CHAPITRE IX.

Guerre pour un éléphant blanc.

Nous marchâmes pendant plusieurs semaines à travers d'immenses forêts de

bambous, dans lesquelles l'on ne rencontre que de rares villages; peu à

peu le pays devint plus peuplé, et enfin nous approchâmes de Pégu, dont

les environs sont très riches et très bien cultivés. Le roi, qui avait

déjà eu quelques rapports avec les Portugais, me reçut avec

bienveillance et m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait pour

repousser les attaques du roi de Siam.

Le sujet de cette guerre était un éléphant blanc que possédait le roi du

Pégu, et qui était adoré comme un dieu; il était dans une magnifique

écurie ornée d'ivoire et de porcelaine; on lui donnait à boire dans des

seaux d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient sa nourriture

à genoux, dans des plats d'or. La possession d'un animal de cette espèce

était considérée comme d'autant plus précieuse, qu'elle donnait au

prince qui en jouissait une espèce de suprématie sur les rois voisins.

C'était pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance à

l'enlever à celui du Pégu, beaucoup moins puissant que lui.

Il le lui avait donc fait demander par un ambassadeur. Celui-ci se

distingua par un trait que je veux citer ici. Quand il entra dans la

salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas préparé de siége pour

lui; sur un signe qu'il fit, un de ses esclaves se courba en avant en

s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement et prononça son

discours, dans lequel il menaçait le roi du Pégu de la vengeance de son

maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant blanc; mais ce dernier,

comptant sur la protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur

se retira, et, comme on lui faisait observer qu'il laissait son esclave

au palais, il répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du roi mon maître

n'ont pas l'habitude d'emporter leur siége.

Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait pu réunir qu'une armée

beaucoup moins nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite était donc

imminente sans un expédient que je lui suggérai. Il fit apporter dans

son camp une immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie fabriquée avec

du riz; puis, à la première attaque des Siamois, il fit semblant de

s'enfuir dans une déroute complète. Les Siamois se mirent aussitôt à

piller son camp et à s'enivrer: c'était ce que j'avais prévu. Quand ils

furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les attaquâmes de nouveau et nous

en fîmes une horrible boucherie; le roi de Siam lui-même fut fait

prisonnier, et le roi de Pégu le condamna à nettoyer les ordures de

l'éléphant blanc dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux roi

n'avait pour vivre que le petit commerce qu'il faisait en vendant ces

ordures aux dévots de la classe du peuple, qui les considéraient comme

des reliques.

Je ne veux point passer sous silence un usage singulier des habitants du

Pégu. Quand il y a plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent

qu'une seule et même femme. Tous les soirs chacun passe son dard à

travers les fentes d'une natte qui forme les parois de la chambre;

l'épouse commune en saisit un au hasard, et c'est son propriétaire qui a

le droit de passer la nuit avec elle. Quand il y a plusieurs soeurs,

elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais alors celui-ci a le droit

de les prêter à ses amis, pourvu que ce soit gratuitement; si on peut

lui prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est vendu, ainsi que

ses femmes, au profit du roi. Il règne parmi eux une grande liberté de

moeurs: aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent de la

couronne, mais ses neveux, fils de ses soeurs; les Péguans disent que

c'est la seule manière d'être certain que leur roi est bien réellement

du sang royal. Cette idée ne me paraît pas mauvaise, et je ne sais si on

ne ferait pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats de la

grandesse: nous verrions moins de gentilshommes dégénérés.

Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent une idole qu'ils nomment

Sommonocodon, et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes qui

passent la nuit dans son temple. Je ne crois pas que le démon puisse

faire de miracles, mais je dois avouer que pendant mon séjour dans ce

pays j'ai vu souvent ce moyen réussir, surtout quand la femme était

jolie, et le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je regarde

cependant cela comme une superstition: il n'appartient qu'aux saints de

bénir le mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage à leur

chapelle.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 47 / 60 题