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H. RIDER HAGGARD
JESS
_ÉPISODE DE LA GUERRE DU TRANSVAAL_
--1881--
ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
PAR
Mme MARIE DRONSART
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1914
Tous droits réservés.
CHAPITRE I
JOHN A UNE AVENTURE
La journée avait été très chaude, même pour le Transvaal, où l'on sait
ce que peut être la chaleur jusqu'en automne, lorsque, l'été fini, les
orages ne reviennent plus que tous les huit ou quinze jours. Les lis
bleus eux-mêmes inclinaient leurs fleurs en forme de trompette, écrasés
par le souffle brûlant qui, depuis bien des heures, paraissait
s'échapper d'un volcan. Sur les bords du large chemin qui s'étendait
indécis et faiblement tracé, à travers la plaine, bifurquait en
embranchements et revenait à la ligne principale, l'herbe était
complètement recouverte d'une épaisse couche de poussière rouge.
Le vent tombait pourtant, ainsi qu'il fait toujours au coucher du
soleil; il ne se manifestait plus que par de petits tourbillons, qui
s'élevaient subitement sur la route, tournaient avec force sur eux-mêmes
et soulevaient une grande colonne de poussière, haute de cinquante pieds
ou plus, et se maintenant longtemps suspendue dans l'atmosphère, avant
de se désagréger lentement, pour retomber enfin sur le sol.
A la suite d'un de ces tourbillons capricieux et inexplicables, un
cavalier s'avançait sur le chemin. L'homme et le cheval étaient aussi
poudreux et aussi las l'un que l'autre, car ils cheminaient par ce
siroco depuis quatre heures, sans s'être reposés un instant. Tout à
coup, le tourbillon qui s'était approché rapidement, s'arrêta, et la
poussière, après avoir tourné plusieurs fois comme une toupie expirante,
s'affaissa lentement. Le cavalier s'arrêta aussi et la regarda d'un air
absorbé.
«C'est tout juste comme la vie d'un homme, Blesbok, dit-il à son cheval:
venant on ne sait d'où, ni pourquoi, produisant une petite colonne de
poussière sur la grande route du monde, puis disparaissant et laissant
la poussière retomber sur le sol, pour être foulée aux pieds et
oubliée.»
Notre personnage, robuste, bien bâti, plutôt laid que beau, malgré
d'agréables yeux bleus et une jolie barbe roussâtre, taillée en pointe,
paraissait avoir dépassé la trentaine. Il rit un peu de ses réflexions
sentencieuses, puis donna un léger coup de cravache à son cheval épuisé:
«Avançons, Blesbok, reprit-il, ou nous n'arriverons jamais chez le vieux
Croft, ce soir. Par Jupiter! je crois en vérité que nous sommes au
tournant», ajouta-t-il, en désignant de son fouet un petit sentier plein
d'ornières, qui bifurquait de la grande route de Wakkerstroom, dans la
direction d'une colline étrangement isolée, terminée au sommet par un
large plateau et qui surgissait de la plaine onduleuse, à une distance
d'environ quatre milles sur la droite. «Le vieux Boer a dit: le second
tournant, continua-t-il, se parlant à lui-même, mais peut-être
mentait-il? On m'a dit que plus d'un s'amusait volontiers à égarer un
Anglais. Voyons! On m'a parlé d'une colline au sommet plat, située à une
demi-heure environ de la grande route; ceci répond au signalement; j'en
cours la chance. Allons, Blesbok!» Et il fit prendre à sa monture une
sorte de petit trot à l'amble, qu'affectionnent particulièrement les
chevaux de l'Afrique méridionale.
«La vie est une étrange chose, pensait le capitaine John Niel, en
trottant doucement. Me voici à trente-quatre ans, sur le point de
recommencer la mienne, en qualité d'associé d'un vieux fermier du
Transvaal. C'est un joli dénouement à toutes mes ambitions et à quatorze
années de service dans l'armée. Enfin! C'est comme ça, mon garçon! Le
mieux est d'en tirer le meilleur parti possible.»
A ce moment ses méditations furent interrompues, car, au sommet d'une
montée peu rapide, un spectacle extraordinaire s'offrit tout à coup à sa
vue. A quatre ou cinq cents mètres devant lui, un poney monté par une
femme s'avançait en galopant furieusement et, derrière lui, les ailes
étendues, le cou allongé, une grande autruche mâle se précipitait,
couvrant douze ou quinze pieds de terrain à chaque enjambée de ses
longues échasses. Le poney avait encore à peu près vingt mètres
d'avance, mais, quels que fussent ses efforts, il ne pourrait distancer
la créature la plus vite du monde. Cinq secondes!... Le grand échassier
rejoignait le cheval. Ah! John Niel sentit le coeur lui manquer et ferma
les yeux, car il avait vu la grosse patte de l'autruche s'élever très
haut et retomber comme un gourdin plombé!
Pan! L'échassier avait manqué l'amazone et frappé son cheval sur
l'échine, derrière la selle; l'animal, momentanément paralysé, tomba
comme une masse sur la plaine. En un instant, la jeune fille qui le
montait, se releva et courut vers John, poursuivie par l'autruche. Le
membre terrible se leva de nouveau, mais, avant qu'il pût frapper son
épaule, la jeune fille s'était jetée à plat, le visage contre terre.
Aussitôt l'autruche monta sur elle, la trépigna, se roula et sembla
vouloir l'écraser, jusqu'à ce que mort s'ensuivît. John arrivait. Dès
que l'échassier le vit, il laissa la jeune fille et s'avança vers lui,
avec un mouvement de valse solennelle, que cet animal affecte souvent
avant d'attaquer. Or le capitaine Niel ignorait les façons d'agir de
l'autruche et son cheval, qui n'en savait pas davantage, se montrait
fort disposé à déguerpir; le maître, en toute autre circonstance,
n'aurait pas mieux demandé, mais comment abandonner la beauté en
détresse? Ne pouvant plus maîtriser sa monture, il se laissa glisser à
terre et, sa cravache en nerf de boeuf à la main, il fit vaillamment
face à l'ennemi. Pendant quelques secondes, l'autruche resta immobile,
clignant ses yeux brillants et balançant gracieusement son long cou.
Puis, soudain, elle étendit ses ailes et fondit comme la foudre sur son
adversaire. Celui-ci bondit de côté, sentit le frémissement des plumes
et aperçut une grande patte qui frappait dans le vide, près de sa tête.
Heureusement l'autruche le manqua et passa comme un éclair; mais, avant
que l'étranger pût se retourner, l'ennemi revenait, lui lançait un de
ses terribles coups dans le dos et l'envoyait rouler à terre. En une
seconde, John se releva, ébranlé, il est vrai, mais non blessé et
absolument fou de fureur et de souffrance. L'autruche revenait; il
courut à elle et lui asséna son fouet sur le cou, de telle sorte qu'elle
s'arrêta. Profitant du répit, il saisit l'échassier par une aile et s'y
cramponna désespérément des deux mains. Alors ils commencèrent à
tourner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il
semblât à John Niel que le temps, l'espace et la terre ne fussent plus
qu'une vision tournoyante, fixée quelque part dans les ombres de la
nuit. Au-dessus de lui, comme un pivot stationnaire, s'élevait le long
cou de l'oiseau; au-dessous de lui, tournaient les pattes semblables à
de gigantesques totons et, devant lui, s'étalait une douce masse de
plumes blanches et noires, Pan! Un coup et une nuée d'étoiles! John
était sur le dos et l'autruche, qui ne semblait pas sujette aux
étourdissements, lui infligeait un châtiment terrible. Heureusement elle
ne peut frapper très fort un homme étendu; autrement c'eût été la fin de
John Niel et nous n'aurions pas à conter cette histoire.
Pendant une demi-minute environ, l'échassier s'en donna à coeur joie,
sur le corps de son antagoniste renversé, qui crut toucher au terme de
sa carrière terrestre. Au moment où tout devenait indistinct à ses yeux,
il aperçut tout à coup deux bras blancs qui se nouaient autour des
pattes de l'autruche, et une voix lui cria: «Tordez-lui le cou, sinon
elle vous tuera!»
Cet appel le fit sortir de sa torpeur et il se releva chancelant.
Pendant ce temps, l'échassier et la jeune fille roulaient enlacés en une
masse confuse, au-dessus de laquelle le cou élégant et le bec sifflant
se balançaient, semblables au cobra qui va frapper. John se précipita,
saisit ce cou des deux mains et, de toute sa force (qui était
considérable), il le tordit jusqu'à ce qu'il se brisât. Un craquement,
quelques bonds convulsifs et le grand oiseau resta étendu, mort!
Alors John Niel s'assit tout étourdi et embrassa d'un regard la scène du
combat. La jeune fille restait sans mouvement comme l'autruche;
avait-elle succombé dans la lutte? Trop faible pour aller s'en assurer,
John se mit à détailler son visage. Elle avait la tête appuyée sur le
vaincu, dont les plumes légères lui faisaient un doux oreiller.
Lentement il reconnut que ce visage était très beau, malgré son extrême
pâleur: front bas et large, couronné de soyeux cheveux d'or, menton très
rond et très blanc, bouche délicieuse, bien qu'un peu grande. On ne
voyait pas les yeux, car ils étaient fermés; la jeune fille avait perdu
connaissance. Grande et très bien faite, elle paraissait avoir une
vingtaine d'années. Bientôt John se remit un peu et, se traînant vers
elle (car il était terriblement contusionné), il lui prit la main et
essaya de la réchauffer dans les siennes. Elle était belle de forme,
cette main, mais brunie, et laissait deviner qu'elle travaillait
beaucoup. La jeune fille ouvrit les yeux et Niel remarqua, non sans
plaisir, qu'ils étaient beaux et bleus. Puis elle s'assit, et avec un
petit rire:
«C'est absurde! dit-elle; je crois vraiment que je me suis évanouie.
--Cela n'a rien d'étonnant», répondit John poliment, et il faisait le
geste d'ôter son chapeau, quand il s'aperçut qu'il l'avait perdu dans la
bagarre. «J'espère, ajouta-t-il, que vous n'avez pas de mal sérieux?
--Je ne sais trop, répliqua-t-elle incertaine; en tout cas je suis bien
aise que vous ayez tué cette méchante bête. Elle était sortie du _camp_,
il y a trois jours, sans qu'on pût la retrouver. Elle avait tué un jeune
garçon l'année dernière et j'avais dit à mon oncle qu'il devrait lui
tirer un coup de fusil, mais il n'avait pas voulu, parce qu'elle était
trop belle.
--Puis-je vous demander, reprit John Niel, si vous êtes miss Croft?
--Oui, je suis une des demoiselles Croft, car nous sommes deux; quant à
vous, je devine que vous devez être le capitaine Niel, attendu par mon
oncle pour l'aider dans son exploitation.
--Si toutes les autruches ressemblent à celle-ci», répliqua John, en
désignant le grand échassier mort, «je crois que mes nouvelles
occupations ne me plairont guère.»
La jeune fille se mit à rire, ce qui lui permit de montrer deux
charmantes rangées de dents blanches.
«Oh non! fit-elle; c'était la seule méchante parmi nos autruches; mais,
Capitaine, j'ai grand'peur que ce séjour ne vous paraisse horriblement
ennuyeux. Il n'y a que des Boers dans ce pays; vous ne trouverez pas un
Anglais plus près que Wakkerstroom.
--Vous vous oubliez», répondit-il courtoisement, car, en vérité, cette
fille du désert avait, dans toute sa personne, quelque chose de très
charmant.
«Oh! dit-elle, je ne suis qu'une jeune fille, vous savez, et je n'ai
aucune supériorité. Jess (c'est ma soeur), ah! Jess! c'est autre chose;
elle a été en pension au Cap et elle a une intelligence supérieure. Moi
aussi, je suis allée au Cap; seulement je n'y ai pas appris grand'chose.
Mais, Capitaine, les deux chevaux sont partis; le mien a dû rentrer à la
ferme et le vôtre l'aura suivi; je voudrais bien savoir comment nous
rentrerons à Belle-Fontaine (Mooi-fontein). C'est le nom de notre
résidence. Pouvez-vous marcher?
--Je ne sais pas; je vais essayer. Cette bête m'a étrangement secoué.»
Il se releva chancelant, pour retomber aussitôt avec un cri de douleur;
une cheville était foulée et il se sentait si raide, si endolori par
tout le corps, qu'il pouvait à peine bouger.
«La maison est-elle loin? demanda-t-il.
--A un mille environ, par là. Nous la verrons du haut de la montée.
Regardez, moi, je n'ai rien du tout; je le répète, c'est ridicule
d'avoir perdu connaissance, mais cette bête m'ôtait la respiration.»
Elle se leva et sautilla un peu sur l'herbe pour se rassurer! «Aïe!
fit-elle; je souffre de partout. Il faut que vous preniez mon bras,
voilà tout; si cependant cela ne vous est pas désagréable?
--Oh! cela ne m'est pas désagréable du tout, je vous assure»,
répliqua-t-il en riant; et ils partirent bras dessus, bras dessous,
comme de vieux amis.
CHAPITRE II
COMMENT LES DEUX SOEURS VINRENT A BELLE-FONTAINE
«Capitaine Niel», dit Bessie Croft (elle s'appelait Bessie), lorsqu'ils
eurent fait péniblement et en boitant une centaine de mètres, «me
trouverez-vous impertinente, si je vous adresse une question?
--Pas le moins du monde.
--Qu'est-ce qui a pu vous décider à venir vous enterrer ici?
--Pourquoi me le demandez-vous?
--Parce que je crains que vous ne vous en repentiez. Je ne crois pas,
poursuivit-elle lentement, que cet endroit convienne à un gentleman
anglais et à un officier. Les Boers vous seront odieux et vous n'aurez
pour compagnie que mon vieil oncle et nous deux.»
John Niel se mit à rire.
«Je vous assure, miss Croft, que les gentlemen anglais ne sont pas si
difficiles par le temps qui court, surtout quand il leur faut gagner
leur vie. Jugez-en par moi, car je peux aussi bien vous dire tout de
suite ce qu'il en est. Je suis dans l'armée depuis quatorze ans et j'en
ai trente-quatre. J'ai pu vivre à l'armée, parce qu'une vieille tante me
faisait une pension de 3 000 francs. Il y a six mois, elle mourut, me
laissant le peu qu'elle possédait, car presque toute sa fortune était en
viager. Après avoir payé tous les droits de succession, je me trouvai à
la tête de 1 200 francs de rente; je ne peux pas vivre avec cela dans
l'armée. Après la mort de ma tante, je vins de l'île Maurice à Durban,
avec mon régiment qui est rappelé en Angleterre. Le pays me plut; je
savais que je n'avais pas de quoi vivre dans le mien; je demandai donc
un congé d'un an et je résolus de m'informer et de voir si je ne
pourrais pas m'habituer à la vie de colon-fermier. Alors un habitant de
Durban me parla de votre oncle, de son désir de céder pour 25 000 francs
un tiers de ses intérêts dans son exploitation, parce qu'il devenait
trop vieux pour y suffire tout seul; j'entrai en correspondance avec lui
et promis de venir à l'essai pendant quelques mois; voilà pourquoi
j'arrive juste à temps pour empêcher que vous ne soyez mise en morceaux
par une autruche.
--Vous conviendrez en tout cas, répondit-elle en riant, que vous avez
été reçu chaudement. Enfin, j'espère que vous ne vous déplairez pas
ici.»
Comme le capitaine finissait son histoire, on arrivait au sommet de la
montée d'où l'autruche avait poursuivi Bessie Croft, et nos deux
personnages aperçurent un Cafre qui venait vers eux, tenant d'une main
le poney de Bessie et de l'autre le cheval du capitaine. A quelque
distance derrière lui, marchait une dame.
«Ah! dit Bessie, ils ont attrapé nos chevaux et voici Jess qui vient
voir ce qui est arrivé.»
La personne en question était maintenant assez proche pour produire sur
John une première impression. Elle était petite et plutôt maigre; une
épaisse chevelure brune et bouclée encadrait son visage; certes, elle
n'était pas charmante comme sa soeur, mais deux choses frappaient en
elle: une pâleur extraordinaire et uniforme et les deux plus magnifiques
yeux noirs que John Niel eût jamais vus. A tout prendre, et malgré sa
petite taille, c'était une personne à remarquer et à ne pas oublier
quand on l'avait vue. Avant qu'il eût le loisir de pousser plus loin ses
observations, les deux nouveaux venus les avaient rejoints.
«Au nom du ciel! qu'est-il arrivé, Bessie?» s'écria Jess, avec un regard
rapide sur le compagnon de sa soeur, et un léger accent africain qui
n'est pas sans charme chez une jolie femme. Bessie commença aussitôt le
récit de l'aventure, faisant parfois appel à John pour corroborer son
dire.
Pendant ce temps, Jess restait immobile et silencieuse et le capitaine
se disait qu'il n'avait jamais vu figure si impassible; elle ne changea
pas une fois, même aux péripéties les plus émouvantes du drame.
«Quelle femme étonnante! pensait John; elle ne doit pas avoir beaucoup
de coeur!»
Mais, juste à ce moment, Jess leva les yeux et John vit où se réfugiait
cette physionomie: c'était dans ces yeux extraordinaires. Si impassible
que fût le visage, les yeux étaient pleins d'une vie et d'une émotion
intérieure qui les faisaient resplendir. Le contraste entre cette figure
immobile et ces yeux de feu avait quelque chose d'étrange et de presque
surnaturel.
«Vous avez échappé à un grand danger, dit-elle, mais je regrette la
pauvre autruche.
--Pourquoi? demanda John.
--Parce que nous étions très bons amis; moi seule pouvais la dompter.
--C'est vrai, reprit Bessie; cette méchante bête la suivait comme un
chien; c'était la chose la plus drôle du monde.--Mais partons; il faut
rentrer, car il va faire nuit. Mouti (médecine), ajouta-t-elle, en
s'adressant au Cafre en zulu, aidez le capitaine Niel à monter son
cheval et ayez soin que la selle ne tourne pas; les sangles sont
peut-être desserrées.»
Avec le secours du Zulu, John se remit péniblement en selle; la jeune
fille fit promptement de même et l'on repartit dans l'obscurité
croissante. Peu après, le capitaine s'aperçut qu'on suivait une avenue
carrossable, bordée de grands gommiers, et presque aussitôt l'aboiement
d'un chien et l'apparition de fenêtres éclairées lui firent comprendre
qu'on arrivait à l'habitation. A la porte, ou plutôt en face de la
porte, car elle était séparée du chemin par une véranda, les nouveaux
venus s'arrêtèrent et descendirent de cheval. En même temps une
exclamation de bienvenue partit de la maison et, dans l'encadrement de
la porte, se détachant sur le fond lumineux, parut un personnage
d'aspect aussi agréable que peu commun: c'était un homme très grand, ou
qui du moins l'avait été, mais dont l'âge et les rhumatismes avaient
courbé la haute taille. Sa longue chevelure blanche, rejetée en arrière
d'un front bombé, retombait sur son cou. Le sommet de la tête, chauve
comme la tonsure d'un prêtre, brillait à la lumière des lampes et les
mèches blanches formaient une couronne autour de cette calvitie. Le
visage, ridé comme une pomme bien conservée, avait aussi la couleur
rosée de ce fruit. Les traits étaient aquilins et bien modelés et, sous
les sourcils encore noirs et touffus, brillaient deux yeux gris, aussi
perçants que ceux d'un faucon; néanmoins il n'y avait rien de dur, ni de
déplaisant dans cette physionomie accentuée, empreinte au contraire
d'une grande bonhomie et d'une aimable finesse. Vêtu de gros drap gris,
chaussé de grandes bottes à l'écuyère, le personnage tenait à la main un
chapeau de chasse à larges bords. Tel était l'aspect de Silas Croft,
l'un des hommes les plus remarquables du Transvaal, lorsque John Niel le
vit pour la première fois.
«Est-ce vous, capitaine Niel? cria une voix de stentor; les naturels du
pays m'ont dit que vous arriviez; soyez le bienvenu. Je suis heureux de
vous voir, très heureux. Eh mais! qu'y a-t-il donc?» ajouta-t-il, en
voyant le Zulu Mouti accourir pour aider John à descendre de cheval.
«Ce qu'il y a, monsieur Croft? Il y a que votre autruche favorite nous a
presque tués, votre nièce et moi, et que j'ai tué ladite favorite.»
Alors suivirent les explications de Bessie, et pendant ce temps on fit
entrer le capitaine dans la maison.
«Je n'ai que ce que je mérite, dit le vieillard. Quand j'y pense! quand
j'y pense! Dieu soit loué, Bessie, ma chérie, de ce que vous avez
échappé au danger! Et vous aussi, Capitaine. Holà! garçons! Prenez la
charrette écossaise et une paire de boeufs, pour aller chercher la bête.
Autant vaut lui enlever ses plumes avant que les vautours la mettent en
pièces.»
Après s'être livré à ses ablutions et avoir appliqué un mélange d'eau et
d'arnica sur ses contusions, John réussit à gagner la pièce où le souper
attendait. Cette pièce, très confortable, était meublée à l'européenne;
des peaux d'antilopes remplaçaient le tapis. Dans un coin se trouvait un
piano et John devina que la bibliothèque, remplie des meilleurs auteurs,
devait être la propriété de miss Jess.
Le souper se passa fort agréablement, puis les jeunes filles se mirent
au piano, pendant que les hommes fumaient. Une nouvelle surprise
attendait John Niel: après que Bessie, presque entièrement remise de sa
secousse, eut joué très convenablement deux ou trois morceaux, Jess, qui
jusque-là était restée assez silencieuse, prit sa place au piano. Ce ne
fut pas de bon coeur, car elle n'y consentit que sur la demande
réitérée, faite par son oncle le patriarche, de sa voix retentissante et
joyeuse. Pendant quelques instants elle laissa errer ses doigts sur les
touches, frappant de vagues accords, puis tout à coup elle chanta comme
jamais le capitaine n'avait entendu chanter. Sa voix magnifique n'était
peut-être pas très exercée; elle chantait en allemand, de sorte que John
ne comprenait pas les paroles, mais il n'était pas nécessaire de les
comprendre pour en deviner le sens. La passion désolée, gardant
néanmoins un reste d'espérance, l'amour sans fin et sans bornes
trouvaient un écho dans chacune des notes splendides et les pénétraient.
La voix divine, ardente et douce à la fois, montait, planait, faisait
vibrer les nerfs de l'auditeur comme les cordes d'une harpe éolienne,
transportait son âme sur les ailes frémissantes de l'harmonie, jusqu'aux
portes du ciel; puis elle retomba subitement, comme l'aigle retombe, et
s'éteignit dans une dernière vibration.
John respirait avec peine et son émotion était si forte, qu'il s'appuya
au dossier de sa chaise, énervé jusqu'à la faiblesse, par la réaction
qui se produisit, lorsque la voix se tut. En levant les yeux, il surprit
Bessie qui l'observait avec malice et curiosité. Jess, penchée sur le
piano, caressait encore doucement les touches, la tête inclinée sous la
couronne de son épaisse chevelure, aux boucles rebelles.
«Eh bien, Capitaine», demanda le vieillard, désignant sa nièce du bout
de sa pipe, «que pensez-vous de mon oiseau chanteur? Hein! N'y a-t-il
pas de quoi vous empoigner le coeur et vous pénétrer jusqu'aux moelles?
--Je n'ai jamais rien entendu de semblable, répondit John simplement, et
j'ai entendu presque toutes les cantatrices célèbres. C'est vraiment
beau! Je ne m'attendais certes pas à entendre chanter ainsi dans le
Transvaal.»
Jess se retourna vivement et John remarqua que si ses yeux brillaient
d'émotion, le reste de son visage était aussi impassible que jamais.
«Je ne sais pas, dit-elle, pourquoi vous vous moquez de moi, capitaine
Niel»; et aussitôt, avec un «bonsoir» bref, elle quitta la chambre.
Le vieillard sourit, brandit sa pipe vers la porte par laquelle Jess
était sortie et cligna des yeux d'une façon qui probablement en disait
long, mais n'avait pas de sens pour son hôte, immobile et muet.
Alors Bessie se leva, lui souhaita le bonsoir de sa voix sympathique,
s'informa, avec la sollicitude d'une bonne ménagère, si sa chambre lui
convenait, combien de couvertures il désirait avoir sur son lit, lui dit
que s'il était incommodé par le parfum des fleurs plantées près de la
véranda, il ferait bien de fermer la fenêtre de droite et d'ouvrir celle
de gauche.
Enfin, avec un coquet petit signe de sa tête dorée, elle sortit et le
capitaine, la suivant des yeux, se disait qu'il était impossible de
rêver une jeune créature plus fraîche, plus gracieuse et plus plaisante
en tout point.
«Prenez un verre de grog, Capitaine», dit le vieillard, en poussant le
flacon carré vers son hôte; «vous devez en avoir besoin, après avoir été
roué de coups par cette brute. A propos, je ne vous ai pas assez
remercié d'avoir sauvé ma Bessie; mais je vous en remercie de tout mon
coeur, croyez-le; je dois vous avouer que Bessie est ma nièce favorite.
Jamais il n'y a eu de jeune fille comme elle! Jamais! Elle a les
mouvements d'une gazelle, et quels yeux! et quelle taille! et ce qu'elle
travaille! Comme trois, je vous l'affirme. Et pas la moindre prétention,
pas d'airs de belle dame, quoiqu'elle soit si belle.
--Les deux soeurs paraissent très différentes, dit John.
--Quant à ça, vous ne vous trompez pas; on ne croirait jamais que le
même sang coule dans leurs veines. Il y a trois ans de différence
d'abord: Bessie est la plus jeune, elle vient d'avoir vingt ans; Jess en
a vingt-trois. Seigneur! penser qu'elle a déjà vingt-trois ans! Leur
histoire est assez étrange, je vous assure.
--Vraiment? fit John, d'un ton interrogateur.
--Oui», reprit Silas rêveur, vidant sa pipe et la remplissant à nouveau
du tabac boer, grossièrement coupé dans un grand pot de terre brune; «je
vais vous la conter, si vous voulez; autant que vous la connaissiez,
puisque vous allez vivre avec nous.
«Je suis certain, Capitaine, que vous la garderez pour vous.
«Vous savez que je suis né en Angleterre, et bien né même. Je suis du
comté de Cambridge, du pays plantureux qui entoure Ely. Mon père était
pasteur, peu riche, et quand j'eus vingt ans, il me donna sa
bénédiction, trente guinées dans ma poche et le montant de ma traversée
jusqu'au Cap; je lui serrai la main, Dieu le bénisse! je partis et
depuis cinquante ans j'habite notre vieille colonie, car j'ai eu
soixante-dix ans hier. Je vous en dirai plus long sur moi une autre
fois; pour le moment, il s'agit des enfants. Environ vingt ans après mon
départ, mon bon vieux père se remaria avec une femme encore jeune, assez
riche et moins bien née que lui. De cette union il eut un fils, puis
mourut. Le peu que j'appris sur le compte de mon demi-frère, fut qu'il
avait fort mal tourné, s'était marié et adonné à la boisson. Enfin, il y
a douze ans, une chose étrange m'arriva. J'étais assis dans cette même
pièce, dans ce même fauteuil, car cette partie de la maison existait
déjà (les ailes ont été construites depuis); je fumais ma pipe, écoutant
la pluie battre les vitres par une nuit affreuse, quand, tout à coup, un
vieux chien _pointer_ que j'avais alors et qui s'appelait Ben, se mit à
aboyer.
«Couche-toi, Ben, lui dis-je; ce ne sont que les Cafres.»
«A ce moment il me sembla entendre un faible coup frappé sur la porte et
Ben aboya de nouveau; je me levai donc, allai ouvrir et vis entrer deux
petites filles enveloppées de vieux châles. Je refermai la porte, après
avoir regardé s'il y en avait d'autres dehors et je restai planté là,
les yeux et la bouche grands ouverts, devant les deux petites créatures.
Elles étaient là, ruisselantes, la main dans la main; l'aînée paraissait
avoir onze ans, la plus petite, huit environ. Elles se taisaient, mais
l'aînée se détourna pour enlever le châle et le chapeau de sa petite
soeur...; c'était Bessie, et je vis alors son doux petit visage et ses
cheveux d'or tout mouillés; elle mit un doigt dans sa bouche et me
regarda de telle façon que je me crus le jouet d'un rêve.
«S'il vous plaît, monsieur, dit enfin la plus grande, est-ce ici la
maison de M. Croft? M. Croft..., république de l'Afrique du Sud.
«--Oui, ma petite, c'est ici sa maison, et la république de l'Afrique du
Sud, et je suis M. Croft. Et vous, mes chères petites, qui pouvez-vous
bien être? répondis-je.
«--S'il vous plaît, monsieur, nous sommes vos nièces, et nous sommes
venues d'Angleterre pour vous chercher.
«--Plaît-il? m'écriai-je abasourdi, comme j'en avais bien le droit.
«--Oh! monsieur, reprit la pauvre petite, joignant ses menottes maigres
et humbles, je vous en prie, ne nous renvoyez pas: Bessie est si
mouillée! Elle a si froid et si faim! Elle n'est pas en état d'aller
plus loin.»
«Sur ce, elle se mit à pleurer et l'autre en fit autant, par sympathie
et aussi de peur et de froid.
«Naturellement je les amenai près du feu, les pris sur mes genoux,
appelai de toutes mes forces Hébé, la vieille Hottentote qui faisait ma
cuisine, et à nous deux, nous les déshabillâmes, pour les envelopper
dans de vieux vêtements; nous leur donnâmes un potage et du vin et une
demi-heure après, elles étaient tout heureuses, leurs craintes
absolument disparues.
«Et maintenant, jeunes personnes, leur dis-je, embrassez-moi et
contez-moi un peu comment vous êtes venues.»
«Voici ce qu'elles me contèrent (je n'eus l'histoire complète que plus
tard) et le récit fut étrange.
«Il paraît que mon demi-frère avait épousé une charmante jeune fille du
Norfolk et l'avait traitée comme un chien. C'était un ivrogne et un
gredin que mon demi-frère; il battait sa pauvre femme, la négligeait
honteusement et souvent même maltraitait les enfants, de sorte qu'enfin,
la pauvre créature, affaiblie par la souffrance et la mauvaise santé, ne
put y tenir plus longtemps et conçut l'idée insensée de s'échapper, pour
venir ici se placer sous ma protection. Ceci prouve jusqu'où allait son
désespoir. Elle réussit à trouver assez d'argent pour payer trois places
de secondes jusqu'à Natal et avoir encore quelques livres de surplus, et
un jour que sa brute de mari était allé boire et jouer, elle parvint à
se faufiler à bord d'un bâtiment à voiles, dans les docks de Londres, et
elle était loin en mer avec ses filles, quand il s'aperçut de sa fuite.
Mais ce fut son dernier effort, la pauvre âme! et elle en mourut. On
n'était pas en mer depuis plus de dix jours, qu'elle prit le lit et
succomba, laissant les pauvres enfants seules au monde. Ce qu'elles
durent souffrir, du moins Jess qui était en âge de comprendre, Dieu seul
le sait! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elle ne s'est jamais
complètement remise de ce coup; elle en porte la marque, monsieur. Mais,
qu'on dise ce qu'on voudra, il y a une Puissance qui veille sur les
faibles et cette Puissance prit sous son aile ces pauvres enfants
errantes et sans abri. Le capitaine du navire fut bon pour elles et,
lorsqu'on arriva enfin à Durban, les passagers firent une souscription
et obtinrent d'un vieux Boer, qui venait de ce côté du Transvaal, de se
charger d'elles. Le Boer et sa femme traitèrent les enfants
convenablement, mais ne firent rien au delà de leur engagement. Au
tournant de la route de Wakkerstroom, que vous avez suivie aujourd'hui,
ils firent descendre les enfants (elles n'avaient pas de bagages) et
leur dirent qu'en marchant droit devant elles, elles arriveraient à la
maison de Meinheer Croft.
«On était alors au milieu de l'après-midi et ce ne fut qu'à huit heures
du soir, qu'elles arrivèrent ici, les pauvres chéries, car le chemin
n'était pas alors aussi bien tracé qu'aujourd'hui; elles s'égarèrent
dans la plaine et seraient mortes de froid, sous la pluie glacée, si
elles n'eussent aperçu, par hasard, les lumières de la maison. Et voilà
comment mes nièces vinrent ici, capitaine Niel; elles y sont toujours
restées depuis, excepté pendant deux ans que je les envoyai en pension
au Cap; et je me sentis bien seul, quand elles furent parties.
--Et le père? demanda Niel, que ce récit avait profondément intéressé;
avez-vous jamais entendu parler de lui?
--Entendu parler de lui, le coquin! s'écria le vieillard, bondissant de
colère; oui, certes! Le croiriez-vous? Les deux mignonnes étaient chez
moi depuis environ dix-huit mois, assez longtemps pour que j'eusse
appris à les aimer de tout mon coeur, quand un beau matin, comme
j'examinais le nouveau mur du _kraal_[1], j'aperçois un individu qui
s'avançait, monté sur un maigre cheval gris. Il vient vers moi et, comme
il s'approche, je l'examine: «Toi, me dis-je, tu es un ivrogne et un
gredin, c'est écrit sur ta figure, et, qui plus est, je la connais, ta
figure.» Vous comprenez, je ne devinais cependant pas que je contemplais
un fils de mon propre père; comment l'aurais-je pu?
[Note 1: Enclos, parc, ou tout autre endroit fermé.]
«Votre nom est-il Croft? dit-il.
«--Oui, répondis-je.
«--C'est aussi le mien, répliqua-t-il, avec un mauvais regard d'ivrogne
sournois; je suis votre frère.
«--En vérité! m'écriai-je, en me redressant, car je commençais à
comprendre de quoi il s'agissait; et que pouvez-vous bien me vouloir? Je
vous dis en face, sans délai, ni ambages, que si vous êtes mon frère,
vous êtes un misérable et que je ne veux ni vous connaître, ni rien
avoir à démêler avec vous; et si vous n'êtes pas mon frère, je vous
demande pardon de vous confondre avec un pareil drôle.
«--Ah! vous le prenez comme ça! répondit-il, en ricanant. Eh bien! mon
cher frère Silas, je veux mes enfants. Elles ont un petit demi-frère à
la maison, car je me suis remarié, Silas, et il les attend avec
impatience pour jouer avec lui; donc, si vous voulez avoir la bonté de
me les remettre, je les emmènerai de suite.
«--Vraiment! Vous les emmènerez si vite que ça? dis-je, tout tremblant
de rage et de crainte.
«--Oui, Silas, en vérité. Elles sont à moi de par la loi et je n'entends
pas mettre des enfants au monde pour que vous jouissiez de leur société.
J'ai consulté, Silas, ajouta-t-il, avec un nouveau ricanement
sardonique, et la loi est pour moi.»
«Je me levai: je regardai cet homme, je me rappelai la manière dont il
avait traité ces pauvres enfants et leur jeune mère, mon sang bouillonna
et je devins fou. Sans un mot de plus, je sautai par-dessus le mur à
moitié bâti, j'attrapai ce vaurien par une jambe, car j'étais fort il y
a dix ans, et l'arrachai de son cheval. En touchant terre, il laissa
tomber sa lourde cravache; je m'en emparai et lui donnai la plus belle
volée qu'homme ait jamais reçue. Seigneur! comme il hurlait! Quand je
fus las, je lui permis de se relever.
«Maintenant, m'écriai-je, partez, et si vous revenez, je chargerai les
Cafres de vous reconduire à Natal, avec leurs zagaies. Nous sommes ici
dans la république Sud-Africaine, où l'on se soucie peu de la loi.»
C'était vrai dans ce temps-là.
«--Très bien! Silas, dit-il; très bien! J'aurai ces enfants et, pour
l'amour de vous, je ferai de leur vie un enfer, comptez-y. République
d'Afrique ou non, j'ai la loi pour moi.»
«Il s'éloigna, jurant et blasphémant, et je jetai sa cravache après lui.
Ce fut la première et la dernière fois que je vis mon frère.
--Que devint-il donc?
--Je vais vous le dire, rien que pour vous prouver qu'il est une
Puissance dont l'oeil surveille de tels hommes. Il alla ce soir-là
jusqu'à Newcastle, entra à la buvette, se mit à boire en me traitant de
la belle façon et s'enivra si bien, qu'enfin le cabaretier appela ses
garçons pour le mettre dehors. Or, les garçons étaient rudes, comme le
sont volontiers les Cafres, avec un blanc qui est ivre; il se battit et,
au plus fort de la lutte, un vaisseau se rompit dans sa poitrine, il
tomba mort et tout fut dit. Telle est l'histoire de mes deux jeunes
filles, capitaine Niel, et maintenant je vais me coucher. Demain, je
vous montrerai la ferme et nous parlerons d'affaires. Bonsoir,
Capitaine, bonsoir!»
CHAPITRE III
M. FRANK MULLER
John Niel s'éveilla de bonne heure le lendemain matin, aussi raide et
endolori que s'il eût été bien battu d'abord, puis étroitement sanglé
ensuite, à l'aide d'un bâton. Il parvint, non sans peine, à s'habiller,
et sortit en boitant sous la véranda, par la porte-fenêtre de sa
chambre, afin de contempler la vue qui s'offrait à ses yeux. C'était un
endroit délicieux. Derrière la maison s'élevait la colline escarpée,
plane au sommet et semée de roches rondes; elle s'étendait en
demi-cercle, de chaque côté d'un vaste terrain en pente et verdoyant, au
milieu duquel se trouvait l'habitation.
La maison proprement dite était construite en pierre brune et couverte
d'un chaume épais, d'une belle couleur fauve et dorée. La toiture des
remises, hangars et autres dépendances était en fer galvanisé, qui
étincelait aux rayons du soleil levant, de façon à faire cligner des
yeux aux aigles eux-mêmes. Sur toute la façade régnait une véranda
gracieusement envahie, dans ses parties treillagées, par des vignes et
des plantes grimpantes aux fleurs variées; au delà, se trouvait une
large allée carrossable, tracée dans le sol rouge et bordée d'orangers
touffus, chargés de fleurs, ainsi que de fruits, les uns verts, les
autres couleur d'or. Au delà des orangers, s'étendaient les jardins
entourés de murs bas en pierre brute, les vergers remplis d'arbres
fruitiers, et, plus loin encore, les parcs ou _kraals_ aux boeufs et aux
autruches, ces derniers encombrés d'échassiers au long cou.
A la droite de la maison, s'élevaient des plantations florissantes de
gommiers et autres arbres indigènes; à gauche, on voyait de vastes
terres cultivées, irriguées pour les moissons d'hiver, au moyen de la
puissante source qui s'échappait du flanc de la colline, à une grande
hauteur au-dessus de la maison, et donnait à ce lieu le nom de
Belle-Fontaine.
John Niel vit tout cela et bien d'autres choses encore, de son
observatoire sous la véranda, mais, pour le moment du moins, tout se
perdit dans la merveilleuse et sauvage beauté du panorama immense qui se
déroulait à ses pieds, sur la gauche, jusqu'à la grandiose chaîne des
montagnes du Drakensberg, couronnée çà et là de neige; panorama borné,
sur la droite comme en face, par l'horizon vaste et indécis des plaines
onduleuses du Transvaal. C'était une vue superbe, une de ces vues qui
font courir plus vite le sang dans les veines d'un homme et font battre
son coeur, joyeux de vivre pour la contempler. La terre couverte, à
perte de vue, d'une riche verdure qui s'inclinait et frémissait comme un
champ de blé au souffle de la brise matinale, le ciel d'un bleu profond,
sans un seul nuage pour troubler son immensité et, entre les deux, le
vif courant du vent chargé de parfums; sur la gauche, les montagnes
imposantes, inspirant des pensées solennelles, élevaient leurs crêtes
vers le ciel; couronnées de la neige des siècles, dont elles sont les
monuments, elles contemplaient majestueusement les larges plaines et les
éphémères fourmilières humaines qui les foulent et se croient, pendant
leur courte existence, les maîtresses de leur petit monde. Et au-dessus
de tout: montagnes, plaines et cours d'eau étincelants, la glorieuse
lumière du soleil d'Afrique et l'esprit de vie passant en ce jour, comme
il passait autrefois, sur les eaux plongées dans la nuit.
John, debout, regardait la beauté primitive de cette nature, la
comparait dans sa pensée, avec beaucoup d'autres paysages cultivés, et
en arrivait à cette conclusion: que si désirable que puisse être la
présence de l'homme civilisé dans le monde, on ne saurait affirmer que
ses oeuvres en augmentent réellement la beauté.
Ses réflexions furent interrompues par le pas ferme encore de Silas
Croft, malgré son âge et sa taille voûtée, et il se tourna aussitôt vers
lui.
«Eh bien! capitaine Niel, dit le vieillard, déjà levé! C'est bon signe,
si vous voulez devenir fermier. Oui, c'est une jolie vue et un joli
séjour! C'est moi qui l'ai fait. Il y a vingt-cinq ans, je vins ici à
cheval et vis le site. Tenez, vous voyez cette roche, derrière la
maison? Je couchai au-dessous, m'éveillai avec le soleil, contemplai
cette belle vue et la grande prairie alors peuplée de gibier, et je me
dis: «Silas, il y a vingt-cinq ans que tu erres dans cette vaste contrée
et tu commences à t'en fatiguer; tu n'as jamais vu un lieu plus beau, ni
plus sain; sois sage et restes-y.» Ainsi fut fait. J'achetai six mille
arpents pour 250 francs comptant et un tonnelet de gin et me mis à
l'oeuvre pour faire ce que vous voyez. Oui, c'est bien l'oeuvre de mes
mains; il n'est pas une pierre, pas un arbre qu'elles n'aient touché, et
vous savez ce que cela signifie dans un pays vierge. Enfin! quoi qu'il
en soit, j'ai réussi et maintenant je suis trop vieux pour exploiter le
domaine à moi seul; c'est pourquoi j'ai fait savoir que je désirais
prendre un associé, comme vous l'a dit le vieux Snow, à Durban. Vous
savez ce que j'ai dit à Snow: «Il me faut un _gentleman_; l'argent
m'importe peu; j'accepterai 25 000 francs pour une part d'un tiers, si
je peux trouver un _gentleman_; pas de vos Boers, ou de vos blancs
inférieurs.»
«J'ai assez des Boers et de leurs façons d'agir; le plus heureux jour de
ma vie fut celui où le vieux général Shepstone hissa le drapeau anglais
à Prétoria et où je pus reprendre mon titre d'Anglais.
«Seigneur! quand on pense qu'il est des hommes, sujets de la Reine, qui
aspirent à être de nouveau les sujets d'une république! Fous! capitaine
Niel! Ils sont absolument fous, je vous l'affirme. Enfin! tout cela est
fini. Vous savez ce que leur dit, au nom de la Reine, sir Garnet
Wolseley, là-bas, sur la rivière Vaal: «Que ce pays resterait anglais
jusqu'à ce que le soleil s'arrêtât dans le ciel, ou que la rivière Vaal
remontât vers sa source.» Cela me suffit; comme je le dis à ces
frondeurs qui voudraient reprendre le pays, maintenant que nous avons
payé leurs dettes et battu leurs ennemis: aucun gouvernement anglais ne
dément sa parole, pas plus qu'il ne manque aux engagements pris
solennellement par ses représentants. Nous laissons ces sortes de choses
aux étrangers. Non, non, Capitaine, je ne vous demanderais pas de
prendre un intérêt dans cette affaire, si je n'étais pas certain que ce
pays restera sous la protection du drapeau anglais. Mais nous
reparlerons de tout ceci une autre fois; allons déjeuner.»
Après le repas, comme John boitait trop pour faire le tour de la ferme,
la belle Bessie lui proposa de venir l'aider à laver un lot de plumes
d'autruche. Le lieu de l'opération était une petite pelouse située
derrière un massif d'orangers. Là furent placés un baquet plein d'eau
chaude et une bassine en fer battu, contenant de l'eau froide. Les
plumes, couvertes, pour la plupart, d'une boue rouge, furent d'abord
plongées dans le baquet d'eau chaude, où John les brossa avec du savon,
puis les transféra dans la bassine d'eau froide; là, Bessie les rinçait
et les étendait ensuite sur un drap, pour les sécher au soleil.
La matinée était délicieuse et John découvrit promptement, qu'il y a au
monde beaucoup d'occupations plus désagréables que le lavage des plumes
d'autruche, en compagnie d'une charmante fille; car elle était
charmante, il n'y avait pas à en douter; un type de vraie femme heureuse
et fraîche. Assise sur un tabouret bas, ses manches relevées presque
jusqu'à l'épaule, elle laissait voir deux bras qui n'eussent pas déparé
une statue de Vénus, riait et babillait sans interrompre son travail.
John n'était pas très vulnérable; il avait joué avec le feu; il s'était
brûlé les doigts comme bien d'autres jeunes imprudents; néanmoins il se
demandait, en face de cette belle jeune fille, qu'il comparait en
lui-même à un superbe bouton de rose prêt à s'épanouir, combien de temps
il serait possible de vivre avec elle, dans la même maison, sans tomber
sous le charme de sa grâce et de sa beauté? Puis il se rappela Jess et
le contraste que présentaient les deux soeurs.
«Où est votre soeur? demanda-t-il tout à coup.
--Jess? Oh! je crois qu'elle est allée à la Vallée aux Lions, pour lire
ou dessiner. Voyez-vous, dans cet établissement, je représente le
travail manuel et Jess l'_intellect_»; et, avec un joli signe de tête,
elle ajouta: «Il y a eu erreur quelque part; elle a pris toute la
supériorité d'esprit!
--En tout cas, dit John tranquillement, les yeux fixés sur elle, je ne
pense pas que vous ayez à vous plaindre de la manière dont la nature
vous a traitée.»
Elle rougit un peu, plutôt du ton dont il avait parlé que de ce qu'il
avait dit, et se hâta de reprendre:
«Jess est la meilleure, la plus chère, la plus intelligente des femmes,
voilà mon opinion; elle n'a, je crois, qu'un seul défaut: elle me gâte
trop. Mon oncle m'a dit vous avoir conté que, lors de notre arrivée ici,
j'avais huit ans. Je me rappelle que lorsque nous fûmes égarées dans la
prairie ce soir-là, par une pluie battante et glaciale, Jess ôta son
châle et l'enroula sur moi, par-dessus le mien. Eh bien! il en a
toujours été ainsi; c'est toujours moi qui dois avoir le châle et tout
doit me céder. Telle est Jess; quelquefois je la crois froide comme une
pierre, mais quand elle aime quelqu'un, c'en est effrayant. Je connais
peu de femmes, mais j'imagine qu'il ne peut pas y en avoir beaucoup
comme Jess de par le monde. Elle est perdue dans ce désert; elle devrait
s'en aller en Angleterre, écrire de beaux livres et devenir célèbre;
seulement, ajouta-t-elle d'un petit air profond, je craindrais que tous
les livres de Jess ne fussent tristes.»
Bessie s'arrêta brusquement, changea de couleur et laissa retomber dans
l'eau, le paquet de plumes qu'elle tenait à la main. Suivant son regard,
John tourna le sien vers l'avenue des gommiers et vit un homme très
grand, coiffé d'un chapeau à très larges bords et monté sur un
magnifique cheval noir, qui s'avançait au petit galop vers la maison.
--Qui est-ce, miss Croft? demanda-t-il.
--C'est un homme que je n'aime pas, dit-elle, en frappant légèrement du
pied. Il s'appelle Frank Muller et il est moitié Boer, moitié Anglais.
Il est très riche, très habile et possède toutes les terres autour de
nous, de sorte que mon oncle est forcé de se montrer poli envers lui,
quoiqu'il ne l'aime pas non plus. Qu'est-ce qu'il peut bien vouloir?»
Le cheval approchait et John croyait que le cavalier allait passer sans
les voir, quand tout à coup la robe de Bessie attira son regard à
travers les arbres et il s'arrêta. Grand, robuste, extrêmement beau, il
paraissait avoir environ quarante ans; ses traits étaient réguliers, ses
yeux bleus et froids; sa barbe magnifique et dorée tombait bas sur sa
poitrine. Pour un Boer il était élégant, portait des vêtements d'étoffe
et de coupe anglaises et de grandes bottes à l'écuyère.
«Ah! miss Bessie! s'écria-t-il en anglais, vous voilà donc avec vos
jolis bras découverts. J'ai de la chance d'arriver juste à temps pour
les voir. Voulez-vous que je vienne vous aider à laver les plumes? Vous
n'avez qu'un mot à dire et....»
A ce moment il aperçut John et s'arrêta.
«Je suis venu à la recherche d'un boeuf noir, marqué d'un coeur et d'un
W au milieu. Savez-vous si votre oncle l'a vu quelque part?
--Non, Meinheer Muller, répondit Bessie froidement, mais mon oncle est
là-bas (elle montrait un parc situé à un demi-mille environ), si vous
désirez aller le lui demander.
--_Monsieur_ Muller, miss Bessie, dit-il, le front curieusement
contracté. _Meinheer_ est bon pour les Boers, mais nous sommes tous
Anglais maintenant. Quant au boeuf, il peut attendre; avec votre
permission je resterai ici jusqu'au retour de l'oncle Croft.» Sans plus
de cérémonie, il sauta à bas de son cheval, lui passa la bride sur la
tête pour lui faire comprendre qu'il devait rester là, et s'avança vers
Bessie, la main tendue. Aussitôt elle plongea ses deux bras dans l'eau
jusqu'au coude et John resta persuadé qu'elle avait voulu, par ce moyen,
éviter la poignée de main de son visiteur.
«Je regrette que mes mains soient mouillées», lui dit-elle, en lui
adressant un froid et léger salut de la tête. «Permettez-moi de vous
présenter, _monsieur_ (elle appuya sur ce mot) Frank Muller,... le
capitaine Niel, qui vient ici pour seconder mon oncle.»
John tendit sa main, que Muller serra.
«Capitaine? dit-il d'un ton interrogateur; capitaine de navire? je
suppose.
--Non, répondit John; capitaine dans l'armée anglaise.
--Oh! un «rooibaatje» (jaquette rouge); alors je ne m'étonne pas
qu'après la guerre contre les Zulus, vous vous fassiez fermier.
--Je ne vous comprends pas, répliqua John assez froidement.
--Oh! sans vous offenser, Capitaine! sans vous offenser! Je voulais
seulement dire que vous autres, jaquettes rouges, vous n'étiez pas
sortis très glorieusement de la dernière guerre. J'y étais avec Pict
Nys, et c'était chose à voir, je vous l'affirme. Un Zulu n'avait qu'à se
montrer la nuit, et vos régiments prenaient leur course, comme un
troupeau de boeufs qui sentent le lion.
«Et ils tiraient, ils tiraient n'importe où, n'importe comment, mais
surtout aux nuages, sans qu'on pût les arrêter. C'est pourquoi,
voyez-vous, je pensais que vous n'étiez pas fâché de changer votre épée
en charrue, comme dit la Bible, mais sans vous offenser, sans vous
offenser, croyez-moi.»