Affaire du marquis del Valle.
Tout le monde sait que D. Fernand Cortez, marquis del Valle et
conquérant du Mexique, que des envieux avaient rendu suspect à la cour,
ne put jamais obtenir la permission de revoir sa conquête, et qu'il
mourut en Espagne. On se montra plus clément à l'égard de son fils:
celui-ci, après de longues sollicitations, obtint la permission d'aller
prendre possession de son marquisat del Valle d'Oaxaca et des immenses
propriétés qu'il devait à la valeur de son père. Tous les descendants
des conquérants vinrent au devant de lui pour lui faire une brillante
réception. Il entra dans Mexico escorté de plus de quatre cents
gentilshommes couverts d'or et de pierreries. Les Indiens, n'oubliant
pas que son père les avait toujours protégés, se pressaient autour de
lui et semaient des fleurs dans tous les endroits où il devait passer.
Tout cet éclat lui attira des envieux, et l'audience commença à le
soupçonner, comme on en avait si injustement soupçonné son père, de
vouloir s'emparer de la couronne du Mexique.
Quelque temps après, la marquise mit au monde deux jumeaux, et ce fut
une occasion pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer de
nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant huit jours. Les Espagnols firent
des courses de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent une grande
quantité d'arbres et les plantèrent dans la grande place de Mexico, de
sorte qu'elle semblait une forêt toute couverte de verres de couleurs.
Ils y lâchèrent une quantité d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils
avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle d'une grande
chasse. On faisait rôtir le gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le
distribuer au peuple, en y joignant quantité de pulque, espèce de vin
qu'on extrait de l'aloës, de sorte que toute la place retentissait des
cris de vive le marquis et la marquise.
Le lendemain on fit une grande mascarade qui représentait la première
entrée de Cortez à Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père, et
Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta toutes les cérémonies qui
avaient eu lieu à cette occasion, et au moment où Montézuma devait
embrasser Cortez et le présenter au peuple, Davila ôta une couronne d'or
qu'il avait sur la tête et la plaça sur celle du marquis. Toute la place
retentit alors de nouvelles acclamations.
Le soir il y eut dans le palais du marquis un souper auquel assistèrent
les quatre cents gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et parmi
lesquels je me trouvais pour mon malheur. Quand les têtes furent
échauffées par le vin, on commença à se plaindre des nouvelles
ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé les conquérants de tout ce
qu'ils avaient gagné à la pointe de leur épée. On but à la santé du
grand Cortez, et, pour terminer la fête, on improvisa une espèce de
trône sur lequel on promena son fils dans toutes les salles du palais,
ayant sur la tête la couronne de Montézuma.
Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres qui n'aurait eu aucune
suite; il faut avouer cependant que ce jour-là les vins d'Estramadure
avaient chassé la prudence de nos têtes. Le souvenir des révoltes du
Pérou était encore tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous
dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors la Nouvelle-Espagne, parce
que le nouveau vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres lui
assurèrent que le lendemain nous devions nous saisir de l'étendard royal
et proclamer le marquis empereur du Mexique et successeur de Montézuma.
Le lendemain matin on vint dire au marquis que l'audience avait reçu
d'Espagne des dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans aucune
défiance, il se hâta de se lever et de se rendre au palais du
Gouvernement, ne remarquant même pas que les alentours étaient garnis de
soldats. A peine fut-il entré dans la salle qu'un des auditeurs
s'approcha de lui en disant: Marquis, je t'arrête comme traître à Dieu
et au roi. Le marquis mit d'abord la main sur la garde de son épée;
mais, voyant des soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la
rendit sans mot dire.
Presqu'au même instant, des soldats conduits par les auditeurs se
dirigèrent vers nos maisons, où nous dormions presque tous, fatigués des
plaisirs de la veille. Je fus arrêté et jeté dans un cachot, ainsi que
les trois frères Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand de Cordoue,
D. José de Bolea, mon ancien général, et plus de deux cents autres
gentilshommes des premières familles de Mexico.