Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.
Achar-Khan, qui régnait alors à Delhi, avait conquis presque toute
l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait
donner une idée de la magnificence de sa cour. Son trône était d'or
massif et couvert de pierres précieuses; le dais qui le couvrait était
supporté par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une
vigne d'or émaillée, dont les feuilles étaient formées par des émeraudes
et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de
cent éléphants, couverts de housses de soie cramoisie brodée d'or, et de
deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses étaient d'argent
doré. On prétend que son armée s'élève à plus de deux cent mille hommes.
Les Mogols sont mahométans, mais les habitants des pays qu'ils ont
conquis sont presque tous païens; ils les traitent avec la plus grande
dureté, et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. Pendant
que j'étais à Benarès, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva
couvert de contusions. Il fit proclamer aussitôt que son médecin lui
avait ordonné des cataplasmes de pièces d'or, et exigea pour cet usage
mille sequins par jour, que la ville fut obligée de lui compter. Quand
les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis
toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs
chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour
avoir usé leurs dents à les mâcher.
Ce peuple est généralement très propre, et ne comprend pas la saleté
sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne.
Deux pères capucins étaient venus de Goa avec un passeport du Grand
Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrétienne. Quand il les
vit, il fut furieux qu'ils osassent se présenter devant lui dans l'état
de saleté qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous
l'habit de Saint-François. Il voulait d'abord les faire mettre à mort;
mais, comme ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on les fît
tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de
toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien
qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opération
fut terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas
mettre la peste dans la ville en retombant dans leur première faute.
Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai de cette occasion pour
retourner à Goa.
Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un
combat que notre petite caravane eut à soutenir contre des singes dans
une forêt de cocotiers. Un de nous ayant tiré sur eux imprudemment et en
ayant blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grêle
de noix, qui sont de la grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes
obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions gagné la rase campagne.
J'ai assisté à bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis
rarement trouvé à une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'eûmes
pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement
blessés à la tête.
Je ferai ici mention de la manière assez singulière dont les habitants
prennent les singes. Ils placent du maïs, dont ces animaux sont très
friands, dans des bouteilles de grès, dont le goulot est calculé de
manière à ce que les singes puissent y passer la main quand elle est
ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est fermée. Le singe
ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poignée de maïs,
mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la
bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans
vouloir lâcher leur proie. On en prend de cette manière de grandes
quantités. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les
habitants les assomment pour les manger.