L'auteur devient prisonnier des Tartares.
Un malheur ne vient jamais sans l'autre, et l'expérience nous le prouva,
car à peine étions-nous éloignés d'une vingtaine de lieues de l'île de
Fan-si, que nous fûmes assaillis par une violente tempête, qu'on appelle
dans ce pays un typhon. Notre navire ne put y résister long-temps,
quoique pour l'alléger nous eussions lancé à la mer nos canons et
presque toutes nos richesses; il fut jeté sur un rocher et mis en pièces
en peu d'instants par la violence des vagues. Sept d'entre nous
échappèrent seuls au naufrage qui engloutit tous nos compagnons. Nous
trouvâmes sur le sable le corps de Botelho, auquel nous creusâmes une
fosse avec nos mains. Après l'avoir enterré de notre mieux, nous
plaçâmes sur sa tombe une petite croix de bois.
Nous marchâmes pendant toute la journée, et vers le soir nous arrivâmes
à un petit village habité par des pêcheurs chinois. Ils nous donnèrent
un peu de riz et nous assurèrent qu'à quelque distance dans l'intérieur
se trouvait une grande ville appelée Quam-ti. Nous nous y rendîmes, et
les Chinois nous y laissèrent assez tranquilles, mais sans nous faire la
moindre charité; nous étions réduits pour subsister à aller chercher du
bois dans une forêt voisine. Un jour j'aperçus à la porte d'une maison
un vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me défiais de lui, quand,
tirant de sa poitrine une petite croix d'argent, il me la fit apercevoir
à travers ses doigts. Je me jetai aussitôt entre ses bras, joyeux de
reconnaître un chrétien; il m'étonna bien davantage en m'adressant la
parole en langue portugaise. Cet homme me raconta qu'il avait fait
naufrage sur cette côte bien des années auparavant, et s'était marié
dans cette ville, où il jouissait d'une honnête aisance; mais depuis
cette époque c'était la première fois qu'il avait la joie de voir un
compatriote et un chrétien.
Moscoso, c'était son nom, nous combla de bienfaits, mes compagnons et
moi, et s'occupa activement de nous trouver de l'emploi. Quant à moi, je
m'avisai de dire que j'étais médecin, et, appliquant aux Chinois
quelques remèdes de vétérinaire que j'avais appris lorsque je servais
dans la cavalerie allemande, j'étais en passe de faire une jolie
fortune, quand tout d'un coup la terreur se répandit dans la ville. On
apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers tartares avait franchi
la grande muraille, et qu'après avoir défait l'armée chinoise il se
dirigeait sur Quam-ti.
En effet, au bout de quelques jours nous aperçûmes dans la plaine les
bannières tartares, écartelées de vert et de blanc. Le gouverneur de la
ville, suivi des principaux habitants, alla se jeter aux pieds du
général tartare, en le suppliant de recevoir la ville à merci. Celui-ci,
sentant le besoin de faire reposer son armée, y consentit assez
gracieusement.
Le lendemain, les Tartares ouvrirent une espèce de marché, et vendirent
à vil prix tout ce qu'ils avaient pillé sur leur route. Ils avaient
enfermé dans des sacs toutes les femmes dont ils avaient pu s'emparer,
et, pour s'assurer le débit de toute leur marchandise, ils ne
permettaient pas de regarder dans le sac, qu'ils vendaient sur le pied
d'un quart d'écu. Je voulus prendre part à cette espèce de loterie;
j'achetai un sac, et, l'ayant ouvert à mon arrivée chez moi, je fus
stupéfait d'en voir sortir une vieille femme toute décrépite. J'allais
dans ma colère jeter mon acquisition dans la rivière, quand cette femme
me raconta qu'elle appartenait à une des principales familles de
Quam-ti, et me pria de la conduire chez un riche marchand: sur son
ordre, il n'hésita pas à me compter mille taels. Ravi de cette aubaine,
je voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter une quantité de
sacs, que je fis charger sur une charrette. Mais, en déballant mon
emplette, je ne trouvai que des paysannes, dont cinq ou six seulement
étaient passables. Je gardai seulement ces dernières; mais, comme elles
se disputaient toute la journée, je finis par les mettre à la porte à
coups de fouet.
Au bout de quelques jours, le général tartare, nommé Natim-Khan, ayant
appris qu'il y avait dans la ville des étrangers venus d'un pays très
éloigné, me fit appeler, et m'adressa beaucoup de questions sur le
Portugal. Je lui répondis de manière à ne pas exciter sa méfiance, mais
cependant de manière à lui donner une haute idée de mon pays. Aussi me
traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmentée quand je lui eus
rendu un signalé service, dont il sera question au chapitre suivant.