Séjour de l'auteur à Goa.
La ville de Goa, métropole des possessions portugaises dans les Indes,
renferme plus de 100,000 habitants. La grande ville de Mexico même
n'avait pu me donner l'idée du luxe qui y règne. On n'y voit peut-être
pas tant d'or et d'argent qu'à Mexico, mais on y rencontre à chaque
instant des caravanes d'éléphants et de chameaux couverts de tapis
précieux. Le moindre gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement que
dans un palanquin et suivi de quinze ou vingt esclaves vêtus de soie.
Des navires richement chargés arrivent des points les plus éloignés des
Indes et encombrent le port; en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a
sur l'ancienne l'avantage de voir tous les édifices publics surmontés de
la croix, emblème de notre salut.
Mon protecteur, Mendez de Silva, passait pour un des plus riches
marchands de la ville. Il était père d'une fille charmante; rien ne
paraissait manquer à son bonheur. Mais c'était un nouveau chrétien,
c'est-à-dire un de ces juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous
le règne du glorieux roi D. Emmanuel, pour ne pas être expulsés du
Portugal. Il observait en secret les cérémonies de la loi de Moïse.
Mais, malgré tous ses efforts, il ne put se cacher aux yeux de l'envie,
et fut dénoncé à la sainte inquisition. Un matin, les alguazils
entrèrent dans notre maison, s'emparèrent de tout ce qu'elle contenait,
et nous traînèrent en prison.
Quelques jours après, Mendez, revêtu d'un san benito, faisait l'ornement
d'un auto-da-fé, et tous ses biens étaient confisqués. Un des
inquisiteurs, zélé pour la propagation de la foi, garda sa fille pendant
quinze jours, afin de l'instruire dans notre sainte religion, et
l'envoya ensuite dans un couvent de religieuses ursulines, offrir sa
virginité à Dieu en expiation des péchés de son père. Quant à moi, comme
j'étais vieux chrétien et que je ne possédais rien, l'inquisition me
renvoya, après m'avoir fait faire amende honorable devant la porte de la
cathédrale, pour avoir servi chez un juif.
Cette aventure me rendit le séjour de Goa désagréable. Je m'embarquai
avec Thomas Lobo, dont le vaisseau était chargé de marchandises
destinées à la grande foire qui se tient tous les ans à Malacca. Nous y
arrivâmes sans encombre, et nous jetâmes l'ancre à côté d'une grosse
jonque qui ne nous offrait rien de suspect. Cette sécurité fit notre
malheur. Au milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par des cris
terribles: plus de cent Malais, armés d'épées empoisonnées, avaient
envahi notre navire et massacré tous ceux qui se trouvaient sur le pont;
ils avaient ensuite fermé les écoutilles, de sorte qu'il nous fut
impossible de résister; ils ne nous laissaient sortir qu'un à un de
l'entrepont et nous chargeaient de chaînes.
Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite défiler devant lui. Il
choisit tous ceux qui lui parurent de bonne défaite. Les autres eurent
la tête tranchée et furent jetés à la mer. Il fit ensuite mettre le feu
à notre navire, après en avoir tiré tout ce qui pouvait lui être utile.
Sa joie ne fut pas de longue durée; notre navire brûlait encore quand un
vaisseau commandé par Antonio de Sousa et armé de trente pièces de canon
parut dans la rade. Reconnaissant le navire incendié pour Portugais, il
ne douta pas que l'autre ne fût un pirate, le salua d'une volée de canon
et ordonna l'abordage. Cosa Geinal, revêtu d'une armure de mailles,
combattit bravement à la tête des siens. Sa valeur était telle qu'il fût
peut-être parvenu à repousser les Portugais; mais, profitant de ce qu'on
nous oubliait dans la chaleur du combat, je tirai de ma poche un couteau
qu'on m'avait laissé, et, m'avançant lentement derrière lui, je lui
coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, et aussitôt les siens se
débandèrent et se jetèrent à l'eau pour tâcher de gagner la rive à la
nage. Mais comme elle était encore assez éloignée et qu'ils étaient
embarrassés du poids de leur armure, ils se noyèrent presque tous. Sousa
fit aussitôt pendre aux vergues de son navire tous les pirates, morts ou
vifs, qui lui tombèrent entre les mains, et entra ainsi triomphant dans
le port de Malacca.