Voyage de l'auteur à Borneo.
Ne pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux
pirates, Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne
pûmes faire de grandes dépenses à la foire. Nous errions tristement,
Lobo et moi, au milieu des boutiques de marchandises. Les théâtres, les
bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places,
attiraient à peine nos regards, quand il rencontra un de ses
compatriotes nommé Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il était en grande
faveur à la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoyé à Malacca pour
acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de l'accompagner, en
nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Européens. Comme notre
sort pouvait difficilement devenir pire, nous acceptâmes sa proposition.
Le sultan de Borneo nous reçut très bien, et se montra très satisfait de
ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revêtir de caftans d'honneur,
et nous renvoya en nous promettant de nous élever au rang de mandarin.
Le soir, nous causions, en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo
s'écria: Pourvu qu'il ne vienne pas à l'idée du sultan de nous demander
d'embrasser le paganisme. Quant à moi, s'il me le propose, je lui
répondrai que je veux mourir chrétien. Il me fera les plus belles
offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la
couronne du martyre. Qu'est-ce à dire? lui répliqua Fonseca. Il sied
bien à un petit compagnon que j'ai tiré de la misère de vouloir avoir le
pas sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que c'est à moi à porter la
parole pour nous tous. C'est moi qui répondrai au sultan, et si nous
sommes empalés, j'entends l'être le premier. Si je ne me fusse pas
trouvé là, dans leur ferveur avinée ils en seraient venus aux coups, et
j'eus toutes les peines du monde à mettre le holà.
Le lendemain, au lieu des récompenses que nous attendions, nous vîmes
entrer des gardes qui nous chargèrent de fers et nous traînèrent devant
le sultan. Voici ce qui causait notre disgrâce. Parmi les objets
d'Europe que Fonseca avait achetés à la foire de Malacca, se trouvait
une tapisserie de Flandre à personnages, représentant le sacrifice
d'Abraham. Le grand-prêtre persuada au sultan que cette figure qui
tenait le cimeterre levé était un personnage enchanté, et qu'il
descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous eûmes
beaucoup de peine à le faire revenir de cette idée; mais, depuis cette
époque, il nous traita toujours avec défiance, et parut aussi pressé de
nous voir sortir de son île que nous étions peu désireux d'y rester.
Nous ne pouvions pardonner au grand-prêtre le tour qu'il nous avait
joué; voici comment nous nous en vengeâmes. Les habitants de Borneo
adorent un grand singe couvert de poils qui est de la grandeur d'un
homme. Le matin d'une fête solennelle, je parvins à me glisser dans le
temple, qui n'était autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et je
donnai au singe, qui les dévora avec avidité, des boulettes de sucre
dans lesquelles j'avais mêlé des drogues purgatives. Au moment où le
sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se
mit à faire des contorsions épouvantables, et, s'élançant sur les
poutres qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemblée de ses
malédictions. Le sultan lui-même ne fut pas épargné. A cette marque de
la colère du dieu, tout fuit épouvanté. Nous avions bien de la peine à
retenir nos rires; mais le grand-prêtre se tira d'affaire mieux que nous
ne l'avions espéré: il sut persuader au peuple et au sultan qu'il
fallait apaiser la colère du dieu par des présents, et ce fut lui qui
eut tout le profit de mon invention.
Les habitants de Borneo sont très simples, et ce pays serait d'une
conquête facile, car ils ont un grand respect pour les blancs, qu'ils
regardent comme une race supérieure. Ils disent que, quand le grand
singe eut créé le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses
trois enfants pénétrèrent dans le jardin du grand singe pour y voler des
bananes. Celui-ci les ayant poursuivis avec un bâton, l'aîné se réfugia
dans la maison: c'est pour cela qu'il a conservé la fraîcheur de son
teint. Le second grimpa sur le toit, où il fut brûlé par le soleil: il
est le père des races basanées. Le troisième se réfugia dans le four
encore chaud: c'est pour cela que les nègres sont noirs et ont les
cheveux crépus.
Une autre particularité des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent
très mal leurs femmes et les méprisent. Ils répugnent même à épouser des
filles vierges; quand un jeune époux trouve sa fiancée dans cet état, il
dit que c'est une preuve que personne n'en a voulu, et quelquefois même
il la répudie. Si les RR. PP. franciscains avaient une mission dans
cette île, ils auraient bientôt rétabli la paix dans les familles.