CHAPITRE XII.

Séjour de l'auteur à la cour du Grand Mogol.

Achar-Khan, qui régnait alors à Delhi, avait conquis presque toute

l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait

donner une idée de la magnificence de sa cour. Son trône était d'or

massif et couvert de pierres précieuses; le dais qui le couvrait était

supporté par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une

vigne d'or émaillée, dont les feuilles étaient formées par des émeraudes

et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de

cent éléphants, couverts de housses de soie cramoisie brodée d'or, et de

deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses étaient d'argent

doré. On prétend que son armée s'élève à plus de deux cent mille hommes.

Les Mogols sont mahométans, mais les habitants des pays qu'ils ont

conquis sont presque tous païens; ils les traitent avec la plus grande

dureté, et les font mettre à mort sous le plus léger prétexte. Pendant

que j'étais à Benarès, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva

couvert de contusions. Il fit proclamer aussitôt que son médecin lui

avait ordonné des cataplasmes de pièces d'or, et exigea pour cet usage

mille sequins par jour, que la ville fut obligée de lui compter. Quand

les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis

toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs

chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour

avoir usé leurs dents à les mâcher.

Ce peuple est généralement très propre, et ne comprend pas la saleté

sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne.

Deux pères capucins étaient venus de Goa avec un passeport du Grand

Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrétienne. Quand il les

vit, il fut furieux qu'ils osassent se présenter devant lui dans l'état

de saleté qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous

l'habit de Saint-François. Il voulait d'abord les faire mettre à mort;

mais, comme ils invoquèrent son passeport, il ordonna qu'on les fît

tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de

toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien

qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opération

fut terminée, ils reçurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas

mettre la peste dans la ville en retombant dans leur première faute.

Comme j'avais amassé quelque argent, je profitai de cette occasion pour

retourner à Goa.

Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un

combat que notre petite caravane eut à soutenir contre des singes dans

une forêt de cocotiers. Un de nous ayant tiré sur eux imprudemment et en

ayant blessé un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grêle

de noix, qui sont de la grosseur de la tête d'un homme, que nous fûmes

obligés de fuir jusqu'à ce que nous eussions gagné la rase campagne.

J'ai assisté à bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis

rarement trouvé à une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'eûmes

pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent très dangereusement

blessés à la tête.

Je ferai ici mention de la manière assez singulière dont les habitants

prennent les singes. Ils placent du maïs, dont ces animaux sont très

friands, dans des bouteilles de grès, dont le goulot est calculé de

manière à ce que les singes puissent y passer la main quand elle est

ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est fermée. Le singe

ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poignée de maïs,

mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la

bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans

vouloir lâcher leur proie. On en prend de cette manière de grandes

quantités. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les

habitants les assomment pour les manger.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 50 / 60 题