Séjour de l'auteur auprès de Natim-Khan.
Les Tartares avaient remporté plusieurs grandes victoires sur les
Chinois, et conquis déjà la moitié du pays. L'empereur avait levé une
nouvelle armée, et s'avançait contre eux à marches forcées. Natim-Khan
ne laissait pas d'être inquiet; ce n'était pas qu'il ne méprisât avec
raison les troupes du céleste empire: elles étaient hors d'état de lui
résister, mais il redoutait les éléphants, dont les Chinois avaient un
grand nombre, parce que les chevaux craignent ces animaux, qui mettent
facilement en déroute la cavalerie tartare.
Natim-Khan me demanda si je ne connaissais pas quelque moyen d'effrayer
les éléphants, et voici ce qu'il fit d'après mon conseil. L'armée
chinoise s'avançait contre nous au nombre de cent mille combattants,
précédée de cent vingt éléphants rangés sur une seule ligne. Natim-Khan
fit charger deux cents chameaux de fagots de paille et autres matières
combustibles; il les fit enduire de goudron depuis la tête jusqu'aux
pieds; puis, après y avoir mis le feu, il les lança contre les
éléphants. Ceux-ci, effrayés de cet incendie mobile, firent volte face,
et, sans que leurs conducteurs pussent les arrêter, ils foulèrent sous
leurs pieds l'infanterie chinoise. Natim-Khan la fit alors charger par
ses Tartares, et en peu d'instants il fut maître du champ de bataille.
Après cette victoire, les Tartares marchèrent sur Nankin, et s'en
emparèrent. Ce qu'on remarque de plus curieux dans cette ville, c'est
une tour de la hauteur des clochers d'Europe les plus élevés, toute
couverte en porcelaine. On y a suspendu une multitude de clochettes
dorées, dont le son produit une espèce de carillon quand elles sont
agitées par le vent. Cette ville renfermait alors plus de cinq cent
mille habitants, et passait pour la plus commerçante de la Chine.
Je ne fus pas moins utile à Natim-Khan lors de la prise d'un château
fort près de Nankin, où l'élite des troupes chinoises s'était retirée.
Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je m'avançai déguisé en
paysan chinois, suivi de plusieurs autres chariots dans lesquels étaient
cachés des soldats tartares. En arrivant à la porte, j'eus soin, en
arrêtant mon chariot pour que les Chinois pussent le visiter, de le
placer dans la porte de manière à ce qu'on ne pût la fermer. Pendant la
visite, je déliai un des sacs, de sorte que les noix se répandirent de
tous les côtés. Les Chinois se précipitent pour les ramasser; les
Tartares alors s'élancent hors des chariots le sabre à la main, et font
main basse sur eux. Une fois maîtres de cette porte, nous donnâmes
entrée à un corps de Tartares, qui attendait le résultat à peu de
distance. Les Chinois se comportèrent bravement dans cette occasion; ils
se firent tous tuer.
Natim-Khan fut très satisfait de ce succès. Il me fit promener dans les
rues de Nankin monté sur un cheval blanc et revêtu d'une pelisse
d'honneur, et me donna le quart du butin qui fut fait dans la
forteresse. Je me trouvai donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000
d'argent. Désireux de retourner en Espagne, où je pouvais vivre avec
cette fortune à l'égal des plus grands seigneurs, je demandai et
j'obtins mon congé, quoique Natim-Khan fît tous ses efforts pour me
retenir. Il m'offrit même de me créer mandarin de la première classe;
peut-être aurais-je accepté s'il y avait eu des prêtres catholiques à sa
cour. Mais comment rester dans un pays où je ne pouvais ni entendre la
messe, ni me confesser à l'heure de la mort?
Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de la Chine qui étaient venus à
la cour de Natim-Khan l'assurer de la soumission de leur maître, se
trouvait un envoyé du roi du Tonquin. Comme mon intention était de
gagner Malacca, j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoyé de me
conduire à la cour du roi son maître, et de protéger le reste de mon
voyage. Quand je pris congé de lui, il m'embrassa les larmes aux yeux,
et m'appela son ami; il me donna encore tant d'étoffes et d'objets
précieux, que je pus en charger plusieurs chameaux.