un mouchoir de coton rouge, «j'ai mis le pied dans un joli trou! Ce chat
sauvage de Muller a entendu tout ce que je vous disais; il n'aura garde
de l'oublier et, un jour, il le répétera à mes compatriotes, me fera
passer pour un traître au pays et me ruinera. Je le connais. Il peut
monter deux chevaux à la fois et souffler le chaud et le froid. C'est un
démon; un démon! Et pourquoi a-t-il juré comme cela contre vous? Est-ce
à cause de la jeune fille? Qui peut le dire? A propos, les Cafres me
disent qu'il y a un grand troupeau de daims sur mes terres, à dix milles
de Belle-Fontaine. Savez-vous tenir une carabine, Capitaine? Vous me
faites l'effet d'un chasseur.
--Oh! certes, Meinherr, répondit John, enchanté à l'idée d'une bonne
chasse.
--Je m'en doutais; vous autres Anglais, vous êtes tous des sportsmen.
Prenez la petite voiture légère de l'oncle Croft avec deux bons chevaux,
venez chez moi lundi prochain, vers huit heures, et vous apprendrez à
tirer nos bêtes sauvages.»
Le jovial Boer s'éloigna en secouant sa lourde tête. John le vit partir,
monté sur un petit poney bien nourri qui, certes, ne posait pas beaucoup
plus que lui et qui, cependant, s'en allait faire ses quinze milles au
petit galop, comme s'il portait une plume.
CHAPITRE IX
L'HISTOIRE DE JANTJÉ
Peu après le départ du Boer, John rentra dans l'hôtellerie pour
surveiller l'attelage du chariot, et son attention fut aussitôt attirée
par le bruit d'une querelle qui devait avoir lieu non loin de là, à en
juger d'après la foule, le vacarme et les jurons. Il ne se trompait pas.
Dans un coin de la cour, près de la porte des écuries, se tenait Frank
Muller entouré de la foule, une lourde cravache en nerf de boeuf levée
au-dessus de sa tête: il était sur le point de frapper. Devant lui, ivre
de rage, les lèvres relevées comme celles d'un chien hargneux et
découvrant deux rangées de dents blanches, qui brillaient au soleil
comme de l'ivoire poli, ses petits yeux injectés de sang et tout son
visage convulsé, se dressait le Hottentot Jantjé. A travers sa figure,
la cravache avait laissé un sillon bleuâtre et dans sa main il tenait un
grand couteau qu'il portait toujours.
«Holà! qu'y a-t-il?» s'écria John, se frayant un passage dans la foule,
à coups d'épaule.
«Ce noir a volé le fourrage de mon cheval pour le donner aux vôtres!»
cria Muller, hors de lui, et il essaya de frapper Jantjé de nouveau.
Celui-ci évita le coup en sautant derrière John, de sorte que la mèche
du fouet frappa la jambe de l'Anglais.
«Faites attention à votre fouet, monsieur, dit John, avec un grand
effort pour rester calme. Comment savez-vous que cet homme a volé le
fourrage de votre cheval et de quel droit le touchez-vous? Si vous aviez
à vous plaindre, c'était à moi que vous deviez le faire.
--Il ment! Maître! il ment! vociféra Jantjé, d'une voie aiguë et
tremblante. Il ment; il a toujours été un menteur. Oui, oui, je peux
vous en dire long sur son compte. Le pays est anglais maintenant et les
Boers ne peuvent plus tuer les noirs selon leur bon plaisir. Cet homme,
ce Boer, Muller, il a tué mon père et ma mère ensuite, et d'un second
coup, car elle ne mourut pas du premier.
--Démon jaune! diable à peau et à coeur noirs, menteur, fils de Satan!»
hurla le grand Boer, dont la barbe se dressait de colère. «Est-ce ainsi
que vous parlez à vos maîtres? Arrière, je veux lui montrer comment nous
traitons les menteurs de sa couleur.» Et, sans plus attendre, il se
précipita sur le Hottentot.
Mais John, dont le sang bouillait, étendit le bras, se pencha en avant
et repoussa Muller de toute sa force. Sans être très grand, il était
remarquablement robuste et le Boer recula en trébuchant.
«Gare à vous, Jaquette rouge! cria Muller, livide de fureur. Hors d'ici!
ou je laisserai ma marque sur votre joli visage. Je vous dois déjà
quelque chose et je paye toujours mes dettes. Arrière, maudit!»
Et de nouveau il voulut se jeter sur le Hottentot. Cette fois, John,
presque aussi furieux que son adversaire, ne l'attendit pas, mais il
bondit en avant, passa son bras autour du cou de Muller et, avant que
celui-ci pût le saisir, il lui donna une secousse terrible qui le fit se
renverser en arrière, tandis qu'un adroit croc-en-jambe le jetait, tout
grand qu'il était, dans une mare contiguë à l'écurie.
Il tomba lourdement, éclaboussant la foule qui éclata de rire, comme
font les foules en pareil cas, et sa tête alla frapper avec force le
chambranle de la porte. Pendant quelques secondes il resta immobile, ce
qui fit craindre à John qu'il ne fût sérieusement blessé. Bientôt
cependant il se releva, et sans nouvelle démonstration hostile, sans un
mot, il se dirigea vers la maison, laissant son ennemi se calmer si bon
lui semblait. John, comme tout vrai gentleman, détestait les bagarres,
bien qu'en bon Anglo-Saxon il ne reculât jamais, quand une fois il y
était mêlé.
Par le fait, toute cette affaire l'irritait profondément, car il savait
que l'histoire serait contée avec amplifications, par tout le pays et
que, de plus, il s'était fait un ennemi implacable. Aussi ressentait-il
le besoin de s'en prendre à quelqu'un.
«Tout cela est de votre faute, petit gredin d'ivrogne!» dit-il avec
colère au Hottentot, qui, maintenant calmé, pleurnichait, se lamentait
et appelait le capitaine son sauveur, d'une voix hébétée.
«Il m'a frappé, Baas (maître), il m'a frappé et je n'avais pas pris le
fourrage. C'est un méchant homme ce baas Muller.
--Allons, vite! Attelez les chevaux; vous êtes à moitié ivre», grommela
John, et après avoir assisté à l'opération presque entière, il alla
retrouver Bessie qui l'attendait à l'hôtellerie, dans la plus parfaite
ignorance de ce qui s'était passé. Il ne lui en fit part que lorsqu'ils
étaient déjà loin; elle devint très grave en l'écoutant, car elle se
rappelait sa propre querelle avec le Boer et les menaces qu'il lui avait
adressées. Son vieil oncle fut encore plus contrarié, quand il apprit
les faits dans la soirée, après le retour des voyageurs.
«Vous vous êtes mit un ennemi, Capitaine, dit-il, et un méchant ennemi.
Certes, vous avez eu raison de défendre le Hottentot; j'en aurais fait
autant il y a dix ans; mais Frank Muller n'est pas homme à oublier que
vous l'avez jeté sur le dos, devant une foule de Cafres et de blancs.
Jantjé doit être dégrisé maintenant; je vais l'appeler pour savoir la
vérité au sujet de cette histoire sur son père et sa mère.»
Cette conversation avait lieu le lendemain matin, sous la véranda, où
les deux hommes s'étaient assis après le déjeuner.
Le vieux Croft revint bientôt, suivi du petit Hottentot sale et en
guenilles; celui-ci ôta son chapeau, s'accroupit sur l'allée, l'air
honteux et désolé, exposé aux rayons brûlants du soleil d'Afrique, qu'il
ne paraissait même pas sentir.
«Maintenant, Jantjé, écoutez-moi, dit le vieillard. Hier vous vous êtes
encore grisé, malgré ma défense; je ne veux vous dire que ceci: la
première fois que cela vous arrivera, vous quitterez Belle-Fontaine.
--Oui, Baas, répondit-il humblement; j'étais gris, c'est vrai, mais pas
beaucoup; je n'avais bu qu'une demi-bouteille de _fumée du Cap_!(Rhum.)
--Par votre ivresse, reprit le vieux Croft, vous avez été cause d'une
querelle entre baas Muller et le Capitaine. Quand baas Muller vous a
frappé, vous avez dit qu'il avait tué votre père et votre mère. Était-ce
vrai, ou non?
--Ce n'était pas un mensonge, Baas, répondit Jantjé avec animation. Je
l'ai dit et je le répète. Ecoutez, Baas, je vais vous conter toute
l'histoire. Quand j'étais jeune (il désigna, du geste, la taille d'un
Cafre d'environ quatorze ans), nous, c'est-à-dire mon père, ma mère, mon
oncle, un homme très vieux, bien plus vieux que vous, Baas, et moi, nous
étions _squatters_ autorisés, sur des terres appartenant à Jacob Muller,
le père de baas Frank, là-bas, près de Lydenburg. C'était une ferme dans
la plaine et la vieux Jacob y venait dans l'hiver, avec ses troupeaux,
quand il n'y avait plus d'herbe pour son bétail, sur les hautes terres;
avec lui venaient sa femme, une Anglaise, et le jeune baas Frank, celui
que nous avons vu hier.
--Combien y a-t-il de temps?» demanda Silas.
Jantjé compta sur ses doigts, puis leva une main, et l'ouvrit quatre
fois de suite. «Voilà, dit-il. Vingt ans, l'hiver dernier. Baas Frank
était jeune alors; il n'avait qu'un léger duvet au menton. Une année,
quand baas Jacob s'en alla, il laissa six boeufs qui étaient trop
maigres pour le suivre et dit à mon père de les soigner comme ses
propres enfants. Mais les boeufs étaient ensorcelés. Trois moururent de
pleurésie; un lion en mangea un quatrième; un serpent en tua un
cinquième et le dernier s'empoisonna en mangeant des tulipes sauvages.
Quand le vieux Jacob revint, il entra dans une grande colère contre mon
père, le battit avec une grosse courroie, jusqu'à ce qu'il fut tout en
sang, et quoiqu'on lui montrât les os des boeufs, affirma que nous les
avions volés et vendus.
«Le vieux Jacob avait un bel attelage de seize boeufs noirs, qu'il
aimait comme ses enfants; ils venaient au joug quand il les appelait et
présentaient la tête d'eux-mêmes. Ils étaient dressés comme des chiens.
Maigres à l'arrivée, ils engraissèrent promptement et, au bout de deux
mois, voulurent courir le pays, comme font leurs pareils. A cette
époque, nous avions recueilli un Basutu qui s'était blessé au pied.
Quand le vieux Jacob l'apprit, il se mit fort en colère, sous prétexte
que tout Basutu était un voleur, et dit à celui-ci qu'il fallait partir
le soir même. Le lendemain matin, la porte du _kraal_ était renversée et
les boeufs avaient disparu. Toute la journée on les chercha en vain.
Alors le vieux Jacob devint fou de rage et le jeune baas Frank lui
affirma qu'un des jeunes Cafres lui avait dit avoir entendu mon père
vendre les boeufs au Basutu, pour payer des moutons dont le prix serait
dû au printemps. C'était un mensonge, mais baas Frank haïssait mon père,
à cause d'une femme zulu. Le lendemain matin, au petit jour, nous
dormions encore, le vieux Jacob, baas Frank et deux Cafres entrèrent
dans la hutte, nous firent sortir tous et nous attachèrent à des
mimosas, avec des rênes de buffle. Puis le vieux Jacob demanda à mon
père où étaient les boeufs. Mon père répondit qu'il l'ignorait. Alors le
Baas ôte son chapeau, adressa une prière au Grand Homme dans le Ciel et,
quand il eut fini, baas Frank approcha tout près avec un fusil, tira et
tua mon père. Il tomba en avant, sur ses liens, et sa tête toucha ses
pieds. Ensuite baas Frank rechargea son fusil et tua mon oncle et enfin
tira sur ma mère. Mais la balle ne la toucha pas et coupa le lien. Elle
s'enfuit; il courut après elle, tira de nouveau et elle tomba morte. Il
revint sur ses pas pour me tuer. J'étais jeune alors; je ne savais pas
qu'il vaut mieux mourir que vivre comme un chien et je le suppliai de
m'épargner, pendant qu'il chargeait son fusil. Mais le Baas ne fit que
rire et dit qu'il apprendrait aux Hottentots à voler le bétail, et le
vieux Jacob pria tout haut, disant qu'il était désolé, mais qu'il
exécutait la volonté du Seigneur. Et juste au moment où baas Frank
levait son fusil, il le laissa retomber, car doucement, doucement, au
sommet de la colline, parmi les buissons, se montraient les seize
boeufs! Ils étaient partis pendant la nuit, pour aller chercher dans
quelque gorge une nourriture nouvelle, et une fois rassasiés et ennuyés
d'être seuls, ils étaient revenus! Le vieux Jacob devint tout pâle, se
gratta la tête, tomba sur ses genoux et remercia le cher Seigneur de ce
que ma vie eût été sauvée. A ce moment, l'Anglaise, la mère de baas
Frank, arriva pour savoir ce que signifiait cette fusillade, et quand
elle vit tous ces morts et moi vivant, attaché à un arbre et pleurant,
elle devint folle, car elle avait le coeur bon, quand elle n'avait pas
bu. Elle s'écria qu'une malédiction tomberait sur eux et qu'ils
mourraient tous de mort sanglante. Puis elle prit un couteau et coupa
mes liens, malgré baas Frank qui voulait me tuer, pour m'empêcher de
parler. Aussitôt je me sauvai, me cachant le jour, marchant la nuit, car
j'avais très peur, jusqu'à mon arrivée à Natal et là je m'arrêtai; j'y
travaillai jusqu'à ce que le pays devînt anglais et que baas Croft me
louât pour conduire son chariot de Maritsburg ici, où, pour mon malheur,
j'ai retrouvé baas Frank, plus grand et plus gros, mais du reste tout
comme autrefois, excepté sa barbe.
«Voilà toute la vérité, rien que la vérité. Je hais baas Frank, et baas
Frank me hait, parce qu'il ne peut pas oublier son crime, dont j'ai été
le témoin; car, ainsi que l'on dit chez nous: on hait toujours celui
qu'on a blessé avec sa lance.»
Ayant terminé son récit, le misérable petit homme ramassa son vieux
feutre graisseux, orné de deux plumes d'autruche déchiquetées, l'enfonça
sur ses oreilles et se mit à tracer des cercles dans le sable, avec ses
longs doigts de pied. Ses auditeurs se regardèrent. Une histoire si
atroce n'admettait pas de commentaires; ils ne doutèrent pas un instant
qu'elle ne fût vraie. La manière dont cet homme la racontait, était
convaincante. Du reste, de tels faits ne sont pas rares dans les parties
sauvages de l'Afrique australe, bien qu'on exagère parfois.
«Vous dites, remarqua Silas Croft, que l'Anglaise leur prédit une
malédiction et une mort sanglante. Sa prédiction s'est réalisée. Il y a
douze ans, le vieux Jacob Muller et sa femme furent assassinés par une
bande de Cafres, sur cette même plaine de Lydenburg. Cela fit grand
bruit, je m'en souviens; mais il n'en résulta rien. Baas Frank était
absent, à la chasse; cela le sauva; il hérita des terres et des
troupeaux de son père et vint vivre ici.
--Je savais que cela arriverait, dit le Hottentot, sans montrer le
moindre étonnement, mais je regrette de n'avoir pas été là pour le voir.
J'avais bien vu que la femme anglaise était possédée d'un démon et
qu'ils mourraient comme elle l'avait dit. Quand les gens sont possédés
d'un diable, ils disent toujours la vérité, parce qu'ils ne peuvent pas
faire autrement. Regardez, Baas: je fais un cercle sur le sol avec mon
pied; je dis des paroles et enfin les deux extrémités se touchent. Là,
c'est le cercle du vieux Jacob et de sa femme l'Anglaise. Les extrémités
se sont touchées et ils sont morts. Un vieux docteur sorcier m'a
enseigné à tracer le cercle de la vie d'un homme et les paroles qu'il
faut dire. Maintenant je trace celui de baas Frank. Ah! une pierre
m'arrête en chemin. Les deux bouts ne se touchent pas. Mais je travaille
avec mon pied et je dis et redis les paroles, et enfin les extrémités se
rencontrent. Il en sera de même pour baas Frank. Quelque jour une pierre
surgira, mais les extrémités finiront par se rejoindre et lui aussi,
mourra dans le sang. Le démon de la femme anglaise l'a dit et les démons
ne peuvent ni mentir, ni dire la moitié de la vérité. Et maintenant
voyez, j'efface les cercles avec mon pied et ils disparaissent. Cela
signifie que, lorsqu'ils seront morts, leur mémoire mourra avec eux et
qu'ils seront tout à fait oubliés. Leurs tombes même seront inconnues.»
Sur ce, avec une grimace qui voulait être un sourire, Jantjé demanda
avec le plus parfait sang-froid:
«Le Baas veut-il que je donne à la jument grise une ou deux bottes de
verdure?»
CHAPITRE X
JOHN L'ÉCHAPPE BELLE!
Le lundi suivant, John, avec Jantjé pour conducteur, partit dans une
charrette écossaise attelée des deux meilleurs chevaux de
Belle-Fontaine, afin d'aller chasser le daim chez Hans Coetzee.
Il arriva vers huit heures et demie et comprit, au nombre des véhicules
et des chevaux, qu'il n'était pas le seul invité. La première personne
qu'il aperçut en arrivant, fut même son antagoniste Frank Muller.
«Regardez, Baas, dit Jantjé, voilà baas Frank qui parle à un Basutu.»
John, comme on peut le croire, ne fut pas charmé de la rencontre. Il
avait toujours détesté cet homme, et depuis l'affaire du vendredi
précédent et surtout depuis le récit de Jantjé, il ne pouvait plus le
voir sans répulsion. Il descendit de voiture et allait faire le tour de
la maison, afin de l'éviter, quand soudain Muller parut s'apercevoir de
sa présence et s'approcha de lui avec la plus grande cordialité.
«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il, en lui tendant sa main
que John effleura. «Vous êtes donc venu chasser le daim chez l'oncle
Coetzee? Vous allez nous donner une leçon, à nous autres gens du
Transvaal. Eh! voyons, Capitaine, ne soyez pas aussi raide que le canon
de votre carabine. Je sais à quoi vous pensez: à cette petite affaire de
l'autre jour, à Wakkerstroom. Eh bien! je vous l'avoué, j'avais tort et
je ne rougis pas d'en convenir d'homme à homme. J'avais bu un verre de
trop, voilà le fait, et je ne savais plus guère ce que je faisais. Il
nous faut vivre en voisins ici; oublions donc tout cela et soyons bons
amis. Je ne garde jamais rancune, moi, jamais. Le Seigneur le défend.
Oubliez donc tout cela. Sans ce petit singe», ajouta-t-il, en montrant
du doigt Jantjé, qui se tenait à la tête des chevaux, «cela ne serait
jamais arrivé, et il ne convient pas que deux chrétiens se querellent
pour un être de son espèce.»
Muller débita ce long discours en phrases hachées, à la façon d'un
écolier qui répète une leçon apprise avec peine, agitant ses pieds et
jetant ses regards indécis deçà et delà, en parlant.
Il fut évident pour John, qui l'écoutait dans un silence glacial, que ce
discours, loin d'être improvisé, avait été soigneusement préparé.
«Je ne veux me quereller avec personne, Meinheer Muller, dit-il enfin;
je ne le fais jamais, à moins d'y être contraint et alors, ajouta-t-il,
d'un ton significatif, je m'applique à rendre la chose désagréable pour
mon adversaire. L'autre jour, vous avez attaqué mon serviteur d'abord et
moi ensuite. Je suis bien aise que vous reconnaissiez vos torts et, pour
ma part, je considère que l'incident est clos.» Sur ce, il se détourna
pour entrer dans la maison.
Muller le suivit jusqu'à l'endroit où se tenait Jantjé; là il s'arrêta,
mit sa main dans sa poche, en tira une pièce de deux shillings et la
jeta au Hottentot, en lui criant de l'attraper.
Jantjé tenait ses chevaux d'une main et dans l'autre il portait le long
bâton dont il ne se séparait jamais, celui-là même qu'il avait montré à
Bessie. Pour attraper la pièce d'argent, il le laissa tomber, et le
regard vif de Muller aperçut les entailles faites au-dessous de la
pomme; il le ramassa aussitôt pour l'examiner.
«Que signifient ces crans, mon garçon?» demanda-t-il, en montrant les
entailles petites et grandes, dont quelques-unes devaient évidemment
avoir été creusées depuis plusieurs années.
Jantjé toucha son chapeau, cracha sur «l'Écossais», comme les naturels
de ce pays appellent une pièce de deux shillings[2], et la mit dans sa
poche avant de répondre. Le meurtre de ses parents par le donateur, ne
rendait pas à ses yeux le don moins acceptable, le sens moral des
Hottentots n'étant pas des plus élevés.
[Note 2: Parce qu'un jour, un Écossais produisit une grande
impression sur l'esprit naïf des indigènes de Natal, en faisant passer,
chez eux, quelques milliers de florins (pièces de 2 shillings ou 2 fr.
50) pour des demi-couronnes (pièces de 3 fr. 10).]
«Voyez-vous, Baas, dit-il, avec un sourire grimaçant, c'est comme cela
que je compte. Si quelqu'un bat Jantjé, Jantjé fait une entaille dans le
bâton et chaque soir, avant de s'endormir, il le regarde et se dit: «Un
jour tu frapperas deux fois l'homme qui t'a frappé une fois, et ainsi de
suite.» Voyez combien il y en a, Baas. Un jour je payerai tout cela,
Baas Frank.»
Muller laissa brusquement tomber le bâton et suivit John vers la maison.
C'était une habitation très supérieure à celles dont les Boers se
contentent habituellement; la pièce de réunion, quoique sans autre
parquet qu'un mélange d'argile et de bouse de vache, était presque
entièrement tapissée de peaux de gazelle; au milieu se trouvait une
table faite d'un joli bois du pays et entourée de chaises et de divans
recouverts de peaux de divers animaux. Dans un grand fauteuil placé au
fond de la pièce, très occupée à ne rien faire, se prélassait Tanta
Coetzee, la femme du vieux Hans, forte et pesante dame, qui avait dû
être assez belle; sur les divans étaient assis une demi-douzaine de
Boers, leur fusil de chasse à la main, ou entre les jambes.
John crut remarquer, en entrant, que quelques-uns ne paraissaient pas
charmés de sa présence, et entendre un jeune homme, à l'air ironique et
sournois, murmurer quelque chose sur «ces damnés Anglais», à l'oreille
de son voisin, d'une voix plus haute qu'il n'était nécessaire. Quant au
vieux Coetzee, il vint à sa rencontre avec cordialité et dit à ses deux
filles, belles jeunes personnes, très élégantes pour des Hollandaises du
Transvaal, de donner une tasse de café au capitaine. John fit, selon
l'usage, le tour de la chambre pour saluer tout le monde, en commençant
par la grosse dame, et reçut de chacun une poignée de main plus ou moins
moite et faible; les Boers ne se levèrent pas; ce n'est pas leur
habitude; ils se contentèrent d'étendre leur large patte, en mâchonnant
leur mystique monosyllabe «daag», pour bonjour. C'est une cérémonie
assez pénible, tant qu'on n'y est pas habitué, et John s'arrêta
haletant, pour boire une tasse de café brûlant dont il n'avait pas
envie, mais que la politesse le forçait d'accepter.
«Le Capitaine est un Rooibaatje?» dit la vieille dame, tante Coetzee,
d'un ton interrogateur et cependant avec la certitude de quelqu'un qui
énonce un fait.
John répondit affirmativement.
«Pourquoi le Capitaine vient-il dans le pays? Est-ce comme espion?»
Toute l'assemblée écouta très attentivement la question de l'hôtesse,
puis tourna la tête pour écouter la réponse.
«Non, dit John; je suis venu pour aider Silas Croft à exploiter sa
ferme.»
Il y eut un sourire général d'incrédulité. Est-ce qu'un Rooibaatje
pouvait s'occuper d'une ferme? Certainement non.
«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», déclara la grosse
dame, d'un ton doctoral et avec un regard sévère au loup déguisé en
brebis, à l'homme de sang qui prétendait être un fermier.
De nouveau tout le monde regarda John et attendit sa réplique dans un
silence glacial.
«Il y a cent mille hommes dans l'armée régulière, autant dans l'armée
des Indes et deux fois autant de volontaires», dit-il, d'une voix un peu
irritée.
Cette assertion fut aussi reçue avec l'incrédulité la plus
décourageante.
«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise», répéta la vieille
dame, d'un ton si positif qu'il en était écrasant.
«Yah! yah!» crièrent quelques-uns des plus jeunes Boers.
«Il y a trois mille hommes dans l'armée anglaise, recommença la
triomphante vieille femme. Si le Capitaine dit qu'il y en a plus, il
ment. Il est naturel qu'il mente au sujet de sa propre armée. Le frère
de mon grand-père était au Cap, du temps du gouverneur Smith, et il y
vit l'armée anglaise tout entière. Il compta les hommes; il y en avait
juste trois mille. Je dis qu'il n'y en a pas plus dans l'armée anglaise.
--Yah! yah!» recommencèrent les Boers, tandis que John regardait cette
femme terrible, avec une exaspération impuissante.
«Combien d'hommes commandez-vous dans l'armée? reprit-elle, après une
pause solennelle.
--Cent! répliqua John sèchement.
--Ma fille, dit la vieille, s'adressant à l'une des jeunes personnes,
vous avez été à l'école et vous savez compter. Combien de fois cent dans
trois mille!»
La jeune personne ricana, devint confuse et demanda du secours au jeune
Boer à l'air sardonique, qu'elle allait épouser; il secoua tristement la
tête, voulant faire comprendre, par cette pantomime, qu'il n'était pas
sage de pénétrer de pareils mystères. Réduite à ses propres ressources,
la demoiselle se plongea dans des calculs profonds, auxquels ses doigts
prirent une part animée, et annonça enfin, qu'en trois mille, il y avait
vingt-six fois cent, très exactement.
«Yah! yah! s'écria le choeur; vingt-six fois exactement.