Il avait une sorte de ténacité _bouledogue_, qui le disposait à croire
que, s'il voulait _bien_ faire une chose, il en viendrait à bout, à
moins de circonstances échappant tout à fait à son contrôle. Un
sentiment pareil mène un homme bien loin. C'est lui qui a fait
l'Angleterre ce qu'elle est. Il s'affaiblit par exagération de
législation et les effets commencent à s'en faire sentir par une
diminution de puissance. On ne peut pas gouverner l'Irlande? Eh bien!
qu'on lui cède! qu'on lui donne le Home-Rule! Les responsabilités
d'empire colonial pèsent à l'Angleterre? Qu'elle s'en débarrasse! Et
ainsi de suite! Mais les Anglais d'il y a cinquante ans ne parlaient pas
ainsi.
L'Angleterre a été faite, non par les gouvernements, mais, pour la plus
grande partie, en dépit d'eux, par les efforts indépendants d'un certain
nombre d'individus. La tendance actuelle est d'absorber l'individu dans
le gouvernement, de limiter, votre de détruire l'initiative et la
responsabilité individuelles. On veut des lois pour, ou contre toute
chose. Le système n'est encore qu'à son début. Quand il se sera
développé, l'empire deviendra une vaste machine sans âme, qui, un jour,
se désorganisera, puis se brisera. Le pays doit plus aux hommes résolus,
obstinés, si l'on veut, de la trempe de John Niel, qu'il n'est disposé à
le reconnaître, en ces jours de lumière.
John reprit son dangereux voyage le lendemain matin, une heure avant le
jour. Personne ne se montrait et comme il eût été impossible de
découvrir les Cafres dans les divers coins où ils dormaient, Mouti et
son maître furent obligés d'atteler eux-mêmes, tâche assez difficile
dans l'obscurité. La note avait été payée la veille au soir; ils purent
donc partir aussitôt leurs préparatifs terminés. Ils n'avaient pas fait
quarante pas, qu'une voix les somma d'arrêter, John obéit et aperçut une
seconde après, tenant une chandelle allumée qui ne vacillait même pas
dans l'air humide et immobile, le prophète de malheur de la veille,
entièrement drapé dans une couverture sale.
Il s'approcha lentement et avec dignité, comme il convenait à un
prophète, et fit une telle peur aux chevaux, qu'ils faillirent
s'emporter.
«Qu'y a-t-il?» demanda John d'assez mauvaise humeur, car il n'était pas
disposé à se laisser retarder.
«J'ai seulement voulu vous dire, répondit le fantôme, que je suis sûr
d'avoir raison et que les Boers vous fusilleront. Je ne voudrais pas que
vous pussiez me reprocher plus tard de ne pas vous avoir averti.» Puis,
élevant sa lumière de manière à ce qu'elle frappât John en plein visage,
il lui adressa du regard un tendre adieu.
«Allez au diable! cria John furieux; si vous n'aviez que cela à me dire,
vous auriez mieux fait de rester couché.» Et fouettant les chevaux de
volée, il les fit bondir de telle sorte, que la chandelle du prophète
s'éteignit et que le prophète lui-même faillit rouler dans le ruisseau!
CHAPITRE XV
UN VOYAGE DIFFICILE
Les quatre chevaux gris étaient jeunes, bien portants et traînaient un
poids léger, de sorte que, malgré le mauvais état des voies qu'on
appelle routes en Afrique, John avança rapidement.
Vers onze heures du matin, il arriva à la petite ville de Standerton,
sur le bord du Vaal, près de laquelle l'attendaient, sans qu'il s'en
doutât, des émotions terribles.
Là, on lui confirma la nouvelle du désastre de Bronker's Spruit; il
écouta les dents serrées, les yeux en flamme, ce récit d'une trahison et
d'un massacre sans pareils, dit-il, dans l'histoire des guerres
civilisées. On lui répéta qu'il lui serait impossible de passer à
travers les Boers à Heidelberg, ville éloignée de Prétoria de vingt
lieues environ, où le triumvirat de Krüger, Prétorius et Joubert avait
proclamé la république. De nouveau il répondit qu'il irait jusqu'à ce
qu'on l'arrêtât et repartit un peu réconforté en apprenant que l'évêque
de Prétoria, pressé de rejoindre sa famille, avait passé quelques heures
auparavant; peut-être, en se hâtant, pourrait-il le rattraper.
Il repartit donc; les heures passaient sur la grande plaine déserte et
il ne rejoignait pas l'évêque. A quarante milles de Standerton, il vit
un chariot arrêté sur un côté de la route et espéra obtenir quelques
renseignements de son conducteur; mais en s'approchant, il se rendit
compte, après examen, que le chariot avait dû être dépouillé de tout ce
qu'il contenait et les boeufs emmenés. Il y avait des traces plus
évidentes et plus terribles de violence. En travers du limon, les mains
encore crispées sur le manche d'un fouet en bambou, comme s'il avait
voulu en faire usage pour se défendre, était étendu le cadavre du
conducteur, un naturel du pays. John remarqua le calme de son visage; on
eût pu croire qu'il dormait, si ce n'eût été de l'altitude et d'un petit
trou rond et net au milieu du front.
Au coucher du soleil, John détela ses chevaux fatigués et leur donna, à
chacun, deux des bottelées de foin dont il s'était muni. Laissant Mouti
veiller sur eux, il alla s'asseoir à quelque distance, sur un petit
monticule, pour réfléchir. Le paysage qui l'entourait était sauvage et
triste. Partout la plaine immense, ondulant comme une mer figée; et au
loin, sur la route de Heidelberg, les collines appelées Rooi Koopies. Le
ciel présentait le spectacle d'un de ces couchers de soleil éblouissants
et brûlants, comme on en voit parfois en été, dans l'Afrique du Sud. De
tous côtés se pressaient, menaçants, des nuages d'un rouge de sang.
L'herbe reflétait cette lueur et l'air même semblait rouge. On eût dit
que le ciel et la terre avaient été trempés dans le sang et l'on ne peut
s'étonner que John en fût impressionné, surtout après avoir vu le
cadavre du pauvre charretier et entendu raconter le massacre de
Bronker's Spruit.
Bien que peu enclin aux pressentiments sombres, il ne put s'empêcher de
se demander s'il faisait son dernier voyage et si une balle boer
n'allait pas lui révéler le mystère de la vie et de la mort.
Quand les chevaux eurent terminé leur repas et repris le mors bien
malgré eux, la splendeur lugubre du ciel s'était éteinte et la nuit
s'étendait, comme un voile funèbre, sur la plaine tout à l'heure
embrasée. Il y avait heureusement un brillante demi-lune, qui bientôt
éclaira la route, pendant le long trajet qui lui restait à faire. Enfin
vers onze heures Niel aperçut les lumières de Heidelberg, où il allait
apprendre si son voyage était fini ou non. Le seul parti à prendre était
de pousser droit devant lui et d'essayer de passer.
Bientôt il traversa un petit ruisseau et distingua au loin un chariot,
autour duquel se mouvaient des hommes et deux lanternes. C'était sans
doute l'évêque arrêté par des Boers! Arrivé tout près du véhicule, il le
vit repartir et, une seconde après, il entendit la voix d'une sentinelle
et vit luire le canon d'un fusil.
«Qui va là? demanda la voix.
--Ami!» répondit John gaiement, quoiqu'il ne fût rien moins que gai.
Il y eut un silence. Puis la sentinelle appela un homme qui s'approcha
en bâillant et dit quelque chose en hollandais. L'oreille tendue, John
saisit ces mots: «de la suite de l'évêque».
Ceci lui suggéra une idée.
«Qui êtes-vous? Anglais?» dit en anglais le nouvel arrivant, d'une voix
rude. Et il leva sa lanterne pour bien voir Niel.
«Je suis le chapelain de l'évêque», répondit celui-ci, s'efforçant
d'assumer l'aspect pacifique d'un membre du clergé», et je désire le
suivre à Prétoria.»
L'homme à la lanterne l'examinait de près. Heureusement Niel portait un
vêtement sombre et un chapeau de feutre mou, d'aspect assez clérical,
celui-là même que Frank Muller avait troué d'une balle.
«C'est un prédicateur bien sûr, reprit l'homme; regardez; il est habillé
comme un vieux corbeau. Que disait le laissez-passer de Om Krüger?
Est-ce un chariot ou deux que nous devions laisser continuer? C'était un
seul, je crois?
--Non; deux, il me semble.»
Le brave homme ne voulait pas avouer à son compagnon qu'il ne savait pas
lire. «Oui, maintenant que j'y pense, je suis sur que c'était deux.»
L'autre se gratta la tête.
«Peut-être ferions-nous bien d'aller trouver Om Krüger et de le lui
demander?
--Om Krüger sera couché, et c'est un vrai porc-épic quand on le
réveille.
--Eh bien! gardons le damné Anglais jusqu'à demain.
--Je vous en prie, messieurs, laissez-moi passer, dit John, de sa voix
la plus douce. On a besoin de moi à Prétoria, pour prêcher la parole du
Seigneur et veiller près des blessés et des mourants.
--Il n'en manquera pas, reprit la première sentinelle. Ce sera comme
pour les «Rooibaatjes» à Bronker's Spruit! Seigneur! quel spectacle!
--Eh bien! laissons-nous passer le vieux corbeau? demanda la sentinelle.
--Si nous le gardons, il nous faudra nous rendre au quartier général et
j'ai envie de dormir, répliqua l'autre en bâillant.
--Eh bien! qu'il passe! Je crois que vous avez raison et que le
laissez-passer disait deux chariots. En route, damné Anglais!»
John n'en demanda pas davantage; il donna un vigoureux coup de fouet aux
chevaux.
«J'espère que nous avons bien fait, dit l'homme à la lanterne, tandis
que le chariot s'éloignait. Je ne suis pas bien sûr que ce fût un
révérend, après tout. J'ai presque envie de lui envoyer une balle?»
Mais son compagnon, qui avait grand sommeil, n'encouragea pas cette idée
à laquelle l'autre renonça.
Quand, le lendemain matin, le commandant Frank Muller, averti du départ
du capitaine Niel avec le chariot du Cap et les quatre chevaux gris,
apprit qu'un véhicule répondant à cette description avait passé
librement au milieu de la nuit, il fut d'une humeur plus facile à
imaginer qu'à dépeindre.
Il fit juger les deux sentinelles par une cour martiale et les envoya
travailler aux fortifications pour _le reste de la guerre_.
Heureusement pour John, malgré cette halte de quelques minutes, il put
rejoindre l'évêque. Par un hasard providentiel, _Sa Grandeur_ avait été
arrêtée sur la route, par la rupture d'un trait; autrement son
soi-disant chapelain n'aurait certes pas traversé les rues montueuses de
Heidelberg, cette nuit-là. Toute la ville était encombrée de chariots
boers, où dormaient leurs propriétaires. Au-dessus d'un amas de
véhicules et de tentes, John distingua la drapeau du Transvaal flottant
à la brise de nuit, blasonné aux armes symboliques du pays: un chariot
attelé de boeufs et gardé par un Boer armé; c'était sans doute le
quartier général du Triumvirat. Une fois, le chariot qui précédait celui
de Niel, fut arrêté par une sentinelle et repartit après l'échange de
quelques paroles, comme celui de notre héros.
Ce fut une tâche ardue que cette traversée de Heidelberg et pleine de
terreurs pour Niel, qui s'attendait sans cesse à être pris et envoyé
ignominieusement en prison. En outre les chevaux épuisés faisaient des
efforts désespérés pour s'arrêter à chaque maison. Ils avaient enfin
traversé la petite ville, quand une fois encore ils furent retenus; de
nouveau le premier chariot prit de l'avant, mais cette fois John fut
moins heureux.
«Le laissez-passer disait _un_ chariot, dit une voix.
--Oui, oui; _un_ chariot», appuya une autre voix.
John reprit son air clérical pour conter ingénument sa petite histoire,
mais ni l'une ni l'autre des deux sentinelles ne parlait un mot
d'anglais; elles se dirigèrent donc vers une voiture placée à cinquante
mètres environ, afin de chercher un interprète.
«En route, Maître, en route!» murmura le Zulu Mouti.
John suivit le conseil et fouetta les chevaux, tandis que Mouti, penché
sur le tablier, frappait les deux premiers avec une lourde cravache.
L'attelage, lancé au grand galop, avait déjà couru cent mètres, quand
les sentinelles se rendirent compte de ce qui se passait. Alors elles se
mirent à courir en criant, mais le chariot se perdit bientôt dans
l'ombre.
Quoique John et Mouti n'épargnassent pas les chevaux, ils ne purent
rejoindre le premier chariot, dont l'attelage était plus frais. A minuit
la lune disparut et il fallut avancer dans l'obscurité. Mouti fut même
obligé de descendre plusieurs fois et de conduire par la bride les
pauvres bêtes, dont l'une tombait de temps en temps et qu'il fallait
battre cruellement pour la forcer à se relever. Une fois le chariot
faillit verser; une autre fois, rouler dans un précipice.
Vers deux heures du matin, John reconnut que les chevaux étaient
absolument à bout de forces. Ayant heureusement trouvé de l'eau à quinze
milles de Heidelberg, il s'arrêta, fit boire les chevaux et leur donna
autant de fourrage qu'ils en purent manger. L'un d'eux se coucha et
refusa la nourriture, signe certain d'épuisement; un second mangea
couché, les deux autres prirent leur repas comme à l'ordinaire. Alors il
fallut attendre l'aurore. Mouti dormit un peu, mais John n'osa pas. Tout
ce qu'il put faire, fut de manger quelques bouchées de gibier conservé,
de boire un demi-verre d'eau mêlée d'eau-de-vie et de s'asseoir ensuite,
son fusil entre les jambes.
Enfin le jour parut et de nouveau il donna la provende aux chevaux. Une
autre difficulté se produisit. Le cheval qui avait refusé de manger,
était évidemment trop faible pour tirer; il fallut changer le mode
d'attelage, mettre un cheval en arbalète et attacher le malade à
l'arrière du chariot. Puis on se remit en route.
A onze heures, les voyageurs atteignirent une auberge située à vingt
milles de Prétoria; il n'y restait que deux chats et un chien errant.
Les habitants avaient fui devant les Boers. Là, John mit ses chevaux à
l'écurie et leur donna tout le fourrage qui lui restait, avant de
repartir pour la dernière étape. Le chemin était affreux et Niel savait
que le pays devait être infesté d'ennemis, mais il eut l'heureuse chance
de n'en pas rencontrer un seul. Il lui fallut quatre heures pour faire
ces vingt milles et, au sommet d'une montée d'où l'on descendait dans
Prétoria, il aperçut deux hommes à cheval, sur la crête d'une colline
rocheuse, à six cents mètres environ de l'endroit où il se trouvait. Il
crut d'abord qu'ils allaient descendre, mais ils changèrent d'avis et
mirent pied à terre.
Pendant qu'il se demandait ce que cela signifiait, il vit un petit nuage
de fumée blanche, puis un second et, un instant après, deux balles
sifflèrent successivement, l'une à trois pieds de sa tête, l'autre sous
le ventre du premier cheval. Les Boers tiraient sur lui.
Pressé de ne plus servir de cible, il mit ses chevaux au galop et se
déroba derrière un accident de terrain, avant que l'ennemi pût
recharger. Après cela il ne vit plus rien.
John arriva enfin en vue de Prétoria, qui est la plus jolie ville de
l'Afrique australe, avec ses maisons blanches et rouges, ses grands
bouquets d'arbres, ses haies de rosiers et sa ceinture de vertes
plaines. La lumière dorée de l'après-midi embellissait encore tout cela,
et John rendit grâces à Dieu. Il se savait en sûreté désormais; aussi
permit-il à ses chevaux fatigués de descendre lentement et de traverser
au pas, la petite plaine qui le séparait encore de la ville. A sa gauche
étaient la prison et la caserne, autour desquelles se trouvaient
rassemblés des centaines de chariots et de tentes. Il se dirigea de ce
côté. Évidemment les habitants avaient abandonné la ville et campaient.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à un demi-mille, un piquet de cavaliers suivi
d'une foule bigarrée, à cheval et à pied, s'avança au-devant de lui.
«Qui va là?» cria une voix, dont l'accent anglais ne laissait aucun
doute.
«Un ami, bien content de vous voir», répondit John, avec la satisfaction
d'un homme à qui l'on vient d'enlever un poids écrasant.
CHAPITRE XVI
PRÉTORIA
Revenons à Jess, qui ne passait pas le temps bien gaiement à Prétoria,
même avant la déclaration de guerre. Tous ceux qui ont fait un grand
effort moral et sont entrés dans la voie douloureuse du sacrifice, ont
ressenti la réaction qui se produit aussi certainement que la nuit
succède au jour. On est fort pour renoncer à la passion et chanter son
chant d'adieu, mais on l'est moins, quand une fois on se trouve seul
dans les ténèbres. Tout d'abord le souvenir vous soutient, puis il
s'affaiblit; «on ne voit que la nuit, n'entend que le silence», et
l'épreuve est d'autant plus dure, lorsqu'on a soi-même choisi sa prison,
et qu'on s'y est enfermé.
Jess s'était ensevelie de ses propres mains, et elle le savait. Ce
qu'elle avait fait n'était pas absolument inéluctable; elle avait agi
d'après sa propre volonté et assez naturellement elle le regrettait
quelquefois. L'abnégation est un ange au visage austère, avec lequel il
faut lutter longtemps, pour qu'il consente à murmurer doucement des
paroles de consolation. C'est là une de ces choses que le temps nous
révèle plus tard, quand il lui plaît; le moment n'était pas encore venu
pour Jess. Extérieurement elle ne laissait rien voir de la souffrance
qui lui rongeait le coeur; elle était pâle et silencieuse, il est vrai,
mais ne l'avait-elle pas toujours été? Seulement elle avait renoncé à la
musique et au chant.
Les semaines s'écoulèrent donc assez tristement pour la pauvre fille
qui, en apparence, vivait comme tout le monde à Prétoria. Le jour vint
où elle pensa qu'il serait indiscret à elle, de prolonger davantage son
séjour et qu'elle devrait retourner à Belle-Fontaine. Elle redoutait ce
retour; elle priait ardemment pour être «délivrée de la tentation». Elle
ignorait presque complètement ce qui se passait chez elle. Bessie et son
oncle lui écrivaient, sans lui dire ce qu'elle désirait le plus savoir.
Les lettres de Bessie étaient, il est vrai, pleines d'allusions à ce que
faisait le capitaine Niel, mais elle n'allait pas plus loin. Néanmoins
sa réticence en disait plus à l'esprit observateur de sa soeur, que ses
paroles mêmes. Pourquoi cette réticence? Sans doute parce que rien
n'était encore décidé. Alors elle pensait à ce que tout cela signifiait
pour elle et, de temps à autre, elle se laissait entraîner à une
explosion de jalousie dont un témoin eût été péniblement affecté.
Noël approchait; on avait tant pressé Jess de rester pour les fêtes,
qu'elle avait consenti à ne rentrer à Belle-Fontaine que pour le jour de
l'an. Bien qu'on parlât beaucoup des Boers à Prétoria, Jess était trop
préoccupée de ses propres affaires, pour prêter grande attention à ces
propos. Du reste l'opinion publique demeurait assez calme; on était
habitué depuis longtemps aux bravades des Boers qui, jusqu'alors, s'en
étaient tenus aux paroles. Mais tout à coup, le 18 décembre, se répandit
la nouvelle que la république venait d'être proclamée!
La surexcitation fut grande. On parla aussitôt de camper et Jess, malgré
son vif désir de retourner à la ferme, n'en vit plus la possibilité.
Deux jours après, un sous-officier blessé, portant le drapeau du 94e
régiment caché sous ses habits, entra en boitant dans Prétoria. Il avait
vu le massacre de Bronker's Spruit; le récit qu'il en faisait, glaçait
le sang dans les veines.
La confusion devint indescriptible; la loi martiale fut proclamée; la
ville fut abandonnée; les habitants reçurent l'ordre d'aller camper sur
la colline qui la dominait. Jeunes et vieux, enfants et femmes, malades,
tous se réfugièrent sous la protection de la forteresse, n'ayant que des
tentes, des chariots et des hangars pour abris. Jess fut obligée de
partager un chariot avec son amie, la mère et la soeur de celle-ci, et
n'y trouva que bien juste une place pour se coucher. Quant à dormir au
milieu des bruits du camp, il n'y fallait pas songer.
Ce fut le lendemain de cette première nuit d'épreuve, qu'elle reçut par
la malle (la dernière qui devait arriver à Prétoria) la lettre dans
laquelle Bessie lui annonçait ses fiançailles. Elle s'éloigna du camp,
jusqu'à un endroit appelé «le Signal», où elle savait qu'on ne la
dérangerait pas et, sous un bouquet de mimosas, elle s'assit et rompit
le cachet. Avant la fin de la première page, elle vit ce qui allait
suivre et serra les dents. Puis elle lut tout, jusqu'au bout, sans
broncher, quoique les expressions de tendresse la brûlassent comme un
fer rouge.
Ainsi donc le dénouement était venu! Eh bien! elle s'y attendait et
l'avait même préparé; elle n'avait donc aucune raison de s'en plaindre.
Au contraire, elle devait s'en réjouir et, pendant quelques instants,
elle se réjouit en vérité du bonheur de sa soeur; elle aimait tant
Bessie!
Et pourtant elle en voulait à John, comme on en veut à ceux qui vous ont
blessé sans le savoir. Pourquoi était-il en son pouvoir de la faire
souffrir ainsi! Cependant elle espéra qu'il serait heureux avec Bessie!
Ensuite elle espéra que ces misérables Boers prendraient Prétoria et
qu'une balle la délivrerait une fois pour toutes. Elle ne désirait plus
vivre. Que ferait-elle? Épouserait-elle n'importe qui, pour élever une
nichée d'enfants! Cela lui serait matériellement impossible. Non! Elle
s'en irait en Europe, se jetterait dans un grand courant de vie,
lutterait et essayerait de se faire une place parmi ses contemporains.
Elle en avait la force; elle le savait et, maintenant qu'elle échappait
à la passion, elle aurait d'autant plus de chance de réussir, car le
succès est aux impassibles. Elle ne resterait pas à la ferme après le
mariage de John et de Bessie; elle y était bien résolue et même, si
c'était possible, elle ne retournerait pas à Belle-Fontaine avant le
mariage. Elle ne _le_ verrait plus, jamais, jamais! Hélas! pourquoi
l'avait elle rencontré?
Plus calme, sinon plus heureuse, une fois son parti bien pris, elle se
leva pour retourner au camp, mais elle fit un détour par la route de
Heidelberg, car elle désirait être seule le plus longtemps possible.
Elle marchait depuis une dizaine de minutes, lorsqu'elle aperçut un
chariot dont l'aspect lui sembla familier, et quatre chevaux gris,
qu'elle crut reconnaître aussi; trois étaient attelés, le quatrième
suivait, attaché derrière le chariot. Des hommes marchaient à côté du
véhicule et parlaient tous à la fois. Elle s'arrêtait pour laisser
passer la petite troupe, quand tout à coup elle reconnut John Niel parmi
les hommes et le Zulu Mouti sur le siège. Il était là, celui qu'elle
venait de jurer de ne plus revoir, et sa vue lui causa une telle
impression de faiblesse, qu'elle faillit se laisser tomber sur le sol.
Il y avait dans cette apparition quelque chose de surnaturel, qui
semblait se produire pour lui prouver son impuissance en face du destin.
Elle le sentit. En un instant cette pensée l'envahit, qu'elle ne pouvait
se sauver, qu'elle était simplement un instrument aux mains d'une
puissance supérieure, dont sa passion accomplissait la volonté et pour
laquelle sa destinée individuelle importait fort peu. C'était un
raisonnement insensé, une doctrine dangereuse, mais il faut convenir que
les circonstances leur donnaient une apparence de vérité. Après tout, la
limite qui sépare le fatalisme du libre arbitre n'a jamais été tracée
par personne, pas même par saint Paul. Comment décider que Jess avait
tort ou raison? Si supérieure qu'elle fût, elle ne pouvait, pas plus que
d'autres, trancher la question.
La petite bande se rapprochait. Tout à coup, en levant la tête, John
aperçut ces deux yeux sombres qui, par moments, semblaient vraiment
refléter l'âme de Jess. Il dit quelque chose aux hommes qui
l'entouraient, puis à Mouti, qui continua sa route avec la voiture, et
s'avança souriant et les mains tendues vers la jeune fille.
«Comment vous portez-vous, Jess? dit-il. Enfin je vous retrouve et en
sûreté!
--Pourquoi êtes-vous venu? répondit-elle, presque avec colère; pourquoi
avez-vous quitté Bessie et mon oncle?
--Je suis venu parce qu'on m'a envoyé et aussi parce que je l'ai désiré.
Je voulais vous ramener avant que Prétoria fût assiégée.
--Vous étiez donc fou? Comment avez-vous pu croire que nous
retournerions à Belle-Fontaine? Nous allons être enfermés ici tous les
deux maintenant.
--C'est ce que je vois. Eh bien! après tout, ce n'est pas un si grand
malheur, ajouta-t-il gaiement.
--C'en est un très grand au contraire», répliqua Jess, en frappant du
pied; et tout à coup elle fondit en larmes.