour la centième fois, que Frank

était en vérité «un diable d'homme». Un instant après, ils arrivaient à

la porte de l'habitation, descendaient de cheval et Coetzee était

introduit en présence de l'un des chefs de l'insurrection.

C'était un homme d'environ cinquante-cinq ans, court, voûté, laid, au

nez long, aux yeux petits, aux cheveux plats. Le front toutefois était

intelligent et la physionomie générale laissait deviner une finesse et

des capacités au-dessus de la moyenne. Assis devant une table en bois

blanc, le grand homme écrivait quelque chose, avec une peine évidente,

sur un papier sale, tout en fumant une très grande pipe.

«Asseyez-vous, messieurs», dit-il, quand les deux compagnons entrèrent,

et il leur indiqua, de la tige de sa pipe, un banc de sapin. Ils

s'assirent donc, sans même soulever leurs chapeaux, tirèrent leurs pipes

de leurs poches et se mirent en devoir de les allumer.

«Comment, au nom de Dieu, écrivez-vous «Excellence»? demanda le général,

un instant après; «je l'ai écrit de quatre manières différentes et

chacune me paraît pire que les autres.»

Frank Muller fournit le renseignement demandé. En lui-même Hans se dit

qu'il se trompait, mais il n'osa pas exprimer son opinion.

«Voilà! C'est fait», dit bientôt le général, contemplant sa page

d'écriture d'un air de satisfaction presque enfantin. «Maudit soit celui

qui inventa l'écriture! Nos pères s'en passaient fort bien; pourquoi ne

ferions-nous pas de même? Quoique ce soit, il est vrai, utile pour les

traités avec les Cafres. Neveu, je crois, après tout, que vous vous êtes

trompé pour le mot Excellence! N'importe; ça passera. Quand un homme

écrit une lettre comme celle-ci, à la reine d'Angleterre, il n'a pas à

se préoccuper beaucoup de son orthographe!» Le général se renversa sur

sa chaise, en riant doucement.

«Eh bien! Meinheer Coetzee, de quoi s'agit-il? Ah! je sais: des

prisonniers. Eh bien! qu'avez-vous fait?»

Hans conta son histoire; il s'étendait avec complaisance, lorsque le

général l'arrêta tout court.

«Très bien, très bien, cousin; ainsi ils rendront douze hommes pour

quatre? C'est une assez juste proportion: ah! un instant; encore un mot.

On m'a parlé de vous, cousin; j'ai entendu dire qu'on ne pouvait pas se

fier à vous. Je ne sais s'il en est ainsi; pour ma part je ne le crois

pas. Seulement écoutez-moi; si c'était vrai et si je m'en assurais, par

Dieu! je vous ferais couper en morceaux, à coups de fouet, fusiller

ensuite et j'enverrais votre carcasse en cadeau aux Anglais.» A ces

mots, il se pencha vers Coetzee, donna sur la table un vigoureux coup de

poing dont le retentissement produisit un effet des plus désagréables

sur les nerfs du pauvre Hans, et une lueur soudaine de férocité brilla

dans les petits yeux du général, de manière à décontenancer un homme

timide, fût-il parfaitement innocent.

«Je jure..., commença Hans.

--Ne jurez pas, cousin; vous êtes un ancien de l'Église! En outre, c'est

inutile; je vous ai dit que je n'y croyais pas. Seulement il s'est

produit dernièrement deux ou trois cas.... Non, ne cherchez pas. Vous ne

rencontrerez nulle part les coupables. Bonjour, cousin, bonjour.

N'oubliez pas de remercier le Dieu tout-puissant, de nos victoires.»

L'infortuné Hans partit fort abattu, comprenant que les jours de celui

qui essaye, si adroitement que ce soit, de s'asseoir sur deux sièges à

la fois, sont des jours qui menacent d'être comptés. Et si l'Anglais

allait vaincre après tout (ce qu'il désirait au fond de son coeur),

comment prouverait-il qu'il avait nourri cette espérance? Pendant qu'il

se dirigeait vers la porte, le général le suivait d'un regard moitié

malicieux, moitié menaçant, sous ses sourcils en broussaille.

«Un cauteleux, un lâche, un homme sans coeur pour le bien comme pour le

mal, tel est Hans Coetzee, neveu; je le connais depuis des années. Bah!

laissons-le. Il nous vendrait, s'il le pouvait, mais je crois l'avoir

suffisamment effrayé; au reste, s'il le fallait, il s'apercevrait vite

que je n'aboie jamais sans avoir l'intention de mordre. Assez sur ce

sujet. Vous ai-je remercié pour la part que vous avez prise à la

bataille de Majuba? Ah! quelle glorieuse victoire! Les astres sont pour

nous, Frank. Combien étiez-vous en partant pour escalader la montagne?

--Quatre-vingts hommes.

--Et combien en arrivant?

--Cent soixante-dix à peu près.

--Et combien de victimes?

--Trois: un tué, deux blessés et quelques égratignures.

--Merveilleux! merveilleux! Il faut qu'il ait été fou ce général

anglais. Qui l'a tué?

--Breytenbach. Le général Colley tenait un mouchoir blanc à la main;

Breytenbach tira; Colley tomba comme une masse, et alors tous les autres

coururent pêle-mêle jusqu'au bas de la montagne. Oh! ç'a été

merveilleux. Ils auraient pu nous faire reculer de la main gauche. Voilà

ce que c'est que de combattre pour une bonne cause, mon oncle.»

Le général eut un mauvais sourire et répliqua: «Voilà ce que c'est que

d'avoir des hommes qui savent tirer, qui connaissent le pays et qui

n'ont pas peur. Enfin, c'est fait et bien fait. Les astres sont pour

nous, Frank, et jusqu'ici nous sommes vainqueurs. Mais comment cela

finira-t-il? Vous êtes intelligent; dites-moi comment cela finira.»

Frank Muller se leva et fit deux fois la longueur de la chambre avant de

répondre.

«Vous le dirai-je?» demanda-t-il; puis, sans attendre la réplique, il

continua: «Nous reprendrons le pays; voilà comment cela finira; voilà ce

que signifie l'armistice. Il y a des milliers de rooibaatjes au défilé

de Laing; ils ne manquent pas de soldats; ils attendent l'occasion de

céder, mon oncle; nous reprendrons le pays et vous serez président de la

république.»

Le vieux général aspira la fumée de sa pipe.

«Vous avez une bonne tête, Frank, et vous ne l'avez pas perdue. Le

gouvernement anglais va céder. Les astres continuent à nous être

favorables. Mais cela signifie encore autre chose, Frank, et je vais

vous le dire: cela signifie (et de nouveau il laissa tomber son poing

lourd sur la table) le triomphe des Boers dans tout le sud de l'Afrique.

Bürgers n'était pas si absurde après tout, quand il parlait d'une grande

république hollandaise. Je suis allé deux fois en Angleterre et

maintenant je connais l'Anglais. Il ne sait rien, rien. Il comprend sa

boutique, il s'y enfonce et ne peut penser à autre chose. Quelquefois il

s'en va ouvrir des boutiques au loin et réussit, parce qu'il comprend la

boutique. Ils parlent beaucoup là-bas les Anglais, mais au fond c'est

toujours une question de boutique. Ils parlent d'honneur et de

patriotisme, mais tout cède à la boutique; croyez-moi, Frank, c'est la

boutique qui a fait l'Angleterre; c'est par la boutique qu'elle périra.

_Amen!_ Nous aurons notre morceau. L'Afrique aux Africains. Le Transvaal

d'abord, puis le reste. Shepstone était un habile homme; il voulait

faire de tout le pays une grande boutique anglaise avec les noirs pour

commis; mais nous avons changé tout cela. Cependant nous devons de la

reconnaissance à Shepstone. Les Anglais ont payé nos dettes, battu les

Zulus qui nous auraient détruits, puis ils se sont laissé battre et

maintenant notre tour revient et, comme vous le dites, je serai le

premier président.

--Oui, mon oncle, répondit Muller avec calme, et moi, je serai le

second.»

Le grand homme le regarda.

«Vous êtes hardi, Frank, mais la hardiesse fait les hommes et les pays.

Vous serez peut-être bien président; une bonne tête suffit pour mener

beaucoup d'imbéciles.

--Oui, je serai président et alors je chasserai l'Anglais de l'Afrique

Australe, avec l'aide des Zulus; ensuite je détruirai les Zulus, excepté

un certain nombre que je garderai comme esclaves. Voilà mon plan, mon

oncle; il est bon.

--Il est vaste; j'ignore s'il est bon; qui pourrait le dire? Vous

l'exécuterez peut-être, neveu. Un homme qui possède une cervelle et

l'argent, peut tout faire, _s'il vit_. Mais il y a un Dieu. Je crois,

Frank Muller, qu'il y a un Dieu et que ce Dieu limite l'action de

l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue! _Si nous vivez_, Frank Muller,

vous ferez ces choses, mais peut-être Dieu vous frappera-t-il

auparavant. Qui sait! Vous ferez ce que Dieu voudra; non ce que vous

voudrez!»

Le plus âgé des deux hommes parlait sérieusement maintenant. Muller

sentit que ce n'était pas là le verbiage que les gens en autorité, chez

les Boers, trouvent bon d'adopter. Il disait ce qu'il pensait et Muller

ressentit un frisson, malgré son prétendu scepticisme. Sa superstition

endormie se réveilla un instant et il eut presque peur. Entre lui et ce

brillant avenir de sang et de puissance, s'ouvrait un gouffre glacé. Si

c'était la mort et que l'avenir ne fût qu'un rêve... ou pis encore! Il

changea de visage et le général le remarqua.

«Enfin, reprit-il, qui vivra verra. En attendant vous avez rendu de

grands services à l'État et vous en serez récompensé, cousin, si je suis

président....» Il appuya sur ces mots, d'une manière qui n'échappa point

à son compagnon. «Si, avec l'aide des miens, je deviens président, je ne

vous oublierai pas.

«Maintenant il faut que je remonte à cheval et que je sois au Défilé

dans soixante heures, pour y attendre la réponse du général Wood. Vous

veillerez à l'échange des prisonniers.»

Sur ce il éteignit sa pipe et se leva.

«A propos, Meinheer, dit Muller, assumant tout à coup un ton

respectueux, j'ai une faveur à vous demander.

--Qu'est-ce, neveu?

--Je voudrais un laissez-passer pour deux amis à moi, des Anglais qui

désirent quitter Prétoria et retourner près de leurs parents, dans le

district de Wakkerstroom. Ils me l'ont fait demander par Hans Coetzee.

--Je n'aime pas à donner des laissez-passer, répondit le général, avec

irritation; vous savez ce qui en résulte et je m'étonne que vous m'en

demandiez.

--C'est une petite faveur, Meinheer, et que je crois sans importance.

Prétoria ne sera pas assiégée bien longtemps maintenant et j'ai des

obligations envers ces personnes.

--Bien, bien, comme vous voudrez; vous êtes responsable des résultats.

Écrivez le laissez-passer; je le signerai.»

Frank Muller s'assit, écrivit le papier avec la date. Les termes en

étaient simples: Laissez passer les porteurs sains et saufs.

«C'est vague; cela pourrait servir à tout Prétoria, dit le général, en

lisant.

--Je ne sais s'ils sont deux ou trois, répondit négligemment Muller.

--Bien, bien, vous êtes responsable», répéta le général; et il apposa

une grossière signature au bas du papier.

«J'ai l'intention, si vous le permettez, d'escorter le chariot avec deux

hommes. Vous savez que je pars demain, pour prendre le commandement du

district de Wakkerstroom.

--Très bien! c'est votre affaire. Je ne ferai pas de questions, pourvu

que vos amis ne nuisent pas à la cause.» Et il sortit sans ajouter un

mot.

Resté seul, Frank Muller s'assit de nouveau, regarda le laissez-passer

et s'entretint avec lui-même, car il était bien trop prudent pour

s'entretenir avec d'autres. «Le Seigneur a livré mon ennemi entre mes

mains», se dit-il, avec un sourire et caressant sa barbe d'or. «Je ne

perdrai pas l'occasion qu'il m'offre dans sa merci, comme j'ai perdu

celle de la chasse. En avant pour Bessie! Il me faudra sans doute tuer

le vieux aussi; je le regrette, mais c'est inévitable. En outre s'il

arrive quelque chose à Jess, Bessie prendra Belle-Fontaine et c'est un

beau morceau. Non que j'aie besoin de terre; j'en ai assez.... Oui,

j'épouserai Bessie. Elle mériterait que je n'en fisse rien; mais, après

tout, le mariage est plus respectable et l'on est plus maître de sa

femme. Et puis elle me sera utile plus tard, car une belle femme est une

puissance, même parmi ces miens concitoyens, si l'on sait se servir

d'elle pour amorcer ses lignes. Oui, je l'épouserai. La force! La

captivité! Bah! c'est le moyen de conquérir une femme; d'ailleurs elles

aiment cela! Et cela leur donne du prix. Ce sera une cour sanglante. Les

baisers n'en seront que plus doux et en fin de compte elle m'aimera pour

ce que j'aurai osé pour elle. Allons, Frank Muller, allons! Il y a dix

ans, tu t'es dit: Il y a trois choses en ce monde; d'abord la richesse;

secondement les femmes, si elles vous plaisent, ou plutôt _une femme_,

si on la désire au-dessus de toutes les autres; troisièmement le

pouvoir. Eh bien! tu as déjà la richesse, car tu es l'homme le plus

riche du Transvaal. Dans huit jours tu auras la femme que tu aimes et

qui vaut plus, à tes yeux, que le monde entier. Dans cinq ans, tu auras

le pouvoir absolu sur ce pays. Ce vieillard est habile; il sera

président; mais je suis plus habile que lui. Je prendrai bientôt son

siège comme celui-ci (il alla s'asseoir sur la chaise du général); il

descendra d'un cran et prendra le mien. Alors, je régnerai! Ma langue

sera de miel et ma main de fer. Je passerai sur le pays comme un

ouragan. Je chasserai les Anglais, avec l'aide des Cafres; ensuite

j'exterminerai les Cafres et je prendrai leurs terres. Ah! cela vaudra

la peine de vivre!» ajouta-t-il, les yeux flamboyants, les narines

dilatées.

«Quelle belle chose que le pouvoir! Pouvoir tuer cet Anglais, ce John

Niel, mon rival, par exemple! Aujourd'hui il est fort et plein de vie;

dans trois jours il aura disparu; et c'est moi, moi qui l'aurai

supprimé. Voilà le pouvoir! Mais quand le jour viendra où je n'aurai

qu'à étendre la main pour envoyer des milliers d'hommes le rejoindre,

alors ce sera le pouvoir absolu, et, avec Bessie, je serai heureux!»

Pendant plus d'une heure il rêva ainsi, jusqu'à ce qu'enfin sa raison se

perdit dans une ivresse morale. Les tableaux se succédaient devant ses

yeux. Il se voyait président et adressant la parole à l'Assemblée

nationale, pour la ployer à sa volonté. Il se voyait général en chef

d'une grande armée, battant les forces de l'Angleterre et les

contraignant, par le carnage, à fuir devant lui; il choisissait même le

champ de bataille, sur les flancs du Biggarsberg, dans le Natal. Il se

voyait ensuite chassant les naturels de l'Afrique méridionale et régnant

sans conteste sur un peuple soumis. Enfin il voyait quelque chose qui

brillait à ses pieds. C'était une couronne!

Ce fut le dernier degré de son ivresse. La réaction survint.

L'imagination qui l'avait entraîné, comme le papillon brillant entraîne

l'enfant, changea subitement de couleur et le fit retomber à terre.

Alors il se rappela les paroles du général: _Dieu limite l'action de

l'homme; s'il va trop loin, Dieu le tue!_

Le papillon s'était posé sur un cercueil!

CHAPITRE XXI

JESS OBTIENT UN LAISSEZ-PASSER

Vers dix heures et demie du matin, le lendemain de son entrevue avec

Hans Coetzee, Jess était, selon son habitude, au _Palais_ et John

achevait d'emballer dans le chariot les quelques objets en leur

possession. Cela ne servirait probablement à rien, car ils

n'obtiendraient sans doute pas le laissez-passer, mais, disait-il

gaiement, c'était une distraction comme une autre.

«Jess, venez ici.

--Pourquoi faire?» demanda Jess, qui était assise sur le seuil de la

porte et, sous prétexte de raccommoder quelque chose, contemplait son

paysage de prédilection.

«Parce que j'ai à vous parler.»

Elle obéit, un peu fâchée contre elle-même.

«Eh bien! dit-elle avec humeur, me voici; qu'y a-t-il?

--J'ai fini d'emballer, voilà tout.

--Et vous allez me faire croire que vous m'avez fait venir pour me dire

cela?

--Certainement! L'exercice est bon pour la jeunesse!»

Il se mit à rire et elle fit de même.

Ce n'était rien, rien du tout, mais c'était délicieux. Certaine

affection réciproque, même sans être exprimée, a de ces façons de mettre

du bonheur partout et de trouver toujours à rire.

A cet instant, Mme Neville arriva, s'éventant comme à l'ordinaire, avec

son chapeau.

«Devinez ce qui se passe, capitaine Niel, dit-elle, très agitée. Les

prisonniers sont revenus et j'ai entendu un Boer de l'escorte, dire

qu'il avait un laissez-passer signé par le général pour des Anglais, et

qu'il viendrait les chercher tout à l'heure. Qui cela peut-il être?

--C'est nous, répondit vivement Jess. Nous retournons chez nous. J'ai vu

Hans Coetzee hier et je l'ai prié d'essayer de nous procurer un

laissez-passer; il a sans doute réussi.

--Sortir de Prétoria! Eh bien! vous avez de la chance! Permettez-moi de

m'asseoir et d'écrire une lettre à mon grand-oncle au Cap; vous la

mettrez à la poste, quand vous pourrez. Il a quatre-vingt-quatorze ans

et il est un peu en enfance, mais c'est égal, il sera content d'avoir de

mes nouvelles.

--John, dit Jess, vous feriez bien de prévenir Mouti d'atteler les

chevaux; il nous faudra partir tout à l'heure.

--Oui», répondit-il d'un air pensif, «il paraît que nous allons partir»;

et il ajouta: «Êtes-vous contente de partir?

--Non! dit-elle, avec une explosion de colère et frappant du pied; puis

elle rentra dans la maison.

«Mouti», dit John au Zulu, qui flânait à la façon caractéristique de

cette race intelligente, mais paresseuse, «attelez les chevaux: nous

retournons à Belle-Fontaine.

--Bien, Koos (chef)», répondit le Zulu avec indifférence; et il se mit à

l'oeuvre, comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde, de

quitter une ville assiégée pour retourner chez soi. C'est une des

beautés des Zulus; on ne peut pas les étonner; ils pensent sans doute

que ce mélange extraordinaire de sagesse et de folie, dont se compose la

race blanche, est capable de tout.

John, debout, regardait distraitement l'attelage des chevaux. Le fait

est que, lui aussi, ne pouvait s'empêcher d'éprouver des regrets; il en

était honteux mais il n'y pouvait rien. Depuis quelque temps, il vivait

dans un rêve et tout ce qui ne faisait pas partie de ce rêve, était

confus pour lui, comme un paysage dans le brouillard. Il ne se rendait

plus bien compte des proportions et de la situation relative des choses;

la seule réalité, c'était son rêve; tout le reste était vague comme les

gens et les faits que nous perdons de vue dans l'enfance et ne

retrouvons que dans la vieillesse.

Désormais il faudrait cesser de rêver; le brouillard se dissiperait et

John serait contraint de regarder les événements face à face. Jess, avec

qui il avait partagé son rêve, partirait pour l'Europe; quant à lui, il

épouserait Bessie et la séjour à Prétoria se perdrait dans les ténèbres

du passé. Il le fallait; c'était là le devoir et il ne le fuirait pas;

mais il n'eût pas été homme, s'il n'eût souffert de tout cela, dans le

secret de son coeur.

Mouti avait amené les chevaux; il demanda s'il devait atteler.

«Attendez un peu, répondit John; c'est probablement une mauvaise

plaisanterie.»

A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il aperçut deux Boers, armés

jusqu'aux dents, et d'un aspect particulièrement désagréable, qui

s'avançaient à cheval vers le _Palais_, escortés par quatre carabiniers.

A la grille, ils mirent pied à terre et l'un d'eux vint le rejoindre à

la porte de l'écurie.

«Le capitaine Niel? dit-il en anglais, d'un ton interrogateur.

--C'est moi.

--Alors voici une lettre pour vous»; et il lui tendit un papier plié.

John l'ouvrit et lut:

«Monsieur, le porteur a en main un sauf-conduit que vous désirez,

paraît-il, afin de retourner avec miss Jess Croft, au district de

Wakkerstroom. La seule condition attachée au laissez-passer, qui est

signé par l'un des membres de l'honorable Triumvirat, est que vous

n'emportiez aucune dépêche de Prétoria. Si vous donnez au porteur votre

parole d'honneur à ce sujet, il vous remettra le laissez-passer.»

Celle lettre, assez bien écrite et en bon anglais, n'avait pas de

signature.

«Qui a écrit ceci? demanda John au Boer.

--Cela ne vous regarde pas, lui fut-il répondu brièvement; voulez-vous

donner votre parole?

--Oui.

--Très bien; voici le laissez-passer.» L'écriture était la même que

celle de la lettre, mais il y avait la signature du général boer.

John l'examina et appela Jess pour qu'elle le lui traduisit.

«Cela veut dire: Laissez passer les porteurs sains et saufs; et la

signature est bien celle du général, je l'ai déjà vue plusieurs fois.

--Quand devrons-nous partir? demanda John.

--Tout de suite, ou pas du tout.

--Il faut que je passe par le quartier général afin d'expliquer mon

départ; on croirait que je me suis sauvé.»

Le Boer ne consentit, qu'après être allé à la grille consulter son

compagnon, et tous deux déclarèrent qu'ils allaient se rendre aussi au

quartier général, pour y attendre le chariot.

On attela les chevaux; en cinq minutes tout fut prêt et John, après

avoir examiné avec soin les harnais et les bagages, alla chercher Jess.

Il la trouva sur le seuil, contemplant cette maison qu'elle aimait tant,

et où elle avait été si heureuse. Sa main était posée sur son front,

comme pour protéger ses yeux contre le soleil; mais le soleil ne donnait

pas sur elle et John devina pourquoi elle cachait ses yeux. Elle

pleurait de cette manière calme et si émouvante, qu'ont certaines

femmes; quelques grosses larmes coulaient lentement sur ses joues. John

sentit sa gorge se serrer et tout naturellement chercha un dérivatif

dans la brusquerie.

«Que diable faites-vous là? dit-il; allez-vous faire attendre les

chevaux toute la journée?»

Jess ne se fâcha pas; elle comprit. A ce moment Mme Neville accourut,

achevant de cacheter sa lettre.

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 12 / 21 段