Expédition contre Fan-si.
Après avoir navigué pendant plusieurs jours le long de la côte, nous
aperçûmes une ville considérable. Le patron d'une petite barque que nous
arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait Han-Tong et qu'on y tenait dans ce
moment une foire importante. Nous ne pouvions trouver une meilleure
occasion pour nous défaire de notre butin: aussi Botelho nous fit-il
réciter les litanies de la Vierge et dire notre chapelet pour remercier
le Ciel, qui nous protégeait si visiblement. Nous nous hâtâmes de nous
défaire de nos marchandises, pour lesquelles on nous remit plus de
50,000 taels en lingots d'argent; puis, nous apercevant que nous
commencions à exciter les soupçons des autorités, nous remîmes à la
voile.
Quelques jours après, nous rencontrâmes un corsaire chinois, nommé
Yam-ti. Ce corsaire avait habituellement des rapports avec les
Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune à la sienne pour
entreprendre une expédition contre l'île de Fan-si. Il nous assura que
cette île, située à peu de distance de la côte, n'était occupée que par
un temple desservi par quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux
des anciens rois de la Chine: ils étaient, disait-il, couverts de lames
d'or et remplis d'immenses richesses. Botelho ne se fit pas faire deux
fois une pareille offre, et nous naviguâmes de conserve en nous
dirigeant vers le nord.
Après une longue attente, nous aperçûmes l'île que nous cherchions. Elle
est fort petite et entourée d'un mur de terrasse. De distance en
distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la forme la plus grotesque;
elles tiennent dans leurs mains des chaînes du même métal qui les
réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles forment une espèce de
guirlande autour de l'île. Derrière ces idoles, nous vîmes briller au
soleil les pointes dorées des temples et des pagodes, dont les murs
étaient revêtus de porcelaines de diverses couleurs.
Botelho descendit dans la chaloupe avec moi et trente soldats bien
armés. Nous arrivâmes bientôt au pied d'un escalier de marbre rouge, qui
conduisait au sommet de la terrasse; nous le montâmes, et nous nous
trouvâmes dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés, par le silence
qui régnait autour de nous, que Yam-ti nous avait dit la vérité en nous
assurant que l'île n'était gardée que par quelques bonzes, et que sa
réputation de sainteté faisait toute sa défense, nous nous avançâmes, et
nous trouvâmes bientôt une espèce d'ermitage peint et doré, dans lequel
se trouvait un vieillard à barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine
se traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas jaune, et coiffé
d'une espèce de mitre. Il fut si effrayé en voyant entrer une troupe de
gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance. On parvint à le
rassurer, et les réponses qu'on en obtint convainquirent Botelho que
l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle était presque déserte.
Satisfait de ces renseignements, et voyant la nuit s'approcher, il
retourna à bord pour faire commencer le pillage au point du jour; mais
il commit la faute énorme de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins de
ne pas l'emmener avec lui.
Les heureuses nouvelles apportées par notre chef ne tardèrent pas à se
répandre à notre bord, et l'espérance du butin que nous devions faire le
lendemain nous empêchait de fermer l'oeil. Tout d'un coup notre
attention fut attirée par un bruit effroyable de cloches et de gongs.
L'île entière paraissait illuminée par des feux que l'on avait allumés
de tous les côtés. Sans nul doute nous étions découverts. Le vieil
ermite, que nous avions eu la faiblesse d'épargner, avait sans doute
trouvé assez de force pour se traîner à la maison principale des bonzes
et donner l'alarme. Bientôt les gongs retentirent et les feux brillèrent
également tout le long de la côte: il n'était pas douteux qu'au point du
jour nous serions attaqués. La quantité immense des feux que nous
apercevions nous faisait assez connaître que nous aurions affaire à une
population très considérable. Notre seule ressource était donc de lever
l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant de colère et en nous
arrachant la barbe d'avoir manqué une si belle occasion de nous
enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos jours. J'observai que,
dans notre ardeur du pillage nous avions eu le tort de ne pas promettre
la dîme du butin à un saint qui nous aurait protégés, et c'est sans
doute à cause de cela que le démon protecteur de ces païens prévalut
contre nous.