CHAPITRE XIV.

Affaire du marquis del Valle.

Tout le monde sait que D. Fernand Cortez, marquis del Valle et

conquérant du Mexique, que des envieux avaient rendu suspect à la cour,

ne put jamais obtenir la permission de revoir sa conquête, et qu'il

mourut en Espagne. On se montra plus clément à l'égard de son fils:

celui-ci, après de longues sollicitations, obtint la permission d'aller

prendre possession de son marquisat del Valle d'Oaxaca et des immenses

propriétés qu'il devait à la valeur de son père. Tous les descendants

des conquérants vinrent au devant de lui pour lui faire une brillante

réception. Il entra dans Mexico escorté de plus de quatre cents

gentilshommes couverts d'or et de pierreries. Les Indiens, n'oubliant

pas que son père les avait toujours protégés, se pressaient autour de

lui et semaient des fleurs dans tous les endroits où il devait passer.

Tout cet éclat lui attira des envieux, et l'audience commença à le

soupçonner, comme on en avait si injustement soupçonné son père, de

vouloir s'emparer de la couronne du Mexique.

Quelque temps après, la marquise mit au monde deux jumeaux, et ce fut

une occasion pour les Espagnols et pour les Indiens de célébrer de

nouvelles fêtes. Elles durèrent pendant huit jours. Les Espagnols firent

des courses de bague et un carrousel. Les Indiens apportèrent une grande

quantité d'arbres et les plantèrent dans la grande place de Mexico, de

sorte qu'elle semblait une forêt toute couverte de verres de couleurs.

Ils y lâchèrent une quantité d'animaux sauvages de toutes espèces qu'ils

avaient pris au filet, et donnèrent ainsi le spectacle d'une grande

chasse. On faisait rôtir le gibier aussitôt qu'il était abattu, pour le

distribuer au peuple, en y joignant quantité de pulque, espèce de vin

qu'on extrait de l'aloës, de sorte que toute la place retentissait des

cris de vive le marquis et la marquise.

Le lendemain on fit une grande mascarade qui représentait la première

entrée de Cortez à Mexico. Le marquis jouait le rôle de son père, et

Gonzalez Davila celui de Montézuma. On répéta toutes les cérémonies qui

avaient eu lieu à cette occasion, et au moment où Montézuma devait

embrasser Cortez et le présenter au peuple, Davila ôta une couronne d'or

qu'il avait sur la tête et la plaça sur celle du marquis. Toute la place

retentit alors de nouvelles acclamations.

Le soir il y eut dans le palais du marquis un souper auquel assistèrent

les quatre cents gentilshommes qui avaient pris part à la fête, et parmi

lesquels je me trouvais pour mon malheur. Quand les têtes furent

échauffées par le vin, on commença à se plaindre des nouvelles

ordonnances, qui peu à peu avaient dépouillé les conquérants de tout ce

qu'ils avaient gagné à la pointe de leur épée. On but à la santé du

grand Cortez, et, pour terminer la fête, on improvisa une espèce de

trône sur lequel on promena son fils dans toutes les salles du palais,

ayant sur la tête la couronne de Montézuma.

Tout cela n'était qu'une affaire de gens ivres qui n'aurait eu aucune

suite; il faut avouer cependant que ce jour-là les vins d'Estramadure

avaient chassé la prudence de nos têtes. Le souvenir des révoltes du

Pérou était encore tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous

dénoncer à l'audience, qui gouvernait alors la Nouvelle-Espagne, parce

que le nouveau vice-roi n'était pas encore arrivé. Des traîtres lui

assurèrent que le lendemain nous devions nous saisir de l'étendard royal

et proclamer le marquis empereur du Mexique et successeur de Montézuma.

Le lendemain matin on vint dire au marquis que l'audience avait reçu

d'Espagne des dépêches qu'elle devait lui communiquer. Sans aucune

défiance, il se hâta de se lever et de se rendre au palais du

Gouvernement, ne remarquant même pas que les alentours étaient garnis de

soldats. A peine fut-il entré dans la salle qu'un des auditeurs

s'approcha de lui en disant: Marquis, je t'arrête comme traître à Dieu

et au roi. Le marquis mit d'abord la main sur la garde de son épée;

mais, voyant des soldats qui s'approchaient de tous les côtés, il la

rendit sans mot dire.

Presqu'au même instant, des soldats conduits par les auditeurs se

dirigèrent vers nos maisons, où nous dormions presque tous, fatigués des

plaisirs de la veille. Je fus arrêté et jeté dans un cachot, ainsi que

les trois frères Davila, D. Louis Ponce de Léon, D. Fernand de Cordoue,

D. José de Bolea, mon ancien général, et plus de deux cents autres

gentilshommes des premières familles de Mexico.

Les aventures de Don Juan de Vargas, racontées par lui-même Traduites de l'espagnol sur le manuscrit inédit par Charles Navarin · 第 37 / 60 题