Frank Muller n'attendit pas davantage. Il sortit. L'obscurité était

venue, mais il y avait encore de la lumière dans le ciel, au bout de

l'avenue des Gommiers, et il aperçut la svelte et gracieuse silhouette

de Bessie, qui se détachait doucement sur le crépuscule. John l'avait

quittée, pour aller voir quelque chose à la ferme et elle rentrait

lentement, tout entière à sa joie nouvelle, redoutant de rompre le

charme, si elle reprenait trop vite la routine de ses occupations.

Elle apparaissait là comme le type et le symbole de ce qu'il y a de plus

beau et de plus gracieux en ce monde grossier, le coeur plein de

reconnaissance pour Celui qui nous donne tout ce qui est bon; les yeux

brillants d'une lumière nouvelle, douce, heureuse et charmante,

incarnation de pureté, de joie et de grâce.

Tout à coup, elle entendit les pas du cheval et leva la tête; la faible

lumière frappa en plein son visage, dont elle idéalisa la beauté émue

par la passion, et l'enveloppa d'un reflet vraiment céleste. Il y avait

en elle, ce soir-là, un quelque chose indéfinissable, une splendeur dont

l'amour seul empreint l'humanité, et le coeur même de l'homme sauvage et

mauvais, qui l'adorait avec toute la violence d'une nature terrible, en

fut pénétré.

Il s'arrêta un instant, partagé entre la crainte et le regret.

Était-il sage de méditer sa ruine et celle de tous ceux qu'elle aimait?

Ne ferait-il pas mieux de la fuir, de la laisser vivre en paix? Était-ce

bien une femme qu'il voyait là, ou un être d'un monde supérieur? Les

natures puissantes, mais indisciplinées, telles que celle de Frank

Muller, sont généralement superstitieuses, sans religion, et en ce

moment cet instinct prit le dessus. N'existerait-il pas, quelque part,

un juge pour punir celui qui jetterait cette fleur dans la boue mêlée

peut-être au sang des siens?

Pendant quelques secondes, il hésita. S'il renonçait à tout cela? s'il

abandonnait la rébellion à elle-même? s'il épousait une des filles de

Hans Coetzee et s'en allait au Cap, ou ailleurs? Il serra la bride comme

pour faire tourner son cheval à gauche et, par ce moyen, éviter Bessie;

mais tout à coup le souvenir de son rival heureux lui traversa l'esprit

avec la rapidité de l'éclair. La laisser à cet homme? Jamais! Il la

tuerait plutôt de sa propre main! En un clin d'oeil, il mit pied à terre

et se trouva face à face avec Bessie, avant même qu'elle l'eût reconnu.

«Ah! je me doutais bien qu'il venait pour Missie», se dit Jantjé, qui

rôdait autour de la maison, en se cachant dans les hautes herbes. «Que

va dire Missie maintenant?»

«Comment vous portez-vous, Bessie?» dit Muller, d'une voix qu'il

s'efforçait de rendre calme.

En le regardant, la jeune fille comprit que la voix mentait. Toutes ses

passions se reflétaient sur son visage, dont la beauté réelle ne servait

qu'à rendre cette expression plus frappante.

«Je vais très bien, merci, monsieur Muller», répondit-elle, en essayant

de continuer sa route, car elle se sentait grand'peur, ainsi isolée.

Elle connaissait assez son admirateur pour redouter de se trouver seule

avec lui, si loin de tout secours; personne aux environs et la maison à

trois cents mètres au moins!

Il se plaça devant elle, de telle sorte qu'elle ne pouvait passer sans

le repousser.

«Pourquoi êtes-vous si pressée? demanda-t-il; vous étiez immobile tout à

l'heure.

--Il est temps que je rentre et que je m'occupe du souper.

--Le souper peut attendre un instant, Bessie, et moi, je ne le puis. Je

pars demain matin pour Paarde Kraal et je veux vous dire adieu.»

Elle lui tendit la main.

«Adieu», dit-elle, plus effrayée que jamais de son attitude contrainte.

Il prît sa main et la garda.

«Laissez-moi passer, je vous prie, monsieur Muller.

--Pas avant que vous ayez entendu ce que j'ai à vous dire. Je vous aime

de toute mon âme, Bessie. Vous croyez, je le suis, que je suis un simple

Boer; mais je suis plus que cela. Je suis allé au Cap. J'ai vu le monde.

J'ai une intelligence, je vois et je comprends bien des choses, et si

vous consentez à m'épouser, je vous ferai une belle place. Vous serez

une des plus grandes dames de l'Afrique australe, quoique je sois tout

simplement Frank Muller, aujourd'hui. De grands événements se préparent

en ce pays, et je serai l'un des chefs du mouvement politique. Non;

n'essayez pas de m'échapper. Je vous dis que je vous aime, et vous ne

savez pas à quel point. J'en meurs. Oh! ne pouvez-vous me croire, ma

bien-aimée, mon adorée! Un baiser! Je _veux_ un baiser!» Et dans un

paroxysme de passion, que la résistance enflammait davantage, il jeta

ses bras robustes autour de la jeune fille et l'attira malgré ses

efforts, sur sa poitrine.

Mais, à ce moment, se produisit une diversion inattendue, grâce à

l'invisible Jantjé. Voyant que les choses se gâtaient et n'osant se

montrer, de peur que Muller ne le tuât sans hésiter, il trouva un autre

expédient dans le talent de ventriloque qu'il possédait, comme un grand

nombre de ses compatriotes. Subitement le silence fut troublé par un

long et terrible gémissement qui parut planer au-dessus de la tête de

Bessie, pendant qu'elle se débattait, puis bientôt on put distinguer le

mot _Frank_. L'effet produit sur Muller fut magique.

«Dieu tout-puissant! s'écria-i-il, en levant les yeux; c'est la voix de

ma mère!

--_Frank_», gémit de nouveau la voix.

Muller, rempli d'étonnement et de crainte, lâcha Bessie et se retourna

pour essayer de découvrir d'où venait le son. Bessie en profita aussitôt

pour s'enfuir.

«_Frank_, _Frank_, _Frank_!» reprit la voix, gémissant et hurlant,

tantôt en haut, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, sous la voûte

sombre des Gommiers, jusqu'à ce que Muller, mystifié et terrifié, se

précipitât vers son cheval qui s'ébrouait et tremblait de tous ses

membres. Il est presque aussi facile d'agir sur la crainte

superstitieuse d'un chien ou d'un cheval, que sur celle d'un homme. Mais

Muller ignorait cela, et l'état de sa monture fut pour lui la preuve de

la nature surhumaine de la voix. D'un bond il sauta en selle et au même

instant la voix de femme gémit: «_Frank_, tu mourras dans le sang, comme

moi, Frank!»

Muller devint blême et une sueur froide inonda son visage. C'était

cependant un homme brave et hardi, mais l'épreuve était trop forte pour

ses nerfs.

«C'est la voix de ma mère et ce sont ses propres paroles», s'écria-t-il;

alors, enfonçant ses éperons dans les flancs de son cheval, il s'enfuit

comme un éclair, de ce lieu maudit, et ne s'arrêta que chez lui, à dix

milles de là.

Quand le bruit des sabots du cheval se fut presque éteint, Jantjé sortit

d'une de ses cachettes, se jeta de tout son long au milieu du chemin

poudreux, et se roula avec délices, en proie aux transports d'une joie

intense, que sa prudence de sauvage ne lui permettait pas d'exhaler à

haute voix.

«La voix de sa mère! Les paroles de sa mère! se répétait-il. Comment

saurait-il que Jantjé se rappelle la voix de la vieille dame, et les

paroles prononcées par le démon qui la possédait, Hi! hi! hi!»

Enfin, il en releva pour aller souper d'un morceau de boeuf qu'il avait

coupé sur un infortuné animal, mort le matin de maladie mystérieuse.

Jantjé était heureux! Il n'avait pas venu en vain, ce jour-là!

Bessie courut sans s'arrêter, jusqu'aux orangers plantés devant la

véranda; là, rassurée par les lumières qui brillaient aux fenêtres, elle

voulut réfléchir. Non qu'elle fût préoccupée des mystérieux gémissements

de Jantjé; dans sa frayeur, elle n'y songeait même pas. Ce qu'elle se

demandait, c'était de décider si elle parlerait de sa rencontre avec

Frank Muller. Pourquoi exciter inutilement la colère, et qui sait?

peut-être la jalousie de John? Après tout, Muller n'avait pas réussi à

prendre ce baiser si violemment demandé. Bessie, en personne pratique,

résolut de ne rien révéler à son fiancé et d'en dire juste assez à son

oncle, pour qu'il fermât sa maison à Frank Muller, ce qui était déjà

fait, comme nous l'avons vu. Ensuite, elle cueillit une branche de

fleurs d'oranger qu'elle mit à son corsage, s'assura qu'aucun désordre

ne régnait dans sa toilette, et, grâce à sa nature fort peu nerveuse, se

calma complètement et rentra dans la maison, comme s'il ne lui fût rien

arrivé. La première personne qu'elle rencontra, fut John, qui revenait

de l'autre côté de l'habitation. Il la complimenta en riant de son

bouquet symbolique et se préparait à commettre le larcin essayé par

Muller, lorsque l'oncle Silas ouvrit tout à coup la porte du salon et se

trouva en face de ce charmant et sentimental tableau.

«Eh bien! eh bien! que signifie ceci, Bessie?» demanda le vieillard.

Que faire, sinon entrer dans le salon et raconter exactement les choses?

Ce fut le parti que prit John, avec une gaucherie fort divertissante,

tandis que Bessie, plus rose qu'une rose épanouie, se tenait près de

lui, la main sur son épaule.

Le vieil oncle écouta sans interrompre, avec un sourire sur les lèvres,

et un petit clignement d'yeux plein d'indulgence.

«Ainsi, jeunes gens, dit-il, quand John eut fini, c'est à cela que vous

avez passé votre temps, eh? Vous désirez avoir un intérêt plus

considérable dans la ferme, n'est-ce pas, John? Sur ma parole, je ne

vous blâme pas; vous auriez pu chercher plus loin, à moins bon escient.

Il paraît que ces choses-là viennent toujours par séries. Une autre

personne m'a demandé votre main aujourd'hui, Bessie; ce coquin de Frank

Muller, par ma foi! (En prononçant ce nom, son visage s'assombrit.) Je

l'ai reçu de la belle manière, je vous en réponds! Si j'avais su ce que

je sais maintenant, je l'aurais adressé à John. C'est un mauvais homme

et un homme dangereux; ne parlons plus de lui. Il est en train de faire

la corde avec laquelle on le pendra. Mes chers enfants, vous m'apportez

la meilleure nouvelle que j'aie reçue depuis bien des années. Il est

temps de vous marier tous deux; il n'est bon ni pour l'homme, ni pour la

femme, de vivre seul; c'est ce que j'ai fait et c'est la conclusion à

laquelle je suis arrivé après cinquante années de réflexion. Oui, vous

avez mon consentement et en outre ma bénédiction, et vous aurez quelque

chose de plus, avant qu'il soit longtemps. Prenez-la, John, prenez-la.

Malgré la vie assez rude que j'ai menée, je connais un peu les femmes et

je vous le dis en vérité: il n'en est pas une, dans toute l'Afrique

australe, qui soit plus charmante, plus jolie, ou meilleure que Bessie

Croft; en la choisissant, vous avez fait preuve de bon sens et de bon

goût. Que Dieu vous bénisse! mes chers enfants; et maintenant, Bessie,

venez embrasser votre vieil oncle. Tout ce que j'espère, c'est que vous

ne permettrez pas à John de me chasser de votre coeur, car, voyez-vous,

ma chérie, n'ayant pas d'enfants à moi, je vous ai aimée tendrement

depuis douze ans.»

Bessie s'approcha du vieillard et l'embrassa de tout son coeur.

«Non, mon oncle, dit-elle; ni John, ni personne, ni rien au monde ne

pourrait faire cela!» Il suffisait de la voir et de l'entendre pour être

persuadé qu'elle sentait comme elle parlait. Bessie avait le coeur trop

large pour que personne, en effet, pût prendre la place qu'y occupait

son oncle et bienfaiteur.

CHAPITRE XIV

JOHN, A LA RESCOUSSE!

Les importants événements domestiques, rapportés dans le chapitre

précédent, se passaient le 7 décembre 1880, et pendant une douzaine de

jours tout fut calme et heureux à Belle-Fontaine. Chaque jour, Silas

Croft se montrait plus ravi du dénouement auquel étaient arrivés nos

jeunes gens, et, chaque jour aussi, John se félicitait davantage du

parti qu'il avait pris. Dans l'intimité plus grande où il se trouvait

avec sa fiancée, il découvrait en elle cent charmes et grâces de nature

et de caractère, qu'il n'avait pas soupçonnés jusque-là. Bessie était

comme une fleur; elle s'épanouissait au soleil de son amour et

répandait, autour d'elle, un parfum dont la douceur pénétrante était

restée jusqu'alors inconnue.

Il en est ainsi de toutes les femmes, mais surtout des femmes faites

comme elle, pour aimer et être aimées, jeunes filles, épouses et mères.

Sa beauté avait sa part de ce développement soudain; son teint admirable

prenait une nuance plus riche; ses yeux devenaient plus expressifs et

plus profonds. Elle était en toutes choses, excepté une seule, tout ce

qu'un homme pouvait désirer dans sa femme, et encore cette exception

eût-elle plaidé en sa faveur, auprès de bien des hommes; elle n'était

pas douée d'une intelligence supérieure, quoiqu'elle possédât une dose

très suffisante de bon sens et d'esprit. Or, John avait, lui, une

intelligence au-dessus de la moyenne et le goût très vif des choses

intellectuelles. En outre il appréciait fort cette supériorité chez les

femmes. Mais après tout, quand on vient de se fiancer à une belle jeune

fille, ce n'est pas son _intellect_ qui préoccupe le plus. Ces

réflexions-là ne viennent que plus tard.

Ils étaient donc très heureux et flânaient avec joie autour de

Belle-Fontaine, sans laisser troubler leur sérénité par le grand meeting

des Boers qui devait avoir lieu à Paarde Kraal. Il y avait eu si souvent

des bruits de rébellion, que l'on commençait à les considérer comme

faisant partie de l'état normal des affaires.

«Oh! les Boers!» disait Bessie, en secouant gracieusement sa tête aux

cheveux d'or, un matin qu'ils étaient assis sous la véranda, «j'en ai

par-dessus la tête des Boers et de leurs grandes phrases. Je sais ce que

tout cela signifie. C'est tout bonnement un prétexte pour quitter leurs

femmes et leurs enfants, perdre leur temps et faire de beaux discours en

buvant le plus possible. Vous voyez ce que Jess dit dans sa dernière

lettre. Les gens de Prétoria sont persuadés que tout cela ne signifie

rien du tout et je crois qu'ils ont parfaitement raison.

--A propos, Bessie, demanda John, avez-vous écrit à Jess pour lui

annoncer nos fiançailles?

--Certes; je le lui ai écrit il y a quelques jours, mais la lettre n'est

partie qu'hier. Elle en sera contente. Chère Jess! quand donc

reviendra-t-elle? Il y a bien assez longtemps qu'elle est partie.»

John continua de fumer son cigare, sans répondre, se demandant si Jess

serait vraiment aussi contente que cela d'apprendre la nouvelle.

Quelques instants après, il aperçut Jantjé qui se faufilait parmi les

orangers, comme s'il désirait appeler l'attention sur lui.

«Sortez de là, petit coquin, lui cria John, et cessez de vous glisser

d'arbre en arbre comme un serpent. Qu'est-ce que vous voulez? Vos

gages?»

Ainsi interpellé, Jantjé s'avança et s'assit, selon son habitude, au

beau milieu de l'allée, en plein soleil.

«Non, Baas, pas les gages; ils ne sont pas encore dus.

--Eh bien! quoi alors?

--Voici, Baas. Les Boers ont déclaré la guerre au gouvernement anglais

et ils ont dévoré les Rooibaatjes près de Middelburg, à Bronker's

Spruit. Joubert les a fusillés tous avant-hier.

--Qu'est-ce que vous me dites là», s'écria John, si stupéfait qu'il

laissa tomber son cigare. «Ce doit être un mensonge. Près de

Middelburg,... avant-hier,... c'est-à-dire le 20! Et quand avez-vous

appris cela?

--Ce matin, au point du jour, Baas. C'est un Basutu qui me l'a dit.

--Alors je n'y crois pas. La nouvelle n'aurait pu arriver jusqu'ici en

trente-huit heures. A quoi pensez-vous de venir me raconter pareille

histoire?»

Le Hottentot sourit.

«C'est tout à fait vrai, Baas. Les mauvaises nouvelles volent comme les

oiseaux.»

Sur ce, Jantjé se releva et retourna à son travail. Malgré

l'impossibilité apparente de la chose, John était inquiet; il savait

avec quelle rapidité les nouvelles voyagent chez les Cafres; le cavalier

le mieux monté n'irait pas aussi vite. Quittant Bessie qui était un peu

alarmée, il se mit à la recherche de Silas Croft, le trouva dans le

jardin et lui rapporta ce que Jantjé venait de dire. Le vieillard ne

savait que croire, mais il branla tristement la tête, au souvenir des

menaces de Frank Muller.

«Si c'est vrai, répondit-il, ce misérable Muller y est pour quelque

chose. Je vais rentrer et voir Jantjé; donnez-moi votre bras, John.»

Au bout du sentier assez raide qu'ils remontaient, ils aperçurent le

gros Hans Coetzee cheminant à l'amble, sur son petit, mais robuste

poney.

«Ah! reprit Silas Croft, voici l'homme qui nous dira ce qu'il en est»;

et il cria de sa voix de stentor: «Bonjour, Om Coetzee; bonjour, quelles

nouvelles apportez-vous?»

Le jovial Boer roula d'abord à bas de son cheval, lui jeta la bride sur

la tête, et s'approcha d'eux.

«Dieu tout-puissant! Om Silas; les nouvelles sont mauvaises. Vous avez

entendu parler du meeting à Paarde Kraal. Frank Muller voulait m'y

emmener; j'ai refusé. Et voilà qu'ils ont déclaré la guerre au

gouvernement britannique et envoyé une proclamation à Lanyon. On se

battra, Om Silas; le sang coulera comme de l'eau et l'on tuera les

pauvres Rooibaatjes comme des chevreuils.

--Les Boers, voulez-vous dire», grommela John, qui n'entendait pas que

l'on parlât de l'armée de sa Majesté avec cette pitié dédaigneuse.

Hans Coetzee hocha la tête, en homme qui sait ce qu'il dit, puis écouta

très attentivement le récit de Silas Croft, d'après la version de

Jantjé.

«Dieu tout-puissant! gémit Coetzee, que vous disais-je? Les pauvres

_Rooibaatjes_ tués comme des chevreuils et la terre couverte de sang! Et

maintenant Frank Muller va me forcer d'agir et d'aller tirer sur ces

pauvres Rooibaatjes! et je ne les manquerai pas! Tels efforts que je

fasse, je ne pourrai pas les manquer. Et quand nous les aurons tués, le

vieux Bürgers reviendra sans doute, et il est fou! Oui, oui, Lanyon ne

vaut guère, mais Bürgers est encore pire.»

Ce disant, le gros homme poussa un profond gémissement, à la pensée des

difficultés dans lesquelles il allait être plongé, puis il s'éloigna par

un sentier qui conduisait au sommet de la colline, après avoir déclaré

que, vu la tournure des événements, il n'aimerait pas qu'on ébruitât sa

visite à un Anglais.

«_Ils_ pourraient croire que je ne suis pas fidèle _au pays_,

ajouta-t-il, en manière d'explication; _le pays_ que nous avons payé de

notre sang, nous autres Boers, et que nous rachèterons de notre sang,

quoique fassent ces pauvres troupeaux de _Rooibaatjes_! Ah! ces pauvres,

pauvres _Rooibaatjes_!

«Un seul Boer en fera fuir vingt à travers la plaine, si toutefois ils

peuvent courir avec leurs grands havresacs et la batterie de cuisine qui

leur bat les flancs comme ceux d'une charrette de bohémiens! Que dit le

livre saint? Mille fuiront devant la menace d'un seul, et devant la

menace de cinq, vous fuirez! Du moins je crois que c'est là le texte. Le

cher Seigneur savait ce qui arriverait, quand Il écrivit le Livre! Il

pensait aux Boers et aux pauvres _Rooibaatjes_!»

Sur ce, il s'éloigna, en hochant tristement la tête.

«Il était temps! s'écria John, car, encore un peu, il aurait fui devant

la menace d'un seul «pauvre Rooibaatje», je vous en réponds!

--John! dit tout à coup Silas Croft, il faut que vous alliez à Prétoria

chercher Jess. Croyez-moi, les Boers assiégeront Prétoria et, si nous ne

la faisons pas revenir tout de suite, elle sera enfermée là-bas.

--Oh! non, non! s'écria Bessie terrifiée; je ne peux pas laisser partir

John.

--Je regrette de vous entendre parler de la sorte, quand votre soeur est

en danger, répondit l'oncle sévèrement; mais c'est peut-être naturel. Où

est Jantjé? Il me faudra le chariot du Cap et les quatre chevaux gris.

--Vous avez raison, cher oncle; John partira; j'ai parlé sans réfléchir;

cela m'a paru un peu dur tout d'abord.

--Certes, il faut que je parte, dit John. Ne vous inquiétez pas, chère

aimée; je serai de retour dans cinq jours. Ces quatre chevaux peuvent

faire vingt lieues par jour, pendant ce temps-là, et plus. Ils sont trop

gras et ce n'est pas l'herbe qui manque sur la route. En outre, le

chariot sera presque vide, de sorte que je pourrai emporter un muids de

grain et cinquante bottelées de foin. J'emmènerai le jeune Zulu Mouti;

il ne s'entend guère à soigner les chevaux, mais c'est un garçon

courageux, qui ne m'abandonnerait pas dans le danger. On ne peut pas

compter sur Jantjé; il disparaît à chaque instant et se griserait juste

au moment où l'on aurait besoin de lui.

--Oui, oui, John, vous avez raison, dit l'oncle Silas; je vais m'occuper

des chevaux et faire graisser les roues.

«Il faudrait partir dans une heure et passer la nuit chez Luke; vous

pourriez aller plus loin, mais la place est bonne pour y coucher; vous y

serez bien soigné; vous pourrez repartir à trois heures du matin, être à

Heidelberg demain soir à dix heures, et à Prétoria dans l'après-midi du

jour suivant.» Ayant dit, il s'éloigna pour hâter les préparatifs.

«O John! dit Bessie en pleurant, j'ai peur de vous voir aller parmi ces

sauvages Boers. Vous êtes officier anglais et, s'ils le découvrent, ils

vous fusilleront. Vous ne savez pas quelles brutes ils peuvent être,

quand ils n'y voient pas de danger. O John! John! je ne peux me résigner

à vous laisser partir.

--Rassurez-vous, ma chérie, répondit John, et, pour l'amour du ciel, ne

pleurez pas, car cela me bouleverse. Il faut que je parte. Votre oncle

ne me pardonnerait jamais, si je refusais, et, bien plus, je ne me

pardonnerais pas davantage. Personne ne peut y aller que moi et comment

laisser Jess enfermée dans Prétoria, pendant des mois peut-être? Quant

au danger, dame! il y en a un peu, mais c'est un risque à courir; je ne

le crains pas, ou du moins je ne le craignais pas du tout, mais vous me

rendez un peu lâche, chère Bessie. Allons! Un baiser, ma chérie, et

venez m'aider à emballer ce qu'il me faut. Dieu aidant! je reviendrai

sain et sauf, avec Jess, dans une semaine au plus.»

Dès lors, Bessie, qui était très raisonnable et très pratique, sécha ses

yeux, prit un air souriant, malgré l'angoisse de son coeur, et se mit à

préparer avec zèle, tout ce qu'elle imagina pouvoir être utile au

voyageur, dans ce pays sauvage et dénué de ressources.

Ensuite on servit un repas que John expédia en toute hâte et à peine

finissait-il, que le chariot était à la porte; Jantjé, comme d'habitude,

se tenait à la tête des chevaux et le robuste Zulu Mouti, dont le seul

bagage semblait consister en un faisceau de zagaies et de bâtons

enveloppés dans une natte d'herbe, allait et venait d'un air placide,

vêtu, malgré la chaleur, d'une immense capote militaire.

«Adieu, John, cher John, disait Bessie, s'efforçant de refouler ses

larmes; adieu, mon bien-aimé!

--Dieu vous garde, ma bien-aimée! répondit-il simplement, en

l'embrassant. Monsieur Croft, j'espère vous revoir d'ici à huit jours.»

Déjà il était dans la voiture et rassemblait les longues rênes; Jantjé

quitta la tête des chevaux; Mouti cessa de bayer aux étoiles et sauta

dans la voiture avec une légèreté surprenante; les chevaux prirent le

petit galop, et bientôt tout disparut dans un nuage de poussière.

Pauvre Bessie! l'épreuve était dure pour elle, et maintenant que ses

larmes ne pouvaient plus troubler John, elle s'enferma chez elle, pour

leur donner un libre cours.

John arriva chez Luke, dont l'établissement combinait ingénieusement les

attributions de l'hôtellerie, du magasin et de la ferme. On en rencontre

fréquemment de semblables, dans les pays peu peuplés. Comme ce n'était

pas par le fait une véritable hôtellerie, il fallait l'aborder avec une

certaine prudence, si l'on désirait y trouver un abri pour bêtes et

gens; autrement on courait le risque d'être prié de continuer sa route.

Il faut, en pareil cas, s'avancer chapeau bas et demander l'hospitalité

comme une faveur. Plus d'un voyageur habitué aux attentions obséquieuses

de l'hôtelier civilisé, l'a appris à ses dépens. Il n'y a pas

d'autocrate qui égale l'aubergiste amphibie de l'Afrique australe. Il

est tellement maître de la situation! Si vous n'êtes pas content, allez

au diable! Voilà sa réponse au voyageur furieux.

En cette circonstance, John fut assez heureux; d'abord il connaissait

les gens de l'endroit, très polis si l'on s'approchait avec humilité;

ensuite ils étaient tous plongés dans un état de surexcitation si peu

agréable, qu'ils étaient enchantés de trouver un autre Anglais avec qui

discuter les évènements. Le bruit courait du désastre de Bronker's

Spruit, de l'investissement probable de Prétoria, de l'approche d'un

corps nombreux de Boers qui venaient prendre possession du défilé de

Laing, au delà du Drakensberg, mais on ne savait rien de positif.

«Vous n'arriverez pas à Prétoria, dit un chevalier de la triste figure;

ce n'est pas la peine d'essayer. Les Boers vous attraperont et vous

tueront, voilà tout. Vous feriez mieux d'abandonner la jeune fille à son

sort et de retourner à Belle-Fontaine.»

John ne l'entendait pas ainsi.

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 8 / 21 段