CHAPITRE VIII.

Séjour de l'auteur au Tonquin.

Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin,

aussitôt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'étais un des amis de

Natim-Khan, me fit la réception la plus brillante. Il vint au devant de

moi à deux lieues de la ville, monté sur un éléphant richement

caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de lui. A droite et à gauche

s'avançait sur deux files une garde formée des plus belles femmes du

pays, revêtues d'armures dorées, et portant des couronnes de plumes

d'autruche; en tête marchaient des joueurs d'instruments, précédés de

crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à l'ami du grand Natim-Khan,

le vainqueur du grand dragon de la Chine.

A mon arrivée, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour

me servir; ses éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, et trois

fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantôt le roi me menait

à de grandes chasses, tantôt on exécutait devant moi des danses et des

comédies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie

misérable que j'avais toujours menée, que je commençais à oublier

l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le châtiment du

ciel ne se fit pas attendre.

Un matin, les gardes du roi entrèrent dans mon palais et me traînèrent

devant lui chargé de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois

s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan ils avaient mis son

armée en déroute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un

chien de Tartare, et son ami qu'un misérable espion. Le roi, après

m'avoir accablé d'injures, me fit attacher à un poteau où l'on m'exposa

aux mouches après m'avoir frotté de miel. J'avais déjà subi ce supplice

pendant plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, quand on

vint me détacher pour me jeter dans un cachot.

La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi

m'avait accordé la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle

ajouta que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait

aperçu à travers une jalousie, et était devenue éprise de ma personne;

elle prétendait avoir des droits à la couronne, et m'offrait de

m'épouser si je voulais la conduire à la cour du roi d'Arracan, son

oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits

des Portugais dans l'Inde était arrivé jusqu'à ses oreilles, et elle ne

doutait pas de la victoire si je voulais me mettre à la tête de son

armée.

L'homme qui se noie ne choisit pas la branche à laquelle il s'accroche.

On peut donc se figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. Le

lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, qui avait sans doute

gagné les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans

laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que j'y fus entré la barque

s'éloigna à force de rames. Je me précipitai aux pieds de la princesse

et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle

accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre

mon bonheur complet en ôtant son voile. Elle y consentit après avoir

fait quelques façons, et je découvris, à mon grand étonnement, que

Soleil-de-Beauté était une petite vieille de soixante et dix ans, fort

peu ragoûtante. Bien qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je

devais être satisfait de mon marché.

Heureusement ses droits à la couronne du Tonquin étaient plus clairs que

ses yeux. Quand nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra très

disposé à les soutenir, mais à son profit. Il l'épousa en grande pompe,

la relégua dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi du Tonquin

pour faire valoir les droits de sa nouvelle épouse. Quant à moi, il

voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, mais

enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, qui lui jura que je

l'avais toujours respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais

pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chasteté

dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques écus, en

m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses états et de n'y jamais

rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en

compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pégu, et qui pour un écu

consentit à me servir de guide.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 46 / 60 题