--Le Capitaine», reprit la vieille, qui conduisait rapidement John à la

folie furieuse, «le Capitaine commande la vingt-sixième partie de

l'armée anglaise et prétend qu'il vient ici pour être fermier avec

l'oncle Silas Croft. Il dit cela, poursuivit-elle, avec un dédain

écrasant, donc il est évident qu'il ment. Il est naturel qu'il mente;

tous les Anglais mentent, surtout les _Rooibaatjes_ anglais, mais il ne

devrait pas mentir si mal. Il y a de quoi impatienter la cher Seigneur

d'entendre mentir si mal, même par un Anglais et un _Rooibaatje_.»

John n'y tint plus; il se précipita hors de la maison et se mit à jurer

furieusement, aussitôt qu'il fut dehors. Et vraiment il faut espérer que

son péché lui fut pardonné, car la provocation était par trop forte.

Être accusé de mentir et, de plus, de mentir maladroitement, ce n'est

pas agréable.

Une minute après, Hans Coetzee le suivit et lui caressa amicalement

l'épaule, d'une façon qui semblait dire: «Si les autres prétendent que

vous ne savez pas mentir, moi, je vous crois très capable de vous en

bien tirer». Puis, sans transition, il annonça qu'il était temps de

partir. Tout le monde monta, soit dans son véhicule, soit sur son

cheval. John remarqua que Frank Muller montait son beau cheval noir.

Après avoir suivi pendant une demi-heure une route charretière à peine

tracée, la première voiture, dans laquelle se trouvaient le vieux Hans,

un cocher malais et un jeune nègre du Cap, tourna sur la gauche, en

pleine prairie, et les autres suivirent.

Quand on eut atteint le sommet d'une montée, d'où l'on apercevait un

plaine immense, Hans s'arrêta et fit signe de la main à ses compagnons

de l'imiter. En regardant la vaste plaine, John vit pourquoi l'on

faisait halte: à un demi-mille environ paissait un troupeau de

chevreuils; il y en avait bien trois cents et, un peu plus loin, étaient

une soixantaine d'animaux beaucoup plus grands, à l'air plus sauvage,

ornés d'une queue blanche et désignés, dans le pays, sous le nom de

«Vilderbeestes». Plus près, dispersées çà et là, on voyait vingt-cinq ou

trente gracieuses gazelles d'Afrique.

On tint conseil; il fut décidé que les cavaliers (Frank Muller était du

nombre) envelopperaient les animaux et les pousseraient du côté des

voitures, placées aux différents endroits vers lesquels ils se

dirigeraient probablement.

Après une attente de douze à quinze minutes, du sommet de la montée qui

lui faisait face, John vit flotter dans l'air deux bouffées de fumée

blanche et l'un des «Vilderbeestes» roula sur le dos, secoué par des

convulsions désespérées. Aussitôt tout le troupeau se détourna et,

formant une longue ligne en travers de la plaine, poussa droit aux

chasseurs avec un bruit de tonnerre: les gazelles d'abord, puis les

chevreuils, qui, grâce à leur façon singulière de tenir leur longue tête

baissée en courant, ressemblaient à un troupeau de chèvres à longue

barbe. Derrière eux venaient les «Vilderbeestes», qui tournaient sur

eux-mêmes et sautaient en l'air, comme s'ils avaient perdu la tête.

Cette manière d'avancer rend très difficile de distinguer la partie de

l'animal qui se présente aux regards; tantôt ce sont les cornes, tantôt

les pieds, ou bien la queue, puis ils s'enchevêtrent les uns dans les

autres, de telle sorte que la vue se brouillé. Le grand troupeau faisait

trembler la terre; les Boers montés le poursuivaient; de temps à autre,

l'un d'eux sautait de son cheval, tirait un coup, un pauvre animal

tombait, le chasseur remontait et poursuivait sa route.

Bientôt quelques bêtes furent à portée des voitures et une véritable

fusillade commença. Une vingtaine de chevreuils firent bande à part et

passèrent non loin de John. Sautant à terre, il tira ses deux coups,

hélas! hélas! sans les toucher! Rechargeant bien vite, il tira de

nouveau, à une distance de deux cents mètres, et au second coup un

animal tomba; mais il savait que c'était un coup de hasard; il avait

visé une bête et en avait tué une autre. Le fait est que cette espèce de

tir est très difficile, quand on n'y est pas habitué et, en ce jour de

début, il ne put, à son grand dépit, se distinguer beaucoup, de sorte

que ses bons amis, les Hollandais, restèrent convaincus que le

_Rooibaatje_ anglais tirait aussi médiocrement qu'il mentait!

Il remonta en voiture, laissant son gibier sur la plaine, pour le

moment, ce qui n'est pas très sûr dans un pays où il y a tant de

vautours; Jantjé mit les chevaux au galop et l'on repartit grand train.

C'était une façon d'aller bien faite pour secouer le sang que cette

course furieuse, fusil en main, à travers une plaine où les fourmilières

sont grosses comme des fauteuils et innombrables.

Il fallait s'attendre à toute sorte d'agréables surprises, aux trous

dans les fourmilières, aux petits marais dans les creux; mais la

surexcitation est trop grande pour qu'on pense à son cou et l'on va, on

vole, se retenant de son mieux aux parois du véhicule et s'en remettant,

pour le reste, aux soins de la Providence. Grâce à l'habileté du

Hottentot, les dangers furent conjurés. De temps à autre, on stoppait,

quand le gibier était à portée. John sautait de la voiture, la laissait

continuer sa route, tirait, la rejoignait et y remontait. Cela dura

presque une heure, pendant laquelle il brûla vingt-sept cartouches, tua

trois bêtes et en blessa une quatrième qu'il poursuivit. Mais elle était

atteinte à la croupe, ce qui lui permettait de courir longtemps et très

vite; si bien que plusieurs milles avaient été parcourus, lorsqu'elle

s'arrêta un instant, pour repartir encore, quand ses ennemis

s'approchèrent. Enfin, au sommet d'une petite montée, John crut voir son

animal mort. Un second regard lui prouva que ce n'était pas le sien,

car, celui-ci, debout et tête basse, se reposait à environ cent vingt

mètres plus loin que le premier, venu là pour mourir. Jantjé fit

observer à John qu'il ferait bien de descendre de voiture, de se traîner

à genoux jusqu'à l'animal mort et, caché derrière lui, de viser à son

aise son propre gibier, avant de tirer.

En conséquence Jantjé se mit hors de vue avec sa voiture et ses chevaux,

grâce à un mouvement de terrain; John prit la posture qu'il lui avait

conseillée et s'avança prudemment. Tout alla bien, jusqu'à ce qu'il fût

tout près de l'animal mort, et il se félicitait déjà du coup qu'il

allait pouvoir tirer à son aise, lorsque tout à coup quelque chose

frappa violemment la terre, sous sa poitrine, et fit jaillir un petit

nuage de terre et de poussière. Il s'arrêta stupéfait et aussitôt

entendit un coup de feu sur sa droite. Évidemment quelqu'un tirait sur

lui; il se releva promptement, jeta ses bras en l'air et cria afin qu'on

ne pût se méprendre sur la place qu'il occupait. Une minute après, il

vit un homme s'avancer vers lui, au petit galop de chasse: c'était Frank

Muller. John ramassa son chapeau traversé d'une balle, et, furieux, il

se rapprocha de Muller.

«Par le diable! s'écria-t-il, pourquoi tirez-vous sur moi?

--Dieu tout-puissant! mon cher ami,» lui fut-il répondu avec le plus

grand sang-froid, «je vous ai pris pour un chevreuil; j'avais poursuivi

la femelle et je l'avais tuée. Elle avait un petit avec elle et quand

j'eus rechargé, ce qui me prit un peu de temps parce qu'une des

cartouches adhérait, je levai les yeux et je crus voir le petit. Je pris

donc mon fusil et je tirai une fois, puis deux, et quand vous fûtes

debout, les bras en l'air et criant, et que je vis que j'avais tiré sur

un homme, je fus près de m'évanouir. Grâce au Tout-Puissant, je ne vous

ai pas touché!»

John écoutait froidement, «Je suppose qu'il me faut vous croire,

Meinheer Muller; mais on m'a dit que vous aviez la vue la plus

merveilleuse qu'on connût dans ce pays, et il est singulier qu'à trois

cent mètres, vous preniez un homme à genoux pour un jeune chevreuil.

--Le Capitaine pense-t-il donc que j'ai voulu l'assassiner, après lui

avoir serré la main ce matin?

--Je ne sais pas ce que je pense, répondit John, regardant Muller bien

en face; tout ce que je sais, c'est que votre étrange erreur a été tout

près de me coûter la vie. Voyez!» Il prit une mèche de cheveux bruns,

qui tenait encore à son chapeau troué et la montra à Muller. «J'espère,

dans votre intérêt et dans l'intérêt de ceux qui chassent avec vous, que

cette erreur ne se renouvellera pas. Bonjour.»

Le beau Boer, ou plutôt Anglo-Boer, monté sur son cheval noir, caressant

sa belle barbe, suivit John d'un regard singulier, pendant qu'il

retournait à sa voiture. Bien entendu l'animal blessé avait disparu

depuis longtemps.

«Est-ce que par hasard nos anciens auraient raison? Est-ce qu'il y

aurait un Dieu?» se dit Muller tout haut, en reprenant tranquillement sa

route. (Frank Muller était suffisamment imbu des idées modernes, pour

être libre penseur.) «On le dirait, continua-t-il, autrement, comment se

fait-il que la première balle ait passé sous lui, et que la seconde ait

effleuré sa tête sans le toucher? J'ai cependant visé avec soin, et je

ne manquerais pas un tel coup, une fois sur vingt. Bah! un Dieu! Allons

donc! Le hasard est le seul dieu. Le hasard pousse les hommes çà et là,

comme l'herbe morte, jusqu'à ce que la mort les dévore, comme le feu

dévore la prairie. Il y en a qui traitent le hasard comme un jeune

poulain; qui font servir ses ruades et ses emportements à leurs fins, le

laissant courir jusqu'à ce qu'il soit fatigué, puis le montent

paisiblement, le long du chemin qui mène au triomphe. Moi, Frank Muller,

je suis un de ces hommes. Je n'échoue jamais, en fin de compte. Je

tuerai cet Anglais. Peut-être tuerai-je le vieux Croft, et le Hottentot

par-dessus le marché. Bah! Ils ne savent pas ce qui les attend. Moi je

le sais; j'ai aidé à charger la mine et, s'ils ne se soumettent pas à ma

volonté, c'est moi qui allumerai la mèche. Je les tuerai tous, je

prendrai Belle-Fontaine et j'épouserai Bessie. Elle luttera. Cela n'en

rendra la chose que plus délicieuse. Elle aime ce _Rooibaatje_; je le

sais; je l'embrasserai, elle, sur son cadavre. Ah! voici les voitures.

Je ne vois pas le Capitaine. Il est parti chez lui, sans doute, pour

calmer ses nerfs. Il faut que je parle à ces imbéciles. Quels niais avec

leurs beaux discours sur la _patrie_ et le _maudit gouvernement

anglais_! Ils ne savent pas ce qui leur est bon. Moutons stupides! dont

Frank Muller sera le berger! Oui, ils auront Frank Muller un jour, pour

président, et il sera leur maître. Je hais les Anglais, c'est vrai, mais

je n'en suis pas moins bien aise d'être à moitié Anglais, car c'est à

cela que je dois ma cervelle. Mais ces Boers! Imbéciles! imbéciles!

Enfin! ils danseront à mes pipeaux!»

«Baas, dit Jantjé à John, pendant qu'ils retournaient chez eux, baas

Frank a tiré sur vous.

--Comment le savez-vous?

--Je l'ai vu. Il poursuivait la bête blessée et ne cherchait pas du tout

un petit. Il n'y en avait pas. Il allait tirer sur le chevreuil blessé,

quand il se retourna et vous vit; alors il mit un genou en terre et vous

visa, et tira avant que je puisse rien dire. Vous ayant manqué, il tira

de nouveau et je ne sais comment il vous manqua, car c'est un

merveilleux tireur; il ne manque jamais son coup.

--Je ferai juger cet homme pour tentative de meurtre», dit John,

frappant de la crosse de son fusil le fond de la voiture. «Un pareil

mécréant ne doit pas échapper à la loi.»

Jantjé ricana. «C'est inutile, Baas; il serait acquitté, car je suis le

seul témoin. Un jury ne veut pas croire un noir dans ce pays et, de

plus, ne punirait jamais un Boer pour avoir tiré sur un Anglais. Non,

Baas; cachez-vous quelque jour dans la plaine, par où il doit passer, et

tirez sur lui; c'est ce que je ferais, moi, si je l'osais!»

CHAPITRE XI

SUR LE BORD

Pendant les quelques semaines qui suivirent l'aventure de John Niel à la

chasse, aucun événement important n'eut lieu à Belle-Fontaine. Les jours

se succédaient dans une monotonie charmante, car, malgré ce que peuvent

dire les gais mondains, la monotonie est aussi pleine de charme qu'un

jour d'été quand le ciel est couvert. «Heureux est le pays qui n'a pas

d'histoire!» dit la voix de la sagesse; la même remarque peut

s'appliquer, avec plus de vérité encore, à l'individu. Se lever le

matin, plein de force et de santé, remplir jusqu'au soir la tâche

habituelle, se retirer ensuite sainement fatigué, pour dormir du sommeil

du juste, voilà le secret du bonheur! Mais, hélas! la nature n'admet pas

le _statu quo_ et veut que la lutte soit la condition de l'existence.

En somme, le genre de vie que John menait dans l'Afrique australe,

répondait à ses espérances. Il avait beaucoup d'occupations; il en avait

même trop parfois, grâce aux autruches, aux chevaux, au grand bétail,

aux moutons et aux moissons. Le manque de société civilisée le troublait

peu, car il lisait beaucoup et pouvait avoir autant de livres qu'il en

désirait, de Natal et du Cap; et de plus la poste hebdomadaire apportait

une abondante provision de journaux. Le dimanche, il lisait tout haut

les articles politiques de la _Revue du Samedi_, au vieux Silas Croft,

dont les yeux se fatiguaient et qui appréciait fort cette attention.

Silas était instruit et, tout en ayant passé sa longue vie dans un pays

à demi civilisé, il était toujours resté très au courant de ce qui se

produisait d'intéressant dans le monde. Autrefois cette tâche de lire la

_Revue_ à haute voix, incombait à Bessie, mais son oncle fut très

content du changement de lecteur. L'esprit de Bessie n'était pas au

diapason de la profonde revue, et son attention s'égarait parfois aux

passages les plus marquants. Bientôt une tendre et profonde affection

unit le vieillard et son jeune associé. On s'attachait facilement à

John, la vieillesse surtout, à laquelle il rendait volontiers mille

petits services.

En outre il y avait, dans sa nature, un mélange de gaieté calme et de

franche honnêteté qui séduisait jeunes et vieux. Mais ce qui le

recommandait surtout à Silas Croft, c'est qu'il était instruit,

expérimenté, et homme comme il faut, dans un pays où tout cela était

rare. De semaine en semaine, le propriétaire du domaine lui témoignait

de plus en plus de confiance et lui donnait une plus grande part

d'autorité.

«Je vieillis, Niel, dit-il un soir, je vieillis beaucoup; «la sauterelle

me devient un fardeau»; et voyez-vous, mon enfant», ajouta-t-il, en

posant affectueusement sa main sur l'épaule de John, «il faudra que vous

soyez mon fils, comme Bessie a été ma fille.» John leva les yeux sur le

bon et beau vieux visage, couronné de ses cheveux d'argent, rencontra le

regard de ces autres yeux intelligents et perçants, très enfoncés sous

les sourcils épais, et cette vue lui rappela son vieux père à lui! mort

depuis longtemps; l'émotion le gagna et lui fit venir des larmes.

Prenant la main de M. Croft, il lui dit:

«Certes, monsieur, je ferai de mon mieux.

--Merci, mon garçon, merci! Je n'aime pas beaucoup à parler de ces

choses, mais comme je vous le disais, je vieillis; le Tout-Puissant peut

m'appeler un de ces jours à rendre mes comptes et, si cela arrive, je

m'en repose sur vous, pour protéger ces deux jeunes filles. Elles en

auront besoin; c'est un pays peu sûr que celui-ci et l'on n'est jamais

bien certain du lendemain. Quelquefois, je regrette d'être encore ici.

Mais allons nous coucher. Je commence à croire que ma tâche en ce monde

est à peu près achevée. Je m'affaiblis, John, il n'y a pas d'illusions à

se faire.»

A partir de ce jour, il appela toujours Niel par son nom de baptême.

On avait peu de nouvelles de Jess personnellement. Elle écrivait chaque

semaine, il est vrai, et rapportait fidèlement tout ce qui se passait à

Prétoria, mais elle était de ces gens dont les lettres ne disent

absolument rien d'eux-mêmes, ni de ce qui absorbe leur esprit. On aurait

aussi bien pu leur donner pour titre: «Lettres de Prétoria», comme

Bessie le dit un jour avec colère, après avoir lu trois feuilles de la

droite et curieuse écriture de Jess. «Une fois que l'on perd Jess de

vue, on ne sait pas plus ce qui la touche, que si elle était morte. Il

est vrai qu'on n'en sait pas beaucoup plus, quand elle est présente,

ajouta-t-elle par réflexion.

--C'est une femme singulière», répondit John pensif.

Tout d'abord elle lui avait beaucoup manqué, car, si étrange qu'elle

fût, elle avait fait vibrer en lui une corde nouvelle, et il n'en avait

eu conscience qu'à son départ. Et cette corde avait même fortement vibré

pendant quelque temps; mais les vibrations s'éteignaient peu à peu,

comme celles d'une harpe dont l'artiste retire ses mains. Si elle était

restée une ou deux semaines de plus, l'effet aurait probablement été

plus durable.

Mais elle était partie et Bessie était restée! Elle s'éloignait même

fort peu de lui et l'entourait de ces soins dont une femme ne peut

s'empêcher de combler l'homme qu'elle aime. Sa beauté se mouvait dans

l'habitation, comme un rayon de lumière dans un jardin, car elle était

vraiment ravissante et aussi pure, aussi bonne qu'elle était belle. John

ne put ignorer longtemps ses sentiments pour lui. S'il n'était nullement

vain, il était intelligent; or Bessie, sans jamais franchir les limites

que la réserve impose à une jeune fille, ne prenait pas la moindre peine

pour cacher sa préférence. Non qu'elle fût animée, comme sa soeur, du

souffle brûlant et quasi divin de la passion; don bien rare et (tout

bien considéré) aussi peu adapté aux conditions ordinaires de notre vie

prosaïque et laborieuse, qu'il est rare. Mais elle était tendrement

éprise, à la manière ordinaire des jeunes filles, et toute prête à faire

une épouse aimante et fidèle pour John Niel, si celui-ci voulait bien

l'y inviter.

Comme les semaines s'écoulaient, John se mit à envisager la question de

savoir s'il ne ferait pas bien de demander Bessie en mariage. Il n'est

pas bon pour l'homme de vivre seul, surtout au Transvaal, et il ne lui

était pas possible de vivre auprès de tant de grâce et de beauté, sans

songer à créer entre lui et celle qui en était douée, des liens plus

étroits.

S'il eût été plus jeune et moins expérimenté, il aurait succombé plus

vite à la tentation. Mais il n'était ni très jeune, ni très novice; dix

ans auparavant, comme nous l'avons dit, il s'était brûlé les doigts

assez sérieusement et cet incident de sa carrière l'avait jusqu'alors

rendu très prudent. Et puis il était arrivé à l'âge où les hommes ne

tendent pas le cou au joug sans réfléchir. A trente-trois ans, les

responsabilités de la famille prennent un aspect tout différent de celui

qu'elles ont dix ans plus tôt. La tentation peut être grande, mais en

posant le pour et le contre, il est permis de s'alarmer, et dût John

Niel perdre un peu dans l'estime de ceux qui prennent la peine de lire

son histoire, la vérité nous oblige à reconnaître qu'il réfléchissait et

par cela même hésitait un peu. Le fait est que, si jolie et si aimable

que fût Bessie, il n'était pas éperdûment épris d'elle et, à

trente-trois ans, c'est une condition nécessaire pour s'exposer aux

périls du mariage. Néanmoins, si prudent que soit un homme, il est

toujours exposé à ce que la tentation devienne assez forte pour vaincre

sa prudence et se moquer de ses plans stratégiques. Et il devait en être

ainsi pour notre ami John Niel.

Une huitaine de jours environ après sa conversation avec Silas Croft,

John se dit tout à coup que l'attitude de Bessie envers lui, était assez

étrange depuis quelque temps. Il lui semblait qu'elle avait évité sa

société au lieu de sinon la rechercher, du moins laisser voir qu'elle

lui était agréable. Elle avait été pâle et préoccupée, presque

irritable, ce qui n'était pas dans son humeur habituelle, égale et

douce.

Un tel changement, dans une personne de qui dépend le charme de la vie

quotidienne, suffit bien pour étonner, voire pour contrarier. Il ne vint

pas à l'esprit de John, que ce changement pouvait provenir de ce que

Bessie l'aimait et souffrait, inconsciemment peut-être, de son

indifférence apparente. C'était pourtant là l'explication du changement

en question. Bessie, étant droite et simple, et un peu fâchée contre

John (sans se l'avouer à elle-même), traduisait par son attitude ce qui

se passait dans son esprit.

«Bessie, dit John, certain jour, vers la fin de l'après-midi (il

l'appelait toujours Bessie maintenant), je vais à la jeune plantation,

voir comment elle se comporte; si vous avez fini vos opérations

culinaires (car Bessie était occupée, comme bien d'autres jeunes filles

dans les colonies, à confectionner un gâteau), vous devriez mettre un

chapeau et venir avec moi; je crois vraiment que vous n'êtes pas sortie

aujourd'hui.

--Merci, Capitaine; je n'ai pas envie de sortir.

--Pourquoi pas?

--Oh! je ne sais pas,... parce qu'il y a trop à faire. Si je sors, cette

fille stupide laissera brûler le gâteau.» Elle désignait du doigt une

jeune fille cafre, vêtue d'une robe bleue et d'une plume dans sa laine,

très occupée à regarder, en souriant doucement et suçant ses doigts

noirs, les mouches du plafond. «En vérité», poursuivit Bessie, avec un

petit coup de son pied sur le parquet, «il faut avoir la patience d'un

ange pour supporter la stupidité de cette fille. Hier encore, après

avoir brisé le plus grand plat, elle m'en a apporté les morceaux en

souriant d'une oreille à l'autre, et m'a demandé de le remettre en un

seul morceau. Les blancs étaient si habiles! Cela ne me donnerait pas

grand'peine. S'ils pouvaient faire le plat blanc d'abord et ensuite y

faire pousser des fleurs, il devait leur être facile de le remettre en

son état primitif. Je ne savais quel parti prendre, rire, pleurer, ou

lui jeter les débris à la figure.

--Écoutez, jeune personne», dit John, prenant la coupable par le bras et

la conduisant solennellement au four tout ouvert pour recevoir le

gâteau, «si vous laissez brûler ce gâteau pendant que l'_inkosikaas_

(dame-chef) sera sortie, quand je reviendrai, je vous fourrerai là

dedans, pour y brûler avec le gâteau. J'ai fait cuire une fille de Natal

comme ça, l'année dernière, et en sortant du four, elle était toute

blanche.»

Bessie traduisit cette menace diabolique et la jeune fille, riant de

plus belle, murmura: _Koos_ (chef) d'une voix fort gaie. Une fille cafre

ne s'effraye pas, par un bel après-midi d'été, à l'idée d'être enfournée

le soir; c'est trop loin! Et puis la menace venait de John Niel, et les

naturels de Belle-Fontaine le connaissaient bien alors. Ses menaces

étaient épouvantables, mais il n'en résultait pas grand'chose. Une seule

fois il avait eu une prise de corps sérieuse, avec un grand garçon qui

avait cru pouvoir abuser de sa taille; mais Niel lui avait administré

une telle correction, que jamais depuis on ne s'était frotté à lui.

«Je crois, dit-il, que le gâteau est en sûreté maintenant; donc vous

allez venir.

--Merci, Capitaine», répliqua Bessie, le regardant d'une petite manière

ensorcelante, qu'elle savait très bien prendre; «non, merci, je n'ai pas

envie de marcher.» Ce fut là ce qu'elle dit, mais ses yeux ajoutèrent:

«Je suis fâchée; je ne veux rien avoir à démêler avec vous!

--Très bien, répondit John; il faut donc que je sorte seul!» Et il prit

son chapeau de l'air d'un martyr.

Par la porte ouverte de la cuisine, Bessie regarda les rayons et les

ombres qui se jouaient sur le flanc rebondi de la colline, derrière la

maison.

«Il fait vraiment bien beau, dit-elle; irez-vous loin?

--Non; seulement autour de la plantation.

--Il y a trop de couleuvres par là; je déteste les serpents», reprit

Bessie, s'obstinant à trouver un prétexte pour ne pas sortir.

«Oh! je me charge des couleuvres; venez donc.

--Eh bien! j'y vais», dit-elle, en abaissant ses manches, qu'elle avait

relevées jusqu'aux épaules pour faire son gâteau, et cachant ses beaux

bras blancs; «j'y vais, non parce que j'en ai envie, mais parce que vous

m'y forcez. Je ne sais pas comment cela se fait», ajouta-t-elle, avec un

petit coup impatient de son pied, tandis que ses yeux bleus se

remplissaient de larmes, «mais on dirait qu'il ne me reste plus de

volonté du tout. Quand je veux faire une chose et que vous voulez que

j'en fasse une autre, c'est toujours moi qui cède; cela ne me plaît pas

du tout, Capitaine, et je serai très maussade pendant la promenade, je

vous en préviens.»

Sur ce elle glissa devant lui, pour aller chercher son chapeau, de cette

façon particulièrement gracieuse qu'ont parfois certaines femmes en

colère, et John Niel se dit que jamais, ni en Europe, ni ailleurs, il

n'avait vu femme plus délicieusement séduisante!

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 6 / 21 段