CHAPITRE V.

Expédition contre Fan-si.

Après avoir navigué pendant plusieurs jours le long de la côte, nous

aperçûmes une ville considérable. Le patron d'une petite barque que nous

arrêtâmes nous dit qu'elle se nommait Han-Tong et qu'on y tenait dans ce

moment une foire importante. Nous ne pouvions trouver une meilleure

occasion pour nous défaire de notre butin: aussi Botelho nous fit-il

réciter les litanies de la Vierge et dire notre chapelet pour remercier

le Ciel, qui nous protégeait si visiblement. Nous nous hâtâmes de nous

défaire de nos marchandises, pour lesquelles on nous remit plus de

50,000 taels en lingots d'argent; puis, nous apercevant que nous

commencions à exciter les soupçons des autorités, nous remîmes à la

voile.

Quelques jours après, nous rencontrâmes un corsaire chinois, nommé

Yam-ti. Ce corsaire avait habituellement des rapports avec les

Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune à la sienne pour

entreprendre une expédition contre l'île de Fan-si. Il nous assura que

cette île, située à peu de distance de la côte, n'était occupée que par

un temple desservi par quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux

des anciens rois de la Chine: ils étaient, disait-il, couverts de lames

d'or et remplis d'immenses richesses. Botelho ne se fit pas faire deux

fois une pareille offre, et nous naviguâmes de conserve en nous

dirigeant vers le nord.

Après une longue attente, nous aperçûmes l'île que nous cherchions. Elle

est fort petite et entourée d'un mur de terrasse. De distance en

distance s'élèvent des idoles en cuivre, de la forme la plus grotesque;

elles tiennent dans leurs mains des chaînes du même métal qui les

réunissent les unes aux autres, de sorte qu'elles forment une espèce de

guirlande autour de l'île. Derrière ces idoles, nous vîmes briller au

soleil les pointes dorées des temples et des pagodes, dont les murs

étaient revêtus de porcelaines de diverses couleurs.

Botelho descendit dans la chaloupe avec moi et trente soldats bien

armés. Nous arrivâmes bientôt au pied d'un escalier de marbre rouge, qui

conduisait au sommet de la terrasse; nous le montâmes, et nous nous

trouvâmes dans un bois d'orangers fort épais. Persuadés, par le silence

qui régnait autour de nous, que Yam-ti nous avait dit la vérité en nous

assurant que l'île n'était gardée que par quelques bonzes, et que sa

réputation de sainteté faisait toute sa défense, nous nous avançâmes, et

nous trouvâmes bientôt une espèce d'ermitage peint et doré, dans lequel

se trouvait un vieillard à barbe blanche, si âgé qu'il pouvait à peine

se traîner. Il était vêtu d'une longue robe de damas jaune, et coiffé

d'une espèce de mitre. Il fut si effrayé en voyant entrer une troupe de

gens armés, qu'il tomba presque sans connaissance. On parvint à le

rassurer, et les réponses qu'on en obtint convainquirent Botelho que

l'île renfermait d'immenses richesses et qu'elle était presque déserte.

Satisfait de ces renseignements, et voyant la nuit s'approcher, il

retourna à bord pour faire commencer le pillage au point du jour; mais

il commit la faute énorme de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins de

ne pas l'emmener avec lui.

Les heureuses nouvelles apportées par notre chef ne tardèrent pas à se

répandre à notre bord, et l'espérance du butin que nous devions faire le

lendemain nous empêchait de fermer l'oeil. Tout d'un coup notre

attention fut attirée par un bruit effroyable de cloches et de gongs.

L'île entière paraissait illuminée par des feux que l'on avait allumés

de tous les côtés. Sans nul doute nous étions découverts. Le vieil

ermite, que nous avions eu la faiblesse d'épargner, avait sans doute

trouvé assez de force pour se traîner à la maison principale des bonzes

et donner l'alarme. Bientôt les gongs retentirent et les feux brillèrent

également tout le long de la côte: il n'était pas douteux qu'au point du

jour nous serions attaqués. La quantité immense des feux que nous

apercevions nous faisait assez connaître que nous aurions affaire à une

population très considérable. Notre seule ressource était donc de lever

l'ancre au plus vite. Nous partîmes en rugissant de colère et en nous

arrachant la barbe d'avoir manqué une si belle occasion de nous

enrichir, sans coup férir, pour le reste de nos jours. J'observai que,

dans notre ardeur du pillage nous avions eu le tort de ne pas promettre

la dîme du butin à un saint qui nous aurait protégés, et c'est sans

doute à cause de cela que le démon protecteur de ces païens prévalut

contre nous.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 43 / 60 题