Il avait envie de tout risquer et de lui proposer de l'épouser; mais si

elle refusait? Cette idée ne lui souriait nullement. La première

jeunesse passée, peu d'hommes aiment à se mettre dans une situation qui

les livre pieds et poings liés, à la malice d'une femme. Car

malheureusement, jusqu'à ce que le contraire soit bien démontré,

beaucoup d'hommes croiront que bien des femmes sont, par nature,

capricieuses, légères et peu sûres; et John Niel, grâce peut-être à la

petite expérience dont nous avons parlé, partageait ces erreurs

insignes!

CHAPITRE XII

LE SAUT

En quittant la maison, Bessie et John s'engageront dans l'avenue des

Gommiers. Silas était très fier de cette avenue, car, plantés depuis

vingt ans seulement, ces arbres, qui poussent avec une rapidité

extraordinaire, dans le climat divin et le sol si riche du Transvaal,

étaient presque tous très élevés et aussi gros que des chênes de cent

cinquante ans. L'avenue n'était pas très large et les arbres, plantés

fort près les uns des autres, s'élançaient comme de grandes colonnes,

dépourvus de toute branche, jusqu'à une hauteur considérable, tandis

qu'au faîte leurs ramures s'enchevêtraient et formaient un tunnel

touffu, au bout duquel on voyait le paysage comme au bout d'un

télescope.

Arrivés à l'extrémité de cette charmante avenue, John et Bessie

tournèrent à droite, pour suivre un petit sentier capricieusement tracé

à travers les roches qui soutenaient le plateau de la colline sur le

flanc de laquelle s'élevait l'habitation. Ce sentier aboutissait à une

partie stérile de la plaine, lieu fort dangereux pendant un orage, mais

sauvegarde de la maison et des arbres du voisinage, car le minerai de

fer s'y montrait à la surface, et de l'habitation l'on pouvait voir les

éclairs frapper cette surface et même y courir en zigzags. Sur la gauche

s'étendaient des terres cultivées, au delà desquelles était la

plantation que John désirait examiner.

Ils marchèrent jusque-là sans mot dire. La plantation était entourée

d'un fossé et d'un mur en terre, assez bas, sur lequel Bessie vint

s'asseoir. Il fut convenu qu'elle attendrait là le retour du capitaine,

parce qu'elle avait, dit-elle, peur des vipères dont une nombreuse

famille s'abritait sous bois.

John la laissa faire et déclara qu'il enverrait une colonie de porcs

pour détruire ces vilaines bêtes qu'il peuvent manger avec impunité.

Entré sous bois, il se fraya adroitement un passage à travers les jeunes

branches légères comme des plumes, et revint bientôt, sans avoir vu le

moindre reptile.

En arrivant à la lisière de la plantation, il s'arrêta pour regarder

Bessie assise sur le petit mur et encadrée dans la splendide lumière du

soleil couchant.

Elle avait ôté son chapeau, car la chaleur était grande, et la main qui

le tenait, pendait inerte à son côté, tandis que ses yeux admiraient les

splendeurs de ce coucher de soleil africain. Il contemplait avec délice

ce doux visage et cette gracieuse silhouette, qui lui rappelaient

certaine poésie, lue autrefois, quand elle se retourna et le vit.

«Que regardez-vous? demanda-t-elle: le coucher du soleil?

--Non; c'est vous que je regardais.

--Eh bien! vous auriez mieux fait de regarder le soleil, répondit-elle,

en détournant vivement la tête. Voyez-le. Avez-vous jamais contemplé son

pareil? Même ici, nous n'avons ces couchers de soleil qu'à cette époque

de l'année, quand les orages sont dans l'air.»

Elle avait raison. C'était incomparable. Les nuages lourds, qui, deux

heures auparavant, couraient tout noirs sous la voûte d'azur, étaient

maintenant en flamme. Quelques-uns ressemblaient à d'immenses

forteresses en feu; d'autres avaient le rouge terne de la bouille qui

brûle. A l'est, le ciel était une plaine d'or bruni qui lentement

devenait rouge, puis orange et enfin rose très pâle. A gauche, les

rayons semblaient se poser avec amour, avant de disparaître, sur les

arêtes des monts Quathlamba, embrasant jusqu'aux neiges éternelles du

pic le plus élevé, comme pour inscrire sur leur blancheur le passage

d'un jour nouveau. Plus bas dans le ciel, flottaient de petits nuages,

flocons de flamme tombés des masses supérieures, et sur la terre

s'étendaient de grandes ombres profondes, que traversaient des traînées

de lumière.

John admirait immobile, et toute cette splendeur semblait enflammer son

imagination, comme elle enflammait le ciel et la terre, de telle sorte

que l'amour descendit dans son coeur, aussi brûlant que les rayons du

soleil sur la crête des montagnes.

Était-ce ce spectacle des gloires de la nature? car il y a toujours un

grain de mélancolie dans les choses les plus belles; était-ce une autre

cause? toujours est-il que le visage de Bessie se couvrait d'un voile de

tristesse que John ne lui avait jamais vu, et qui ajoutait à son charme,

comme l'ombre ajoute au charme de la lumière.

«A quoi pensez-vous, Bessie?» lui demanda-t-il.

Elle leva les yeux; il s'aperçut que ses lèvres tremblaient un peu.

«Imaginez-vous, répondit-elle, que je ne sais pourquoi: je pensais à ma

mère. C'est à peine si je me rappelle son doux visage émacié. Je me

souviens qu'un soir, elle était assise sur le devant d'une maison, au

coucher du soleil, comme en ce moment, et je jouais près d'elle, quand

tout à coup elle m'appela, m'embrassa et, me montrant les nuages rouges

amassés dans le ciel, me dit: «Penserez-vous à moi, chérie, quand

j'aurai franchi ces portes d'or?» Je ne compris pas alors ce qu'elle

voulait dire, mais je me suis souvenue de ses paroles, et quoiqu'elle

soit morte depuis si longtemps, je pense souvent à elle.»

Bessie se tut et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.

Peu d'hommes peuvent voir sans émotion une jolie femme en pleurs, et ce

petit incident vint mettre en déroute toute la prudence de John.

«Bessie, chère Bessie, dit-il, ne pleurez pas! Je ne peux pas vous voir

pleurer.»

Elle leva les yeux comme pour répondre, mais les baissa de nouveau sans

rien dire.

«Écoutez-moi, Bessie, reprit-il, un peu gauchement: j'ai quelque chose à

vous dire. Je veux vous demander si..., si..., bref, si vous

consentiriez à m'épouser? Attendez; ne répondez pas encore. Vous me

connaissez assez bien maintenant. Je ne suis plus un enfant, chère

Bessie, j'ai vu le monde et j'ai eu, comme bien d'autres, une ou deux

petites affaires de coeur. Mais, Bessie, je n'ai jamais vu de femme

aussi charmante et, si vous me permettez de vous le dire, aussi

délicieusement belle que vous; et, si vous m'acceptez, il me semble que

je serai l'homme le plus fortuné de l'Afrique australe.»

Il s'arrêta.

Quand elle eut compris où il voulait en venir, Bessie avait rougi

jusqu'aux yeux, puis était devenue blanche comme un lis. Elle aimait cet

homme; ses paroles la charmaient et elle s'en contentait, quoique

d'autres eussent pu se montrer plus exigeante; mais Bessie n'était pas

exigeante.

Enfin elle parla.

«Êtes-vous bien sûr, dit-elle, de sentir tout ce que vous me dites là?

Parfois on parle sous l'impulsion d'un premier mouvement et ensuite on

regrette ce qu'on a dit. S'il en était ainsi, après que je vous aurais

répondu oui, ce serait embarrassant, n'est-ce pas?

--Mais je suis bien sûr de ce que je dis! s'écria John, avec

indignation.

--C'est que, voyez-vous», poursuivit Bessie, traçant des cercles sur le

sol, avec la baguette qu'elle tenait, «vous vous exagérez peut-être mes

mérites. Vous me trouvez jolie, parce que vous ne voyez que des

Hottentotes ou des Boers; et il en est de même pour tout le reste. Je ne

suis pas digne d'épouser un homme comme vous, ajouta-t-elle, désolée. Je

ne connais rien et je n'ai rien vu. Je ne suis qu'une jeune fille

ignorante, élevée dans une ferme, sans fortune et n'ayant pour elle

qu'un peu de beauté. Vous, c'est différent: vous êtes un homme du monde

et si jamais nous retournions en Angleterre, je serais une chaîne pour

vous. Vous auriez honte de moi et de mes manières coloniales. Si c'était

Jess, ce serait tout autre chose, car elle a plus d'intelligence dans

son petit doigt que moi dans toute ma personne.»

Ce nom de Jess produisit un effet pénible sur les nerfs de John. Ce fut

comme une bouffée d'air froid au milieu d'une journée brûlante. Il

désirait oublier Jess, pour le moment.

«Chère Bessie, dit-il, pourquoi supposer de telles choses? Je vous

assure que si vous paraissiez dans un salon de Londres, vous y

éclipseriez la plupart des femmes. Du reste, il est fort peu probable

que je fréquente les salons de Londres désormais, ajouta-t-il.

--Oh, oui! je peux être jolie, je ne dis pas le contraire, reprit

Bessie; mais comprenez-moi bien: je ne veux pas que vous m'épousiez

seulement pour cela, comme les Cafres épousent leurs femmes. Si vous

m'épousez, je veux que ce soit parce que vous m'aimez, _moi_, mon vrai

_moi_, et non pas seulement mes yeux et mes cheveux. Oh! je ne sais que

vous répondre! En vérité, je ne le sais pas!» Et elle se mit à pleurer

doucement.

«Bessie! chère Bessie! s'écria John, qui ne savait plus trop où il en

était, dites-moi franchement, loyalement si vous m'aimez. Je ne vaux

peut-être pas grand'chose, mais peu importe, si vous m'aimez.» Il lui

prit la main, la fit glisser du mur et elle se trouva debout devant lui,

presque aussi grande que lui, car elle était d'une taille élancée.

Deux fois elle leva ses beaux yeux pour lui répondre, deux fois le

courage lui manqua et enfin son secret lui échappa; ce fut presque un

cri:

«Oh! John je vous aime de tout mon coeur!»

Il est des choses sacrées, sur lesquelles on doit jeter un voile, et le

premier aveu d'une femme pure comme Bessie est au nombre de ces choses.

Bornons-nous à dire qu'ils resteront assis sur ce mur du terre, aussi

heureux qu'ils pouvaient et devaient l'être, jusqu'à ce que la splendeur

de l'Occident eût disparu, laissant la terre froide et pâle; jusqu'à ce

que le crépuscule cachât les montagnes et que les étoiles fussent seules

à regarder, avec eux, l'immensité sombre du désert.

Pendant ce temps, une scène très différente se jouait à l'habitation.

Dix minutes après que John et sa belle compagne furent partis pour cette

promenade mémorable à la plantation, on pouvait voir Frank Muller, monté

sur son coursier noir, s'avancer lentement vers l'avenue des Gommiers.

Jantjé se faufilait entre les troncs des arbres, à la manière serpentine

des Hottentots, manière qu'ils ont sans doute acquise à la suite des

siècles pendant lesquels ils ont poursuivi les fauves et se sont dérobés

à leurs ennemis. Il se glissait d'arbre en arbre, comme s'il s'attendait

toujours à se trouver inopinément en face d'une zagaie embusquée, ou

d'une bête sauvage aux aguets. Il n'y avait aucune raison pour qu'il

agît ainsi. Il satisfaisait simplement un instinct naturel, dans un

moment où il savait ne pas être aperçu. La vie à Belle-Fontaine était

décidément trop calme et trop civilisée au goût de Jantjé; il avait

besoin de s'offrir parfois des récréations de ce genre.

Tout à coup et malgré la distance, il perçut le bruit des sabots d'un

cheval; il se redressa, écouta, puis se coucha sur le sol, y appuya son

oreille et laissa échapper un grognement guttural de satisfaction.

«C'est le cheval noir de Baas Frank, murmura-t-il; il a un talon fendu

et pose un pied plus légèrement que l'autre. Pourquoi Baas Frank

vient-il ici? Pour Missie, bien sûr. Il serait fou de rage, s'il savait

que Missie est allée à la plantation avec Baas Niel. On va aux

plantations pour s'embrasser (Jantjé n'était pas loin de la vérité!) et

Baas Frank serait fou s'il savait cela. Il me frapperait, si je le lui

disais; sans cela, je n'y manquerais pas.»

Les pas du cheval se rapprochaient; Jantjé se glissa aussi naturellement

qu'un serpent, sous une touffe de hautes herbes, et attendit. Personne

ne se serait douté que cette touffe cachât un corps humain, pas même un

Boer, à moins qu'il n'eût marché droit à l'espion, et encore celui-ci

eût-il probablement réussi à échapper à son pied et à ses yeux. Nous le

répétons, tout ceci n'avait de raison d'être que le bon plaisir du

sauvage.

Le cheval approchait; l'homme-serpent leva un peu la tête et regarda de

ses yeux ronds comme des perles noires, à travers les brins d'herbes

gros comme de la paille. Son regard tomba sur Muller, évidemment plongé

dans des réflexions qui excitaient sa colère. Profondément absorbé, il

laissa son cheval mettre le pied dans un grand trou qu'un fourmilier

s'était amusé à creuser la nuit précédente, au beau milieu de l'allée.

«A quoi donc pense Baas Frank?» se dit Jantjé, comme l'homme et la

cheval passaient à quatre pas de lui. Puis il se leva, traversa

l'avenue, se glissa par un sentier détourné et se trouvait debout à la

porte des écuries, le visage dénué de toute expression, quelques

secondes avant l'arrivée de Frank Muller sur sa monture.

«Je vais leur offrir encore une fois le moyen de se sauver, pensait le

Boer, ou plutôt le métis, car nous savons que sa mère était Anglaise et,

s'ils le rejettent, que leur sort retombe sur leur tête. Demain je vais

à l'assemblée de Paarde Kraal, pour me consulter avec Paul Krüger,

Prétorius et les autres «Pères de la Patrie», comme ils s'intitulent. Si

j'oppose mon veto à la rébellion, il n'y en aura pas; sinon, elle sera,

et si l'oncle Silas ne veut pas me donner Bessie, si Bessie ne veut pas

m'épouser, j'exciterai le pays à se révolter, quand je devrais le

plonger dans les horreurs de la guerre, depuis le Cap jusqu'à Waterberg.

Patriotisme! Indépendance! Taxes! Ils crient tout cela depuis si

longtemps, qu'ils commencent à y croire. Ce n'est pas pour ça que je

ferais la guerre, moi! Mais l'ambition et la vengeance, ah! ça, c'est

autre chose. Je les tuerais tous, s'ils me barraient le chemin, tous,

excepté Bessie. Si la guerre éclate, qui donc lèvera la main pour

défendre les «maudits Anglais»! Ils auraient tous peur. Ce n'est pas ma

faute. Puis-je m'empêcher d'aimer cette femme? Est-ce ma faute si je me

dessèche à penser à elle, si le sommeil me fuit la nuit, si je pleure,

oui, moi, Frank Muller, qui ai vu les cadavres de mon père et de ma mère

assassinés, sans verser une larme, parce qu'elle me hait et me repousse?

«O femme! femme! On parle d'ambition, d'avarice, de bien d'autres choses

encore, comme étant les moteurs de nos actions, mais peut-on les

comparer à la force de la femme, cette petite chose fragile, ce jouet si

facile à briser et qui cependant peut ébranler le monde et faire couler

le sang à flots. Me voici près de la roche; elle tremble sur sa base;

que je la touche et elle bondira, écrasant tout sur son passage. Peu

m'importe! Que Bessie et Om (oncle) Silas choisissent.

«Je tuerais tous les Anglais du Transvaal pour avoir Bessie, se

disait-il, et tous les Boers aussi et les naturels par-dessus le marché.

«Et alors, quand j'aurai Bessie, quand j'aurai chassé tous ces Anglais

du pays, au bout de peu d'années, je mènerai ce paye; et ensuite? Eh

bien! ensuite j'exciterai le sentiment national hollandais dans le Natal

et dans l'ancienne colonie du Cap; nous pousserons les Anglais dans la

mer, nous nous débarrasserons des indigènes, nous n'en garderons que ce

qu'il faudra pour nous servir, et nous aurons les États-Unis de

l'Afrique Australe. Qu'on me donne seulement quarante ans de vie et de

force, et nous verrons!»

A ce moment, il arrivait devant la véranda et, faisant trêve à ses

visions ambitieuses, il mit pied à terre et entra. Dans le salon, il

trouva Silas Croft qui lisait un journal.

«Bonjour, Om Silas, dit-il, la main tendue.

--Bonjour, Meinheer Frank Muller», répondit le vieillard assez

froidement, car Niel lui avait raconté l'incident de la chasse, qui

avait failli se terminer tragiquement, et quoiqu'il n'eût rien dit

alors, il n'en avait pas moins tiré ses conclusions.

«Que lisez-vous dans le _National_, Om Silas? L'affaire de Bezuidenhout?

--Non! qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que les Boers se soulèvent contre vous autres Anglais, voilà

tout. Le shériff saisit l'autre jour le chariot de Bezuidenhout pour

arriéré d'impôts, et le mit en vente à Potchefstroom; mais les habitants

chassèrent à coups de pied le commissaire-priseur du chariot et le

poursuivirent tout autour de la ville. Et maintenant le gouverneur

Lanyon envoie Raaf pour assermenter des constables et faire respecter la

loi. Il pourrait aussi bien essayer d'arrêter le cours d'une rivière, en

y jetant des pierres. Le grand meeting qui devait avoir lieu le 18

décembre, à Paarde Kraal, aura lieu le 8, et nous saurons alors si c'est

la paix ou la guerre.

--La paix ou la guerre? répliqua le vieillard, avec humeur; il y a des

années qu'on crie cela. Combien y a-t-il eu de grands meetings depuis

que Shepstone a annexé le pays? Six, je crois. Qu'en est-il résulté?

Rien que des mots. Et après tout, supposez que les Boers se battent,

quel sera le dénouement? Ils seront vaincus, beaucoup de gens seront

tués et voilà tout. Vous n'admettez pas, je pense, que l'Angleterre

céderait à une poignée de Boers? Qu'a dit le général Wolseley l'autre

jour, au banquet de Potchefstroom? Que le pays ne serait jamais

abandonné, parce qu'aucun gouvernement, conservateur, libéral ou radical

ne l'oserait. La nouvelle administration Gladstone a télégraphié la même

chose; il est donc bien inutile de s'arrêter à ces enfantillages.»

Muller répondit en riant:

«Vous êtes vraiment simples, vous autres Anglais. Ne savez-vous pas

qu'un gouvernement est comme une femme qui dit non, non, non! et se

laisse embrasser tout le temps? Si l'on fait assez de bruit, votre

gouvernement oubliera ses grands mots et récusera Wolseley, Shepstone,

Bartle Frère, Lanyon, etc. Il s'agit d'une affaire plus sérieuse que

vous ne pensez, Om Croft. Bien entendu, ces meetings et ces discours

sont choses préparées à l'avance. Les Boers sont mécontents, parce que

les Anglais protègent les indigènes, et parce qu'il y a des taxes à

payer. Ils se disent que maintenant que vous avez payé leurs dettes et

chassé Sikukuni et Cetewayo, ils aimeraient bien reprendre le pays.

Cependant le danger n'est pas là. Laissés à eux-mêmes, les Boers se

borneraient à parler, car beaucoup d'entre eux sont enchantés que le

pays appartienne aux Anglais. Mais ceux qui tiennent les fils des

marionnettes, sont au Cap. Ils veulent chasser tous les Anglais de

l'Afrique australe. Quand Shepstone annexa le Transvaal, il fit pencher

la balance du côté opposé aux Hollandais et réduisit à néant le projet

de créer, dans le pays tout entier, une grande république anti-anglaise.

Si le Transvaal reste anglais, adieu à leurs espérances, car l'État

Libre survit seul, et il est enveloppé. Voilà pourquoi ils sont en

colère et pourquoi leurs instruments soulèvent les Boers. Ils _veulent_

qu'ils se battent et je crois qu'ils y arriveront. Si les Boers sont

vainqueurs, les gens du Cap lèveront le masque; sinon les Boers payeront

les frais de la guerre et les autres se tairont. Ils sont très habiles

les _patriotes_ du Cap, et savent très bien se tirer d'affaire.»

Silas Croit demeura silencieux et sombre. Frank Muller se leva et alla

regarder par la fenêtre.

CHAPITRE XIII

FRANK MULLER JETTE LE MASQUE

Quelques instants après, Muller se retourna et dit:

«Savez-vous pourquoi je vous ai conté tout cela, Om Silas?

--Non.

--Parce que je veux vous faire comprendre que vous et tous les Anglais,

vous êtes ici dans une situation très dangereuse. La guerre est

imminente et, quelle qu'en soit l'issue, vous en souffrirez. Vous autres

Anglais, vous avez beaucoup d'ennemis. Vous avez tout le commerce et la

moitié de la terre et vous défendez toujours les noirs que les Boers

haïssent. Les temps seront durs pour vous, si la guerre éclate. On

tirera sur vous, on brûlera vos maisons, et si vous êtes vaincus, ceux

qui échapperont, devront fuir le pays. Alors le Transvaal sera pour ceux

du Transvaal et l'Afrique pour les Africains.

--Eh bien! Frank Muller, si tout cela arrive, qu'en adviendra-t-il? Où

voulez-vous en venir? Vous ne vous démasquez pas ainsi pour rien.»

Le Boer rit. «Non, bien entendu, Silas. Eh bien! si vous voulez le

savoir, je vais vous dire à quoi j'en veux venir. Je veux vous dire que

moi seul, si les mauvais jours arrivent, je peux vous protéger, vous,

les vôtres et vos biens. J'ai plus d'influence dans le pays que vous ne

le pensez. Peut-être même pourrais-je empêcher la guerre, et je le

ferais, si j'y trouvais mon compte. En tout cas, je pourrais éloigner de

vous le danger; mais j'y mets mon prix, Silas Croft, comme tout le

monde, et c'est argent comptant qu'il faut payer; je ne fais pas crédit.

--Je ne comprends pas vos paroles mystérieuses, répliqua le vieillard,

froidement. Je suis un homme droit et loyal, et si vous me dites ce que

vous voulez, je vous répondrai.

--Très bien! Je vais vous dire ce que je veux. Je veux _Bessie_. J'aime

votre nièce et je désire l'épouser; oui, je veux l'épouser et pour cela

tous les moyens me seront bons. Or, elle ne veut pas m'entendre.

--Qu'y puis-je, Frank Muller? Elle s'appartient. Je ne peux pas disposer

d'elle, quand même je le voudrais, comme d'un poulain ou d'un boeuf.

Plaidez votre cause et acceptez sa réponse.

--J'ai plaidé ma cause, et j'ai reçu sa réponse, reprit le Boer, avec

emportement. Ne comprenez-vous pas qu'elle ne veut pas entendre parler

de moi? Elle aime ce damné _Rooibaatje_ Niel, que vous avez amené ici.

Elle l'aime, vous dis-je, et n'a pas un regard pour moi.

--Vraiment? répliqua Silas Croft, avec calme. S'il en est ainsi, elle

prouve qu'elle a bon goût, car John Niel est un honnête homme, Frank

Muller, ce que vous n'êtes pas. Écoutez-moi», poursuivit-il, avec une

explosion soudaine de colère; «en vérité, je vous le dis, vous êtes un

malhonnête homme et un coquin. Vous avez assassiné de sang-froid le

père, la mère et l'oncle du Hottentot Jantjé, quand vous étiez encore

presque un enfant. L'autre jour, vous avez essayé d'assassiner John

Niel, sous prétexte que vous le preniez pour un jeune chevreuil. Et

maintenant, vous qui avez pétitionné pour que la Reine prît ce pays,

vous qui avez crié partout à haute voix votre loyalisme, vous venez me

dire que vous conspirez pour faire éclater l'insurrection et la guerre,

et vous me demandez Bessie pour prix de votre protection! Eh bien! moi,

Frank Muller, je vous dis», ajouta le vieillard en se levant, les yeux

flamboyants, redressant sa taille courbée et montrant la porte: «Sortez

immédiatement par cette porte et n'en repassez jamais le seuil. Je m'en

remets à Dieu et à la nation anglaise pour me protéger, non pas à vos

pareils, et j'aimerais mieux voir ma chère Bessie dans son cercueil, que

mariée à un misérable, un traître, un assassin tel que vous. Sortez!»

Le Boer devint livide de rage. Deux fois il essaya de parler; deux fois

il n'y put parvenir et, quand il y réussit, ses paroles, étranglées par

la fureur, étaient presque inintelligibles. Ces accès de colère en face

de la contradiction étaient le côté faible de son caractère. Plus maître

de lui, il eût été un coquin parfait et triomphant, tandis que ses

audacieux et ténébreux projets, médités pendant des années, étaient

souvent exposés à se voir déjoués par ces emportements soudains et

irrépressibles.

C'est ainsi qu'il s'était laissé entraîner à assaillir John et l'avait

mis en garde contre lui.

«Fort bien, Silas Croft, dit-il enfin; je pars, mais je reviendrai, n'en

doutez pas, et quand je reviendrai, ce sera avec des hommes armés de

fusils. Je brûlerai votre jolie demeure, dont vous êtes si fier, je vous

tuerai, vous et votre ami l'Anglais. J'emmènerai Bessie et elle sera

trop heureuse d'épouser Frank Muller, s'il veut l'épouser; mais il ne le

voudra plus, quand même elle le lui demanderait à genoux, je vous en

réponds. Nous verrons alors ce que Dieu et la nation anglaise feront

pour vous protéger. Appelez-en aux moutons et aux chevaux, aux rochers

et aux arbres; ils vous répondront mieux que votre Dieu et votre nation

anglaise!

--Sortez! répéta le vieillard, d'une voix tonnante, ou par le Dieu que

vous blasphémez, je vous envoie une balle (il saisit une carabine placée

au-dessus de la cheminée), à moins que je ne vous fasse chasser à coups

de fouet par mes Cafres.»

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 7 / 21 段