CHAPITRE X.

Naufrage de l'auteur aux Maldives.

Il y avait déjà près de dix ans que j'étais aux Indes; je devais espérer

que l'affaire du marquis del Valle serait oubliée; mes cheveux

commençaient à blanchir, et j'éprouvais un pressant désir de revoir ma

patrie. Je pris donc congé du roi du Pégu, qui me combla de bienfaits,

et je m'embarquai à bord d'un vaisseau commandé par Diego Veloso, pour

retourner à Goa. Nous abordâmes d'abord à Trinquemale, dans l'île de

Ceylan, pour y prendre des rafraîchissements. Un juif vint à bord nous

offrir ses services; il nous présenta une lettre de recommandation ainsi

conçue: «Ce juif nous a livrés au roi de Ceylan; je prie mes

compatriotes de me venger. Signé A. Barbosa.» Comme ces paroles étaient

en portugais, il ne les comprenait pas, et les regardait comme un

excellent certificat. Nous résolûmes de venger nos compatriotes, et

quand nous eûmes embarqué tout ce dont nous avions besoin, nous levâmes

l'ancre, emmenant le juif avec nous. Connaissant le goût de sa nation

pour le lard, nous le piquâmes comme une poularde et nous le lançâmes à

la mer dans un tonneau vide, pour lui laisser la chance d'être jeté sur

la côte et d'apprendre aux naturels comment se vengent les Portugais.

Quelques jours après, une fumée épaisse commença à se répandre dans le

navire, et bientôt nous ne pûmes douter que le feu ne fût dans la cale.

Le danger était d'autant plus grand que nous avions à bord plus de cinq

cents barils d'eau-de-vie de dattes; aussi tous nos efforts pour arrêter

l'incendie étaient inutiles. Il ne fallut songer qu'à nous jeter dans

les embarcations; à peine étions-nous à mille pas du vaisseau, qu'il

éclata comme une bombe, en lançant des jets de flammes de tous les

côtés, et bientôt la mer fut couverte de ses débris. Veloso, supposant

avec raison que nous n'étions pas éloignés des îles Maldives, fit

gouverner à l'ouest, et nous y débarquâmes le troisième jour, après

avoir horriblement souffert de la soif et de la chaleur.

A peine avions-nous touché la terre que nous fûmes entourés par les

habitants, armés de zagayes; ils nous enlevèrent le peu que nous avions

sauvé, et nous poussèrent vers leur village. Après nous avoir partagés

comme un vil troupeau, ils nous employèrent aux travaux les plus rudes

et les plus dégoûtants, et nous épargnèrent si peu les coups, qu'ils

m'ont bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribués dans ma vie.

Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent presque nus et qu'ils ne

vivent que de poissons et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse

que les premiers grands d'Espagne. Voici comment ils la confèrent: Le

récipiendaire est attaché à un poteau, et pendant trois jours on lui

fait souffrir tous les maux imaginables. Il reçoit des soufflets et des

coups de pieds; on lui crache à la figure, on lui jette des poignées de

fourmis et d'insectes venimeux, enfin on ne lui laisse de repos ni jour

ni nuit; seulement il n'est pas permis de faire couler son sang. S'il

succombe dans cette épreuve, il est noté d'infamie et n'a guère d'autre

ressource que de se suicider. S'il résiste, au contraire, on le porte

plutôt qu'on ne l'amène aux pieds du roi. Celui-ci l'inonde d'une

liqueur qu'il est inutile de nommer, et le voilà aussi noble que s'il

descendait du roi Rodrigue.

Je m'acquis quelque faveur auprès du roi en découvrant celui qui lui

avait volé une bague à laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait

retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, et, après avoir fait une

foule de simagrées qu'ils prirent pour des opérations magiques, je leur

annonçai que j'apercevais une plume de perroquet sur le nez du voleur.

Celui-ci y porta la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus pas

de peine à le désigner. Il voulut nier, mais une volée de coups de bâton

l'eut bientôt ramené à la sincérité. Cette aventure m'attira la

réputation d'un grand devin, et me fit dispenser de tout travail

pénible. J'obtins même du roi de faire avertir à Caranganore quelques

marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci furent assez généreux

pour avancer la petite somme qu'on réclamait pour notre rançon, et pour

nous conduire à Goa sans rien exiger pour notre passage.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 48 / 60 题