chose que l'inquiétude causée par les circonstances et la perspective
d'une longue captivité dans une ville qui pouvait être prise _vi et
armis_. Pourtant il fut un peu blessé de cette réception après son long
et périlleux voyage, et vraiment il en avait bien le droit.
«En vérité, Jess, reprit-il, vous pourriez, ce me semble, me parler un
peu plus amicalement, eu égard à..., à bien des choses. Voyons, ne
pleurez plus. Tout le monde va bien à Belle-Fontaine, où nous
retournerons quelque jour, j'y compte bien. Ce n'est pas sans peine que
je suis arrivé ici, je vous en réponds.»
Elle cessa subitement de pleurer et sourit; la pluie d'orage était
passée.
«Comment avez-vous pu passer, Capitaine? Contez-moi tout cela.»
Elle l'écouta en silence, pendant qu'il racontait les principaux
incidents de son voyage et, quand il eut fini, elle lui dit d'un ton
tout différent:
«Que vous êtes bon d'avoir ainsi risqué votre vie pour moi! Seulement je
ne conçois pas qu'à vous tous, vous n'ayez pas vu que ce serait
complètement inutile. Nous allons être enfermés ici et ce sera bien
triste pour vous et pour Bessie.
--Ah! vous savez donc que nous sommes fiancés? dit-il.
--Oui; j'ai reçu la lettre de Bessie, il y a environ deux heures; le
vous félicite tous deux. Vous aurez la plus charmante et la plus jolie
femme de la contrée, capitaine Niel, et Bessie aura un mari dont toute
femme pourrait être fière.»
Ce disant, elle lui fit un signe, demi-salut, demi-révérence, d'un petit
air de dignité gracieuse, tout à fait séduisant.
«Merci, dit-il simplement; oui, je crois que je suis un heureux homme.
--Maintenant, reprit Jess, il faut nous occuper du chariot et lui
trouver une place dans ce misérable camp. Vous devez mourir de faim et
de fatigue.»
Au bout de quelques minutes, ils retrouvèrent la voiture que Mouti,
après avoir dételé les chevaux, avait placée près de celle de Mme
Neville, et la première personne qu'ils virent, fut cette dame
elle-même. C'était une bonne et maternelle personne, habituée à la vie
rude de la colonie et peu émue d'un incident comme celui qui se
produisait en ce moment.
«Bonté du ciel! capitaine Niel», s'écria-t-elle, aussitôt que Jess eut
fait la présentation, «vous êtes un homme résolu, d'avoir forcé le
blocus au milieu de ces affreux Boers! Les brutes! J'aurais été moins
étonnée, s'ils vous avaient tiré une balle, ou flagellé avec un nerf de
boeuf. Ce n'est pas que votre venue serve à grand'chose, car vous ne
sortirez pas d'ici avant que l'armée de secours du général Colley
arrive, et pour cela il faudra deux mois. Enfin! Jess pourra coucher
dans le chariot, c'est toujours ça! Quant à vous, on vous donnera une
tente et vous la placerez à côté. Ce ne sera peut-être pas strictement
convenable, mais, dans le cas où nous sommes, on n'y regarde pas de si
près. Allez trouver le gouverneur. Je parle qu'il sera enchanté de vous
voir. Je l'ai aperçu à l'autre bout du camp, il y a cinq minutes.
Pendant ce temps-là, nous ferons le ménage.»
Quand John revint une demi-heure après, il vit avec plaisir que Mme
Neville avait tenu parole, et surtout que Jess lui avait préparé un
beefsteak, qu'elle lui servit sur une petite table, placée près du
chariot. Assis sur un escabeau, il fit honneur au repas improvisé, servi
par Jess, tandis que Mme Neville bavardait à son aise.
«A propos, dit-elle, Jess m'a raconté que vous étiez fiancé à sa soeur.
Je vous félicite. Un homme a besoin d'une femme dans un pays comme
celui-ci. Ce n'est pas comme en Angleterre où, cinq fois sur six, il
ferait aussi bien de se couper la gorge que de se marier. C'est une
économie ici et les enfants sont une bénédiction, selon le voeu de la
nature, au lieu d'être une charge, ce qui arrive souvent dans les pays
civilisés. C'est une jolie fille que Bessie; je ne la connais guère du
reste, mais elle n'a pas l'intelligence de Jess. Au fait, j'y pense,
puisque vous allez être le beau-frère de Jess, vous pourrez avoir soin
d'elle, sans qu'on y trouve à redire.»
Jess écouta tout ce bavardage et eut l'idée d'aller demander aux
religieuses du couvent de lui donner asile, mais Mme Neville ne voulut
pas en entendre parler.
«Des religieuses, quand votre beau-frère est là; du moins il sera votre
beau-frère, si les Boers ne nous envoient pas tous dans l'autre monde!
Allons donc! Les religieuses auront bien assez à faire pour leur propre
compte.»
Quant à John, il mangeait son beefsteak et ne disait rien. L'arrangement
proposé lui paraissait tout à fait convenable.
CHAPITRE XVII
LE 12 FÉVRIER
John s'habitua vite à l'existence du camp, moins désagréable en somme
qu'on aurait pu le croire, car les ennuis en étaient un peu compensés
par le charme de la nouveauté. Quoiqu'il fût officier dans l'armée
anglaise, il préféra, voyant que ses services en cette qualité n'étaient
pas indispensables, s'engager comme volontaire dans la compagnie des
carabiniers de Prétoria, avec le rang modeste de sergent, que lui
octroya le commandant des troupes. Il était actif et ses devoirs
militaires lui donnaient une occupation très suffisante. Le soir, quand
il revenait au chariot près duquel il couchait, afin de protéger Jess en
cas de danger, il la trouvait toujours prête à le bien recevoir et à lui
donner tout le confort que permettaient les circonstances. Peu à peu,
ils trouvèrent plus commode de faire leur petit ménage en dehors de
celui de leurs amis, et de prendre leurs repas sur une petite table
confectionnée au moyen d'une caisse d'emballage. Ils avaient l'air d'un
jeune ménage jouant au pique-nique, pendant leur lune de miel! Tout cela
n'était pas parfaitement commode et pourtant ne manquait pas d'un
certain charme. D'abord Jess, quand on arrivait à la bien connaître,
était, pour un homme tel que John Niel, la plus délicieuse compagnie
qu'il pût imaginer. Jamais, avant ce long tête-à-tête, il n'avait deviné
toute la richesse et l'originalité de son intelligence, et encore moins
à quel point elle pouvait être spirituelle, quand elle le voulait. Il y
avait en elle une véritable veine humoristique et le plaisir
qu'éprouvait John en l'écoutant, était d'autant plus vif, qu'il
s'aperçut promptement du privilège qu'on lui accordait. Personne, parmi
les parents et les amis de Jess, n'avait jamais soupçonné chez elle ce
côté d'esprit. Une autre chose le frappa au bout de quelque temps. Jess
devenait belle! Maigre et plus pâle que jamais, à l'arrivée du
capitaine, elle était, un mois après, positivement rondelette et elle y
gagnait d'une façon extraordinaire. Une teinte rosée se jouait
capricieusement sur son visage pâle, et ses beaux yeux devenaient encore
plus beaux et plus profonds.
«Qui dirait que c'est la même personne!» s'écria Mme Neville, un jour
qu'elle regardait Jess gravement occupée à faire griller une côtelette;
«la pauvre petite créature chétive est aujourd'hui réellement belle. Et
cela, au milieu d'une existence qui me réduit à l'état d'ombre et qui a
déjà tué à moitié ma pauvre chère fille.
--C'est peut-être l'effet du grand air», répondit John, qui, dans sa
simplicité, ne songeait pas un instant que le remède merveilleux
agissant sur Jess, pouvait être le bonheur.
Et pourtant ce n'était pas autre chose! Tout d'abord il y avait eu
lutte, puis apaisement et enfin une idée lui était venue.
Pourquoi ne jouirait-elle pas de la société de John, pendant qu'elle le
pouvait? Il avait été jeté sur sa route, sans qu'elle le voulût. Elle
n'avait aucun désir de le détacher de Bessie. Il était, lui,
parfaitement innocent; pour lui elle était la jeune personne qui se
trouvait être la soeur de celle qu'il allait épouser; pas autre chose.
Pourquoi ne cueillerait-elle pas les roses qui s'offraient à elle? Elle
oubliait que la rose a un parfum dangereux, qui peut troubler les sens
et faire tourner la tête. Elle se donna donc libre carrière et fut,
pendant quelques semaines, plus près de connaître le vrai bonheur,
qu'elle ne l'avait jamais été. Quelle chose merveilleuse que l'amour
d'une femme, dans sa force et sa simplicité! Comme il idéalise les
choses les plus banales de la vie et met de la joie dans les services
les plus infimes! Plus la femme est fière, plus elle se réjouit de
s'abaisser devant son idole. Peu de femmes savent aimer comme Jess, et,
quand elles aiment, elles commettent généralement quelque fatale erreur,
grâce à laquelle leur trésor d'affection gaspillé devient une cause de
honte ou de douleur, pour elles-mêmes et pour d'autres.
Ils étaient enfermés depuis un mois à Prétoria, lorsque John eut, à son
tour, une idée magnifique. A un quart de mille environ du camp,
s'élevait une petite maisonnette, appelée par plaisanterie: _le Palais_.
Elle était abandonnée comme les autres et le maître en était même
absent. Un jour, en se promenant, John et Jess traversèrent le petit
pont jeté sur l'écluse du canal, pour aller examiner la maisonnette. Par
une allée bordée des deux côtés de jeunes gommiers, ils arrivèrent au
cottage couvert en zinc; il n'y avait que deux pièces: une chambre à
coucher et un salon assez grand, où se trouvaient encore une table et
quelques chaises; derrière le cottage étaient la cuisine et l'écurie.
Ils entrèrent, s'assirent près de la porte et regardèrent.
Le jardin descendait en pente, jusqu'à une vallée verdoyante, bornée en
face et sur la droite par des collines boisées. Ce jardin, planté de
vignes chargées pour le moment de raisins mûrissants, était entouré
d'une belle haie de rosiers du Bengale en pleine floraison; près de
l'habitation était une corbeille de roses doubles, d'une beauté et d'une
richesse inconnues en Europe. En somme, c'était un délicieux petit
endroit, un vrai paradis, après le bruit et l'agitation du camp; ils y
restèrent longtemps, causant beaucoup de Belle-Fontaine, de Silas Croft
et un peu de Bessie.
«Qu'on est bien ici!» dit Jess, paresseusement appuyée, les deux mains
derrière la tête, et embrassant d'un regard le paisible paysage.
«Oui, répondit John. Au fait, j'ai une idée! Si nous établissions notre
quartier général ici, pendant le jour, bien entendu? Nous pourrions nous
y installer pour nos repas; nous y serions parfaitement en sûreté, car
ces braves Boers n'essayeront jamais de prendre la ville d'assaut, j'en
réponds.»
Jess réfléchit et conclut très vite que ce serait un arrangement
charmant, de sorte que, dès le lendemain, elle mit le petit cottage en
aussi bon état que le permettaient les circonstances et se transforma en
maîtresse de maison. Elle et John furent ainsi plus que jamais
rapprochés l'un de l'autre. Le siège traînait en longueur; aucune
nouvelle n'arrivait du dehors, mais les habitants, persuadés que Colley
venait à leur secours, s'en préoccupaient assez peu et s'amusaient à
faire des paris au sujet de l'arrivée des troupes. De temps en temps,
une sortie avait lieu; généralement sans résultat. John sortait
naturellement avec les autres et alors Jess endurait des tourments
d'autant plus cruels, qu'il lui fallait les cacher! Toutefois rien de
fâcheux n'arriva et les choses suivirent un cours uniforme jusqu'au 12
février. Ce jour-là, on attaqua un endroit appelé la Maison-Rouge,
occupé par les Boers.
Le détachement, formé de troupes régulières et de volontaires, quitta
Prétoria avant le point du jour. John en faisait partie. Il fut très
surpris en s'approchant du chariot où couchait Jess, pour chercher un
objet dont il avait besoin, de trouver la jeune fille, assise sur une
malle, malgré la rosée de la nuit, tenant en main une tasse de café
brûlant, qu'elle avait préparée pour lui.
«Qu'est-ce que cela signifie, Jess? dit-il sévèrement. Je vous défends
de vous lever au milieu de la nuit pour me faire du café.
--Je ne me suis pas levée, répondit-elle avec calme; je ne me suis pas
couchée.
--C'est encore pis!» répliqua John, tout en dégustant son café avec
satisfaction, tandis qu'assise sur sa malle, elle le regardait.
«Mettez un châle, reprit-il, et couvrez-vous la tête; vous serez
traversée par la rosée de la nuit. Tenez, vos cheveux sont tout
mouillés.»
Alors elle parla.
«John, dit-elle, car elle l'appelait toujours John maintenant, je
voudrais que vous fissiez quelque chose pour moi: voulez-vous me le
promettre?
--Que c'est bien d'une femme, de demander une promesse avant de dire de
quoi il s'agit!
--C'est pour l'amour de Bessie, reprit-elle.
--Eh bien! que demandez-vous, Jess?
--Que vous n'alliez pas à cette sortie. Vous savez que vous pouvez
facilement en être dispensé, si cela vous convient.»
Il se mit à rire et répondit:
«Quelle petite folle! Et pourquoi cela?
--Oh! je ne sais pas. Ne vous moquez pas de moi, si j'ai peur que
quelque chose ne vous arrive.
--Dame! répliqua John par manière de consolation, toute balle a son
billet de logement et je n'y peux rien.» Jess insista.
«Pensez à Bessie, dit-elle.
--Voyons, Jess! répondit-il, avec un peu d'humeur, à quoi bon essayer de
m'ôter tout mon courage? Si je dois être frappé, à la grâce de Dieu! Je
ne tournerai certes pas casaque, même pour l'amour de Bessie; donc
calmez-vous et laissez-moi partir.
--Vous avez parfaitement raison, John, répondit-elle tranquillement, et
je n'aurais pas aimé vous entendre parler autrement, mais je n'ai pas pu
me taire. Adieu, John; que Dieu vous garde!» Elle lui tendit une main
qu'il serra; puis il partit.
«Ma parole! elle m'a tout remué, se disait-il, en marchant avec la
troupe, dans le brouillard blanc de l'aube. Elle pense probablement que
je vais à la mort. C'est possible. Comment Bessie prendrait-elle la
chose? Elle aurait sans doute bien du chagrin, mais j'imagine qu'elle se
consolerait. Quant à Jess, si elle venait un jour à perdre son fiancé,
je ne crois pas qu'elle s'en consolerait jamais. Voilà précisément la
différence entre les deux soeurs: l'une est tout fleur, et l'autre est
tout racine.»
Ensuite il se demanda comment se portait Bessie, ce qu'elle faisait, si
elle pensait à lui, puis sa pensée revint à Jess; quelle charmante
compagnie que la sienne! Comme elle était bonne et prévenante! Et dans
le secret de son coeur, il espéra qu'elle resterait près d'eux, quand
ils seraient mariés. Sans s'en rendre compte et très innocemment, ils en
étaient arrivés à ce degré d'intimité où deux personnes se deviennent
réciproquement tout à fait nécessaires dans leur vie quotidienne. Il ne
savait pas encore quelle place tenait, dans ses pensées habituelles,
cette jeune fille aux yeux profonds, ni à quel point son individualité
absorbait la sienne propre. Il savait seulement qu'elle avait le don de
le rendre parfaitement heureux en sa société. Quand il lui parlait, ou
même quand il restait silencieux auprès d'elle, il se sentait envahi par
une sensation de repos et de confiance, qu'il n'avait jamais éprouvée
auprès d'une autre femme.
C'était, il est vrai, l'hommage inconscient, rendu par la nature la plus
faible à la nature la plus forte, mais il y avait quelque chose de plus;
il y avait l'influence de cette entière sympathie, de cet accord
parfait, qui sont les signes les plus certains de l'affection la plus
élevée. Quand ils s'unissent à la passion proprement dite, ce qui est
assez rare, car ils se rencontrent plutôt dans les relations d'individus
du même sexe, ils donnent à la tendresse quelque chose de plus
qu'humain, et l'amour fondé sur cette sympathie, qu'il existe entre une
mère et son fils, entre deux époux, ou bien entre ceux qui, malgré leur
désir, n'en espèrent rien, cet amour-là ne meurt jamais.
Les réflexions de John furent assez promptement interrompues par la
nécessité de revenir aux détails pratiques et désagréables de la
situation.
Il vit tomber mort, l'homme qui marchait à côté de lui, et lui-même fut
atteint par une balle qui passa entre sa selle et sa cuisse. Nous
n'avons pas à entrer ici dans les détails de cette rencontre, aussi peu
glorieuse pour les armes anglaises, que presque tous les combats de
cette malheureuse guerre, pendant laquelle la défense de quelques villes
fut seule de nature à consoler un peu l'orgueil national. L'issue du
combat fut désastreuse et quelques heures après son départ du camp, John
revenait, ayant pris en croupe un homme grièvement blessé (car
l'ambulance était tombée aux mains des Boers). Pendant ce temps, des
rapports exagérés circulaient parmi la population et, entre autres
choses, on racontait que le capitaine Niel avait été tué. Un homme
affirma l'avoir vu tomber, frappé d'une balle à la tête.
Mme Neville, l'ayant entendu, partit toute bouleversée pour en faire
part à Jess.
Aussitôt le jour venu, Jess, selon sa coutume, s'était rendue à la
petite maison qu'elle habitait pendant la journée. D'abord elle voulut
travailler et ne put y parvenir; alors elle prit un livre qu'elle avait
apporté, mais cela ne lui réussit pas mieux. Ses yeux ne suivaient pas
les lignes, et ses oreilles entendaient anxieusement le bruit sourd du
canon répercuté par les collines. Elle ne pouvait échapper au
pressentiment de malheur qui s'était emparé d'elle. La plupart des gens
doués d'imagination ont souffert de ce mal et en ont reconnu la folie,
mais cette fois Jess était bien près de la vérité; il ne s'en fallut que
d'une ligne que John fût tué.
Ne trouvant pas Jess au camp, Mme Neville prit la route du «Palais» sans
pouvoir retenir ses larmes, car la bonne dame s'était fort attachée au
capitaine Niel. Jess, avec cette finesse particulière de l'ouïe qui
accompagne souvent la surexcitation nerveuse, entendit le léger bruit de
la petite grille qui se refermait au bout du jardin, et courut aussitôt
à l'angle de la maison pour voir qui entrait.
Un seul regard jeté sur le visage inondé de larmes de son amie, lui
suffit. Elle comprit ce qu'on allait lui dire et saisit un des jeunes
gommiers qui bordaient l'allée, afin de ne pas tomber.
«Qu'y a-t-il? dit-elle d'une voix faible; est-il mort?
--Hélas! oui, chère enfant; frappé à la tête», dit-on.
Jess, sans rien répondre, se soutint au jeune arbre; il lui semblait
qu'elle allait mourir aussi et elle l'espérait. Ses yeux égarés se
portèrent du visage de Mme Neville au sol dévasté de la prairie. Devant
la grille «du Palais» passait un chemin qui se trouvait être le plus
court pour revenir du lieu du combat, et par ce chemin, s'avançaient
quatre Cafres portant quelque chose sur une civière que suivaient quatre
carabiniers à cheval. Un habit recouvrait le visage du corps étendu sur
la civière, mais on voyait les jambes bottées, éperonnées et dont les
pieds tombaient écartés, de cette manière flasque dont la signification
n'est que trop claire.
«Regardez, dit Jess, en étendant la main.
--Ah! le pauvre homme! le pauvre homme! s'écria Mme Neville; on
l'apporte ici pour l'ensevelir.»
Alors les beaux yeux de Jess se fermèrent et l'arbre cédant sous son
poids, elle s'inclina avec lui; puis il se brisa et, avec un petit cri,
elle tomba sans connaissance, au moment où le cadavre passait devant
elle.
Deux minutes après, John, ayant appris qu'on faisait courir le bruit de
sa mort, et craignant qu'il ne parvînt aux oreilles de Jess, arriva au
galop, mit pied à terre aussi vite que sa blessure le lui permit et
s'avança en boitant dans l'allée.
«Grand Dieu! capitaine Niel, dit Mme Neville à sa vue; nous vous
croyions mort!
--Et voilà ce que vous lui avez sans doute conté», répondit-il
sévèrement, les yeux fixés sur le visage mortellement pâle de Jess;
«vous auriez pu attendre d'en être sûre. Pauvre enfant! Cela lui a donné
un coup!»
John se baissa, passa ses bras sous le corps de la jeune fille, la
souleva, non sans peine, la porta, toujours boitant, dans la maison, où
il la déposa sur un divan et, avec l'aide de Mme Neville, fit de son
mieux pour la ranimer; mais son évanouissement était si profond, que
leurs efforts restèrent infructueux; alors Mme Neville, effrayée, courut
au camp chercher de l'eau-de-vie, laissant à John le soin de lui
frictionner les mains et de lui asperger le visage d'eau froide.
La bonne dame n'était partie que depuis trois ou quatre minutes, lorsque
tout à coup Jess ouvrit les yeux et crut, en apercevant John, qu'elle
allait s'évanouir de nouveau; car ses lèvres devinrent toutes blêmes et
elle fut saisie d'un tremblement convulsif qui la secoua des pieds à la
tête.
«Jess! Jess! s'écria-t-il, calmez-vous, au nom du ciel! Vous me faites
peur!
--Je croyais que vous étiez..., je croyais que vous....» Elle ne put
achever, éclata en sanglots et tomba sur la poitrine de John, qui sentit
sur son visage, la caresse de ses boucles brunes.
Comment ne pas être ému? John n'était qu'un homme, et la vue de cette
femme étrange, à laquelle il s'attachait davantage chaque jour, plongée
dans une émotion violente à son sujet, devait, à n'en pas douter, lui
remuer le coeur profondément. Une corde vibra en lui, dont il ne se
rendit pas compte tout d'abord, mais qui l'effraya et le charma en même
temps. Que signifiait-elle?
«Jess! chère Jess! ne pleurez plus, je vous en prie; cela me fait trop
de mal.»
Elle leva la tête et resta debout devant lui, appuyée d'une main sur la
table. Elle le regardait. Son visage, inondé de larmes, ressemblait à un
lis couvert de rosée, et dans ses yeux si beaux, brillait une flamme que
jamais John n'avait vue dans des yeux de femme. Elle ne dit rien, mais
sa physionomie était plus éloquente que toutes les paroles du monde, car
les traits peuvent parfois traduire une pensée dans un langage à eux,
plus subtil que tous ceux qu'on parle. Elle était là, devant lui, la
poitrine soulevée par l'émotion, comme les flots par la tempête,
incarnation vivante de l'amour le plus profond qu'une femme pût
ressentir. Soudain quelque chose sembla passer devant ses yeux et
l'aveugler; une puissance supérieure s'empara d'elle, absorbant tous ses
doutes et toutes ses craintes; elle céda à une force qui, tout en
faisant partie d'elle-même, la maîtrisait; et pour la première fois, son
amour étant en cause, elle mit en jeu toute sa force. Elle savait, elle
avait toujours su qu'elle pourrait dompter Niel, si elle le voulait.
Comment le savait-elle? Elle l'ignorait, mais cela était, et,
maintenant, cédant à une impulsion irrésistible, _elle voulut_.
Elle resta muette et immobile, le regard fixé sur John. Il balbutia:
«Pourquoi avez-vous eu si peur pour moi?»
Elle ne répondit pas; il sembla au jeune homme qu'une puissance
invincible le dominait. Tout disparut devant l'intensité surhumaine de
ce regard qui ne le quittait pas. Bessie, honneur, promesse, tout fut
oublié; le feu qui couvait, jaillit en flamme et il comprit qu'il aimait
cette femme, comme jamais il n'avait aimé créature vivante. Si fort
qu'il fût, il trembla comme une feuille devant elle et, d'une voix
étranglée, il murmura:
«Jess! que Dieu me pardonne, car je vous aime!»
Et il s'inclina vers elle, pour lui donner un baiser. Elle levait son
visage vers lui, quand, tout à coup, elle s'arrêta et, posant une main
sur la poitrine de John:
«Vous oubliez, dit-elle, que vous allez épouser Bessie.»
Accablé de honte et de douleur, le capitaine se détourna et sortit en
trébuchant.
CHAPITRE XVIII
ET APRÈS?
Devant la porte du _Palais_ et près d'une corbeille de fleurs quelque
peu envahie par les mauvaises herbes, se trouvait une chaise en bois,
dépourvue de son dossier. John n'eut pas plutôt franchi le seuil de la
petite maison, qu'il se sentit près de s'évanouir comme Jess. C'était
l'effet de la fatigue, de la perte de son sang et des fortes émotions
qu'il venait de subir. Il s'assit donc promptement, et bientôt aperçut
Mme Neville qui revenait, une bouteille d'eau-de-vie à la main.
«Ah! pensa-t-il, voilà juste ce qu'il me faut; si je ne bois pas un
verre de cette eau-de-vie, je vais rouler à bas de mon siège, c'est
certain.»
«Où est Jess? demanda Mme Neville, hors d'haleine.
--Là, dans la maison; elle est revenue à elle.»
Et il ajouta mentalement: «Il aurait mieux valu pour nous deux qu'elle
ne revînt pas du tout.»
«Seigneur! quelle mine vous avez, Capitaine!» s'écria Mme Neville, en
s'éventant avec son chapeau. «Si vous saviez dans quel état on est au
camp! Les volontaires jurent qu'ils se vengeront des militaires qui les
ont abandonnés; ils ont refusé de me croire, quand je leur ai dit que
vous n'étiez pas mort. Mais, bonté du ciel! votre botte est pleine de
sang! vous êtes blessé après tout.