l'anxiété cruelle qui la mordait au coeur en ce moment.
«Oh! Jess! que je suis contente que vous soyez venue! J'ai tant besoin
de vos conseils! Ou du moins de savoir ce que vous pensez....» Elle
s'arrêta.
«Il faut d'abord me dire de quoi il s'agit, chère Bessie», répondit
Jess, s'asseyant en face de sa soeur, de telle manière que son propre
visage restât dans l'ombre.
Bessie frappa de son pied nu la natte qui recouvrait le parquet. Il
était bien joli, ce pied!
«Eh bien! ma chère bonne, voici la chose en deux mots: Frank Muller m'a
demandé de l'épouser!
--Oh! n'est-ce que cela?» s'écria Jess, avec un soupir de soulagement.
Il lui semblait qu'on venait de lui enlever un poids énorme, qui lui
écrasait le coeur.
«Il voulait mon consentement et, quand je le lui ai refusé, il s'est
conduit comme..., comme....
--Comme un Boer? suggéra Jess.
--Comme une brute! s'écria Bessie.
--Ainsi, vous n'aimez pas Frank Muller?
--Il m'est odieux! Vous ne savez pas à quel point je le hais, avec son
beau et mauvais visage et ses yeux cruels. Oh! maintenant, je le hais
plus que jamais. Mais je vais vous conter comment cela s'est passé.»
Et, en vraie femme, elle le fit avec de nombreux commentaires et
parenthèses.
Jess attendit immobile qu'elle eût fini.
«Eh bien! chérie, reprit-elle, vous n'épouserez pas Frank Muller, donc
tout est dit. Vous ne pouvez pas le détester plus que moi. Je le
surveille depuis plusieurs années, poursuivit-elle avec colère, et je
vous affirme que Frank Muller est un menteur et un traître. Cet homme
trahirait son propre père, s'il y trouvait son intérêt. Il hait mon
oncle, j'en suis certaine, quoiqu'il prétende l'aimer fidèlement. Je
suis sûre qu'il a essayé bien des fois de soulever les Boers contre lui.
Pendant la guerre de Sikukuni, ce fut Frank Muller qui fit
réquisitionner les deux plus beaux chariots de mon oncle, avec leurs
attelages, tandis que lui fournissait seulement deux sacs de farine.
C'est un mauvais homme et un homme dangereux, Bessie, mais il a plus de
cervelle et d'influence qu'aucun autre dans le Transvaal et, si vous
n'êtes pas très prudente vis-à-vis de lui, il se vengera sur nous tous.
--Mais maintenant que le pays est anglais, répliqua Bessie, il ne peut
pas faire grand chose.
--Je n'en suis pas si sûre. Je ne suis pas du tout certaine que le pays
restera anglais. Vous vous moquez de moi, parce que je lis les journaux
d'Angleterre, mais j'y vois bien des choses qui me font douter. Le
pouvoir n'est plus aux mains du même parti et qui sait ce que feront les
nouveaux ministres? Vous avez entendu ce qu'a dit mon oncle ce soir. On
pourrait bien nous abandonner aux Boers. N'oubliez pas que les colons,
au loin, sont les pions avec lesquels ces gens-là jouent leur jeu.
--Allons donc! s'écria Bessie indignée; les Anglais ne sont pas ainsi;
quand ils disent une chose, ils n'en démordent pas.
--Autrefois peut-être», répondit Jess, en se levant pour se retirer.
Bessie agita ses pieds blancs l'un sur l'autre.
«Attendez un instant, chère Jess, reprit-elle. J'ai encore quelque chose
à vous dire.»
Jess se rassit, ou plutôt retomba sur son siège et, si pâle qu'elle fût,
pâlit encore. Bessie, au contraire, de rose qu'elle était, devint rouge.
«Il s'agit du capitaine Niel, dit-elle enfin.
--Ah!» fit Jess, avec un petit rire faux, et sa voix sonna étrange et
froide à ses propres oreilles. «A-t-il suivi l'exemple de Frank Muller?
Vous a-t-il fait une déclaration, lui aussi?
--Non,... non,... mais....» Bessie se leva et, s'asseyant sur un
tabouret aux pieds de sa soeur, posa son front sur ses genoux. «Non,
mais je l'aime, Jess, et _je crois_ qu'il m'aime aussi. Ce matin il m'a
dit que j'étais la plus jolie femme qu'il eût vue et la plus charmante,
et savez-vous», ajouta-t-elle, en levant la tête et souriant d'un
sourire joyeux, «je crois qu'il le pense.
--Plaisantez-vous, Bessie, ou êtes-vous sérieuse?
--Sérieuse! Certes, je le suis, et je n'ai pas honte de le dire. Je
commençai à l'aimer quand il tua l'autruche qui s'acharnait sur moi. Il
paraissait si fort et si furieux en se battant contre elle! C'est une
belle chose de voir un homme déployer toute sa force. Et puis c'est un
vrai gentleman, si différent des hommes que nous voyons ici! Oh, oui! Je
l'ai aimé de suite et chaque jour davantage, et je crois que s'il ne
veut pas m'épouser, mon coeur se brisera. Voilà toute la vérité, chère
Jess.» Et sa belle tête dorée s'inclina de nouveau et ses larmes
coulèrent doucement.
Quant à Jess, elle restait là sur la chaise, sa main pendant inerte à
son côté, son visage pâle aussi fermé, aussi impassible que celui d'un
sphinx d'Égypte, ses grands yeux regardant au loin, à travers les vitres
contre lesquelles battait la pluie, au loin, dans la nuit et la tempête.
Elle pouvait entendre, voir et sentir et cependant il lui semblait
qu'elle était _morte_. La foudre avait frappé son âme, comme tantôt elle
avait frappé le pilier de rochers dans la Gorge aux Lions, et tel était
le pilier, telle était son âme! La foudre était tombée si vite! Son
espoir et son bonheur avaient duré si peu!
Elle était donc assise comme un sphinx de pierre, tandis que Bessie
pleurait devant elle, comme une belle suppliante, et toutes deux
formaient un tableau et un contraste tels que celui qui étudie la nature
humaine, n'en rencontre pas souvent.
Ce fut la soeur aînée qui parla la première.
«Eh bien! chérie, dit-elle, pourquoi pleurez-vous? Vous aimez le
capitaine Niel et vous croyez qu'il vous aime. Il n'y a certainement pas
là de quoi pleurer.
--C'est vrai, répondit Bessie plus gaiement, mais je pensais combien ce
serait affreux si je le perdais.
--Je ne crois pas que vous ayez rien à craindre, chérie. Et maintenant
laissez-moi aller me reposer; je tombe de fatigue! Bonsoir, ma chère
enfant! Que Dieu vous bénisse! Vous avez fait un très bon choix; le
capitaine Niel est un homme que toute femme pourrait être fière
d'aimer.»
Un instant après elle était dans sa chambre et là son calme l'abandonna,
et il ne resta plus que la femme aimante. Elle se jeta sur son lit,
enfouit sa tête dans l'oreiller et éclata en sanglots déchirants, bien
différents des douces larmes de Bessie. Ce fut une véritable convulsion
de désespoir. Elle mordit ses draps, dans la crainte que John Niel ne
l'entendît, car leurs chambres étaient voisines. Cette ironie des choses
la frappa, même au milieu de sa souffrance.
Séparé d'elle par quelques pouces seulement de lattes et de plâtre, à
quelques pieds de distance, se trouvait l'homme pour qui elle se
désespérait ainsi, et il l'ignorait aussi complètement que s'il eût été
à l'autre bout du monde. John Niel s'endormant tranquille et heureux au
souvenir de sa journée, et Jess étendue sur son lit, à dix pieds de lui,
épanchant son pauvre coeur en sanglots dont il est la cause, ne sont,
après tout, qu'un exemple de ce qui se passe continuellement dans notre
étrange monde.
Bientôt John fut endormi, tandis que Jess, le paroxysme de sa douleur
enfin apaisé, marchait de long en large, sans interruption, les pieds
nus, sans bruit sur le tapis, s'efforçant d'user par le mouvement la
première amertume de son chagrin. Oh! que n'avait-elle le pouvoir
d'effacer les dernières heures qu'elle venait de vivre! Pourquoi
avait-elle vu ce visage qu'elle ne pourrait plus oublier! Non! jamais!
Elle se connaissait bien! Son coeur avait parlé une fois pour toutes! Il
n'en est pas ainsi chez toutes les femmes, mais, de temps à autre, il se
trouve une nature ainsi faite. Les âmes comme celle de cette pauvre
jeune fille sont trop profondes, ont reçu une part trop large de
l'immutabilité divine, pour s'adapter aux changements des circonstances
humaines. Elles n'ont pas de moyen terme; elles mettent toute leur
destinée sur un coup de dé; si elles perdent, elles se brisent et leur
bonheur disparaît comme un oiseau de passage.
Pourquoi le grand vent soulève-t-il les eaux profondes? Nous l'ignorons;
nous savons seulement que seules les choses profondes peuvent être
profondément remuées. C'est le tribut payé par la grandeur. La vraie, la
grande souffrance est une de ses prérogatives, et, au fond de cette
souffrance, elle trouve une joie surhumaine, car tout a ses
compensations. Celui qui ressent le contre-coup des douleurs de ce
monde, comme il arrive aux hommes vraiment grands et bons, est parfois
rempli de joie, lorsqu'un rayon de la volonté divine l'illumine et lui
fait comprendre la pensée qui dirige tout. Ce fut la force du Fils de
l'homme, dans ses heures les plus sombres. L'Esprit, qui lui faisait
mesurer les souffrances et le pêché du monde, lui donnait en même temps
le pouvoir de voir au delà; et il en est de même pour ceux de ses
enfants qui prennent part, si obscurément que ce soit, à sa divinité.
Il en fut ainsi pour Jess, en cette heure d'amer et noir chagrin. Un
rayon de consolation pénétra dans son coeur, en même temps
qu'apparaissaient les premiers feux de l'aurore. Elle se sacrifierait
pour sa soeur; elle l'avait résolu et de là vint ce pâle et froid rayon
de bonheur, car il y a du bonheur dans le sacrifice, quoi qu'en disent
les sceptiques. Tout d'abord sa nature de femme s'était révoltée.
Pourquoi renoncerait-elle au bonheur de sa vie? Ses droits valaient bien
ceux de Bessie, et elle savait que sa force morale lutterait
victorieusement contre la beauté de sa soeur, si loin que fussent allées
les choses; et, en femme jalouse, elle les supposait beaucoup plus
avancées qu'elles ne l'étaient réellement. Mais bientôt, pendant cette
marche douloureuse, le meilleur de sa nature se révolta et dompta son
coeur. Bessie aimait John Niel; or Bessie était plus faible qu'elle,
moins faite pour souffrir, et Jess avait promis à sa mère mourante, de
travailler au bonheur de Bessie en toutes circonstances et de la
protéger par tous les moyens en son pouvoir. C'était un serment sans
limites qu'elle avait fait là, n'étant encore qu'une enfant; mais sa
conscience n'en était pas moins engagée. En outre elle aimait Bessie de
toutes les forces de son coeur, plus, bien plus qu'elle-même. Bessie
garderait son bien-aimé et ne saurait jamais à quel prix. Quant à elle!
eh bien! elle irait se cacher quelque part, comme le chevreuil blessé,
et elle y resterait jusqu'à ce qu'elle guérît ou... mourût.
Avec un petit rire amer, elle brossa ses cheveux au moment où la
première lueur d'aurore s'étendait sur la prairie brumeuse; mais cette
fois elle n'examina pas son visage; peu lui importait désormais. Ensuite
elle se jeta sur son lit, pour dormir d'un sommeil d'épuisement, jusqu'à
l'heure où il lui faudrait recommencer la lutte contre la vie et sa
douleur nouvelle.
Pauvre Jess! son jeune rêve d'amour n'avait duré que trois heures!
* * * * *
«Mon oncle», dit Jess, ce matin même, à Silas Croft qui sortait du
_kraal_ où il venait de compter ses moutons, «je vais vous demander une
faveur.
--Une faveur? Mais, Seigneur! que vous êtes pâle! Il est vrai que vous
l'êtes toujours. Eh bien! de quoi s'agit-il?
--Je voudrais aller à Prétoria, par la malle qui part de Wakkerstroom
demain, dans l'après-midi, et y passer deux mois avec mon amie de
pension, Jane Neville. Je le lui ai souvent promis et je n'ai jamais
tenu ma promesse.
--Est-il possible? s'écria le vieillard. Ma casanière Jess qui veut
partir! Et sans Bessie encore! Qu'avez-vous, Jess?
--J'ai besoin d'un changement d'air, mon oncle, je vous l'assure.
J'espère que vous ne me refuserez pas?
--Hum! fit-il. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de certain. Mieux
vaut ne pas être trop curieux, quand il s'agit d'une jeune fille. Très
bien, chère enfant; partez si vous le désirez, mais vous me manquerez.
--Merci, mon oncle», dit-elle en l'embrassant; et elle le quitta.
Le vieux Croft ôta son grand chapeau de feutre et essuya son front
chauve, avec un foulard rouge.
«Cette enfant a quelque chose», dit-il tout haut, paraissant s'adresser
à un lézard qui s'avançait prudemment entre les pierres, pour se
chauffer au soleil. «Je ne suis pas si borné que j'en ai l'air, et
certainement Jess a quelque chose. Elle est plus étrange que jamais.
C'est égal, je suis bien aise que ce ne soit pas Bessie. Je ne pourrais
pas, à mon âge, me résigner à me séparer de Bessie, pour deux mois!»
CHAPITRE VIII
JESS PART POUR PRÉTORIA
Ce jour-là, pendant le dîner, Jess annonça tout à coup qu'elle irait le
lendemain à Prétoria, pour voir Jane Neville.
«Pour voir Jane Neville!» s'écria Bessie, en ouvrant tout grands ses
grands yeux bleus. «Mais le mois dernier encore, vous m'avez dit que
vous n'aimiez plus Jane, parce qu'elle était devenue trop vulgaire. Vous
rappelez-vous, quand elle s'arrêta ici, l'année passée, en allant à
Natal et s'écria, en levant au ciel ses mains potelées: «Ah! Jess est
_un génie_! C'est un privilège d'être son amie!» Puis elle voulut vous
faire réciter du Shakespeare à son lourdaud de frère et vous lui dites
que, si elle ne se taisait pas, elle ne jouirait pas longtemps du
précieux privilège. Et maintenant vous voulez aller passer deux mois
avec elle! En vérité, Jess, vous êtes singulière. Et de plus, ce n'est
pas gentil à vous de vouloir nous quitter pour si longtemps.»
A tout ce babillage, Jess ne répondit qu'en répétant sa décision. John
aussi fut très surpris et, en outre, fort mécontent. Depuis la veille,
depuis sa visite à la Gorge aux Lions, il comprenait mieux pourquoi Jess
l'intéressait. Jusque-là, elle avait été pour lui une énigme; maintenant
il en avait deviné une partie et n'en désirait que plus vivement de
connaître le reste. Peut-être ne comprit-il à quel point elle
l'intéressait, qu'en apprenant qu'elle voulait s'éloigner pour
longtemps. Il lui sembla subitement que la ferme serait ennuyeuse, quand
on ne verrait plus Jess, avec sa physionomie si attachante, la parcourir
de son pas silencieux et résolu. Bessie était certainement belle et
charmante, mais elle n'avait ni l'intelligence, ni l'originalité de sa
soeur, et John Niel était suffisamment au-dessus de la moyenne
ordinaire, pour apprécier entièrement l'une et l'autre chez une femme,
au lieu de lui en faire un crime. Elle l'intéressait profondément, pour
ne pas dire plus, et, en homme qu'il était, il éprouva une grande
contrariété, voire de la mauvaise humeur, à l'idée de son départ. Il lui
adressa des regards pleins de reproche, et, dans son irritation,
renversa le vinaigre sur la nappe; mais elle évita ses regards et ne fit
pas attention au vinaigre. Alors, sentant qu'il avait fait ce qu'il
pouvait, il s'en alla voir les autruches, après avoir attendu quelques
instants, pour s'assurer si Jess sortirait. Elle n'en fit rien et il ne
la revit qu'au souper. Bessie lui dit qu'elle préparait ses bagages,
mais, comme on ne peut emporter que vingt livres dudit bagage par la
malle, il ne fut pas très convaincu.
Au souper, elle fut, s'il était possible, encore plus impassible qu'au
dîner. Quand il fut fini, John lui demanda de chanter; elle refusa,
déclara qu'elle renonçait au chant pour le moment et persista dans son
refus, malgré l'unanimité des remontrances. Les oiseaux ne chantent que
pendant la saison des amours et c'est une chose curieuse, une chose qui
semble venir à l'appui de la théorie affirmant que les mêmes grands
principes régissent toute la nature, que Jess, atteinte par la douleur,
dépouillée de l'amour qui l'avait envahie tout entière, ne voulait plus
faire usage de ce don divin. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence,
mais elle était curieuse.
Il fut convenu que, le lendemain, Jess serait conduite à Wakkerstroom,
d'où la malle-poste devait partir vers midi. Partirait-elle? C'était une
autre question. Un jour ou deux de retard, ce n'est-pas une affaire dans
le Transvaal.
En conséquence, à huit heures et demie, par une belle matinée, s'avança
le chariot recouvert d'une tente, posé sur deux roues massives et attelé
de quatre jeunes chevaux pleins de feu, à la tête desquels se tenaient
le Hottentot Jantjé et le Zulu Mouti, celui-ci succinctement vêtu d'une
_moocha_, de quelques plumes dans sa chevelure laineuse et d'une
tabatière en corne, suspendue au lobe de son oreille. John monta le
premier, puis Bessie et Jess après elle. Jantjé grimpa derrière; et
alors les chevaux, reculant, se cabrant, se précipitant tour à tour, et
cherchant à s'enrouler affectueusement autour des orangers, partirent
enfin au petit galop; le chariot oscillait d'une manière qui eût
épouvanté quiconque n'eût pas connu ce mode de locomotion. John avait
grand peine à maintenir les quatre chevaux à une allure presque
régulière, ce qui, joint aux bonds et au fracas du véhicule, rendait
toute conversation impossible. Ils arrivèrent en deux heures à
Wakkerstroom, située à dix-huit milles de Belle-Fontaine.
Les chevaux furent dételés à l'hôtel. John alla retenir la place de Jess
dans la malle-poste et vint ensuite rejoindre les jeunes filles au
magasin où elles faisaient leurs emplettes. Quand ceci fut terminé, tous
trois rentrèrent à l'hôtel pour y dîner, et, comme ils finissaient, ils
entendirent le cor plus énergique qu'harmonieux du Hottentot conducteur
de la malle. Bessie venait de quitter la salle et il ne se trouvait plus
là qu'un garçon métis.
«Combien de temps pensez-vous être absente, miss Jess? demanda John.
--Environ deux mois, Capitaine.
--Je regrette beaucoup que vous partiez, ajouta-t-il, d'un ton
convaincu. La ferme sera triste sans vous.
--Vous causerez avec Bessie», répondit-elle, le visage tourné vers la
fenêtre et affectant de regarder avec intérêt l'attelage de la
malle-poste dans la cour. Puis tout à coup:
«Capitaine, dit-elle.
--Plaît-il?
--Veillez sur Bessie quand je serai loin. Écoutez; je vais vous dire
quelque chose. Vous connaissez Frank Muller?
--Oui, je le connais; c'est un individu bien déplaisant.
--Eh bien! il a menacé Bessie l'autre jour et il est très capable de
mettre sa menace à exécution. Je ne peux vous en dire plus long, mais je
désire que vous me promettiez de protéger Bessie, si l'occasion s'en
présente. Voulez-vous me le promettre?
--Assurément. Je ferais bien plus pour vous, si vous me le demandiez,
Jess», ajouta-t-il tendrement, car maintenant qu'elle partait, il se
sentait étrangement attiré vers elle et désirait le lui laisser voir.
«Ne vous occupez pas de moi», dit-elle, avec un petit mouvement
d'impatience. «Bessie est assez charmante pour être protégée pour
elle-même, ce me semble.»
Avant qu'il pût ajouter un mot, Bessie rentra, leur dit que le
conducteur était prêt et tous trois sortirent.
«N'oubliez pas votre promesse», murmura Jess à l'oreille de John,
s'inclinant vers lui pendant qu'il l'aidait à monter, si près que ses
lèvres le touchaient presque et qu'il sentit sur son visage l'haleine de
la jeune fille, comme l'ombre d'un baiser.
Un instant après, les deux soeurs s'étaient embrassées tendrement, le
conducteur avait fait de nouveau retentir son affreux bugle et la malle
partait au grand galop, emportant Jess, deux autres voyageurs et les
dépêches de Sa Majesté! John et Bessie suivirent quelques moments des
yeux les soubresauts désordonnés du véhicule, dans la longue rue qui
conduisait aux grandes plaines, puis ils rentrèrent à l'auberge pour se
préparer à repartir. Comme ils y arrivaient, un vieux Boer, nommé Hans
Coetzee, que John connaissait déjà un peu, les aborda et leur souhaita
le bonjour, en leur tendant une main énorme. Hans Coetzee était un
excellent spécimen du Boer respectable et se rapprochait réellement du
type idéal que l'on prête si souvent à ce peuple simple et pastoral.
Très grand et très fort, il avait un beau visage ouvert et de bons yeux.
John le mesura du regard et estima son poids à plus de cent kilos!
«Comment vous portez-vous, Capitaine?» dit-il en anglais, car il parlait
bien cette langue, «et que pensez-vous du Transvaal? Ne l'appelons pas:
république de l'Afrique australe; c'est haute trahison maintenant,
ajouta-t-il, avec un clignement d'yeux.
--J'aime beaucoup le Transvaal, Meinheer.
--Ah! c'est un beau pays, surtout de ce côté. Pas d'épidémie sur les
chevaux, ni sur les moutons; de beaux pâturages pour le bétail. Vous
devez vous trouver fort bien chez l'oncle Croft. C'est la meilleure
maison du pays, avec ses autruches et le reste. Non que je tienne pour
les autruches dans ces parages. Elles font très bien dans l'ancienne
colonie, mais ici elles ne se reproduisent pas autant qu'il faudrait.
J'en ai essayé et je sais ce que je dis.
--Oui, c'est un beau pays, Meinheer; j'ai parcouru le monde presque
entier et je n'en ai pas vu de plus beau.
--En vérité? Que c'est beau d'avoir voyagé, Dieu tout-puissant! Ce n'est
pas que je désire voyager moi-même. Je crois que le Seigneur préfère
nous voir rester dans l'endroit pour lequel il nous a faits. Oui, je le
répète, c'est un beau pays et (baissant la voix) plus beau, selon moi,
qu'autrefois.
--Vous voulez dire que le pays a été cultivé, Meinheer?
--Non, non, je veux dire qu'il est anglais à présent, répondit-il
mystérieusement, et quoique je n'ose pas dire cela parmi mes
compatriotes, j'espère qu'il restera anglais. Quand j'étais républicain,
j'étais républicain, et elle avait du bon la république, mais maintenant
que je suis Anglais, je suis Anglais. Je sais que le gouvernement
anglais signifie: bon argent et sécurité, et si nous n'avons plus
d'assemblée, peu importe. Dieu tout-puissant! Comme on parlait ici!
Clack! clack! clack! Comme de vieilles outardes au coucher du soleil! Et
où menaient-ils la république, Burgers et ses damnés Hollandais? Dans un
fossé de tourbe où elle serait encore, si le vieux Shepstone (ah! quelle
langue a cet homme et comme il aime les petits enfants!) n'était venu
l'en retirer. Mais voyez-vous, Capitaine, les gens d'ici ne pensent pas
comme moi. Et c'est: le maudit gouvernement anglais par-ci et le maudit
gouvernement par-là, et des meetings et des discours! Les imbéciles
sautent les uns après les autres comme des moutons. Voyez-vous,
Capitaine, on se battra bientôt et notre peuple tirera sur les pauvres
_jaquettes rouges_ comme sur des chevreuils, et reprendra le pays. J'en
pleurerais volontiers, quand j'y pense.»
John sourit à ce triste pronostic et s'apprêtait à démontrer que tous
les Boers du Transvaal feraient une assez pauvre figure devant quelques
régiments anglais, lorsqu'il s'arrêta, stupéfait du changement
d'attitude de son compagnon. Posant son énorme main sur l'épaule du
capitaine, Coetzee éclata d'un rire forcé, dont la cause n'était autre
que la présence de Frank Muller à cinq mètres environ. Venu à
Wakkerstroom avec un chariot de blé qu'il apportait au moulin, il
semblait absorbé par la chasse aux mouches, au moyen de son fouet fait
d'une queue de buffle, mais, en réalité, il écoutait de toutes ses
oreilles les paroles de Coetzee.
«Ah! ah! _nef_ (neveu), dit le vieux Coetzee à John abasourdi, ce n'est
pas étonnant que vous aimiez Belle-Fontaine, il n'y a pas que l'eau qui
soit belle là-bas. Combien de fois par semaine prolongez-vous la veillée
avec la jolie nièce du vieux Croft? Eh! je ne suis pas encore aveugle.
Je l'ai vue rougir quand vous lui avez parlé, tout à l'heure, je l'ai
vue. Au fait, le jeu est charmant pour un jeune homme, n'est-ce pas,
_nef_ Frank? (Ceci s'adressait à Muller.) Je parle que le capitaine
brûle une longue chandelle tous les soirs, avec la jolie Bessie. Hein,
Frank? J'espère que vous n'êtes pas jaloux? Ma femme m'a dit, il y a
quelque temps, que vous tourniez les yeux de ce côté?»
Il s'arrêta enfin, hors d'haleine, et regarda Muller avec inquiétude,
attendant une réponse, tandis que John, paralysé par ce flux de paroles,
poussait un soupir de soulagement. Quant à Muller, son attitude était
singulière. Au lieu de rire, comme le vieux Boer jovial s'y attendait,
il était devenu, sans que Coetzee s'en aperçut, de plus en plus sombre
et, quand le discours cessa, il tourna sur ses talons, avec une
exclamation de fureur qui sembla au capitaine lui être adressée,
quoiqu'il ne la comprît pas, et se dirigea vers la cour de l'hôtellerie.