Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

Incontestablement Gaston avait passé par des états divers, ballotté

entre les extrêmes: un jour croyant à sa paternité, le lendemain n'y

croyant pas; malgré tout, attaché à cet enfant qu'il avait élevé, et qui

d'ailleurs possédait des qualités réelles pour lesquelles on pouvait

très bien l'aimer, en dehors de tout sentiment paternel.

En partant de ce point de vue, il était facile de se représenter comment

les choses s'étaient passées et les phases que les sentiments de Gaston

avaient suivies.

Un jour, convaincu que le capitaine était son fils, il avait fait son

testament pour le déposer à Rébénacq; il y avait certitude chez lui; et,

dès lors, son devoir l'obligeait à oublier qu'il avait un frère, pour ne

voir que son fils: c'est la loi civile qui veut que l'enfant illégitime

ne soit qu'un demi-enfant, et en cela elle obéit à des considérations

qui n'ont d'autorité qu'au point de vue social; mais la loi naturelle se

détermine par d'autres raisons plus humaines: pour elle un fils,

légitime ou non, est un fils, et un frère n'est qu'un frère; en vertu de

ce principe, le frère avait été sacrifié au fils, et cela était

parfaitement juste. Mais plus tard, un mois avant de mourir, cette foi

en sa paternité ébranlée pour des raisons qui restaient à découvrir,

puis détruite, le fils, qui n'était plus qu'un enfant auquel on s'était

attaché à tort, avait cédé la première place au frère, et le testament

avait été repris chez Rébénacq.

Sans doute ce n'était là qu'une hypothèse, mais ce qui lui donnait une

grande force, c'était l'endroit même où le testament avait été

découvert, non dans le tiroir des papiers de famille, non dans celui qui

renfermait les lettres de Léontine Dufourcq et du capitaine, mais dans

un autre, où ne se trouvaient que des pièces à peu près insignifiantes.

Est-ce que, si Gaston l'avait considéré comme l'acte de sa dernière

volonté, il l'aurait ainsi mis au rancart? au contraire, après l'avoir

retiré de chez Rébénacq, ne l'aurait-il pas soigneusement serré?

Pour être subtil, ce raisonnement n'en reposait pas moins sur la

vraisemblance, en même temps que sur la connaissance du caractère de

Gaston, qui ne faisait rien à la légère.

A la vérité on pouvait se demander, et on devait même se demander

pourquoi, l'ayant pris pour le détruire ou le modifier, on le retrouvait

intact, tel qu'il avait été rédigé dans sa forme primitive; mais cette

question portait avec elle sa réponse, aussi simple que logique: pour le

détruire, il avait attendu d'en avoir fait un autre, et

vraisemblablement, le jour où il aurait remis au notaire le second

testament, expression de sa volonté, il aurait brûlé ou déchiré le

papier.

Il ne l'avait pas fait, cela était certain, puisque ce premier testament

existait, mais ce qui était non moins certain, c'est qu'il avait voulu

le faire; or, lorsqu'il s'agit du testament, c'est l'intention du

testateur qui prime tout, et cette intention se manifestait clairement,

aussi bien par le retrait du testament de chez le notaire que par le peu

de soin apporté à ce papier, insignifiant désormais.

Lorsque nous héritons d'un parent qui nous est proche, d'un père, d'un

frère, ce n'est pas seulement à sa fortune que nous succédons, c'est

aussi à ses intentions, et c'est par là surtout que nous le continuons.

Serait-ce continuer Gaston, serait ce suivre ses intentions, que

d'accepter comme valable ce testament?

De bonne foi, et sa conscience sincèrement interrogée, il ne le croyait

pas.

L'Illustration, No. 2512, 18 Avril 1891 · 第 27 / 30 题