L'auteur se fait corsaire.
Un jour que je me promenais avec mes deux compagnons à quelque distance
de la ville, nous aperçûmes une jonque chinoise qui s'approchait de la
rive. Ceux qui la montaient descendirent à terre et s'assirent
tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas. Nous vîmes que
c'était une occasion que Dieu et sa sainte mère nous envoyaient; comme
nous ne possédions autre chose que les habits que nous avions sur le
corps, nos malles furent bientôt faites. Nous nous glissâmes derrière
les buissons jusqu'à la planche que les Chinois avaient mise pour
descendre à terre. Nous montâmes à bord, coupâmes les câbles, et un vent
favorable nous éloigna de Borneo. Nous laissâmes les pauvres Chinois,
qui jetaient des cris de désespérés, profiter des faveurs du grand
singe.
Au bout de quelques jours, nous aperçûmes un navire portugais à l'ancre
dans une petite baie. Nous nous hâtâmes de nous diriger de ce côté, et
bientôt nous fûmes au milieu de nos compatriotes. Ils étaient commandés
par Don Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, se croyant lésé par le
nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoyé à Goa, s'était
décidé à exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de
l'expédition d'Afrique, et m'offrit d'être un de ses officiers. Je me
hâtai d'accepter, car je m'étais aperçu que le commerce n'était pas mon
fait: puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre,
j'aimais mieux la chercher l'épée à la main que derrière un comptoir.
Botelho avait à son bord soixante Portugais et près de deux cents
Malais, ce qui lui permettait de tenter de grandes entreprises; mais il
manquait de vivres. Nous abordâmes donc quelques jours après à un port
nommé Toubasoy, pour tâcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra
très disposé à nous en vendre; il fit conduire sur le bord de la mer un
troupeau de buffles, et s'éloigna après en avoir reçu le prix. Au moment
où nous allions les embarquer, nous entendîmes le son d'une espèce de
conque marine, et au même moment tous les buffles se précipitèrent comme
des furieux dans l'intérieur du pays, sans qu'il fût possible de les
arrêter. Ce rusé personnage les avait accoutumés à venir au son de cette
conque recevoir une distribution de sel, de sorte qu'après avoir vendu
et livré son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir.
Ce commerce ne laissait pas d'être avantageux, mais nous résolûmes d'y
mettre un terme et de ne pas être ses dupes.
Nous feignîmes de mettre à la voile; mais, au milieu de la nuit, au
moment où il nous croyait bien loin, son village, cerné par nous, fut
attaqué de tous les côtés. Nous y mîmes le feu en lançant dans les toits
de paille des dards entourés de mèches allumées. Tout ce qui chercha à
s'échapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous
eûmes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre
nos mains, voici le châtiment que nous lui infligeâmes. Après l'avoir
attaché à un poteau, nous tressâmes avec du coton ses longues moustaches
et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tête; puis, après
avoir enduit le tout d'un mélange de cire et de goudron, nous les
allumâmes, de sorte qu'il avait l'air d'un candélabre à trois branches.
Quand nous eûmes assez ri de la triste figure qu'il faisait, on jeta sur
lui quelques brassées de roseaux, et bientôt le tout fut consumé.
Nous allâmes ensuite jeter l'ancre près de l'île Haynan, et nous prîmes
quelques jonques chargées de riz et d'autres provisions, qui nous furent
d'un grand secours. Nous eûmes soin de jeter à la mer ceux qui les
montaient, pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme dans le pays.
C'est une bonne précaution. Plus d'une entreprise a échoué faute de
l'avoir observée, et notre négligence fit manquer notre attaque contre
l'île de Fan-si, comme on verra plus loin.
Au bout de quelques jours, nous vîmes arriver quatre barques peintes et
dorées qui naviguaient au son des instruments: c'était la fille du
gouverneur d'Haynan; elle allait au devant d'un jeune seigneur du pays
qui devait l'épouser le jour même. Nous la laissâmes s'approcher, et
quand les barques furent à portée de mousquet nous leur criâmes de se
rendre. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, Botelho prit pour lui
la mariée, et nous distribua les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il
retint pour la manoeuvre vingt Chinois des plus robustes, et mit le
reste en liberté. Le lendemain, nous rencontrâmes la flottille du marié,
qui s'avançait toute pavoisée de bannières de soie; nous l'arrêtâmes
également, et pour le dédommager de la perte des présents de noce, que
nous gardâmes, nous lui rendîmes sa fiancée et ses compagnes, en lui
assurant que nous les avions toujours respectées, ce qu'elles ne
manquèrent pas de confirmer, de sorte qu'il partit enchanté de notre
générosité. Botelho, qui n'était pas cruel, crut pouvoir lui donner la
vie, parce que nous allions quitter ces parages.