Voyage de l'auteur à Bantam.
Je rentrai donc à Goa aussi pauvre que j'en étais parti. Pour tâcher de
relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands,
qui me chargèrent d'aller vendre une cargaison à Achem pour leur
rapporter du poivre. Nous nous arrêtâmes quelque temps dans une petite
île nommée Talinkan, pour réparer quelques avaries que nous avions
éprouvées; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous
entrâmes chez le souverain de cette petite île, nous fûmes très étonnés
de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et
nous présenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous
crûmes d'abord que c'était une insulte préméditée; mais notre interprète
nous expliqua que c'était au contraire la plus grande marque de
politesse qu'ils pussent nous donner; par là ils se déclaraient nos
esclaves et se montraient prêts à recevoir une fustigation. Nous nous
empressâmes de leur rendre leurs civilités, et après nous être ainsi
regardés sans nous voir pendant quelque temps, nous traitâmes de l'achat
des vivres dont nous avions besoin; après quoi nous prîmes congé d'eux
en répétant la même cérémonie.
Nous étions depuis peu de jours à Achem quand une flotte hollandaise
parut devant cette ville, pour réclamer un vaisseau de cette nation qui
avait été saisi l'année précédente. Le roi demanda notre secours, que
nous lui accordâmes d'autant plus volontiers que les Hollandais
commençaient à nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur
côté, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et
d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'île
avec les Européens se concentrait à Achem. Le siége de cette ville dura
deux mois, et l'on combattit des deux côtés avec un égal acharnement.
Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de
ses troupes et qu'il ne pouvait résister plus long-temps, ordonna de
mettre dans les canons tout ce qu'il possédait d'or et d'argent et de
bijoux, et fit faire une dernière décharge sur l'ennemi; il se renferma
ensuite dans son palais, auquel il mit le feu après avoir poignardé ses
femmes et ses enfants. Toute la population fut massacrée; les indigènes
ouvraient l'estomac à leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas
avalé des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvèrent de cette
manière des richesses considérables. Quant au petit nombre de Portugais
qui avaient survécu, les Hollandais consentirent à les recevoir à
quartier, mais à condition de les déposer dans les ports de l'Inde qui
leur conviendraient.
Les Hollandais, après m'avoir long-temps promené sans me permettre de
sortir du vaisseau, me débarquèrent à Balassore; le capitaine eut même
la charité de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benarès,
où j'arrivai absolument sans ressources. Ma misère était telle que je
fus forcé de me louer à un riche Banian qui avait fondé une espèce
d'hôpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians
croient à la transmigration des âmes, et se font un point de religion
non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les
animaux comme leurs frères. Ce Banian me donnait donc une roupie par
jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel métier pour un
gentilhomme! c'était un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas
pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis.
Au bout de quelque temps mon sort s'améliora. J'avais raccommodé tant
bien que mal un vieux mousquet de fabrique européenne, et, comme
personne dans la ville n'était en état d'en faire autant, j'abandonnai
mon état de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui
d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux
officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner à Delhi.
J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des états
européens.