Séjour de l'auteur au Tonquin.
Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin,
aussitôt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'étais un des amis de
Natim-Khan, me fit la réception la plus brillante. Il vint au devant de
moi à deux lieues de la ville, monté sur un éléphant richement
caparaçonné, et m'y fit asseoir à côté de lui. A droite et à gauche
s'avançait sur deux files une garde formée des plus belles femmes du
pays, revêtues d'armures dorées, et portant des couronnes de plumes
d'autruche; en tête marchaient des joueurs d'instruments, précédés de
crieurs qui répétaient: Honneur et gloire à l'ami du grand Natim-Khan,
le vainqueur du grand dragon de la Chine.
A mon arrivée, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour
me servir; ses éléphants, ses chevaux, tout était à mes ordres, et trois
fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantôt le roi me menait
à de grandes chasses, tantôt on exécutait devant moi des danses et des
comédies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie
misérable que j'avais toujours menée, que je commençais à oublier
l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le châtiment du
ciel ne se fit pas attendre.
Un matin, les gardes du roi entrèrent dans mon palais et me traînèrent
devant lui chargé de chaînes. Il venait d'apprendre que les Chinois
s'étaient révoltés, et qu'après avoir tué Natim-Khan ils avaient mis son
armée en déroute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un
chien de Tartare, et son ami qu'un misérable espion. Le roi, après
m'avoir accablé d'injures, me fit attacher à un poteau où l'on m'exposa
aux mouches après m'avoir frotté de miel. J'avais déjà subi ce supplice
pendant plus d'une heure et j'étais sur le point d'y succomber, quand on
vint me détacher pour me jeter dans un cachot.
La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi
m'avait accordé la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle
ajouta que Soleil-de-Beauté, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait
aperçu à travers une jalousie, et était devenue éprise de ma personne;
elle prétendait avoir des droits à la couronne, et m'offrait de
m'épouser si je voulais la conduire à la cour du roi d'Arracan, son
oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits
des Portugais dans l'Inde était arrivé jusqu'à ses oreilles, et elle ne
doutait pas de la victoire si je voulais me mettre à la tête de son
armée.
L'homme qui se noie ne choisit pas la branche à laquelle il s'accroche.
On peut donc se figurer si j'hésitai à accepter cette proposition. Le
lendemain, au milieu de la nuit, la même esclave, qui avait sans doute
gagné les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans
laquelle m'attendait ma future épouse. Dès que j'y fus entré la barque
s'éloigna à force de rames. Je me précipitai aux pieds de la princesse
et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle
accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre
mon bonheur complet en ôtant son voile. Elle y consentit après avoir
fait quelques façons, et je découvris, à mon grand étonnement, que
Soleil-de-Beauté était une petite vieille de soixante et dix ans, fort
peu ragoûtante. Bien qu'elle m'eût sauvé la vie, je ne savais si je
devais être satisfait de mon marché.
Heureusement ses droits à la couronne du Tonquin étaient plus clairs que
ses yeux. Quand nous fûmes arrivés à Arracan, le roi se montra très
disposé à les soutenir, mais à son profit. Il l'épousa en grande pompe,
la relégua dans le vieux sérail, et déclara la guerre au roi du Tonquin
pour faire valoir les droits de sa nouvelle épouse. Quant à moi, il
voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lèse-majesté, mais
enfin il céda aux prières de Soleil-de-Beauté, qui lui jura que je
l'avais toujours respectée. Cela était parfaitement vrai, et je n'avais
pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chasteté
dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques écus, en
m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses états et de n'y jamais
rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en
compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pégu, et qui pour un écu
consentit à me servir de guide.