d'une voix faible.
Elle courut à un petit ruisseau qui coulait le long du chemin, remplit à
moitié le verre qu'elle tenait et ajouta une autre moitié d'eau-de-vie.
John but et se sentit mieux.
«Eh bien! vous faites une jolie paire à vous deux! reprit Mme Neville.
Si vous aviez vu cette petite s'abattre sur le sol, quand je lui ai dit
qu'on vous croyait mort! Dites donc, Capitaine, soyez prudent; si cette
jeune fille ne vous aime pas encore, elle n'en est pas loin. Une jeune
fille ne tombe pas comme ça pour le premier venu. Pardonnez à une
vieille femme de vous parler franchement. C'est une fille étrange que
Jess; elle en vaut dix pour ce qui est de l'intelligence, et si vous n'y
prenez pas garde, vous vous trouverez dans une situation fort
embarrassante, vu que vous allez épouser sa soeur. Jess n'est pas
capable d'avoir une petite «flirtation» pour passer le temps, vous
pouvez m'en croire.» Elle secoua la tête d'un air solennel, comme si
elle soupçonnait le capitaine de jouer avec le jeune coeur de sa future
belle-soeur et, sans attendre un mot de réponse, rentra dans la maison.
Quant à John, il se borna à pousser un gémissement; que pouvait-il faire
de plus? La situation ne lui laissait aucun doute et si jamais homme eut
honte de lui-même, ce fut John Niel en ce moment.
Profondément honorable, il souffrait cruellement de penser qu'il avait
agi contrairement à l'honneur.
Il avait été coupable en disant à Jess qu'il l'aimait et d'autant plus
coupable, que c'était vrai. Il l'aimait! Il s'était senti comme submergé
par une vague immense, pendant qu'elle était debout devant lui, les yeux
fixés sur les siens, réduisant à néant son affection pour Bessie, à qui
l'unissaient les liens sacrés de l'honneur.
Quelle chose étrange et merveilleuse que cette passion sortie tout armée
de son âme, pour en chasser tout ce qui n'était pas elle! Et
malheureusement il le sentait; c'était une passion aussi durable que
puissante.
Il se maudissait avec honte et colère, tout en essayant de reprendre son
équilibre physique et en nouant un mouchoir aussi serré que possible
autour de sa blessure.
Avait-il été assez fou! Pourquoi n'avait-il pas attendu plus longtemps,
afin de se bien assurer de sa préférence pour l'une des deux soeurs?
Pourquoi Jess était-elle partie et l'avait-elle laissé exposé à la
tentation, auprès de sa soeur si jolie? Il était sûr maintenant que Jess
l'avait aimé tout de suite.
Quelle situation désolante! Une seule chose lui paraissait certaine: il
n'irait pas plus loin et ne romprait pas avec Bessie, mais ce n'en était
plus consolant ni pour lui, ni pour Jess!
Il en était là de ses réflexions, lorsque le bandage, de sa blessure
glissa et le sang se mit à couler en telle abondance, qu'il fut bien
forcé de rentrer en boitant, pour demander du secours.
Jess, en apparence remise de son agitation, parlait à Mme Neville, qui
s'efforçait de lui faire boire un peu d'eau-de-vie. Aussitôt qu'elle
aperçut le visage livide de John et la traînée de sang qu'il laissait
derrière lui, elle s'écria en saisissant son chapeau:
«Couchez-vous sur le vieux lit qui est dans la petite chambre; je cours
chercher le docteur.»
Il ne fut que trop heureux de suivre ce conseil, avec l'aide de Mme
Neville, mais, longtemps avant l'arrivée du médecin, il avait, à son
tour, et à la grande terreur de la pauvre femme qui s'efforçait en vain
d'arrêter l'hémorragie, perdu entièrement connaissance. Le médecin,
après avoir examiné la plaie, déclara que la balle avait frôlé
l'enveloppe d'une des artères de la cuisse, sans la couper, mais que,
depuis, l'artère s'était ouverte et qu'il était maintenant nécessaire de
la rattacher. Avec l'aide du chloroforme, l'opération réussit.
L'opérateur fit observer cependant que beaucoup de sang avait été perdu.
Quand tout fut fini, Mme Neville demanda si l'on pouvait transporter
John à l'hôpital; le docteur s'y opposa formellement, disant que Jess
devait rester pour le soigner et qu'il allait lui envoyer la femme d'un
soldat pour la seconder.
Aux objections de Mme Neville, il répondit que, pendant le transport, le
bandage de soie pourrait glisser et le blessé avoir une hémorragie
mortelle.
Quant à Jess, elle ne dit rien, mais se mit aussitôt à faire les
préparatifs nécessaires. Le destin les rapprochait de nouveau; elle
acceptait avec joie une situation qu'elle n'eût certes pas cherchée.
Une heure après, au moment où John se remettait des effets pénibles du
chloroforme, la femme du soldat arriva. Jess découvrit bientôt qu'elle
était, non seulement d'une nature grossière, mais ignorante et sans soin
et qu'elle ne pourrait guère remplir que la partie la plus infime de la
tâche. Quand John s'éveilla et vit quelle était la personne inclinée
vers lui, et dont la main fraîche lui pressait le front, il poussa un
gémissement sourd et se rendormit, mais Jess ne dormit pas. Elle resta
assise là toute la nuit, jusqu'à ce que la froide lueur du matin vint
éclairer le visage pâle de l'homme qu'elle aimait. Il dormait toujours
et, comme la nuit était très chaude, elle n'avait laissé qu'un drap sur
lui. Avant d'aller prendre un peu de repos, elle se retourna pour lui
jeter un dernier regard et tout à coup elle vit le drap se teindre de
sang.
L'artère s'était rouverte!...
Après avoir expédié la femme du soldat au médecin, elle éveilla aussitôt
son malade, qui aurait sans doute passé paisiblement de son sommeil
actuel à un autre plus profond. A eux deux ils firent de leur mieux pour
arrêter ce flux mortel; Jess noua son mouchoir autour de la jambe et le
serra au moyen d'un bâton, tandis que John appuyait son pouce sur
l'artère coupée. Malgré leurs efforts, ils ne réussissaient qu'à demi et
Jess commençait à croire qu'il allait mourir dans ses bras. Quelle
torture de voir ainsi minute par minute, cette vie si chère s'écouler
avec le sang!
«Je crois que je n'irai pas beaucoup plus loin, Jess, dit John. Soyez
bénie, ma chérie. Tout commence à tourner autour de moi.»
Pauvre âme! elle ne pouvait que serrer les dents et attendre la fin!
Tout à coup le doigt du blessé cessa de presser l'artère, et il
s'évanouit; mais, par une coïncidence étrange, le sang coula beaucoup
moins fort.
Encore cinq minutes d'angoisse mortelle, puis elle entendit le pas
rapide du docteur sur le gravier.
«Dieu soit loué! Vous voilà! s'écria-t-elle.
--J'étais près d'un pauvre garçon frappé par une balle au poumon et
cette stupide femme, au lieu de venir me chercher, a attendu chez moi
que je revinsse. Je vous ai amené une ordonnance pour la remplacer. Par
Jupiter! il a saigné, en effet! Ordonnance, le chloroforme!»
Alors suivit une demi-heure d'horreur, et quand le pauvre John rouvrit
les yeux, trop faible pour parler, il ne put que sourire. Pendant trois
jours il fut en grand danger, car si l'artère se fût ouverte une
troisième fois, il lui restait si peu de sang, qu'il serait probablement
mort, avant qu'on eût le temps de le secourir. Parfois le délire causé
par la faiblesse devenait violent; c'étaient là les heures dangereuses,
car il était alors presque impossible de le faire tenir tranquille, et
chaque mouvement jetait Jess dans une terreur folle. Tout était perdu,
elle le savait, si les liens de soie glissaient. Elle n'avait qu'un
moyen de le calmer: c'était de lui abandonner sa petite main fraîche et
blanche, ou de la lui poser sur le front; cela seul produisait l'effet
désiré sur son cerveau enfiévré. Pendant des heures elle restait ainsi,
quoique son bras fût tout endolori et que son dos semblât devoir se
briser, et enfin elle était récompensée par le calme qui revenait aux
yeux du malade, calme bientôt suivi d'un sommeil paisible.
En dépit de tout, cette semaine fut peut-être la plus heureuse de sa
vie. Il était là, celui qu'elle aimait avec l'intensité de sa nature
profonde; elle le servait, le soignait; elle sentait qu'il l'aimait et
qu'il avait besoin d'elle, comme un petit enfant de sa mère. Dans son
délire, il avait sans cesse le nom de Jess sur les lèvres et presque
toujours ce nom était accompagné d'une expression de tendresse.
Pendant ces sombres heures de maladie et d'alarme, elle sentait que
leurs deux vies se confondaient dans une identité divine, qu'elle ne
pouvait ni analyser, ni comprendre. Elle sentait qu'il en était ainsi,
et que cela étant, quel que fût son sort à venir, cette union ne
pourrait jamais être brisée; et elle était heureuse, quoiqu'elle sût que
la guérison de John, c'était leur séparation pour la vie. Car, bien que
Jess, dans une circonstance où elle avait perdu son empire sur
elle-même, eût cédé à sa passion, elle n'entendait pas y donner suite.
Elle avait, hélas! fait assez de mal à Bessie, en lui prenant le coeur
de son futur mari. A cela il n'y avait plus de remède, mais elle n'irait
pas plus loin. Sitôt guéri, John retournerait près de sa soeur.
Assise près du blessé, les regards fixés sur lui, elle passait ainsi les
longues heures de la nuit et elle était heureuse. Là était sa joie!
Bientôt il lui serait enlevé et elle resterait seule et désolée! Mais
aussi longtemps qu'il resterait étendu là, il serait à elle!
Il y avait pour son coeur de femme, une douceur infinie à le voir
s'endormir, quand elle lui posait une main sur le front, car ce désir de
veiller sur le sommeil de l'être aimé, est une des plus hautes et des
plus étranges manifestations de la passion! Un poète, qui connaissait
bien le coeur humain, a pu dire en toute vérité, qu'il n'est pas de joie
semblable à la joie d'une femme qui regarde dormir celui qu'elle aime.
Le temps passait. Aucun accident ne survint et enfin, un matin, John put
interroger le pâle et expressif visage penché sur lui. Évidemment il
essayait de se rappeler quelque chose.
«J'ai été très malade, Jess? dit-il, lentement.
--Oui, John.
--Et vous m'avez soigné?
--Oui, John.
--Est-ce que je vais guérir?
--Mais certainement.»
De nouveau il ferma les yeux:
«Il n'y a pas de nouvelles du dehors?
--Rien de nouveau; tout est dans le même état.
--Pas de nouvelles de Bessie?
--Aucune. Nous sommes tout à fait bloqués.»
Il se tut. Peu après, Jess reprit:
«John, je désire vous dire quelque chose. Quand on a le délire, ou qu'on
va l'avoir, on dit parfois des choses dont on n'est pas responsable et
qu'il vaut mieux oublier.
--Oui, répondit-il, je comprends.
--Donc, poursuivit-elle, du même ton mesuré, nous oublierons tout ce que
vous pourrez imaginer avoir dit, ou que j'ai pu dire, depuis le moment
où vous êtes rentré blessé et m'avez trouvée évanouie.
--Parfaitement, je renie tout.
--_Nous renions_ tout», dit-elle, avec un petit signe de tête solennel;
puis elle soupira, et ainsi fut ratifié cet audacieux pacte d'oubli!
Mais c'était un mensonge et tous deux le savaient bien. Si l'amour avait
existé auparavant, y avait-il dans la faiblesse de l'un et dans le long
et tendre dévouement de l'autre, quelque chose qui pût l'amoindrir!
Hélas, non! Leur sympathie n'en était que plus complète et leur entente
plus parfaite.
C'était un mensonge, comme on en voit chaque jour dans la vie. Tout le
monde peut jouer plus ou moins la comédie, se peindre le visage,
affecter de sourire, mais, malheureusement ou heureusement, on ne sait
trop, on ne peut se tromper soi-même. Il y a certainement en nous une
étincelle de l'éternelle vérité, car on ne peut mentir à son propre
coeur.
Il en fut ainsi pour John et Jess. A partir de ce jour, ils affectèrent
d'oublier cette heure, pendant laquelle l'une avait fait ployer l'autre
devant sa force magnétique, comme le roseau devant la tempête.
Il fallait attribuer cela au délire.
Ils oublièrent que maintenant, hélas! ils s'aimaient d'un amour qui
puisait sa force dans son désespoir. Ils parlaient de Bessie, du mariage
de John, des projets européens de Jess, comme si tout cela n'était pas,
pour eux, des questions de vie et de mort spirituelles. Bref, s'ils
s'étaient égarés un court instant, désormais, disons-le à leur honneur,
ils suivaient le chemin du devoir d'un pied ferme et sans crier quand
les pierres les blessaient.
Mais, néanmoins, c'était un mensonge vivant et ils le savaient; car
entre eux s'élevait le souvenir du passé irrévocable, qui les avait unis
par des liens indissolubles.
CHAPITRE XIX
HANS COETZEE VIENT A PRÉTORIA
Une fois commencée, la convalescence de John fut rapide. Sa constitution
vigoureuse répara promptement la perte de sang qu'il avait subie et, un
mois après sa blessure, il était presque aussi fort qu'auparavant.
Un matin (le 20 mars), ils étaient, lui et Jess, assis dans le jardin du
_Palais_. Étendu dans un long fauteuil américain, que Jess avait
emprunté ou volé à quelque maison abandonnée, John fumait paisiblement.
Près de lui s'étalaient de magnifiques grappes de raisin cueillies par
Jess, et sur ses genoux était ouvert ce curieux journal, _les Nouvelles
du Camp_, remarquable surtout par l'absence de toute nouvelle. Il n'est
pas facile de composer un journal dans une ville assiégée.
Tous deux gardaient le silence, lui, faisant jaillir des petits nuages
de fumée de sa pipe, elle, les mains croisées sur son ouvrage, les
regards perdus au loin, sur les jeux d'ombre et de lumière qui zébraient
les collines boisées.
C'était une journée délicieuse. Trop éloignés du camp pour souffrir du
bruit, les habitants du petit cottage n'entendaient que le murmure des
ruisseaux et de la brise embaumée qui agitait le feuillage raide et gris
des gommiers.
Ils étaient assis à l'ombre de la petite maison que Jess avait appris à
aimer, comme jamais elle n'avait aimé aucun autre lieu; autour d'eux
s'épandaient les flots de la lumière d'or et au delà de la ligne rouge
qui terminait le jardin, où les fleurs éclatantes des grenadiers
semblaient vouloir humilier les roses, l'air embrasé frémissait
au-dessus du mur en pierre brute, comme si des millions d'elfes eussent
pris leurs ébats. Partout la paix et, au sein de cette paix,
l'épanouissement d'une nature merveilleuse.
En contemplant cette richesse, cette splendeur radieuse, Jess croyait
voir un coin du ciel; et pourtant, entraînée par cet étrange courant de
mélancolie qui faisait partie de sa nature, elle se demandait combien
d'êtres avaient subi en ce même lieu, les mêmes impressions, avant de
rentrer dans l'oubli du passé; combien d'autres lui succéderaient,
lorsqu'à son tour elle serait tombée dans le gouffre sans écho? Mais
qu'importait tout cela? Les siècles s'ajouteraient aux siècles, le
soleil continuerait à inonder la terre de sa lumière d'or, l'eau à
murmurer dans sa course, les papillons à butiner sur les fleurs et les
femmes à rêver les mêmes rêves!
Où serait-elle alors? vivrait-elle, aimerait-elle, souffrirait-elle,
ailleurs, ou tout cela n'était-il qu'un mythe cruel? N'était-elle que
poussière, ou possédait-elle une individualité au delà de la terre?
Qu'est-ce qui l'attendait après le coucher du soleil? Le sommeil? Elle
avait souvent souhaité que ce ne fût pas autre chose; mais maintenant
elle ne voulait plus de cet espoir. Sa vie s'était concentrée en un
sentiment nouveau qui ne mourrait jamais, elle le sentait, tant que la
vie resterait en elle. Elle voulait un avenir maintenant, car s'il y en
avait un pour elle, il y en aurait un aussi pour _lui_ et le jour
viendrait où ils seraient réunis. Oh! doux rêve, brillant comme une
auréole au-dessus de la triste existence terrestre! Qui ne l'a fait et
qui peut dire qu'il ne soit pas la vérité? Pourquoi n'existerait-il pas
un lieu où l'amour survivrait à la passion, où Jess découvrirait qu'elle
n'a pas en vain ouvert son coeur pur à l'espoir d'un bonheur dont,
pendant quelques instants, l'ombre s'est approchée d'elle?
John ne fumait plus et, sans qu'elle s'en aperçût, contemplait son
visage qui, en ce moment où elle ne se surveillait plus, avait perdu son
impassibilité et semblait refléter la tendre et radieuse espérance
flottant dans son esprit. Ses lèvres étaient entr'ouvertes et ses grands
yeux, pleins d'une lumière étrange et douce, tandis que toute sa
physionomie exprimait une aspiration ardente, un désir spiritualisé,
semblables à ceux qu'il avait vus sur le visage de la Vierge mère, dans
quelques tableaux des anciens maîtres. En ce moment, John trouvait à
Jess une beauté plus divine que toutes celles dont ses yeux eussent
jamais été frappés. Cette beauté le pénétrait, l'attirait, non pas comme
l'avait attiré celle de Bessie, mais faisait appel à cette autre partie
de sa nature dont seule Jess possédait la clé. Elle avait, en cet
instant, le visage d'un esprit bien plus que d'une créature humaine, et
John en fut presque effrayé.
«Jess, dit-il enfin, à quoi pensez-vous?»
Elle tressaillit et reprit aussitôt son expression habituelle; on eût
dit qu'on lui mettait un masque.
«Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.
--Parce que je voudrais le savoir; je ne vous ai jamais vue ainsi.»
Elle eut un petit rire.
«Vous me trouveriez absurde, si je vous disais à quoi je pensais! Peu
importe! Tout cela s'en est allé où s'en vont les rêves. En
compensation, je vais vous dire à quoi je pense maintenant: c'est qu'il
est temps que nous partions d'ici. Mon oncle et Bessie doivent être à
moitié fous.
--Il y a deux mois que le siège dure; la colonne de secours ne peut
tarder à se montrer», répondit John. Car ces bonnes gens de Prétoria
nourrissaient le doux espoir qu'un beau matin, ils auraient le plaisir
de voir briller au soleil, une longue file de baïonnettes anglaises, qui
disperseraient les Boers comme un vent d'orage.
Jess hocha la tête. Elle commençait à ne plus croire aux armées de
secours qui n'arrivaient jamais.
«Si nous ne faisons pas un effort, je suis d'avis que nous serons
réduits par la famine; du reste nous n'en sommes pas loin. En attendant
je vais chercher nos rations. Avez-vous tout ce qu'il vous faut?
--Oui, merci.
--Eh bien! restez tranquille jusqu'à ce que je revienne.
--Mais, répondit John en riant, je suis fort comme un cheval.
--C'est possible, mais c'est l'ordre du docteur. Au revoir.»
Jess prit son panier et sortit. Elle n'avait pas fait cinquante pas,
qu'elle aperçut tout à coup une silhouette bien connue, montée sur un
poney non moins connu. L'un et l'autre étaient gros et gras. Le
personnage n'était autre que Hans Coetzee lui-même.
Jess n'en pouvait croire ses yeux. Le vieux Hans à Prétoria! Qu'est-ce
que cela signifiait?
«Om Coetzee! Om Coetzee!» appela-t-elle, le voyant s'avancer à l'amble,
vers la route de Heidelberg.
Le vieux Boer arrêta son poney et regarda autour de lui, d'un air tout
mystifié.
«Par ici, Om Coetzee, par ici.
--Dieu tout-puissant! s'écria-t-il, en faisant faire demi-tour à son
poney. Vous, missie Jess, vous! qui aurait cru vous voir ici!
--Et vous donc, Om Coetzee?
--Oui, oui, cela paraît étrange, je m'en doute bien; mais je suis un
messager de paix, comme la colombe de Noé dans l'arche, vous savez? Le
fait est», continua-t-il, en regardant autour de lui, pour voir si
quelqu'un écoutait, «que j'ai été envoyé par le gouvernement, pour faire
accepter un échange de prisonniers.
--Mais quel gouvernement?
--Quel gouvernement? Le Triumvirat, bien entendu, que le Seigneur
bénisse et fasse prospérer! Ah! que c'est beau d'être patriote! Le cher
Seigneur donne la force au bras du patriote et aussi l'adresse qui lui
permet de frapper son ennemi au bon endroit.
--Vous êtes devenu merveilleusement patriotique, tout d'un coup, Om
Coetzee, répliqua Jess, d'un ton acerbe.
--Oui, Missie, oui, je suis patriote jusqu'à la moelle des os. Je hais
le gouvernement anglais. Qu'il soit damné! Reprenons notre terre; ayons
notre Parlement. Dieu tout-puissant! j'ai vu, à la bataille de Laing, où
était le bon droit. Ah! ces pauvres rooibaatjes! J'en ai tué quatre de
ma main; le dernier roula la tête la première comme un chevreuil; j'en
pleurai après. Ça ne me plaisait pas du tout d'aller me battre, mais
Frank Muller m'envoya dire que si je n'y allais pas, il me ferait
fusiller. Ah! c'est un démon que ce Frank Muller!
«J'y allai donc et quand je vis que le cher Seigneur avait mis dans la
tête du général anglais d'être encore plus absurde ce jour-là que les
autres, et de vouloir nous chasser du défilé de Laing avec mille de ses
pauvres rooibaatjes, alors, comme je vous le disais, je vis où était le
bon droit et je criai: Damné soit le gouvernement anglais! Que fait-il
ici? Et je le répétai après la bataille d'Ingogo.
--Laissons cela, Om Coetzee; je vous ai entendu chanter sur un autre
ton, et vous en changerez peut-être encore. Dites-moi comment vont mon
oncle et ma soeur? Sont-ils toujours à la ferme?
--Dieu tout-puissant! vous ne supposez pas que je sois allé les voir, je
pense? Mais j'ai entendu dire qu'ils sont à la ferme. C'est un joli
domaine que Belle-Fontaine! Je crois que je l'achèterai, quand nous vous
aurons chassés tous, vous autres Anglais. Et maintenant il faut que je
continue ma route, sinon Frank Muller, ce démon d'homme, voudra savoir
ce qui m'a retardé.
--Om Coetzee, reprit Jess, voulez-vous faire quelque chose pour moi?
Nous sommes de vieux amis vous savez, et c'est moi qui, un jour, décidai
mon oncle à vous prêter cinq cents livres (12 500 fr.), quand vos boeufs
moururent d'épidémie.
--Oui, répondit-il; je les lui rendrai, un jour, quand nous aurons
renvoyé tout les damnés Anglais.»
Sur ce, il assembla ses brides pour repartir, mais Jess les saisit et
répéta:
«Voulez-vous me rendre un service?
--Lequel, lequel, Missie? Ce diable d'homme m'attend avec les
prisonniers, au Kraal de Rooihuis.
--Je désire un laissez-passer pour moi et le capitaine Niel et une
escorte, afin de retourner à Belle-Fontaine.»
Le vieux Boer leva ses grosses mains avec stupéfaction.
«Dieu tout-puissant! dit-il, c'est impossible! Un laissez-passer! Quelle
idée! Allons, allons, il faut que je parte.
--Ce n'est pas impossible et vous le savez bien, Om Coetzee.
Écoutez-moi: si j'obtiens le laissez-passer, je parlerai à mon oncle, au
sujet des cinq cents livres, et peut-être ne vous fera-t-il pas tout
rendre.
--Ah! fit le Boer, nous sommes de vieux amis, Missie, et je dis
toujours: n'abandonnons jamais un ami. Seigneur! je ferais cent milles à
cheval, je nagerais dans le sang pour un ami. Eh bien! je verrai, je
verrai. Cela dépendra de ce démon, Frank Muller. Où vous trouverai-je?
dans cette maison blanche, là-bas? Très bien. Demain l'escorte viendra
avec les prisonniers et si je peux obtenir le laissez-passer, elle vous
l'apportera. Mais, Missie, n'oubliez pas les cinq cents livres. Si vous
n'en parlez pas à votre oncle, il aura affaire à moi! Seigneur! ce que
c'est que d'avoir un bon coeur et d'aimer à aider ses amis! Bonjour,
bonjour, Missie!» Et le vieux Boer s'éloigna, son large visage rayonnant
d'une bienveillance inimaginable!
Après lui avoir jeté un regard de profond mépris, Jess reprit sa route
vers le camp.
Lorsqu'elle revint au _Palais_, elle dit à John ce qui s'était passé,
ajoutant qu'il serait bon de tout préparer, dans le cas où la réponse
serait favorable; en conséquence, le chariot fut rangé près de
l'habitation, les ressorts furent graissés et Mouti reçut l'ordre de
tenir les chevaux à proximité; tous étaient en bon état, quoiqu'un peu
maigres, à cause du manque de très bonne nourriture.
Une heure environ après avoir quitté Jess, Hans Coetzee arriva en vue
d'une petite maison en briques rouges et, de l'ombre qu'elle projetait,
émergea un cavalier monté sur un robuste cheval noir. Le cavalier, grand
et bel homme au visage dur, à la barbe dorée, abrita ses yeux de sa
main, afin de mieux voir sur la route, frappa ensuite le cheval de ses
éperons et le bel animal se précipita au galop, dans la direction de
Hans Coetzee.
«Ah!» murmura celui-ci, c'est ce démon de Frank Muller! «Qu'est-ce qu'il
peut bien me vouloir? J'ai toujours froid dans le dos, quand il
s'approche de moi.»
Un instant après, le coursier noir s'arrêtait près du poney et l'arrêt
était si soudain, que le Boer voyait, à sa grande terreur, les sabots du
grand cheval cabré battre l'air à quelques pouces de sa tête.
«Dieu tout-puissant! s'écria le vieillard, en faisant volte-face; faites
attention, neveu; faites attention; je n'ai pas envie d'être écrasé
comme un hanneton.»