On sait qu'il est inutile d'essayer d'approcher une outarde en droite

ligne. Il faut, pour exciter sa curiosité et fixer son attention,

décrire autour d'elle un cercle de plus en plus étroit. Mettant son

poney au petit galop, John se livra, le coeur battant, à cet exercice.

L'outarde disparut sous la touffe d'herbe d'où elle avait émergé. Le

dernier cercle décrit par John l'amena à soixante-dix mètres environ de

l'oiseau; il n'osa pas courir de nouveaux risques, sauta de son cheval,

courut le plus vite qu'il put vers sa proie et tira ses deux coups;

l'oiseau tomba. Alors l'imprudent chasseur se précipita vers lui, sans

recharger son fusil. Déjà il avançait la main pour saisir sa victime,

lorsque tout à coup les grandes ailes s'étendirent et reprirent leur

vol. John, d'abord désespéré, le vit se poser à deux cents mètres. Il

courut à son cheval et se mit à la poursuite du fugitif; enfin il le

tint à portée de son fusil, tira et le roi des oiseaux tomba pour ne

plus se relever. A ce jeu, John traversa tout le plateau et arriva au

bord de l'abîme le plus extraordinaire qu'il eût jamais vu.

On l'appelait la Gorge aux Lions, parce que trois lions y avaient été un

jour enfermés et tués par une compagnie de Boers. Cette gorge était

longue d'un demi-mille, large de six cents pieds, et sa profondeur

variait de vingt à soixante mètres. Elle devait évidemment son origine à

l'action des eaux, car au sommet, juste à la droite de John Niel, un

petit ruisseau, issu de sources cachées sur le sommet de la colline,

tombait de couche en couche, formant une série de petits lacs, clairs

comme le cristal, et de cascades en miniature, jusqu'à ce qu'enfin il

atteignît le fond du gouffre et suivît son cours, à demi caché sous les

ombelles du mimosa et autres buissons épineux, pour aboutir aux plaines

voisines. Sans aucun doute ce petit ruisseau était le père du gouffre

qu'il descendait, mais combien de siècles lui avait-il fallu, pensait

John Niel, pour produire un résultat si formidable; pour saturer d'abord

le sol amoncelé sur et entre les rochers; pour emporter ensuite, à

l'aide des pluies et des neiges fondues, ce sol détaché, et enfin pour

donner aux débris leur relief actuel et compléter l'oeuvre colossale?

Que de siècles! que de siècles!

La brèche n'était pas fendue d'un seul trait. Tout le long de ses parois

et çà et là, au fond, se dressaient de puissantes colonnes de roches,

non pas d'un seul bloc, mais formées de grosses roches arrondies,

superposées comme une sorte de maçonnerie; on eût dit que les Titans

d'un âge disparu les avaient élevées, se fiant au poids écrasant de

chacune d'elles pour maintenir les autres, lors même que l'ouragan

mugissait le long de la gorge et venait essayer ses forces contre elles.

A cent pas environ de l'extrémité la plus proche, s'élevait, à une

hauteur de quatre-vingt-dix pieds au moins, le plus remarquable de ces

piliers puissants; il était formé de sept énormes roches, la plus énorme

à la base, grosse comme un cottage de dimensions ordinaires, et la plus

petite, au sommet, mesurant environ dix pieds de diamètre. La main de la

nature avait posé ces roches arrondies par l'action des eaux, comme

d'immenses boulets, de sorte qu'elles se maintenaient réciproquement à

leur place. Mais il n'en avait pas toujours été ainsi; près de ce pilier

si parfait, un autre s'était écroulé et, à l'exception des deux roches

de la base, toutes les autres étaient éparpillées sur le sol,

ressemblant à de monstrueux boulets de canon pétrifiés. L'une d'elles

s'était brisée en deux morceaux et sur l'un de ces fragments John

aperçut Jess, assise, occupée en apparence à dessiner et paraissant

toute petite au fond du vaste abîme. Il mit pied à terre, examina le

terrain autour de lui et découvrit que l'on pouvait descendre en suivant

le cours du ruisseau, et en s'aidant des marches naturelles qu'il avait

peu à peu creusées dans le roc. Jetant les rênes sur la tête du poney et

le laissant, en compagnie de Pontac, reconnaître les lieux, comme les

poneys d'Afrique sont habitués à le faire, John déposa son fusil et son

carnier et commença la descente; il s'arrêtait de temps à autre, pour

admirer ce paysage grandiose et examiner les innombrables variétés de

mousses et de fougères qui se suspendaient à toutes les roches, dans

toutes les anfractuosités où l'eau et l'écume des cascades leur

apportaient une nourriture suffisante. En approchant du fond de la

gorge, il vit que sur les bords du ruisseau, partout où le sol était

humide, croissaient des milliers de lis arum alors en pleine floraison;

il les avait bien aperçus d'en haut, mais ils semblaient si petits,

qu'il les avait pris pour des immortelles ou des anémones. En ce moment

Jess était cachée par un buisson qui croît au bord des ruisseaux, dans

l'Afrique australe, et se couvre, à certaines saisons, d'une profusion

de fleurs du plus brillant écarlate, John marchait sans bruit sur

l'herbe épaisse, et, lorsqu'il eut contourné le splendide buisson, il

vit que Jess ne l'avait pas entendu, car elle dormait. Elle avait ôté

son chapeau; sa tête reposait sur sa main. Un rayon de lumière, se

jouant à travers le buisson, tombait sur ses boucles brunes et jetait

des ombres chaudes sur son visage pâle, son poignet délicat et sa main

blanche. John, debout en face d'elle, la regarda et de nouveau il se

sentit pris de curiosité et du désir de comprendre cette énigme vivante.

Plus d'un avant lui a été victime d'un désir semblable et a vécu pour

regretter d'y avoir succombé.

Il n'est pas bon d'essayer de soulever le voile de l'inconnu. Le savoir

vient assez vite; combien diront qu'il leur est venu trop tôt et les a

laissés désolés! Il n'est pas d'amertume semblable à celle de

l'expérience! Ainsi s'écriait le grand Koholeth; ainsi s'est souvent

écrié le fils de l'homme qui a suivi la même voie! Ne cherche pas les

mystères, ô fils de l'homme! Comprends celle qui se laisse pénétrer;

quant aux autres, évite-les, de peur que ton sort ne soit celui d'Ève et

de Lucifer, Étoile du matin. Car il est, ci et là, tel coeur humain dont

il n'est pas sage de soulever le voile, tel coeur dans lequel

sommeillent bien des choses, comme sommeillent les rêves non rêvés

encore, dans le cerveau du dormeur. N'écarte pas le voile, ne murmure

pas le mot de vie dans le silence où dorment toutes choses, de peur que

par ce souffle qui allume l'amour et la douleur, ne s'élèvent des ombres

indécises qui prennent forme et t'épouvantent. Une minute à peine

s'était écoulée, quand subitement Jess tressaillit, ouvrit ses grands

yeux encore chargés d'ombre et regarda John.

«Oh! dit-elle, avec un léger frémissement, est-ce vous, ou mon rêve?

--N'ayez pas peur, répondit-il gaiement, c'est bien moi, en chair et en

os.»

Elle se couvrit un instant le visage de la main et, lorsqu'elle la

retira, il remarqua qu'en ce seul instant, ses yeux avaient changé d'une

manière surprenante. Ils étaient grands et beaux comme toujours, mais

ils avaient changé. Tout à l'heure on eût dit que, par eux, l'âme

elle-même regardait. Peut-être n'était-ce que l'effet de la dilatation

des pupilles par le sommeil?

«Votre rêve? Quel rêve? demanda John en riant.

--Peu importe, dit-elle, avec un calme étrange qui excita plus que

jamais sa curiosité. Les rêves ne sont que folies!»

CHAPITRE VI

L'ORAGE ÉCLATE

«Savez-vous que vous êtes une très singulière personne, miss Jess,

reprit bientôt John, en souriant; je ne crois pas que vous ayez l'âme

heureuse.»

Elle leva les yeux.

«L'âme heureuse! dit-elle; qui peut l'avoir? Pas ceux qui sentent,

assurément. En supposant que l'on fasse abstraction de soi-même, de ses

petits intérêts, de ses joies et de ses souffrances, comment peut-on

être heureux, en face de la misère humaine et de la grande marée de

peine et de douleur qui s'avance à vos pieds? On peut être en sûreté sur

quelque roc, jusqu'à ce que le grand flot de l'ouragan d'équinoxe vous

emporte, ou vous laisse surnager, mais on ne peut, si l'on a un coeur,

rester impassible.

--Ainsi, les indifférents seuls sont heureux?

--Oui, les indifférents et les égoïstes, ce qui du reste est la même

chose, l'indifférence étant la perfection de l'égoïsme.

--Je crains bien, alors, qu'il n'y ait beaucoup d'égoïsme en ce monde,

car il y a beaucoup de bonheur, en dépit du mal. J'aurais cru que le

bonheur venait plutôt d'un bon coeur et d'un bon estomac.»

Jess secoua la tête et reprit:

«Je peux avoir tort, mais je ne comprends pas que l'on puisse être

heureux dans un monde de maladie, de douleur, de massacre et de mort.

J'ai vu mourir, hier, une pauvre femme cafre. Elle était pauvre et sa

destinée était dure, mais elle aimait sa vie et ses enfants l'aimaient.

Qui peut être heureux et remercier Dieu, quand on vient de voir un tel

spectacle? Mais, Capitaine, mes idées sont très rudimentaires et

peut-être coupables, et bien d'autres les ont eues avant moi; aussi

n'ai-je pas l'intention de vous les infliger. A quoi bon? ajouta-t-elle,

en riant. Les mêmes pensées passent par les mêmes cerveaux humains, de

siècle en siècle, comme les mêmes nuages flottent dans le même ciel

bleu; les uns et les autres finissent en eau ou par des larmes,

s'élèvent à nouveau en un brouillard qui aveugle, et tel est le résumé,

le commencement et la fin des nuages et des larmes!

--Ainsi, dit John, vous ne croyez pas que l'on puisse être heureux en ce

monde?

--Je n'ai pas dit cela! Je ne l'ai jamais dit. Je crois à la possibilité

du bonheur. Il est possible, si l'on peut aimer quelqu'un de telle sorte

que l'on s'oublie soi-même et qu'on oublie tout pour cette personne; il

est possible, si l'on peut se sacrifier pour les autres. Il n'est pas de

vrai bonheur en dehors de l'amour et du sacrifice, c'est-à-dire en

dehors de l'amour, car l'un renferme l'autre. Cela seul est de l'or; le

reste n'est que doré.

--Comment savez-vous cela? demanda-t-il vivement; vous n'avez jamais

aimé?

--Non; pas comme vous l'entendez; mais tout le bonheur que j'ai eu dans

ma vie, je l'ai dû à mes affections. Je crois que l'amour est le secret

du monde; il est comme la pierre philosophale que l'on cherchait

autrefois et presque aussi difficile à trouver. Peut-être, quand les

anges ont quitté la terre, nous ont-ils laissé l'amour, afin que, par

lui, nous pussions remonter vers eux. C'est la seule chose qui nous

élève au-dessus de la brute; sans lui, l'homme n'est qu'un animal; par

lui, l'homme se rapproche de Dieu; quand tout le reste disparaît, il

survit, parce qu'il est immortel. Seulement, il faut que cet amour soit

_vrai_; vous me comprenez?... Il faut qu'il soit vrai!»

John avait vaincu la réserve de la jeune fille. Sa froideur apparente se

fondait à la chaleur de sa parole; son visage, d'ordinaire si

impassible, reflétait la lumière et la vie de ses yeux et devenait beau,

d'une beauté toute personnelle.

En la regardant parler, John commençait à comprendre l'intensité et la

profondeur de cette curieuse nature, livrée à elle-même, sans guide et

sans règle. Ses yeux l'émurent étrangement, bien que son âge à lui le

garantit contre les effets foudroyants des regards d'une jolie femme. Il

s'avança vers elle, avec curiosité.

«Être aimé ainsi! Cela vaudrait la peine de vivre», dit-il à mi-voix, se

parlant plutôt à lui-même qu'il ne s'adressait à Jess.

Elle ne répondit pas, mais laissa son regard se poser sur celui de John

Niel, et dans ce regard elle mit toute son âme; John se sentit comme

magnétisé. Quant à Jess, elle comprit à ce moment que, si elle le

voulait, elle pourrait s'emparer du coeur de cet homme et le conserver

envers et contre tous, car sa nature morale était plus forte que celle

de Niel. Elle sentit tout cela en un instant, inconsciemment, mais aussi

sûrement qu'elle voyait le ciel bleu au-dessus de sa tête; et lui, en ce

moment, le comprit aussi. Ce fut pour elle un grand choc, une

révélation, l'annonce de grandes joies ou de grandes douleurs, et tout

le reste disparut. Tout à coup, elle baissa les yeux.

«Je crois, reprit-elle avec calme, que nous avons dit des choses

absurdes, et je voudrais finir mon esquisse.»

John se leva et la quitta; ses occupations l'appelaient à la maison; il

dit, au moment de s'éloigner, qu'il craignait un orage, car le vent

était tombé subitement, comme d'habitude, en Afrique, avant la tempête,

et l'atmosphère était extraordinairement lourde.

Quand Jess se retourna un instant après, elle le vit qui remontait

lentement, le long du précipice, vers le plateau.

L'après-midi était splendide dans sa tranquillité extrême, ainsi qu'il

arrive souvent au printemps, dans ces contrées.

Partout la vie s'éveillait. L'hiver était bien fini, et, de sa triste

stérilité, s'élançait le jeune été revêtu de soleil et parfumé de

fleurs, sur lesquelles brillaient les diamants de la rosée. Jess

s'étendit et regarda les profondeurs bleues, au-dessus d'elle. Qu'elles

étaient bleues et infinies! Elle ne pouvait apercevoir les nuages

menaçants, qui reposaient comme un présage, à l'horizon. Là-haut, bien

haut, un point noir tournoyait; c'était un vautour qui la guettait et

descendait pour s'assurer si elle était morte, ou seulement endormie.

Involontairement elle frissonna. L'oiseau de mort lui rappela la mort

elle-même, toujours suspendue dans l'éther bleu et attendant l'occasion

de fondre sur la dormeur. Puis ses yeux tombèrent sur une branche du

merveilleux buisson fleuri, sous lequel elle était étendue, si immobile,

qu'un papillon aux couleurs de pierreries vint voltiger sur les fleurs,

passant de l'une à l'autre comme un éclair multicolore. Son regard se

porta ensuite sur la grande colonne de roches qui s'élançait au-dessus

d'elle, semblant dire: «Je suis très vieille; j'ai vu bien des

printemps, bien des hivers et bien des jeunes filles qui dormaient; où

sont-elles maintenant? Toutes mortes, toutes mortes! Et un vieux

babouin, caché dans les roches, sembla répéter dans son cri soudain:

«Toutes mortes, toutes mortes!»

Autour d'elle étaient les lis épanouis et le printemps dans sa vigueur;

l'air était chargé de parfums; l'eau chantait en jaillissant et

retombant; le soleil jetait ses barres d'or au milieu des ombres, comme

des promesses de jours heureux sur le fond gris de la vie; les

innombrables ramiers des roches préparaient leurs nids et rompaient le

silence par leur roucoulement et le frémissement de leurs ailes. Le

vieil aigle lui-même, perché tout là-haut, sur une pointe de rocher,

lissait son plumage d'un air satisfait, sachant que sa femelle avait

déposé un oeuf dans le creux sombre de la pierre. Tout se réjouissait et

chantait le retour du printemps, de la saison d'aimer. Bientôt l'hiver

reviendrait, l'hiver mortel, et, l'été suivant, d'autres choses

vivraient sous le soleil et celles d'aujourd'hui seraient peut-être

oubliées.

Et Jess écoutait et son jeune sang, attiré par la force magnétique de la

nature, gonflait ses veines comme la sève dans les arbres qui

bourgeonnent, et agitait sa sérénité virginale. Tout son être physique

chantait à l'unisson, avec la grande et joyeuse nature qui l'invitait à

briser ses liens, à vivre et à aimer, à être femme! Et voilà que son

esprit répondit, ouvrit toutes grandes les portes de son coeur, et

quelque chose y pénétra, qui était partie d'elle-même et cependant avait

sa vie propre, sa vie distincte; quelque chose qui surgissait d'elle et

d'un autre et qui désormais serait toujours en elle et ne pourrait plus

mourir.

Elle se leva pâle et tremblant comme tremble une femme, au premier

mouvement de l'enfant qu'elle porte, se retint au buisson et retomba,

sentant que l'ange de sa première vie de jeune fille l'avait quittée et

qu'un autre avait pris sa place; il lui fut révélé qu'elle aimait de

tout son être et qu'elle était femme!

Elle avait appelé l'amour, comme les désespérés appellent la mort et

l'amour était venu dans toute sa force et s'était emparé d'elle; et

maintenant elle avait peur; mais la crainte ne dura qu'un instant et la

grande joie, cette conscience de sa force et de sa personnalité que la

vraie passion donne à certaines natures profondes, lui resta seule. Elle

sentit qu'une femme nouvelle était née en elle. Au lieu de partir, comme

elle y avait pensé, elle resta étendue, les yeux clos, s'enivrant de

cette liqueur inconnue et délicieuse, et si absorbée, qu'elle ne

s'aperçut pas que les oiseaux se taisaient et que l'aigle était allé

chercher un abri; elle ne se rendit pas compte du silence absolu,

solennel, qui avait succédé à toutes les voix joyeuses et qui annonçait

la tempête prochaine.

Enfin elle se leva pour partir et, par un instinct bien naturel, se

tourna vers l'endroit où son bonheur était venu la trouver, pour le

revoir une fois encore, mais elle retomba avec un léger cri. Qu'étaient

devenus la lumière, le rayonnement et la vie heureuse qui

l'enveloppaient tout à l'heure? Disparus! Et à leur place l'obscurité,

le brouillard, des ombres menaçantes. Pendant qu'elle songeait, le

soleil était descendu derrière la colline, laissant la nuit se faire

dans la gorge; les lourds nuages d'orage avaient couvert le ciel bleu et

intercepté la lumière. Un vent sinistre vint s'engouffrer dans le

défilé, de larges gouttes de pluie tombèrent une à une, l'éclair brilla

capricieusement dans le sein d'un nuage qui s'avançait. L'orage que John

redoutait était au-dessus de Jess.

Le calme était effrayant. Jess, tout à fait revenue à elle, savait ce

qui l'attendait; elle saisit ses ustensiles de dessin et se réfugia

promptement au fond d'une petite grotte creusée par l'eau dans le

rocher. Aussitôt, avec un courant d'air glacé, la tempête éclata. La

pluie tomba comme un rideau; les éclairs se succédèrent presque sans

interruption, dans l'atmosphère chargée de vapeurs; les grondements du

tonnerre se répercutèrent effroyables dans les anfractuosités des

rochers. Puis vint un instant de silence, suivi d'un éclair aveuglant,

et, en même temps, l'un des piliers qui s'élevaient à la gauche de Jess,

oscilla comme un peuplier au vent et s'écroula avec un fracas qui

couvrit presque celui de la foudre et les cris des babouins affolés de

terreur.

Il s'effondra, frappé par l'épée flamboyante, le brave vieux pilier qui

avait résisté pendant tant de siècles, faisant jaillir un nuage de

poussière et de débris et jetant l'effroi dans le coeur de la jeune

fille témoin de sa chute.

L'orage s'éloigna aussi rapidement qu'il était venu, et une pluie fine

et grise se mit à tomber.

Jess, effrayée, mouillée jusqu'aux os, parvint à gravir les degrés

naturels que l'obscurité et la chute des eaux rendaient presque

impraticables; puis elle traversa le plateau détrempé, descendit le

sentier rocailleux, longea le petit cimetière où reposait un étranger

mort à Belle-Fontaine et atteignit enfin l'habitation, au moment où la

nuit l'enveloppait comme d'un nuage. Son oncle l'attendait, une lanterne

à la main, à la porte de derrière.

«Est-ce vous, Jess?» cria-t-il de sa voix de stentor. «Seigneur! dans

quel état!» ajouta-t-il, lorsqu'elle surgit de l'obscurité, sa robe

ruisselante, collée à son corps frêle, ses mains ensanglantées par les

roches, sa chevelure défaite lui couvrant les épaules et une partie du

visage.

«Seigneur! dans quel état! répéta le vieillard. Mais, où avez-vous été,

Jess? Le capitaine est allé vous chercher avec les Cafres.

--J'étais allée dessiner à la Gorge aux Lions et j'ai été surprise par

l'orage. Laissez-moi passer, mon oncle; j'ai hâte de changer de

vêtements. La nuit est froide.»

Sur ce, Jess se sauva dans sa chambre, laissant sur le parquet une

longue traînée d'eau. Le vieux Croft rentra, ferma la porte et éteignit

la lanterne.

«A quoi donc me fait-elle penser?» murmura-t-il, en tâtonnant dans le

corridor, pour se rendre au salon. «Ah! je sais! Elle me rappelle le

soir où elle est arrivée ici, tenant Bessie par la main. Comment

a-t-elle fait pour ne pas voir venir l'orage? Elle doit connaître le

climat depuis le temps qu'elle est ici. Elle aura rêvé, rêvé! Quelle

singulière femme que Jess!»

Il ne savait pas combien il disait vrai et frappait juste. Certes, Jess

avait rêvé et, non moins certainement, c'était une étrange femme.

Elle se hâtait, pendant ce temps, de quitter ses vêtements mouillés et

de faire disparaître les traces de sa lutte avec les éléments. Mais de

l'autre lutte qu'elle avait soutenue, elle ne pouvait effacer les

effets. Ainsi que l'amour qui en était né, ils dureraient autant que sa

vie. C'était son ancien moi qu'elle avait dépouillé et qui gisait

là-bas, comme les vêtements jetés à ses pieds. Tout cela était bien

étrange! Ainsi donc, _il_ était parti à sa recherche et ne l'avait pas

trouvée? Elle était heureuse qu'il y fût allé, heureuse de penser qu'il

la cherchait et l'appelait dans la nuit. Il reviendrait tout à l'heure,

quand elle serait prête à le recevoir, et elle se réjouissait de ce

qu'il ne l'eût pas vue mouillée, échevelée, couverte de boue. Cela

aurait pu le détourner d'elle. Les hommes aiment à voir les femmes

propres, parées et jolies.

Ceci lui suggéra une idée. Elle alla vers son miroir, éleva la lumière

au-dessus de sa tête et examina attentivement son visage. Elle avait

aussi peu de vanité qu'une femme peut en avoir et jamais, jusque-là,

elle ne s'était beaucoup préoccupée de sa personne. C'était peu

important dans le district de Wakkerstroom au Transvaal. Mais, tout à

coup, elle changea d'avis; cela devenait très important; elle contempla

donc ses yeux merveilleux, la masse de ses boucles brunes, encore

humides et luisantes de pluie, sa pâleur étrange et sa bouche au dessin

net et ferme.

«Sans mes yeux et mes cheveux, je serais presque laide, se dit-elle tout

haut. Si seulement j'étais belle comme Bessie!» Alors, une autre idée

surgit. «S'il allait préférer Bessie? Au fait, n'avait-il pas eu de

grandes attentions pour Bessie?»

Un sentiment terrible de doute et de jalousie la traversa comme une

flèche, car les femmes telles que Jess savent ce qu'est la jalousie, par

la douleur qu'elle leur cause. Si tout devait être en vain! Si ce

qu'elle avait donné en ce jour, à pleines mains et pour toujours, de

telle sorte qu'elle ne pourrait plus le reprendre, était donné à un

homme aimant une autre femme, et cette femme, sa soeur si chère? Elle

pourrait le maîtriser, le conquérir; elle l'avait lu dans ses yeux, cet

après-midi; mais pouvait-elle, après avoir promis à sa mère mourante de

chérir et de protéger cette soeur, que jusqu'à ce jour elle avait aimée

plus que tout au monde, pouvait-elle, s'il en était ainsi, lui dérober

le coeur de celui qui l'aimait? Mais alors, que deviendrait sa vie, à

elle! Elle serait comme le grand pilier abattu tout à l'heure par la

foudre: un amas de débris. Elle le sentait déjà, et voilà pourquoi elle

restait assise sur son petit lit blanc, pressant une main sur son coeur

oppressé d'effroi.

Bientôt elle entendit la voix de John.

«Je ne la trouve pas», disait-il avec inquiétude.

Alors elle se leva, prit sa bougie et quitta sa chambre. La lumière

tomba en plein sur le visage et les vêtements trempés de John. Il était

pâle et anxieux, et elle s'en aperçut avec bonheur.

«Oh! Dieu soit loué! Vous voilà, s'écria-t-il en saisissant la main de

Jess. Je commençais à vous croire perdue. Je suis allé jusqu'au fond de

la Gorge aux Lions, où j'ai fait une vilaine chute.

--Que vous êtes bon!» dit-elle à voix basse. Et de nouveau leurs regards

se rencontrèrent; cette fois encore il tressaillit sous celui de la

jeune fille. Il y avait une lueur si merveilleuse dans les yeux de Jess,

ce soir-là!

Une demi-heure après, on servit le souper. Bessie ne parut que vers la

moitié du repas et resta silencieuse. Jess raconta son aventure; tout le

monde écouta.

Il y avait une sorte d'ombre sur la maison, ou peut-être chacun

pensait-il à ses propres affaires. Après le souper, le vieux Silas parla

de la situation politique du pays qui l'inquiétait. Il croyait, dit-il,

que les Boers méditaient une révolte contre le gouvernement. Frank

Muller le lui avait dit et il savait toujours ce qui se passait. Cette

nouvelle ne contribua pas à relever le moral du petit cercle et la

soirée fut silencieuse comme l'avait été le repas. Enfin Bessie se leva,

étendit ses beaux bras, déclara qu'elle était fatiguée et qu'elle se

retirait.

«Venez dans ma chambre, murmura-t-elle, en passant près de sa soeur;

j'ai à vous parler.»

CHAPITRE VII

JEUNE RÊVE D'AMOUR

Quelques instants après, Jess souhaita le bonsoir à son oncle et à John

et alla droit à la chambre de Bessie. Celle-ci était assise sur le bord

de son lit, enveloppée dans une robe de chambre bleue qui seyait

admirablement à son teint délicat; son beau visage exprimait

l'abattement. Elle était de celles qui sont facilement abattues et se

redressent non moins aisément.

Jess s'approcha d'elle et l'embrassa.

Jess: Épisode de la guerre du Transvaal · 第 3 / 21 段