Guerre pour un éléphant blanc.
Nous marchâmes pendant plusieurs semaines à travers d'immenses forêts de
bambous, dans lesquelles l'on ne rencontre que de rares villages; peu à
peu le pays devint plus peuplé, et enfin nous approchâmes de Pégu, dont
les environs sont très riches et très bien cultivés. Le roi, qui avait
déjà eu quelques rapports avec les Portugais, me reçut avec
bienveillance et m'offrit de l'emploi dans une armée qu'il levait pour
repousser les attaques du roi de Siam.
Le sujet de cette guerre était un éléphant blanc que possédait le roi du
Pégu, et qui était adoré comme un dieu; il était dans une magnifique
écurie ornée d'ivoire et de porcelaine; on lui donnait à boire dans des
seaux d'argent, et ceux qui le servaient lui présentaient sa nourriture
à genoux, dans des plats d'or. La possession d'un animal de cette espèce
était considérée comme d'autant plus précieuse, qu'elle donnait au
prince qui en jouissait une espèce de suprématie sur les rois voisins.
C'était pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance à
l'enlever à celui du Pégu, beaucoup moins puissant que lui.
Il le lui avait donc fait demander par un ambassadeur. Celui-ci se
distingua par un trait que je veux citer ici. Quand il entra dans la
salle d'audience, il s'aperçut qu'on n'avait pas préparé de siége pour
lui; sur un signe qu'il fit, un de ses esclaves se courba en avant en
s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement et prononça son
discours, dans lequel il menaçait le roi du Pégu de la vengeance de son
maître s'il ne consentait à lui céder l'éléphant blanc; mais ce dernier,
comptant sur la protection du dieu, le refusa sèchement. L'ambassadeur
se retira, et, comme on lui faisait observer qu'il laissait son esclave
au palais, il répondit avec hauteur: Les ambassadeurs du roi mon maître
n'ont pas l'habitude d'emporter leur siége.
Malgré tous ses efforts, le roi du Pégu n'avait pu réunir qu'une armée
beaucoup moins nombreuse que celle de son ennemi; sa défaite était donc
imminente sans un expédient que je lui suggérai. Il fit apporter dans
son camp une immense quantité d'une espèce d'eau-de-vie fabriquée avec
du riz; puis, à la première attaque des Siamois, il fit semblant de
s'enfuir dans une déroute complète. Les Siamois se mirent aussitôt à
piller son camp et à s'enivrer: c'était ce que j'avais prévu. Quand ils
furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les attaquâmes de nouveau et nous
en fîmes une horrible boucherie; le roi de Siam lui-même fut fait
prisonnier, et le roi de Pégu le condamna à nettoyer les ordures de
l'éléphant blanc dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux roi
n'avait pour vivre que le petit commerce qu'il faisait en vendant ces
ordures aux dévots de la classe du peuple, qui les considéraient comme
des reliques.
Je ne veux point passer sous silence un usage singulier des habitants du
Pégu. Quand il y a plusieurs frères dans une famille, ils n'épousent
qu'une seule et même femme. Tous les soirs chacun passe son dard à
travers les fentes d'une natte qui forme les parois de la chambre;
l'épouse commune en saisit un au hasard, et c'est son propriétaire qui a
le droit de passer la nuit avec elle. Quand il y a plusieurs soeurs,
elles n'épousent aussi qu'un seul mari; mais alors celui-ci a le droit
de les prêter à ses amis, pourvu que ce soit gratuitement; si on peut
lui prouver qu'il a reçu de l'argent pour cela, il est vendu, ainsi que
ses femmes, au profit du roi. Il règne parmi eux une grande liberté de
moeurs: aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui héritent de la
couronne, mais ses neveux, fils de ses soeurs; les Péguans disent que
c'est la seule manière d'être certain que leur roi est bien réellement
du sang royal. Cette idée ne me paraît pas mauvaise, et je ne sais si on
ne ferait pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats de la
grandesse: nous verrions moins de gentilshommes dégénérés.
Outre l'éléphant blanc, les Péguans adorent une idole qu'ils nomment
Sommonocodon, et croient qu'elle accorde la fécondité aux femmes qui
passent la nuit dans son temple. Je ne crois pas que le démon puisse
faire de miracles, mais je dois avouer que pendant mon séjour dans ce
pays j'ai vu souvent ce moyen réussir, surtout quand la femme était
jolie, et le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je regarde
cependant cela comme une superstition: il n'appartient qu'aux saints de
bénir le mariage de celles qui vont dévotement en pèlerinage à leur
chapelle.