VIII

Ce ne fut qu'après être arrivé à cette conclusion qu'il trouva au matin

un peu de sommeil; une heure suffit pour calmer la tempête qui l'avait

si violemment secoué, et lorsqu'il s'éveilla, il se sentit l'esprit

tranquille, le corps dispos, dans l'état où il était tous les jours

depuis son séjour à Ourteau.

Après avoir fait sa tournée du matin dans les étables et la laiterie, il

monta à cheval pour aller surveiller les ouvriers; et quand, au haut

d'une colline, le caprice du chemin le mit en face de presque toute la

terre d'Ourteau qui, avec ses champs, ses prairies et ses bois,

s'étalait sous la lumière rasante du soleil levant, il haussa les

épaules à la pensée qu'un moment il avait admis la possibilité

d'abandonner tout cela.

--Quelle folie c'eût été! Quelle duperie!

Et cependant il avait la satisfaction de se dire que s'il avait cru au

testament il aurait accompli cet abandon, si terribles qu'en eussent été

les conséquences pour lui et plus encore pour les siens, pour Anie, dont

le mariage aurait été brisé, et pour sa femme, dont il retrouvait

l'accent vibrant encore quand elle lui disait: «Tant que ça ira bien,

j'irai moi-même; le jour où ça ira mal, je ne résisterais pas à de

nouvelles secousses.»

Combien eussent été rudes celles qui auraient accompagné leur sortie de

ce château qui ne lui avait jamais paru plus plaisant, plus beau qu'en

ce moment même, qui ne lui avait jamais été plus cher qu'à cette heure,

où il se disait qu'il aurait pu être forcé de le quitter.

Il avait arrêté son cheval et, pendant assez longtemps, il resta absorbé

dans une contemplation attendrie, puis, faisant le moulinet avec sa

makita qu'une lanière de cuir retenait à son poignet, il se mit en route

allègrement.

Jamais on ne l'avait vu plus dispos et de meilleure humeur que lorsqu'il

rentra pour déjeuner. Comme Mme Barincq arrivait lentement, d'un air

dolent, il l'interpella de loin:

--Allons, vite, la maman, je suis mort de faim.

Et, s'asseyant à sa place, il se mit à chanter un choeur de vieux

vaudeville sur un air de valse:

Allons, à table, et qu'on oublie

Un léger moment de chagrin.

Que la plus douce sympathie

Prenne sa place à ce festin.

--A la bonne heure, dit-elle, je t'aime mieux dans ces dispositions que

dans celles que tu montrais hier soir.

--Ce qui prouve que la maladie que tu diagnostiquais en moi n'était pas

bien grave.

--Il n'en est pas moins vrai qu'elle t'a agité cette nuit; je t'ai

entendu dans ta chambre te tourner et te retourner si furieusement sur

ton lit que, plusieurs fois, j'ai voulu me lever pour aller voir ce que

tu avais.

--Je gagnais de l'appétit.

--Tu ferais bien de le gagner d'une façon moins tapageuse.

Toute la journée, il garda sa bonne humeur et sa sérénité, se répétant:

--Évidemment, ce testament n'a aucune valeur; il ne peut pas en avoir.

Mais, à la longue, cette répétition même finit par l'amener à se

demander si, lorsqu'un fait porte en soi tous les caractères de

l'évidence, on se préoccupe de cette évidence: reconnue et constatée,

c'est fini; quand le soleil brille, on ne pense pas à se dire: «il est

évident qu'il fait jour.» N'est-il pas admis que la répétition d'un même

mot est une indication à peu près certaine du caractère de celui qui le

prononce machinalement, un aveu de ses soucis, de ses désirs? Si ce

testament était réellement sans valeur, pourquoi se répéter à chaque

instant qu'évidemment il n'en avait aucune? répéter n'est pas prouver.

Et puis, il fallait reconnaître aussi que le point de vue auquel on se

place pour juger un acte peut modifier singulièrement la valeur qu'on

lui attribue. Ce n'était pas en étranger, dégagé de tout intérêt

personnel, qu'il examinait la validité de ce testament. Qu'au lieu

d'instituer le capitaine légataire universel, ce fut Anie qu'il

instituât, comment le jugerait-il? Trouverait-il encore qu'évidemment il

n'avait aucune valeur? Ou bien, sans aller jusque-là, ce qui était

excessif, que ce fût Rébénacq qui découvrît le testament, qu'en

penserait-il? notaire de Gaston, son conseil, jusqu'à un certain point

son confident, en tout cas en situation mieux que personne de se rendre

compte des mobiles qui l'avaient dicté, et de ceux qui, plus tard,

l'avaient fait reprendre pour le reléguer avec des papiers

insignifiants, le déclarerait-il nul? En un mot, les conclusions d'une

conscience impartiale seraient-elles les mêmes que celles d'une

conscience qui ne pouvait pas sc placer au-dessus de considérations

personnelles?

La question était grave, et, lorsqu'elle se présenta à son esprit, elle

le frappa fortement, sa tranquillité fut troublée, sa sérénité s'envola,

et au lieu de s'endormir lourdement, comme il était naturel après une

nuit sans sommeil, il retomba dans les agitations et les perplexités de

la veille.

Vingt fois il décida de s'ouvrir dès le lendemain à Rébénacq pour s'en

remettre à son jugement; mais il n'avait pas plutôt pris cette

résolution, qui, au premier abord, semblait tout concilier, qu'il

l'abandonnait: car, enfin, était-il assuré de rencontrer chez Rébénacq,

ou chez tout autre, les conditions de droiture, d'indépendance,

d'impartialité de jugement, que par une exagération de conscience il ne

se reconnaissait pas en lui-même, telles qu'il les aurait voulues? Ce

n'était rien moins que leur repos à tous, leur bonheur, la vie de sa

femme, l'avenir de sa fille, qu'il allait remettre aux mains de celui

qu'il consulterait; et, devant une aussi lourde responsabilité, il avait

le droit de rester hésitant, plus que le droit, le devoir.

Qu'était au juste Rébénacq, en réalité, il ne le savait pas. Sans doute,

il avait les meilleures raisons pour le croire honnête et droit, et il

l'avait toujours vu tel, depuis qu'ils se connaissaient. Mais enfin,

l'honnêteté et la droiture sont des qualités de caractère, non d'esprit,

on peut être le plus honnête homme du monde, le plus délicat dans la

vie, et avoir en même temps le jugement faux. Or, s'il lui soumettait ce

testament, ce serait à son jugement qu'il ferait appel, et non à son

caractère. D'ailleurs, il fallait considérer aussi que les motifs de ce

jugement seraient dictés par les habitudes professionnelles du notaire,

par ses opinions, qui seraient plutôt moyennes que personnelles, et là

se trouvait un danger qui pouvait très légitimement inspirer la

défiance: s'il se récusait lui-même, parce qu'il avait peur de se

laisser influencer par son propre intérêt, ne pouvait-il pas craindre

que Rébénacq, de son côté, ne se laissât influencer par sa qualité de

notaire qui lui ferait voir dans ce testament le fait matériel, l'acte

même qu'il tiendrait entre ses mains, plutôt que les intentions de celui

qui l'avait écrit.

Et là-dessus, malgré toutes ses tergiversations, il ne variait point:

avant tout, ce qu'il fallait considérer, c'étaient les intentions de

Gaston qui, quelles qu'elles fussent, devaient être exécutées.

A la vérité, c'était revenir à son point de départ et reprendre les

raisonnements qui l'avaient amené à conclure que le testament du 11

novembre ne pouvait être que nul, c'est-à-dire à tourner dans le vide en

réalité puisqu'il se refusait, par scrupules de conscience, à s'arrêter

à cette conclusion basée sur la stricte observation des faits cependant,

en même temps que sur la logique.

Allait-il donc se laisser reprendre et enfiévrer par ses angoisses de la

nuit précédente, compliquées maintenant des scrupules qui s'étaient

éveillés en lui lorsqu'il avait compris qu'il pouvait très bien, à son

insu, se laisser influencer par l'intérêt personnel et par son amour

pour les siens?

Il avait beau se dire qu'il était de bonne foi dans ses raisonnements et

n'admettait comme vrais que ceux qui lui paraissaient conformes à la

logique, il n'en devait pas moins s'avouer qu'ils reposaient, ainsi que

leur conclusion, sur une interprétation et non sur un fait: sa

conviction que le retrait du testament démontrait le changement de

volonté de Gaston s'appuyait certainement sur la vraisemblance, mais

combien plus forte encore serait-elle et irréfutable, à tous les points

de vue, si l'on pouvait découvrir les causes qui avaient amené ce

changement!

Gaston avait voulu que le capitaine fut son légataire universel parce

qu'il le croyait son fils; puis il ne l'avait plus voulu parce qu'il

doutait de sa paternité, voilà ce que disaient le raisonnement,

l'induction, la logique, la vraisemblance; mais pourquoi avait-il douté

de cette paternité? Voilà ce que rien n'indiquait et ce qu'il fallait

précisément chercher, car cette découverte, si on la faisait, confirmait

les raisonnements et la vraisemblance, elle était la preuve des calculs

auxquels depuis deux jours il se livrait.

Le lendemain matin, il abrégea sa tournée dans les champs, et à neuf

heures il descendit de cheval à la porte de Rébénacq: si quelqu'un était

en situation de le guider dans ses recherches, c'était le notaire; mais

ne pouvant pas le questionner franchement, il commença par l'entretenir

de diverses affaires et ce fut seulement au moment de partir qu'il

aborda son sujet:

--Quand tu m'as parlé du testament qu'avait fait Gaston et qu'il t'a

repris, tu m'as dit que c'était pour en changer les dispositions ou pour

le détruire.

--A ce moment les deux hypothèses s'expliquaient et il y avait des

raisons pour l'une comme pour l'autre; l'inventaire a prouvé que celle

de la destruction était la bonne.

--De ce retrait, tu avais conclu que ce testament n'exprimait plus les

intentions de Gaston.

--S'il avait exprimé ses intentions, il ne me l'aurait pas repris.

--Cela paraît évident.

--Dis que c'est clair comme la lumière du soleil: un testament n'est pas

d'une lecture tellement agréable pour celui qui l'a fait qu'on éprouve

le besoin de le relire de temps en temps.

--Depuis l'inventaire t'es-tu quelquefois demandé ce qui avait pu

changer les sentiments de Gaston à l'égard du capitaine?

--Ma foi, non; à quoi bon! Il n'y avait intérêt à raisonner sur ces

sentiments que lorsque nous ne savions pas si ce testament était détruit

et si nous n'allions pas en trouver un autre; nous n'avons trouvé ni

celui-là ni l'autre, c'est donc que l'hypothèse de la modification des

sentiments était bonne.

--Mais qui a provoqué et amené ces modifications?

--Ah! voilà; je ne vois, comme je te l'ai dit, que les doutes que Gaston

avait sur sa paternité, doutes qui ont empoisonné sa vie.

--Sais-tu si, quand il t'a repris l'acte, un fait quelconque avait pu

confirmer ses doutes et lui prouver que décidément le capitaine n'était

pas son fils?

--Comment veux-tu que je sache cela?

--Tu pourrais avoir une indication qui, si vague qu'elle eût été à ce

moment, s'expliquerait maintenant par le fait accompli.

--Je n'ai rien autre chose que le trouble de Gaston lorsqu'il est venu

me redemander son testament, mais la cause de ce trouble, je l'ignore.

--Tu m'avais donné comme explication une découverte décisive qu'il

aurait faite, un témoignage, une lettre.

--Comme explication non, comme supposition oui; je t'ai dit qu'il était

possible que les soupçons de Gaston eussent été confirmés par une

lettre, par un témoignage, par une preuve quelconque trouvée tout à

coup, qui serait venue lui démontrer que le capitaine n'était pas son

fils, mais je ne t'ai pas dit que cela fût, attendu que je n'en savais

rien. Quand on cherche au hasard comme je le faisais, il faut tout

examiner, tout admettre, même l'absurde.

--Mais il n'était pas absurde, il me semble, de supposer que c'était le

changement des sentiments de Gaston envers celui qu'il avait cru son

fils jusqu'à ce jour qui modifiait ses dispositions testamentaires?

--Pas du tout, cela paraissait raisonnable, vraisemblable, probant même.

Mais les suppositions pour expliquer le changement de volonté de Gaston

auraient pu, à ce moment, se porter d'un autre côté; du tien, par

exemple.

--Du mien!

--Assurément. Si Gaston m'a un mois avant sa mort repris le testament

qu'il avait fait plusieurs années auparavant, c'est qu'à ce moment cet

acte n'exprimait plus sa volonté.

--N'est-ce pas?

--Cela est incontestable. Mais quelle volonté? A qui s'appliquait-elle?

Au capitaine? A toi? Dans mes suppositions je partais de l'idée que

Gaston avait voulu changer ses dispositions en faveur du capitaine. Mais

pour être complet il aurait fallu partir aussi d'un point tout différent

et admettre qu'il avait très bien pu vouloir changer celles faites en ta

faveur ou à ton détriment.

--Mais c'est vrai, ce que tu dis là!

--Tu n'y avais pas pensé?

--Non... Oh non!

Non, assurément il n'y avait pas pensé, mais maintenant tout ce qu'il

avait si laborieusement bâti s'écroulait.

--Sans savoir au juste ce que contenait l'acte qui m'a été repris,

continua le notaire, j'avais de fortes raisons, et je te les ai données,

pour croire qu'il instituait le capitaine légataire universel, et je

partais de là pour faire toutes les suppositions dont nous avons parlé,

sur le changement dans les sentiments de Gaston envers le capitaine, et

par suite dans ses dispositions. Mais, si nous admettons que d'autres

personnes que le capitaine figuraient dans cet acte, à un titre

quelconque, toutes ces suppositions tombent, et il n'en reste absolument

rien, puisqu'il se peut très bien qu'en reprenant son testament, Gaston

ait voulu simplement le modifier à l'égard de ces personnes. Ainsi il

s'agit de toi, par exemple: Gaston n'est plus satisfait du legs qu'il

t'a fait; il reprend donc l'acte, soit pour augmenter ce legs, soit pour

le diminuer; les deux hypothèses peuvent se soutenir, tu le reconnais,

n'est-ce pas?

--Oui... Je le reconnais.

--Je n'ai pas besoin de te dire que celle de la diminution de ton legs

n'est, là, que pour pousser les choses à l'extrême. Je suis certain, au

contraire, que ses intentions étaient de l'augmenter; la colère qu'il

éprouvait contre toi, chaque fois qu'il payait les intérêts de la somme

dont il avait répondu, était tombée depuis le remboursement de cette

somme, et d'autre part le sentiment fraternel s'était réveillé dans son

coeur, plus fort, plus vivace, à mesure qu'il s'affaiblissait, et qu'en

présence de la mort menaçante il se rejetait dans les souvenirs de votre

enfance; tu vois donc que les probabilités d'un changement de sentiments

du frère sont possibles, tout comme le sont celles d'un changement de

sentiments du père pour le fils; il y a eu un moment où tu n'étais plus

un frère pour Gaston; il peut tout aussi bien y en avoir eu un autre où

le capitaine n'a plus été un fils pour lui.

--Mais ne penches-tu pas pour une plutôt que pour l'autre?

--Je ne devrais pas avoir besoin de te dire que c'est pour

l'affaiblissement du sentiment paternel, et la recrudescence du

sentiment fraternel. Frappé dans sa tendresse de père par une atteinte

grave, Gaston, n'ayant plus de fils, s'est souvenu qu'il avait un frère;

sois sûr que, sans votre brouille, il se serait moins vivement attaché

au capitaine, de même que, sans son affection pour celui-ci, il aurait

éprouvé plus tôt le besoin de se rapprocher de toi, ainsi que de ta

fille, dont il aurait fait la sienne. Cela est si vrai que lorsque, pour

des causes qui nous échappent, l'affaiblissement du sentiment paternel

s'est produit en lui, il a repris son testament et l'a détruit, te

faisant ainsi son héritier.

--Que je voudrais te croire!

Se méprenant sur le sens vrai de cette exclamation, Rébénacq crut

qu'elle exprimait seulement le regret de ne pouvoir croire à un retour

d'affection fraternelle:

--Si tu doutes de moi, dit-il, et de mes suppositions, tu ne peux pas

résister aux faits. L'acte a été détruit, n'est-il pas vrai? Alors que

veux-tu de plus?

L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891 · 第 28 / 30 题