os et chérissait la réputation de sa profession, presque autant que son
propre honneur, bouillait de colère intérieure; d'autant plus qu'il y
avait un peu de vrai dans les insultes du Boer. Il eut néanmoins assez
de bon sens pour rester calme, au moins en apparence.
«Je n'étais pas à la guerre des Zulus, monsieur Muller», dit-il
froidement, et juste à ce moment le vieux Silas Croft arriva à cheval,
ce qui mit fin à la conversation.
M. Frank Muller resta pour le dîner et même assez tard dans
l'après-midi. Il semblait avoir complètement oublié le boeuf égaré.
Assis près de la belle Bessie, il fumait son cigare, buvait du vin
mélangé d'eau, bavardait en anglais, non sans y ajouter du
hollandais-boer, que John Niel ne comprenait pas, et contemplait la
jeune fille d'une façon que le capitaine trouvait fort déplaisante.
Certes ce n'était pas son affaire; il n'était nullement intéressé dans
la question, mais néanmoins le remarquable Hollandais lui parut très
désagréable.
Enfin, n'y pouvant plus tenir, il s'en alla clopin-clopant au jardin et
Jess, de sa façon un peu brusque, lui offrit de le lui montrer.
«Vous n'aimez pas cet homme», lui dit-elle, pendant qu'ils descendaient
lentement le terrain en pente, situé devant la maison.
«Non; et vous, miss Jess?
--Je pense, répondit-elle, en appuyant sur chacun de ses mots, que c'est
l'être le plus odieux et le plus étrange que j'aie jamais vu»; et elle
retomba dans le silence, ne le rompant, de temps à autre, que pour faire
quelque remarque sur les arbres et les fleurs.
Une demi-heure après, comme ils revenaient à leur point de départ, M.
Muller s'en retournait à cheval, par l'avenue de gommiers. Près de la
véranda était un Hottentot nommé Jantjé, qui avait tenu le cheval du
Hollandais. C'était un curieux petit homme, desséché, vêtu de haillons
et dont les cheveux ressemblaient à la vieille frange d'un tapis de
laine noire. Son âge restait indécis entre vingt-cinq et soixante ans;
impossible de se prononcer à ce sujet. Pour le moment sa jaune face de
singe exprimait la plus intense malignité; debout, en plein soleil, il
lançait à voix basse des malédictions en hollandais et montrait le poing
au Boer qui s'éloignait; on n'aurait pu imaginer personnification plus
parfaite de la rage impuissante et sans frein.
«Que fait-il?» demanda John.
Jess se mit à rire.
«Jantjé n'aime pas Frank Muller plus que je ne l'aime, répondit-elle,
mais je ne sais pas pourquoi. Il n'a jamais voulu me le dire.»
CHAPITRE IV
BESSIE EST DEMANDÉE EN MARIAGE
Avec le temps, John Niel guérit de son entorse et autres maux infligés
par l'autruche en fureur (par parenthèse, il est humiliant d'être la
victime d'une bête à plumes), et se mit à apprendre la routine de la
ferme. La tâche ne lui parut pas désagréable, surtout sous les ordres
d'un aussi joli moniteur que Bessie, qui s'y entendait à merveille. Doué
d'un tempérament énergique et travailleur, il fit des progrès rapides
dans ses nouvelles études et, au bout de six semaines, il commençait à
parler en connaisseur, du bétail, des autruches, de l'herbe douce et de
l'herbe acide. Une fois par semaine, Bessie lui faisait passer une sorte
d'examen; de plus elle lui donnait des leçons de hollandais et de zulu,
deux langues qu'elle parlait parfaitement; de sorte qu'il ne manquait
pas, comme on peut le voir, d'occupations agréables et utiles. En outre,
il s'attacha sérieusement au vieux Silas Croft. Le vieillard, avec son
beau et honnête visage, son expérience considérable et variée, sa forte
nature anglaise, l'impressionna profondément. Il n'avait jamais connu
d'homme tout à fait semblable à lui. L'affection fut réciproque, car son
hôte le prit en grande amitié. Il expliquait ainsi ses sentiments à sa
nièce Bessie: «Voyez-vous, ma chère, il est réservé, discret, et s'il ne
sait pas grand'chose du métier de fermier, c'est un parfait _gentleman_.
Quand on a affaire à des Cafres, dans un lieu comme celui-ci, il faut
avoir un gentleman. Vos blancs d'ordre inférieur n'obtiendront jamais
rien des Cafres; c'est pourquoi les Boers les fouettent et les tuent;
ils ne peuvent en rien tirer sans cela. Mais voyez le capitaine Niel; il
n'a pas besoin de ces moyens-là. Je crois qu'il est ce qu'il me faut, ma
chère; je le crois»; et Bessie était entièrement de son avis. Donc il
advint, qu'après un essai de six semaines, le marché fut conclu. John
paya ses 25 000 francs et devint associé pour un tiers, dans
l'exploitation de la ferme.
Il n'est guère possible, en général, qu'un homme encore jeune comme John
Niel, vive sous le même toit qu'une jeune et charmante femme, telle que
Bessie Croft, sans courir des dangers plus ou moins grands; surtout si
les deux personnes n'ont ni distraction, ni société au dehors, pour
détourner leur attention d'elles-mêmes. Non qu'il y eût encore le
moindre symptôme d'amour entre eux; seulement ils se plaisaient beaucoup
et trouvaient agréable d'être souvent ensemble.
Bref ils suivaient cette route facile et sinueuse, qui conduit aux
sentiers montagneux de l'amour. C'est une route large comme cette autre
qui mène ailleurs et, comme cette autre, elle aboutit à une large porte.
Quelquefois aussi elle conduit à la perdition. Quoi qu'il en soit, elle
est charmante à suivre, la main dans la main, en compagnie aimable et
sympathique. Et puis on peut s'arrêter si l'on veut; plus tard c'est
différent. Quand les voyageurs gravissent les hauteurs de la passion,
les précipices s'ouvrent, les torrents se précipitent, l'éclair aveugle
et la foudre frappe; et qui peut dire qu'il atteindra ce pic lointain et
sublime, que les hommes appellent le bonheur? Les uns disent qu'on ne
l'atteint jamais et que l'auréole qui l'illumine, n'est pas une lumière
de la terre, mais une promesse et un fanal, une lueur reflétée nous ne
savons d'où, et reposant sur la terre étrangère, comme la lumière du
soleil repose sur le sein mort de la lune. D'autres prétendent qu'ils
ont gravi son sommet le plus élevé, respiré le souffle frais du ciel qui
enveloppe ses hauteurs, et même entendu le frémissement des harpes
immortelles et le murmure des ailes angéliques; puis tout à coup un
brouillard est tombé sur eux, dans lequel ils ont erré, et lorsqu'il
s'est dissipé, ils étaient revenus aux sentiers de la montagne et le pic
était au loin. Un très petit nombre d'êtres nous disent qu'ils vivent là
toujours, écoutant la voix de Dieu; mais ils sont vieux et usés par le
voyage; ils ont, hommes et femmes, survécu aux passions, aux ambitions,
aux ardeurs brûlantes de l'amour et maintenant, enfermés dans le cercle
de leurs souvenirs, ils restent face à face avec le sphinx Éternité.
Toutefois John Niel n'était plus d'âge à s'éprendre du premier joli
minois venu. Quelques années auparavant, il avait subi une épreuve qui,
pensait-il, l'avait guéri pour toujours. En outre, si Bessie l'attirait
à sa manière, Jess ne lui déplaisait pas non plus. Il n'était pas dans
la maison depuis huit jours, que déjà John décidait, à part lui, que
Jess était la plus étrange femme qu'il eût jamais rencontrée, et, dans
son genre, l'une des plus attrayantes. Son impassibilité même ajoutait à
son charme, car est-il en ce monde quelqu'un qui n'aime à pénétrer un
mystère? Pour lui, Jess était une énigme indéchiffrable. Il s'aperçut
vite, à ses rares observations, qu'elle était intelligente et instruite;
il savait qu'elle chantait comme un ange; mais quel était le principal
ressort de son esprit? autour de quel axe évoluait-elle? A cela il ne
pouvait répondre. Évidemment ce n'était pas celui de la plupart des
femmes et, moins que tout autre, celui de l'heureuse, bien portante et
simple Bessie. Il devint si curieux de pénétrer ces mystères, qu'il
rechercha toutes les occasions de se trouver avec elle et s'offrit même,
quand il en avait le temps, à l'accompagner dans ses excursions
artistiques, lorsqu'elle allait esquisser quelque site, ou peindre des
fleurs sauvages. Dans ces cas-là, elle causait souvent, mais toujours de
livres, de l'Angleterre ou de quelque question intellectuelle. Jamais
elle ne parlait d'elle-même.
Cependant il fut bientôt évident pour John, que sa société plaisait à
Jess et qu'il lui manquait, lorsqu'il ne pouvait l'accompagner. Il ne se
rendit pas compte, tout d'abord, du plaisir qu'une jeune fille,
supérieure par l'intelligence et l'instruction, et que ses aspirations
et ses capacités intellectuelles entraînaient bien plus haut encore,
devait trouver dans la société d'un homme distingué, intelligent et
instruit. John n'avait le cerveau ni vide, ni étroit. Il avait lu et
pensé; il avait même écrit un peu et Jess trouvait en lui un esprit qui,
bien qu'inférieur au sien, était cependant en sympathie avec lui.
Quoiqu'il ne la comprît pas, elle le comprenait et enfin (que ne le
sut-il!) une lueur d'aurore éclaira le crépuscule de sa pensée, la fit
tressaillir et la transforma, comme les premiers rayons du matin font
tressaillir et transforment l'obscurité de la nuit. Qu'arriverait-il, si
elle apprenait à aimer cet homme et lui enseignait à l'aimer? Chez
presque toutes les femmes, cette pensée amène celle du mariage et de ce
changement de condition qu'elles considèrent généralement comme si
désirable. Mais Jess n'y pensa pas beaucoup; elle songea plutôt à
l'heureuse possibilité de fondre sa vie en une autre vie, de trouver
quelqu'un qui la seconderait, qui briserait les entraves imposées à son
génie, afin qu'elle pût s'élever et l'élever avec elle.
Un homme venait enfin qui _comprenait_, qui était plus qu'un animal, qui
possédait ce don divin: une intelligence; don maudit pour elle
jusqu'alors, qui l'avait placée au-dessus du niveau de son sexe et
séparée, comme par des portes de fer, de ceux qui l'entouraient. Ah! si
l'amour parfait, dont les livres lui avaient tant parlé, pouvait leur
venir à tous deux! alors peut-être cela vaudrait la peine de vivre!
C'est une chose curieuse, mais, en telles matières, les hommes
n'apprennent jamais la sagesse par l'expérience.
Un homme de l'âge de John Niel aurait dû savoir qu'il est toujours
périlleux de jouer avec les matières explosibles, et que les substances
les plus inoffensives en apparence sont souvent les plus dangereuses; il
aurait dû savoir que rechercher la société d'une femme aux yeux aussi
éloquents que ceux de Jess, c'était risquer de s'enflammer à leur flamme
et de se brûler tous deux; il aurait dû savoir qu'en faisant peser de
tout son poids son esprit cultivé sur celui de la jeune fille, en
s'intéressant profondément à ses études, en la suppliant de lui montrer
les poésies qu'elle écrivait, disait Bessie, sans vouloir les laisser
voir à personne; en exprimant son ravissement lorsqu'elle chantait, il
aurait dû savoir, disons-nous, que tout cela était bien dangereux; et
cependant il le fit sans penser à mal.
Quant à Bessie, elle était enchantée que sa soeur eût trouvé quelqu'un
avec qui elle pût causer et qui la comprît. Il ne lui vint pas à
l'esprit que Jess pût s'éprendre de lui; Jess était la dernière personne
qui courût ce danger. Elle ne pensa pas davantage à ce qui pouvait
arriver à John. Jusque-là elle n'avait pas intérêt à se préoccuper du
capitaine Niel. Oh, non!
Les choses allèrent donc fort agréablement pendant quelque temps, pour
tous les personnages de notre drame, jusqu'à ce qu'un beau matin, les
nuées d'orage commençassent à s'amonceler. John avait, comme
d'ordinaire, vaqué aux travaux de la ferme jusqu'à l'heure du dîner;
après le repas, il prit son fusil et dit à Jantjé de seller son poney de
chasse. Il était debout sous la véranda, attendant le poney, et près de
lui se tenait Bessie, plus jolie que jamais dans sa robe blanche,
lorsque soudain il aperçut le grand cheval de Frank Muller et Frank
Muller lui-même dans l'avenue des gommiers.
«Holà! miss Bessie, dit-il, voici venir votre ami.
--Quel ennui!» répliqua Bessie, en frappant du pied; puis avec un regard
rapide: «Pourquoi l'appelez-vous mon ami? dit-elle.
--J'imagine qu'il se considère comme tel, à en juger par le nombre de
visites qu'il vous fait dans la semaine. En tout cas, il n'est pas le
mien et je m'en vais chasser. Au revoir et bien du plaisir.
--Vous êtes méchant», dit-elle à voix basse, en lui tournant le dos.
Un instant après, John s'éloignait et Frank Muller arrivait.
«Comment vous portez-vous, miss Bessie?» dit-il en mettant pied à terre,
avec la rapidité d'un homme habitué toute sa vie aux chevaux: «où donc
s'en va la _Jaquette rouge_?
--Le capitaine Niel va chasser, répondit-elle froidement.
--Ah! tant mieux pour nous, miss Bessie; nous pourrons causer
agréablement. Où est ce singe noir, Jantjé? Ici! Jantjé! Prends mon
cheval, vilain diable, et soigne-le bien, ou je t'ouvre le ventre!»
Jantjé prit le cheval, avec un rire forcé à l'adresse de cette aimable
plaisanterie, et partit avec la monture.
«Je ne pense pas que Jantjé vous aime, Meinheer Muller, dit Bessie, avec
un malin plaisir, et je ne m'en étonne pas, si vous lui parlez toujours
ainsi. Il m'a dit l'autre jour qu'il vous connaissait depuis vingt ans.
Est-ce vrai?»
Cette question, faite sans arrière-pensée, produisit un effet
remarquable sur le Boer; il pâlit sous son hâle.
«Il ment, le chien! s'écria-t-il, et je lui enverrai une balle, s'il
répète cela. Qu'est-ce que je peux savoir de lui, et que peut-il savoir
de moi? Puis-je garder le souvenir de chaque misérable homme-singe que
je rencontre?»
Et il grommela, dans sa longue barbe, une succession de jurons
hollandais.
«Eh bien! Meinheer Muller! dit Bessie.
--Pourquoi m'appelez-vous toujours «Meinheer», demanda-t-il, en se
tournant vers elle d'un air si courroucé, qu'elle tressaillit et recula
d'un pas. «Je suis Anglais. Ma mère était Anglaise et de plus, grâce à
lord Carnarvon, nous sommes tous Anglais maintenant.
--Je ne sais pas pourquoi il vous déplaît tant d'être pris pour un Boer,
dit Bessie avec calme; vous étiez autrefois un ardent patriote.
--Autrefois,... oui. Les arbres s'inclinaient vers le nord, quand le
vent soufflait du sud, mais à présent ils s'inclinent de l'autre côté,
car le vent a tourné. Peut-être, quelque jour, reviendra-t-il au nord.
Alors, nous verrons!»
Bessie se contenta de pincer ses jolies lèvres sans répondre, et de
cueillir une feuille de la vigne qui courait au-dessus de sa tête.
Le grand Hollandais ôta son chapeau et caressa sa barbe avec embarras.
Évidemment il réfléchissait à une chose qu'il n'osait pas exprimer. Deux
fois il fixa ses yeux sur le frais visage de Bessie et deux fois il les
en détourna. La seconde fois elle s'effraya.
«Excusez-moi un instant», dit-elle, et elle parut vouloir entrer dans la
maison.
«Attendez!» s'écria-t-il en hollandais, tant il était agité. Il saisit
même, de sa grande main, la robe blanche de la jeune fille.
Elle la lui arracha d'un mouvement vif et le regardant bien en face:
«Pardon, dit-elle, d'un ton qui n'avait certes rien d'encourageant, vous
alliez me dire quelque chose.
--Oui. C'est-à-dire... j'allais....» Il s'arrêta.
Bessie conserva son regard poliment interrogateur et attendit.
«J'allais vous dire,... bref,... que je voudrais vous épouser.
--Ah! fit Bessie en tressaillant.
--Ecoutez, reprit-il d'une voix rauque, et reprenant courage à mesure
qu'il avançait, comme font les gens peu cultivés, quand c'est leur coeur
qui parle. Ecoutez-moi, Bessie; je vous aime depuis trois ans. Chaque
fois que je vous ai vue, je vous ai aimée davantage. Ne me dites pas
non! Vous ne savez pas combien je vous aime. Je rêve de vous chaque
nuit; quelquefois je rêve que j'entends le frôlement de votre robe, que
vous venez me donner un baiser et, alors, il me semble que je suis dans
le ciel.»
Bessie fit un geste de dégoût.
«Là! Je vous ai offensée! Mais ne m'en veuillez pas. Je suis très riche,
Bessie; j'ai mes terres d'ici et, de plus, quatre fermes près de
Lydenburg, dix mille arpents dans le Waterburg, et mille têtes de grand
bétail, sans compter les moutons, les chevaux et de l'argent à la
banque.» Voyant que l'inventaire de ses biens ne la touchait pas, il
continua: «Vous ferez tout ce qu'il vous plaira; la maison sera arrangée
à l'anglaise; je construirai un nouveau salon et je ferai venir les
meubles de Natal. Croyez-moi: je vous aime, je vous le répète; ne me
dites pas non!» Et il saisit sa main.
Elle la lui arracha, disant:
«Je vous suis très obligée, monsieur Muller; mais,... en deux mots, je
ne peux pas vous épouser. Non, c'est inutile; en vérité, je ne le peux
pas. Je vous en prie, n'en dites pas davantage. Voici mon oncle. Oubliez
tout cela, monsieur Muller.»
Son adorateur leva les yeux. Oui, le vieux Croft venait, mais il était
loin et marchait lentement.
«Est-ce votre dernier mot? demanda Muller, les dents serrées.
--Oui, oui, certainement. Pourquoi me forcez-vous à le répéter?
--C'est cette damnée Jaquette rouge! s'écria-t-il. Vous n'étiez pas
comme cela, autrefois. Qu'il soit maudit, ce lâche Anglais! Il me payera
cela, et quant à vous, Bessie, vous m'épouserez, que cela vous plaise ou
non. Regardez-moi. Croyez-vous que je sois un homme dont on puisse se
jouer? Allez à Wakkerstroom et demandez quel homme est Frank Muller.
Comprenez-moi bien; je vous veux et il faut que je vous aie. Je ne
pourrais pas vivre, si je pensais que vous ne serez jamais à moi. Je
vous dis qu'il le faut et peu m'importe qu'il en coûte ma vie et celle
de votre Jaquette rouge aussi. Je le veux, quand je devrais susciter une
révolte contre le gouvernement. Je vous le jure par Dieu ou par le
diable; l'un ou l'autre, ça m'est égal!»
Dans sa fureur il ne pouvait plus articuler ses paroles. Il se tenait
devant elle, tremblant de rage, les lèvres frémissantes, serrant et
desserrant sa grande main.
Bessie avait grand'peur, mais elle était brave, et la nécessité lui
donna du courage.
«Si vous continuez à me parler ainsi, dit-elle, je vais appeler mon
oncle. Je vous répète que je ne veux pas vous épouser, Frank Muller, et
que rien ne m'y forcera jamais. J'en suis au regret pour vous, mais je
ne vous ai jamais encouragé et je ne vous épouserai jamais,... jamais!»
Il la regarda pendant quelques instants, puis éclatant d'un rire
sauvage, il reprit:
«Je crois que, quelque jour, je trouverai le moyen de vous y forcer»;
et, sans un mot de plus, il tourna sur ses talons et partit.
Deux minutes après, Bessie entendit le galop d'un cheval, leva les yeux
et vit disparaître, dans la pénombre de l'avenue des gommiers, la
gigantesque stature de son terrible soupirant.
Elle crut aussi entendre un gémissement de douleur derrière la maison et
s'y dirigea pour se rendre compte. Près de la porte des écuries, elle
trouva Jantjé se tordant, criant et jurant, la main sur son côté, d'où
le sang coulait.
«Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
--Baas Frank! Baas Frank m'a frappé avec son fouet.
--La brute! s'écria Bessie, avec des larmes de colère.
--Calmez-vous, Missie, calmez-vous, répondit le Hottentot, son vilain
visage livide de fureur, _c'en est un de plus_, voilà tout. Je l'ai
marqué sur ce bâton.» Il montrait un long et épais bâton sur lequel
étaient plusieurs entailles, au-dessous de trois marques profondes,
creusées près de la pomme. «Qu'il ait l'oeil au guet, qu'il cherche dans
les herbes, qu'il se glisse autour du buisson, qu'il soit sur ses gardes
tant qu'il voudra; un de ces jours, il trouvera Jantjé et Jantjé le
trouvera!»
* * * * *
«Pourquoi Frank Muller s'est-il ainsi enfui au galop? demanda le vieux
Croft à Bessie, lorsqu'elle revint à la véranda.
--Nous nous sommes querellés, répondit-elle, ne jugeant pas nécessaire
de tout expliquer au vieillard.
--Vraiment? vraiment? Soyez prudente, chère enfant. Il n'est pas bon de
se quereller avec un homme comme Frank Muller. Je le connais depuis bien
des années et je sais que son coeur est mauvais, quand on le contrarie.
Voyez-vous, ma chérie, on peut venir à bout d'un Boer ou d'un Anglais,
mais les chiens de races croisées ne sont pas commodes à apprivoiser.
Suivez mon conseil; réconciliez-vous avec Frank Muller.»
Ces sages avis n'eurent pas pour effet de relever le moral de Bessie,
déjà suffisamment éprouvé.
CHAPITRE V
RÊVES ET FOLIES
Après avoir laissé Bessie sous la véranda, à l'approche de Frank Muller,
Niel avait sifflé son chien, Pontac, et était parti sur son poney de
chasse, à la recherche des perdreaux.
Il y en a beaucoup et de très gros sur les chaudes pentes des collines,
autour de Wakkerstroom, surtout dans les endroits où se trouve ce qu'on
appelle l'herbe rouge. C'est un son réjouissant, cet appel que se
jettent réciproquement ces nombreux oiseaux, dans toutes les directions,
à la pointe du jour; il y a vraiment de quoi mettre en liesse le coeur
de tout bon chasseur. En quittant la maison, John gravit la colline
située à l'arrière; son poney posait avec soin ses pieds parmi les
pierres et Pontac fourrageait en avant, à une distance de deux ou trois
cents mètres, car, dans ces contrées, il est nécessaire d'avoir des
chiens qui battent volontiers le pays. Bientôt John le vit s'arrêter
sous un mimosa épineux et devenir aussi raide que s'il eût été pétrifié;
le maître s'approcha; Pontac resta quelques secondes immobile, puis
tourna lentement la tête comme si elle eût été mue par un ressort, pour
voir si John s'approchait. Celui-ci connaissait ses façons d'agir; trois
fois ce remarquable vieux chien tournerait ainsi la tête, puis, si le
fusil n'était pas à portée, il courrait certainement au buisson et
ferait lever les oiseaux; c'était une règle à laquelle il ne manquait
jamais, car sa patience avait des limites. Elles n'étaient pas
franchies, lorsque John arriva et, sautant à bas du poney, arma son
fusil et monta lentement, rempli d'un doux espoir. Le chien se
rapprochait, l'oeil froid et fixe, la salive aux lèvres, la tête et la
face empreintes d'une expression extraordinaire de férocité instinctive,
tendues en avant autant qu'il était possible.
Il était juste sous le buisson de mimosa et jusqu'au ventre dans l'herbe
rouge et chaude; où pouvaient être les oiseaux? Whirr! On eût dit qu'un
obus emplumé venait d'éclater à ses pieds. Quelle compagnie! Douze
couples au moins! et tous avaient été couchés bec à bec, dans un espace
pas plus grand qu'une roue de charrette! Le coup partit, hélas! un peu
plus tôt qu'il n'eût fallu! Manqué! Vite, le second coup; même résultat!
Jetons un voile sur les exclamations profanes qui suivirent. Un instant
après tout était fini, et John et Pontac se regardaient avec autant de
dédain que de colère.
«C'est ta faute, brute! s'écria John. J'ai cru que tu allais pénétrer
dans le buisson et tu m'as fait aller trop vite.
--Abominable tireur! disaient les yeux de Pontac. A quoi bon arrêter
pour vous? Il y a de quoi dégoûter un bon chien!»
La compagnie, ou plutôt la collection de vieux perdreaux, car cette
espèce se réunit ainsi, un peu avant la saison des couvées, s'était
dispersée de toute part et Pontac ne fut pas long à en retrouver
quelques-uns; cette fois John fut plus heureux. Quatre fois Pontac tomba
en arrêt; chaque fois, un oiseau tomba. Deux couples sans avancer d'un
mètre!
La vie a des joies pour tous les hommes; mais en a-t-elle de comparable
à celle du chasseur qui vient d'abattre une demi-douzaine de perdreaux,
ou quelques faisans, ou mieux encore, une couple de coqs de bruyère. Et
c'est une joie qui dure, que rien n'altère, aussi longtemps que le
chasseur peut épauler son fusil et poursuivre son gibier.
Ainsi pensait John Niel, en contemplant ses beaux perdreaux, avant de
les transférer dans sa carnassière. Mais sa bonne chance ne devait pas
s'arrêter là, car à peine avait-il atteint le plateau d'environ cinq
cents arpents, qui formait le faîte de la colline, qu'il aperçut, à une
distance de cent cinquante mètres, le long cou et la tête étrange d'une
grande outarde.