Retour de l'auteur à Mexico.
J'achetai un cheval à Acapulco pour retourner à Mexico; mais je ne
tardai pas à être atteint d'une fièvre violente, qui me força à
m'arrêter dans un village nommé Tuzutepec. Le curé m'y reçut avec une
hospitalité toute castillane, et ne voulut me laisser partir que quand
je fus complétement rétabli. On voit auprès de Tuzutepec les ruines
d'une ville considérable, qui fut détruite lors de la conquête du pays.
Au milieu s'élève une haute pyramide, qui servait de temple aux Indiens:
c'était là qu'ils sacrifiaient au démon des victimes humaines. Le bon
curé y avait fait ériger une petite chapelle à la Vierge.
Les Indiennes de cette province ont un usage particulier. Pendant leur
jeunesse, elles se livrent à peu près à tout venant, sans que personne y
trouve à redire. Quand elles ont atteint l'âge de vingt-cinq ans, elles
convoquent tous leurs amants et leur déclarent qu'elles ont assez joui
des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles veulent choisir l'un d'eux pour
époux. Chacun, pour mériter la préférence, s'empresse d'apporter un
objet quelconque, qui doit servir à l'établissement du ménage futur; il
a soin de joindre à son présent une plume de perroquet rouge. La jeune
fille réunit alors tous ses amants, et, après les avoir remerciés de
leur générosité et leur avoir fait ses adieux, elle nomme celui qu'elle
a choisi pour époux, et rompt avec tous les autres. Mais dans les fêtes
elle place sur sa tête toutes les plumes de perroquet qu'elle a reçues,
et qui indiquent le nombre de ses anciens amants. Il y en a qui en ont
une telle quantité, que leur tête ressemble à un porc-épic enflammé. A
dater de leur mariage, elles observent envers leur mari une fidélité
inviolable. L'adultère est inconnu chez ces Indiens; il est vrai qu'il
faudrait être bien enclin au péché pour séduire les vieilles quand on
peut avoir toutes les jeunes.
Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulière façon de soigner les
malades. Ils s'imaginent que leur souffrance vient de ce que le mauvais
esprit est entré dans leur corps. Pour le faire sortir, ils les étendent
par terre et les piétinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt
ordinairement pendant l'opération, mais cela ne les empêche pas de
recommencer. Pendant que j'avais la fièvre, une vieille Indienne, que le
curé m'avait donnée pour me soigner, m'offrit d'en faire usage, mais je
me contentai de la remercier de sa bonne volonté.
Cette vallée est extrêmement chaude, et le curé m'a raconté un usage que
les Indiens suivaient du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du
conseil se trouvaient d'énormes cruches que l'on remplissait d'eau, et
quand le roi convoquait les caciques, ceux-ci, pour être plus au frais,
se mettaient chacun dans une de ces cruches avant de commencer la
délibération. On ne leur voyait que la tête, de sorte qu'ils ne
pouvaient contracter la mauvaise habitude de gesticuler en parlant,
comme le font certains prédicateurs, et encore moins en venir aux coups
dans la chaleur de la discussion. On peut rire de cette coutume, mais
j'ai vu faire pis chez les chrétiens, où quelquefois ce sont les cruches
seules qui sont appelées au conseil.
Quand ma guérison fut complète, je pris congé du bon curé pour m'en
retourner à Mexico. J'y vécus quelque temps tranquille; mais la fortune
n'était pas encore lasse de me persécuter, et je ne tardai pas à me voir
compromis dans la malheureuse affaire du marquis del Valle, comme on le
verra au chapitre suivant.