DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

La cuisine, simple dans son origine, raffinée de siècle en siècle, est

devenue un art difficile, une science compliquée sur laquelle beaucoup

d’auteurs ont écrit, sans avoir pu l’embrasser dans son ensemble. Nos

plaisirs sont si rares, les idées qui peuvent servir à les renouveler

sont si fugitives et si variables, qu’il est bien permis de vouloir

les fixer; et c’est sans doute une ambition bien naturelle à l’homme

que celle d’étendre le domaine de ses jouissances, en mettant à profit

les présens de la nature. Nous suivons tous, bon gré mal gré, ce point

de vue; et le bonheur consiste dans le secret d’en approcher plus ou

moins. Les personnes les plus austères, celles qui ne se font aucun

scrupule de blâmer les fantaisies d’un superflu souvent nécessaire,

sont elles-mêmes bien aises d’en profiter; et ne manqueraient pas

de ressentir une privation, si ces fantaisies étaient pour elles

une habitude qui ne fût plus à leur portée. D’ailleurs, puisqu’il

est impossible de nous réduire à la sauce des Lacédémoniens, il est

sans doute bien plus raisonnable de jouir des raffinemens de notre

sensualité que de s’en plaindre; il est bien plus conforme à nos

goûts de l’augmenter que de la diminuer. Nos aimables épicuriens

goûteront ma théorie, et peut-être, bien loin de la censurer, ils

aimeraient mieux la mettre plus souvent en pratique.

La délicatesse de notre table fut portée, dans le siècle dernier, à un

tel degré de perfection, qu’il sera bien difficile de la surpasser. Les

Français se glorifiaient de voir le goût de leur cuisine régner, avec

le même empire que leur langue et leurs modes, sur les états opulens de

l’Europe, du nord au midi. J’ignore si nous avions atteint la recherche

des grands de l’Asie, ou des Lucullus de l’ancienne Rome; toujours

est-il vrai que nous étions reconnus à cet égard pour les arbitres de

l’élégance; et que notre supériorité n’était plus mise en question.

Les délicats, occupés d’idées moins dangereuses et plus réelles que

celles auxquelles se livraient nos philosophes métaphysiciens, avaient

fait la suite d’observations que leur fortune avait pu leur permettre;

la doctrine des hommes distingués dans l’art était fixée; ils

n’espéraient plus lui voir faire des progrès, toujours prêts d’ailleurs

à encourager la découverte d’un nouveau plaisir. J’ai eu l’occasion

de faire l’épreuve des méthodes les plus accréditées, souvent même de

les améliorer, après des expériences successives; et c’est le tableau

de ces améliorations, de mes procédés particuliers que je présente,

avec toutes les circonstances nécessaires, même pour l’élève qui ne

serait pas au fait des premiers élémens.

Il ne s’agit point ici d’entrer dans de longs détails sur l’art du

cuisinier, mais de réunir, suivant l’ordre des saisons, les mets en

vogue aux mets exquis anciens, et d’en former un ensemble qui puisse

donner aux amateurs une idée précise d’un repas excellent et bien

servi. Si je puis me féliciter d’avoir étendu les limites de nos

connaissances dans cette matière, je puis encore me flatter de leur

donner un nouvel attrait, à la faveur d’un aperçu clair et rapide qui

se concilie très-bien avec les considérations de l’économie.

Sans doute la curiosité peut déterminer à faire de nouvelles

expériences; le besoin de varier peut amener des changemens qui, sans

altérer le principe d’un mets, le modifient au moyen d’une simple

décoration; et c’est alors qu’on peut lui donner tel nom qu’on voudra.

Un chef de cuisine ingénieux, tel qu’un Laguippière, un Dalègre, un

Lenoir, etc., ajoute ou supprime quelque chose à un mets connu, dans

la manière de le composer ou de le décorer; il lui donne un nom de

fantaisie, par exemple celui du patron auquel il est attaché. Cette

variété d’expressions, pour exprimer la même idée, peut égarer l’élève

qui cherche à se perfectionner, et produire une certaine confusion

dans la manière de préparer le mets; mais cette qualification nouvelle

donne à ce mets connu les grâces de la nouveauté; il perd son nom

primitif, et c’est sous le nom moderne qu’il est mis en œuvre dans

toutes les cuisines. Ainsi, par exemple, ont été nommées _Côtelettes à

la Soubise_, celles _à la Purée d’Oignons_, etc.

Bien loin de me piquer de copier servilement ce que d’autres érudits

dans cet art ont écrit ou fait sous ce rapport, j’ai fait différentes

innovations reconnues utiles; et je me fais un devoir particulier

d’exposer avec précision ma méthode; je la crois perfectionnée d’après

les premiers officiers de bouche, contrôleurs des maisons royales,

d’après les cuisiniers qui jouissaient de la plus grande réputation

dans leur état, et à l’école desquels je l’ai apprise et exercée. Je

donne une instruction circonstanciée, et des idées nouvelles, par

exemple, sur les meilleurs moyens de distiller les liqueurs, de choisir

les vins, de les transvaser, de les conserver et de les réparer au

besoin. J’offre un système complet pour tout ce qui concerne l’Office

en général, comme glaces, conserves, etc. J’indique les mets les

plus exquis et les plus vantés de la cuisine anglaise, que j’ai eu

l’avantage de transplanter le premier en France. Une mère de famille

pourrait trouver dans ce livre la manière de faire tous les mets

connus, ainsi que ceux qui sont de mon invention, et présider elle-même

à leur composition.

Je donne mes procédés dans tous leurs détails; je présente mes

services de table dans les divers genres, tels qu’ils doivent être, et

particulièrement tels qu’ils furent à l’époque où les étrangers mêmes

rendaient justice à la finesse de notre goût et au raffinement de notre

luxe. J’ai fait des réformes, des améliorations pour aller du bien au

mieux. J’ai cru devoir ajouter dans la table des matières, à l’article

des mets énoncés, un numéro qui renvoie à l’art de leur composition.

Cette indication m’a paru nécessaire pour la commodité et pour la

clarté.

Je puis me flatter d’avoir fourni dans cet Ouvrage, soit aux

maîtres-d’hôtel et chefs de cuisine, soit aux chefs d’office, soit

aux amateurs, avec l’aide du cuisinier le plus ordinaire, les moyens

les plus simples et les moins dispendieux de faire un grand et beau

service. Une expérience de quarante-quatre ans me garantit le succès

de ma doctrine. Je la crois une des meilleures; et si je me permets

cette assertion, c’est plutôt d’après l’opinion générale que d’après

la mienne. Les hommes qui connaissent le mieux la délicatesse de la

table n’ont jamais cessé de m’honorer de leur confiance. Fier de

leurs suffrages, je m’estimerais heureux de contribuer encore à leurs

plaisirs, et d’ajouter ainsi à leur bonheur. Je présente, dans ce

tableau des progrès de l’art, mes observations, mûries par une longue

expérience: ce sont là mes derniers adieux.

L'Art du Cuisinier, Volume 1 · 第 10 / 113 题